SERMON SUR ST. MATTHIEU VI
Là où est votre trésor, là sera votre coeur aussi.
TIKes JFrères,
Un des traits qui attestent le plus clairement la dignité de notre nature et la force de notre esprit, un de ceux qui justifient le mieux cette noble exclamation du Psalmiste: O Dieu, tu as créé l'homme un peu moindre que les anges, tu l'as couronné de gloire et d'honneur, est le nombre immense des objets qui peuvent occuper l'énergie et l'activité humaine. Accoutumés comme vous l'êtes au cours d'une vie paisible, à la régularité d'une destinée depuis long-temps fixée et d'une carrière depuis long-temps choisie, chaque jour ramène pour vous les affaires et les intérêts, les pensées même et les émotions du jour précédent, et le lendemain dans votre vie ressemble trop à la veille, pour que l'habitude ne vous fasse pas oublier quelquefois qu'il y a autre chose a faire dans ce monde que tout ce que vous y faites. Sortez un instant du cercle étroit qui renferme vos jours; cessez de prendre votre
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horizon pour les bornes du monde, cessez de tout ramener à votre mesure; regardez autour de vous, mais plus loin que vous ne regardez d'ordinaire, ' et vous reconnaîtrez avec admiration que les grains de sable du rivage des mers sont moins nombreux que les travaux de l'homme, que les pensées de son génie et les émotions de son âme. S'agit-il d'intelligence? Où sont les bornes de l'esprit humain? Il s'arrête, il est vrai, où s'est arrêté St. Paul, devant cette lumière inaccessible que nul na vue ni ne peut voir; il recule devant ces choses cachées qui sont pour l'Éternel, mais toutes les choses révélées sont pour nous et nos enfans. Dieu a livré le monde \ à nos disptites, et quelle arène de discussions que ce monde, depuis les abîmes d'où les volcans s'élancent jusqu'aux astres les plus éloignés que nos verres aient atteints! Adam nous est représenté dans son état d'innocence imposant des noms aux animaux à mesure qu'il les rencontre, et ce travail a été le premier exercice de son intelligence; mais ce travail qui a commencé avec notre race n'est pas fini, et après six mille ans et plus, l'homme est encore occupé à reconnaître et à nommer les sujets de son empire et les ornemens de sa demeure. A toutes les recherches dont la nature est l'objet, ajoutez tous les souvenirs de l'histoire, les procédés des arts, les travaux de l'agriculture, les échanges du commerce, les produits de l'industrie, les études qui naissent de la différence des langues, et de. l'application des lois.,. M. F., à ce tableau l'esprit
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humain s'effraie de tout ce dont-il peut s'occuper, et l'on est tenté de s'écrier avec ce roi qui savait tout ce qu'on pouvait savoir en son temps, avec Salomon: fai appliqué mon coeur h rechercher la science^ et fai reconnu que cest un jongement cT esprit! N'importe! il faut que l'esprit humain soit rongé et travaillé ainsi. Le repos lui est contraire , l'oisiveté lui est impossible, et en vain, dans un accès d'humeur, dans im moment de fatigue, rebuté de poursuivre un but qui semble s'éloigner sans cesse, en vain il veut s'arrêter; il ne tarde pas à reprendre sa course et à marcher d'erreur en erreur, d'incertitude en incertitude, mais aussi de découverte en découverte et de triomphe en triomphe, vers cette époque de développement où le voile qui lui dérobe la vue de tant de merveilles sera levé pour ne retomber jamais.
Il n'y a donc pas de fin aux études humaines, et le monde entier, avec tout ce qu'il a hérité des siècles, est le champ que l'esprit humain explore. Ce n'est pas tout; le domaine de notre sensibilité touche à celui de notre intelligence, et aux études dont notre entendement est capable, il faut joindre les affections dont notre coeur est susceptible. Ici, un champ nouveau, aussi vaste que le monde, s'ouvre devant nos regards; c'est un monde intérieur que nous nous créons à nous-mêmes, et où notre coeur s'agite et s'épanche en liberté. Songez à la vaciété infinie des caractères; songez à la différence infinie de nos goûts et de nos penchans,
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à la multitude de nos passions, qui souvent régnent toutes à la fois, les unes avec plus, les autres avec moins d'empire, et dont une seule suffit souvent pour dominer notre âme. Songez à la force de nos affections, avant que la mort ne les brise ou après qu'elle les a brisées, à ces liens si doux et si intimes qui nous unissent à nos proches, à nos enfans, à nos amis, à nos bienfaiteurs. Songez enfin au champ immense où notre imagination nous entraîne, notre imagination, sorte de sensibilité plus vaste que cette terre, plus belle que cette nature, plus douce que cette vie, notre imagination qui peut créer pour nous des mondes plus radieux, des joies et des affections nouvelles, quand nous nous
déplaisons ici-bas Vous le voyez, la sphère de
notre sensibilité est plus étendue que celle de notre entendement; si notre esprit peut beaucoup étudier, notre coeur peut ressentir davantage, et quand notre raison confondue s'arrête aux limites que Dieu lui a marquées, notre sensibilité va plus loin, traverse cette terre et cette vie, dépasse la mort, emporte avec elle de ce monde tout ce qu'elle aime le plus, et s'en va jusque devant la lumière inaccessible dire à Dieu: Me voici, reconnais-moi! me voici avec tous ceux que tu m'as donnés !
Revenons, Chrétiens, d'où ces pensées nous entraînent. L'homme, être intelligent, être sensible, peut occuper sans cesse de mille et mille manières son intelligence et sa sensibilité; mais ce qui lui est impossible, c'est de les occuper de tout à la
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fois. En vain, il voudrait tout savoir; en vain, il voudrait tout éprouver; son esprit est trop faible pour recevoir tant de pensées, et son coeur trop faible pour nourrir tant d'émotions; il succomberait sous le fardeau; il le reconnaît et n'essaie pas de le soulever; mais alors que fait-il? Il choisit de bonne heure dans sa vie, par degrés, insensiblement, sans s'en apercevoir, il choisit de toutes ces choses celles qui lui plaisent le mieux; il se livre, quelquefois en imprudent et en aveugle, à l'instinct de son génie; il pèse pour ainsi dire de tout son poids sur le pli de son caractère, sans assez s'inquiéter si ce pli est bon ; il arrête les forces de son intelligence, il transporte les ardeurs de sa sensibilité sur quelques objets qu'il préfère, ne pouvant les fixer sur tous ces objets réunis; il suit un filon de la mine que Dieu lui donne à exploiter, parce qu'il ne peut l'exploiter toute entière; en un mot, parmi tant de richesses, il se choisit un trésor;... et là où est votre trésor, là sera votre coeur aussi. Que cette parole, M. F., adage populaire en usage parmi les Juifs à l'époque de l'Evangile, consacré ici par l'autorité du Christ, et amené dans ce sublime discours de la montagne par l'idée du prix des biens périssables de ce monde, que cette parole est juste et profonde! Que d'expérience il y a dans ce peu de mots! Voyons d'abord en quoi consiste le trésor dont il s'agit; nous verrons ensuite quelles hautes leçons morales sont à déduire de ce que notre coeur y est toujours lié.
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Les réflexions auxquelles nous venons de nous livrer ont du vous faire pressentir en quoi consiste le bien, si cher à notre coeur, que le texte signale. Ce trésor, ce n'est pas un objet simple et défini, qui frappe tous les yeux, excite toutes les ambitions, et flatte toutes les espérances; ce n'est pas un avantage particulier qui ait un nom connu de tous ; ce n'est pas un bien qu'on puisse décrire de manière à en faire naître l'envie parmi ceux qui écoutent. Ce trésor, par exemple, ce n'est pas la santé; il y a des gens qui aiment à rester dans un état de langueur, à recevoir des soins, à prendre des ménagemens, à s'environner de précautions, et dont la vie n'est qu'un long régime. Ce trésor, ce n'est pas la gloire; souvent ceux qui la méritent le plus, l'estiment le moins, et cherchent à faire taire autour d'eux ce vain bruit qui les importune. Ce trésor, ce n'est pas la richesse; Agur, au moins, n'en serait pas convenu, lui qui ne demandait à Dieu ni pauvreté ni richesse, mais seulement le pain de son ordinaire. Vous le voyez donc, sans multiplier ces exemples, ce trésor n'est autre chose que l'ensemble de ce qu'il y a , selon nous , de bon et de précieux ^ dans notre vie. C'est ce que vous aimez le plus et ce que vous savez le mieux; c'est ce qui exerce, le plus heureusement pour vous, votre intelligence et ce qui émeut, le plus heureusement pour vous, votre ] sensibilité; c'est le but de vos efforts, quel qu'il soit; le comble de vos désirs, le sujet de vos re-
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grets, l'ensemble de vos connaissances et de vos sentimens. Et pour mieux vous faire comprendre ce qu'il y a de mystérieux, de vague, de délicat dans cette idée, avez- vous jamais réfléchi combien il est difficile d'expliquer aux autres ce qui nous rend heureux? Qui d'entre vous pourrait dire en quoi consiste son bonheur? Qui d'entre vous pourrait expliquer les émotions de la joie ou les douceurs de la paix dont son coeur est rempli? Il faudrait, pour y réussir, faire sentir en quelque sorte à autrui vos propres sentimens, et vous ne le pouvez pas, parce que vos contentemens ou vos peines, je puis les éprouver aussi, mais à ma manière et non à la vôtre. Et quand on demande à son prochain: en quoi consiste votre bonheur, quelle réponse obtient-on? L'un parle de ses richesses; un autre, de ses honneurs; un autre encore, de ses études, celui-ci nous vante sa santé continuelle; celui-là nous dépeint sa paix domestique; plusieurs tracent des tableaux de plaisirs ou donnent des leçons de renoncement. Mais ne voyez-vous pas que toutes ces choses sont les moyens du bonheur, et non le bonheur même; vous avez décrit vos destinées, mais non pas vos impressions; vous avez montré quel est votre sort, votre état, votre fortune, votre gloire; c'est votre coeur qu'il fallait nous montrer; vous avez répondu à la question: que possédez-vous, question facile dont la réponse éclate à la lumière du soleil; mais vous n'avez pas répondu à la question bien plus délicate: qu'éprouvez-vous?
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parce qu'en effet personne ne peut complètement y répondre; la réponse est cachée dans les profondeurs de votre âme. Vos émotions ne peuvent passer au fond du coeur d'un autre sans changer dans ce passage; le bonheur est une affaire individuelle; chacun se fait le sien comme il lui plait, et tous placés dans la même situation respective, comme je ne puis comprendre le vôtre, vous ne pouvez comprendre le mien. On peut dire que le bonheur est une fleur si frêle et si sensible, qu'elle se fane au grand jour et meurt sous le moindre rayon. Il est probable que parmi les affections de la terre on ne trouve pas un lien si étroit, un épanchement si intime que deux humains puissent assez bien se dire en quoi consiste leur trésor; les mots manquent pour cette conversation impossible, et quand on ■ l'essaie, on est réduit à se servir de termes si recherchés, si ingénieux, si fins que l'on croit se comprendre et qu'un moment après on ne se comprend plus. Les jugemens même que dans nos entretiens familiers nous portons sur la vie privée de nos frères, offrent sans cesse la preuve que sur ce j sujet nous ne nous entendons jamais qu'à moitié. Quand vous apprenez en détail quelle est la ma-^ nière de vivre d'un de vos prochains, ses habitudes, ses goûts, ses plaisirs, ne vous êtes-vous pas sou-j vent écriés: comment peut-on vivre ainsi? Com-| ment peut-on se laisser prendre à cette illusion, sej laisser aller à cette habitude?... Ce moment de surprise, dont vous n'avez pas été maîtres, prouve
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selon l'expression de S^ Paul, que nul ne connaît les choses de l'homme sinon l'esprit qui est en lui, et que nul ne sait où ses frères ont caché leur trésor. Nous sommes certains néanmoins que chaque homme a le sien. Personne ne traverse la vie sans s'amasser selon son goût, en bien ou en mal, un trésor; personne ne va du berceau à la tombe sans apprendre, sans croire, sans jouir, sans aimer, sans pleurer; l'homme ne peut échapper à la nécessité de prendre sa part des choses humaines; il ne vit point sans éprouver le tumulte des passions, sans contracter des habitudes, sans concevoir des désirs, sans nourrir des regrets , et de tout cela chacun se fait à son gré un trésor. Il n'est aucune situation de la vie, aucune approche de la mort, où l'on ne s'emploie à compléter ce trésor, auquel il manque, hélas! toujours quelque chose, à retrancher ce qui en diminue le prix, ou à y verser ce qui en rehausse la valeur. Jeunes ou vieux, riches ou pauvres, simples et sages , inconnus et illustres , chacun cultive ce champ qu'il a défriché lui-même , et dont il est sûr de recueillir quelque moisson, parce que le trésor qu'il recèle rapporte toujours quelque intérêt. Dépouillé de tout et cherchant en vain un lieu où reposer sa tête, on emporte toujours ce trésor avec soi , et Salomon n'en était pas plus maitre sur le trône que Job sur le fumier qui lui servait de lit de douleur. Séparé de toutes ses affections, séparé de ceux que l'on aime par l'envie, des querelles ou la mort, ce tiésor