LA PEINE
séparation; la mort est entre les mains de Dieu, et il n'arrive pas deux morts qui se ressemblent; chaque jour, il est vrai, elle peut venir pour ceux qui nous sont chers; mais aussi chaque jour elle peut ne venir pas; remettons donc leur vie, comme la nôtre, au soin de notre commun Père, persuadés qu'ils vivront autant qu'il est bon qu'ils vivent, assez pour eux mêmes, assez pour nous. Nous tourmenter sans fin de l'idée de ces séparations dont Dieu choisit l'heure, c'est nous frapper nous-mêmes à plusieurs reprises de l'aiguillon' qui ne doit frapper qu'un coup; c'est porter deux fois, mille fois un deuil que Dieu ne veut nous faire porter qu'une; et dans ce grand intérêt, nous abandonner sans réserve à la bonté de Dieu, est le seul moyen d'éprouver ensuite au jour même des séparations dernières qu'à chaque jour suffit sa peine.
Si vous considérez de près vos années écoulées, vous conviendrez qu'à part des jours de joie auxquels leur joie suffit, nous avons passé en revue tous nos jours, et qu'il n y en a point d'autres dans la vie. Des jours de tentation, de travail, de besoin, d'épreuve et de deuil, connaissez-vous d'autres jours mortels que ceux-là? avant le repos de la tombe que faites-vous de plus, et quel autre cours votre existence terrestre peut-elle prendre? Parlez, indiquez-moi de ce côté-ci du sépulcre im temps dans lequel il n'y ait point de séductions à combattre, d'ouvrage à continuer, de besoins à satisfaire, de
chagrins à vaincre ou de deuil à revêtir... Vous ne le pouvez pas; votre vie entière est là; ce sont là tous vos jours... Tous? oui, M. F., tous pour ce monde périssable, tous pour ce pèlerinage rapide, tous pour cet état d'exercice, d'apprentissage et d'étude où nous sommes. Mais les paroles de notre divin maître ont une portée plus grande, et la leçon de l'Évangile, vous disais-je en commençant, est double. Ce mot, à chaque jour suffit sa peine, peut nous soutenir plus loin. La part des choses temporelles et présentes est faite; maintenant faisons celle des choses spirituelles et futures. M. F, il est un autre de nos jours dont je ne vous ai rien dit encore, et auquel le texte convient aussi, un autre de nos jours pour lequel surtout nous devons désirer une assistance et une consolation qui suffisent: c'est le dernier jour, le jour inévitable, le jour de la mort; de celui-là, aussi, vous pourrez dire: à chaque jour suffit sa peine; vous! parce que vous croyez en Dieu et que vous espérez en Christ, vous! parce que votre fin ne vous prendra pas au dépourvu; vous! parce que vous savez où conduit la vie et où conduit la mort; vous! enfin, parce que votre âme, sûre de ne point se perdre dans ces ténèbres, entreverra du sein de ces ombres profondes la lumière de l'immortalité! Représentez-vous ces momens où tous nous arrivons tôt ou tard, ces momens que l'on sait être les derniers, ces momens où l'on n'a plus qu'à attendre la mort, où chaque regard est
a34 LA PEINE
plus voilé, chaque mot plus confus, chaque soupir plus faible, chaque serrement d'une main chérie moins senti, chaque adieu d'une bouche chérie moins entendu Quelle ressource que de pouvoir dire alors: à ce jour suffit sa peine, cette peine qui ne peut venir qu'une fois, cette peine qui, à mesure qu'elle augmente est prête à se changer en paix et en gloire, cette peine enfin qui n'est que le dernier effort de l'âme brisant ses liens pour ressaisir sa liberté éternelle. Mais vous le voyez, pour le dire, il faut croire, il faut espérer, et il ne le A dira pas, celui qui n'aura ni foi ni espoir, celui qui ^ aura pour peine en ce jour les regrets et les remords de toute une vie de vanité. Il ne le dira
pas; car alors on ne se trompe plus soi-même
Yous le direz, amis de Dieu! serviteurs de Christ! qui savez par la foi combien il est juste que la vie ait sa peine, que la mort ait sa peine, et que l'éternité seule n'en ait pas M. F., est-ce ici enfin
que nous devons nous arrêter? Ce mot de Jésus ,; prend-il fin en quelque sorte avec nous; expire-t-il à notre mort, et se brise-t-il contre notre tombeau, comme une ancre désormais inutile, sur les digues du port où le vaisseau est entré? Non! Il est un jour encore qui tient à cette existence et à l'autre, qui en marque l'intervalle, qui ferme l'une et qui ouvre l'autre, c'est le jour du jugement, et à ce jour-là suffit sa peine Pécheur! tu vas comparaître, et ton juge t'attend! Il te demandera compte de tout, de l'usage que tu auras fait et des facultés
DE CHAQUE JOUn. 235
de ton âme, et des forces de ton corps ;, et des biens de ta vie, et des saintetés de ton culte; il te demandera compte de chaque action, de chaque regard, de chaque parole, de chaque pensée; il te rappellera tous les articles de la loi, depuis le premier jusqu'au dernier, et sur ces mille articles, quand tu chercheras dans ta conscience, tu ne répondras pas à un seul A quel pécheur?... et
qui ne l'est pas? à quel pécheur ne peut-on tenir ce langage? O M. F., il faut l'adresser à tous, morts, vifs ou à naître. Mais à quel élu, à quel disciple, à quel racheté de Christ ne peut-on dire du jour même du jugement: à ce jour suffit sa peine. Les inquiétudes et les craintes de ce jour sont les dernières; les repentirs et les remords de ce jour sont les derniers. Après ce jour, le souvenir des péchés ne nous troublera plus ; nous serons saiwés parfaitement au nom de Christ; le rouge du cramoisi pâlira tout-à-coup et tout-à-coup se changera en la blancheur de la neige, et cette blancheur céleste et pure demeurera sans tache pendant l'éternité! Oui, M. F., la certitude que Christ vous sauvera, si vous voulez qu'il vous sauve, est si grande; la persuasion que vous êtes élus de Christ, si vous voulez l'être, et que rien ne vous ravira de sa main, est si ferme, qu'il n'y a aucune imprudence, aucune témérité à vous déclarer qu'au jour même
du jugement suffira sa peine Et, à ce trait, il
ne reste devant nous que ce jour après lequel il n y aura point de nuit; nous sommes arrivés à la limite
de l'existence humaine qui change, et à l'entrée def
l'existence qui ne changera point A chaque
jour suffit sa peine, voilà l'histoire de la vie terrestre du fidèle A son éternité suffira la bonté
suprême de Dieu, et l'histoire de sa vie immortelle est tout entière exprimée d'avance dans ce mot seul: Dieu sera tout en tous.
LE