SERMON SUR ST. MATTHIEU XV
Us m'honorent en vain, enseignant des doctrines qui ne sont que des commandemens d hommes.
Jfles Frères,
Vous êtes tous doués d'une faculté tellement indépendante que rien ne peut vous la ravir, et qu'elle vous appartient a toujours pour cette vie et et pour l'éternité; d'une faculté tellement active, qu'elle n'est jamais un moment en repos et ne cesse de vous tenir assujétis à son empire; d'une faculté tellement précieuse, que sans elle vous ne seriez ni hommes, ni chrétiens, et que je ne sais ce que vous seriez; à ces traits, vous l'avez déjà reconnue: c'est la conscience. Et il suffit de vous la nommer; elle répond aussitôt qu'on l'appelle; il suffit que du haut de cette chaire, nous prononcions ce mot qui y retentit si souvent, pour qu'à l'instant même vous sentiez tous s'agiter au fond de vos âmes ce mysté-
(j(J I-ES DEUX MORALES.
rieux pouvoir qui ne dort jamais. Cette simple réflexion que la conscience est universelle et que jamais on n'a trouvé d'homme qui n'eût la sienne, vous montre assez, quoi qu'en ait dit une étroite et sèche philosophie, que la conscience est un don de Dieu, un attribut de notre nature, un pouvoir de notre âme, un emploi de notre esprit, un droit de notre existence, et non une institution humaine. Les hommes n'ont pu s'entendre et se dire entre eux: ayons chacun notre conscience et nous en vivrons mieux ensemble. Le premier méchant, le premier égoïste, le premier qui a cru voir son intérêt hors de l'intérêt général, aurait refusé d'avoir sa conscience, et Caïn, sur le cadavre d'Abel son frère, se serait écrié le premier: moi, je n'en veux pas! Mais l'humanité n'a pas assez de puissance pour avoir créé cette puissance universelle; l'humanité n'a pas assez de lumière, pour avoir allumé de toutes parts cette lumière intérieure; et ce qui prouve avec une incontestable évidence que la conscience nous vient de Dieu, que nous l'apportons dans le monde au lieu de l'y prendre, qu'elle est d'origine céleste, et non humaine, non terrestre, c'est que la conscience est involontaire; nous ne pouvons pas nous empêcher d'en avoir une; nous avons une conscience comme nous avons une mémoire, une intelligence, une imagination; elle est indépendante de notre volonté; c'est un soleil que Dieu a fait lever une fois pour toutes sur les bons et les médians.
Aussi elle est digne du Dieu qui nous l'a donnée; elle est du nombre de ses créations les plus sublimes; réfléchissez d'abord à son activité prodigieuse, à son admirable persévérance; comme elle nous poursuit; comme elle nous importune, comme elle nous aiguillonne, quand il est nécessaire, nous fatigue sans se fatiguer, s'acharne après nos défauts, les relance dans nos coeurs, et les chasse de replis en replis, de retranchemens en retranchemens, jusqu'à ce qu'ils dépouillent toute illusion trompeuse et se montrent tels qu'ils sont! Eh! quelle merveille que cette promptitude, cette soudaineté qu'elle met à nous avertir! Qui de vous a jamais pu mesurer l'intervalle entre l'appel que vous lui faites et la réponse qu'elle vous fait ! Et si parfois les passions réussissent à l'assoupir, comme le réveil est toujours terrible, en proportion que le sommeil a été profond! Voyez-la s'endormir à la mort d'Urie, et se réveiller à la voix de Nathan; silencieuse et tranquille pendant trois reniemens, voyez comme à un seul regard elle fait fondre en larmes l'apôtre menteur! Eh! que serions-nous, M. F., sans elle? Je vous l'ai dit déjà; nous ne serions ni hommes ni chrétiens; il est impossible de se représenter l'être humain sans la conscience; vous pourrez vous figurer une espèce d'ange, ou de démon, ou de brute; mais ce ne sera jamais l'homme; et l'empire de l'Évangile n'est-il pas fondé sur celui de la conscience; sans elle, comment le Christianisme se serait-il établi sur la terre; sans celle
lumière intérieure qui nous luit, le Christ aurait-il pu nous dire: Je suis la lumière du mu/ule! Otez à l'homme la conscience, vous lui ôterez et la vertu, et la charité, et la religion; un égoïsme affreux s'emparera de l'humanité entière; chacun songera à se servir de son prochain; personne ne songera à le servir; toute voie de salut nous sera fermée, et nous sommes bienheureux, si la mort n'aboutit qu'à une pourriture, et non à une immortalité.
J'ai assez relevé devant vous la gloire de la conscience, pour ne rien risquer à vous en peindre les bornes et les erreurs; elle est un privilège et non un esclavage; elle s'accorde avec notre liberté: elle nous guide, sans nous contraindre; elle nous dirige, sans nous tyranniser; elle ne nous force pas à être bons; et comme notre raison quelquefois se trompe sur la vérité, notre conscience se trompe sur la vertu. Elle peut nous faire considérer comme bonnes ou mauvaises des actions indifférentes, ou, ce qui est plus triste et plus dangereux, elle peut nous faire prendre le mal pour le bien , le bien pour le mal. Elle nous guide, mais selon notre foi; nous dirige, mais selon notre religion; seule, elle ne fait pas la loi morale, mais elle veille à l'exécution de cette loi, quelle qu'elle puisse être, et S*. Paul confirme toutes ces pensées, quand il dit: Que chacun agisse comme il est pleinement persuadé dans son coeur! Les faiblesses de la conscience ne vont pas plus loin; elle montre à chaque homme le bien en quelque chose, le mal en quelque autre chose; ja-
mais, sur la face de la terre, depuis ^dam, jamais la conscience n'a laissé croire qu'il n'existe ni bien ni mal, que rien n'est iniquité, que rien n'est vertu, que tout est indifférent; et de là résulte, M. F., que tous les hommes se sont imposé un code de devoirs; de là resuite que les païens autrefois avaient leur morale, leur justice, leur loi, se tenant lieu de loi à eux-mêmes ; que les peuples les plus barbares et les plus sauvages ont les leurs; que les brigands mêmes, en violant toutes nos conditions sociales, en inventent d'autres dignes d'eux; et de là résulte, enfin, que tous les hommes qui rejettent la pure morale de l'Evangile, s'en font une autre à leur guise; que tous les hommes qui ont des jeux et qui ne veulent pas voir, qui ont des oreilles et ne veulent pas entendre y qui voient l'Évangile ouvert et qui refusent d'y lire, et qui ne veulent pas servir Dieu comme il veut être servi, tous prétendent le servir à leur manière , tous mettent des lois humaines à la place des lois divines; M. F., c'est de ces hommes-là que le Christ a dit: Ils m'honorent en vain, enseignant des doctrines qui ne sont que des commandemens d'hommes-
Je viens aujourd'hui vous mettre à même de comparer ces deux sortes de lois, ces deux espèces de devoirs, la morale selon le monde, et la morale selon l'Évangile, les doctrines qui ne sont que des commandemens d'hommes, et celles qui sont des commandemens de Dieu. Cette erreur est vieille, puisque ces expressions sont empruntées d'une pro-
phétie cTÉsaïe, prononcée sous Ézéchias, quelque temps avant le siège de Jérusalem par Sanchérib. Une étude attentive des textes et des versions montre que le Christ a voulu faire une simple allusion, plutôt qu'une citation exacte. Elle s'appliquait a ces Pharisiens, à ces scribes, profanateurs de la loi dont ils devaient être les interprètes, et qui, par leurs traditions, annulaient le commandement de Dieu. Rapprochons cette parole profonde de nos moeurs et de notre temps; elle ne perdra rien de sa force ni de sa vérité.
Il y a donc deux morales qui se disputent l'empire du coeur humain: l'une est toute religieuse, l'autre est plus mondaine; l'une est dirigée contre les passions, l'autre est adoucie en leur faveur; l'une est descendue avec le Christ du ciel, pour arranger toutes choses de manière à ce que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel; l'autre, au contraire, est sortie de la poudre et y attache de plus en plus notre âme; l'une en un mot dit à l'homme: Sois bon comme Dieu veut que tu le sois, et selon ses commandemens; l'autre lui dit: Sois bon à ta manière, à ta convenance, selon des commandemens plus doux que tu t'imposeras à toimême- A l'une ou à l'autre de ces morales, il faut que vous soyez soumis ; vous ne pouvez clocher toujours des deux côtés; il faut choisir entre les commandemens de l'homme et ceux de Dieu; nul ne peut servir deux maîtres; V amour du monde est ini-
mitié contre le Seigneur, et notre coeur n'est pas assez grand pour contenir à la fois ce que le Seigneur exige et ce que le monde prétend.
Dans le dessein de tracer devant vous le tableau de ces deux sortes de vertu et de vous donner à choisir entre elles, je commencerai par les points sur lesquels les commandemens de l'homme différent le plus des commandemens de Dieu. Ne vous étonnez pas si, dans ces premiers exemples, mon sujet m'impose de prononcer aujourd'hui quelque mots qui retentissent rarement dans nos temples , et de toucher à des points qui semblent sortir de la ligne accoutumée de nos humbles méditations. Personne ne sait à qui une parole de plus qu'a l'ordinaire peut être utile; et, pour que vous choisissiez avec connaissance de cause entre ce qui est vertu selon le monde et ce qui est vertu selon Dieu, il ne faut rien oublier. Parlons donc d'abord de réputation et d'honneur. Vous savez que selon l'Évangile il ne vous est pas permis d'être indifférent sur votre bonne renommée, et de la perdre sans chercher à la conserver; il ne vous est pas permis de laisser toujours les calomnies et les accusations sans réponse; il ne vous est pas permis de dire: Que m'importe ce que les autres pensent de moi? et de vous exposer gratuitement à d'injurieux soupçons. Attachez-vu us, dit S1. Paul aux Romains, aux choses honnêtes devant tout les hommes; abstenez-vous , dit S1. Paul aux Thessaloniciens, de tout ce cjid a quelque apparence de mal. Certes,
'Jl LES DEUX MORALES.
voilà les lois du véritable honneur; voilà comment il faut être délicat envers soi-même, et soigneux de sa bonne renommée; voilà des doctrines qui sont
des commandemens de Dieu A la place de cette
sage attention de ne pas se compromettre, de ne pas se déshonorer, de travailler à avoir une conscience sans reproche , non pas seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes, le monde a mis le faux honneur, qui ne rend pas délicat, mais qui rend susceptible, qui voit un démenti en chaque dissentiment et un outrage dans le moindre mot, qui a longtemps enseigné qu'on ne pouvait pas se regarder en face sans s'insulter, le faux honneur, véritable démon qui a été meurtrier dès le commencement, qui a appris aux hommes et même aux chrétiens à s'entr'égorger honorablement, au point qu'antagoniste de Dieu même, il contredit à la voix du Sinaï, disant: Tu ne tueras point! et en cas d'offense il dit: Tu tueras! Affreuses doctrines qui ne sont que des commandemens d'hommes... Des relations d'honneur, passez à celles d'intérêt, vous verrez que la morale mondaine ne les a pas rendues moins iniques et moins coupables. Payer ce qu'on doit, est une loi si simple, qu'on l'affaiblit en voulant la défendre. Nier ou retenir une dette dont on peut s'acquitter est un vol qui diffère des vols par violence seulement parce qu'il est plus lâche; et de toutes parts, l'Ecriture, la religion est ici d'accord avec la conscience du genre humain et l'honnêteté de tous les peuples. Ecoutez les pro-
phètes : Le méchant seul emprunte et ne rend point; malheur à qui se sert de son prochain sans le payer; malheur à qui ne lui rend point le salaire de son travail! Écoutez les apôtres: Rendez à chacun ce qui lui est du, et ne devez rien à personne. M. F., que ces préceptes sont simples, clairs, complets! et nos nobles ancêtres qui ont bâti leur fortune et leur prospérité sur l'intégrité et rendu célèbre au loin la bonne foi des disciples de notre culte, qu'ontils fait de plus que de payer exactement à chacun ce qui lui était dû? Mais qu'est-il arrivé? Entre autres moyens de tenter la Providence, de poursuivre la richesse, d'amasser de l'or, et de tuer le temps, on a changé de simples délassemens en abominables calculs; on a invoqué le hasard comme un Dieu; on l'a mis à la place de la Providence; on lui a demandé cet or, cet argent, qui ne vient que lentement par le travail et l'industrie; l'infâme passion du jeu a fait un code de lois exprès pour son usage, et comme il était facile de prévoir que des engagemens contractés sous l'empire de ces amusemens funestes pourraient n'être pas fidèlement tenus, savez-vous ce qu'elle a fait? Elle a déclaré que ces engagemens étaient sacrés; elle a osé se servir de ce mot là; elle a nommé ces dettes infâmes, des dettes d'honneur; et le préjugé a eu tant d'empire qu'il était permis de faire attendre un pauvre artisan qui avait besoin de son salaire pour donner du pain à sa famille, et qu'il fallait de préférence porter ce qu'on possédait d'argent et d'or à de vils
trompeurs qui savaient voler poliment — Que l'Évangile a raison! Quel danger dans ces doctrines qui ne sont que des commandemens d'hommes! En quel abime et de malheurs et de péchés elles précipitent l'imprudent qui les suit ! M. F. , que notre conduite réponde à l'exemple de nos aïeux, dont l'horreur pour ce vice était si éclatante! Ils savaient faire ou augmenter leur fortune par le travail, et ne songeaient pas à tenter Dieu. Gardez, gardez plus que toute chose qu'on garde ce fleuron de votre couronne! Chefs de maisons et d'ateliers, veillez sur vos subordonnés, et soyez leur exemple! Pères et mères, retenez vos fils; jeunes gens, ne dégénérez pas de vos ancêtres, et persévérez tous à ne demander rien à cette aveugle fortune qui ne voit pas ce qu'elle donne, et à demander tout à la bonne Providence de ce Dieu qui voit tout!... Et pour les moeurs, M. F., pour les moeurs, qu'attendre de ceux qui avaient réglé sur ces principes la fidélité des engagemens et la valeur des contrats! Nul de vous n'ignore avec quelle force toute la révélation appuie sur la pureté des moeurs, sur le respect de l'innocence, sur la sainteté de la foi conjugale. Depuis le Décalogue qui, dans sa majestueuse simplicité, disait à Israël: lu ne commettras point d'adultère, parce que cette simplicité suffisait en une loi si simple, suffisait en ce temps, en ce climat, et chez ce peuple; depuis le Décalogue, jusqu'au sermon sur la montagne, qui commence par déclarer bienheureux ceux qui ont le coeur pur.
et qui explique plus loin jusqu'où cette pureté doit aller en condamnant même les regards impurs, nul de vous n'ignore combien toute sensualité, toute débauche, toute convoitise est odieuse à Dieu, contraire à sa loi, funeste à notre âme, et combien elle éloigne de cette sanctification sans laquelle nul ne verra le Seigneur! Eh bien! de quel étonnement et de quelle horreur serez-vous frappés, si j'ose ici rappeler aux plus âgés et apprendre aux plus jeunes, qu'un temps a été, un temps qui n'est pas loin de nous, où un vertige de corruption et d'impureté s'était comme emparé des esprits; où l'on faisait profession publique de ne croire à la vertu de personne; où l'innocence et la pudeur n'étaient qu'un sujet de dérision et de moquerie; où la foi conjugale passait pour un vieux préjugé dont on commençait à revenir; où le titre de séducteur était un titre de gloire et ajoutait quelque éclat même au nom d'un guerrier; où, en un mot, toutes ces infamies, rédigées en système, étaient écrites, imprimées et lues tous les jours! Je vous le demande, n'est-ce pas là, dans toute la terrible force du terme, enseigner des doctrines qui ne sont que des commandemens d'hommes? Ah! les cadavres de cette génération impie sont tombés dans le désert; mais ils nous ont légué, pour fruits de leurs oeuvres, de longues années de révolutions et de guerres; et il ne fallait pas un moindre orage pour balayer et épurer toute cette fange, et de cet orage, nous avons tous entendu les retentissemens et subi
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notre part. Dieu veuille que notre génération persévère comme elle a commencé, persévère à être plus pure, et s'efforce de le devenir de plus en plus, et ne traite jamais légèrement ces choses; nous savons trop ce qu'il en coûte! Dieu détourne des mains de notre peuple tous ces livres infâmes où ces choses sont écrites, et qu'on a traduits en tant de langues, parce que rien ne se traduit plus vite et plus aisément que le scandale! Dieu prévienne que l'imagination de jeunesse se corrompe; car il est triste, mais il est vrai de le dire, l'imagination, une fois souillée, ne se nettoie et ne s'épure jamais, on renonce à des impuretés, mais hélas! on ne les oublie pas.
A ces progrès de notre génération, nous devons contribuer chacun pour notre part, et le seul moyen d'y réussir est de nous séparer toujours plus profondément des doctrines qui ne sont que des commandemens d'hommes, et de nous attacher avec plus de fidélité aux commandemens de notre Dieu. Des grands traits que je viens de vous développer, je me hâte d'en venir à des points qui vous touchent de plus près; c'est de vos devoirs quotidiens, de vos vertus usuelles qu'il me reste à vous parler; ne vous attendez pas à voir se confondre et se rapprocher les deux morales, les deux lois, les cornmendemens de Dieu et ceux des hommes; non, la même distance les sépare, et, pour première preuve, comparez la modestie et l'humilité. Il est jus te, il est raisonnable d'être modeste dans ses rela-
tions sociales, d'attendre les honneurs sans les provoquer, de ne pas entreprendre même avec adresse son propre panégyrique, de ne pas accabler qui l'on rencontre du fardeau de ses connaissances, de ses talens, de ses triomphes, de ses vertus. Remarquez que je laisse la modestie sur son meilleur terrain, et que je vous la présente sous son meilleur jour. J'aurais trop raison, si je vous parlais de cette modestie, qui empêche d'étaler sans cesse son opulence et son luxe, comme si c'était un mérite que d'être riche, mérite que le vil Nabal partage avec le sage Salomon; ou de cette autre modestie qui empêche de se prévaloir sans cesse de l'éclat de sa naissance, éclat dont il résulte que l'enfant au berceau a d'aussi bonnes raisons que nous d'être fier. Non , je laisse à la modestie , appliquée à ses deux principaux usages , appliquée aux talens et aux vertus, tous ses charmes, tout son prix; mais convenez aussi que le monde s'en contente; il n'exige rien de plus, et pourvu que vous n'humiliez personne, personne ne vous demandera d'être humbles; c'est assez, si vous êtes modestes, c'est
assez devant les hommes Disciples de Christ,
est-ce assez devant Dieu? Est-ce là tout ce que Dieu vous demande? Non, à nous, serviteurs inutiles, qui bronchons tous en plusieurs choses, qui sur mille articles ne pouvons répondre à un seul, qui ri avons rien apporté dans ce monde et qui ri emporterons rien; à nous, dont la vie est une vapeur, dont les richesses sont un héritage amassé, nous ne
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savons pour qui, dont toutes les grandeurs sont renfermées entre ce que l'Ecriture appelle un temps de naître et un temps de mourir, dont le corps doit se dissoudre en poussière et l'âme comparaître en jugement, Dieu demande l'humilité, qui n'a pas besoin que les hommes y applaudissent comme à la modestie; l'humilité, qui s'anéantit devant Dieu, et qui, au comble de la gloire, au comble de la grandeur, au moment où un conquérant ramasse la plus belle couronne tombée, comme au moment où dans quelques heures vous mangerez votre pain quotidien, et même, au comble de la vertu et de la sanctification, au moment de devenir parfait, comme notre père qui est aux cieux est parfait , fait dire encore: je n'ai rien que je naie reçu, et si je Tai reçu, pourquoi m'en glorifier? Voilà, M. F., voilà le commandement de Dieu. Les hommes, en compensation des grandes inégalités qui les distinguent, ont fait la modestie, qui n'est qu'un correctif social; mais Dieu a fait l'humilité, qui doit être la même pour tous; car nous sommes tous devant Dieu, comme si nous n'étions pas.
Dans la même balance où vous venez de peser la modestie et l'humilité, pesez maintenant la bienfaisance et la charité. Je ne songe pas à vous dire du mal de la bienfaisance; elle a son prix et son étendue; elle peut commencer ce que la charité doit finir; et si vous ne pouviez être charitables, ce serait assez d'être bienfaisans. Mais pensez-y attentivement; la bienfaisance pure et simple est
une pratique plus qu'une vertu; elle répand de l'or; elle verse d'abondantes aumônes; elle fait mieux: elle change son or en vêtemens, en nourriture, en ces milles choses nécessaires à la vie, et le donne sous cette forme plus sage; elle fait mieux encore: elle donne du travail et le paye plus qu'il ne vaut; mais, vous le voyez, sous une forme ou une autre, c'est toujours donner. La bienfaisance ne sait que donner, la charité fait bien plus: elle aime!... elle aime, elle console, elle assiste, elle soigne, elle pleure; elle n'a pas seulement de l'or à offrir, elle a tout; elle n'a pas seulement les choses nécessaires à cette vie, elle dispose de celles qui sanctifient la mort et préparent l'immortalité. Le comble de la bienfaisance, son plus saint exemple et son plus beau triomphe, est dans les deux pites de la pauvre veuve à la porte du temple; la bienfaisance ne peut aller plus loin; elle touche alors à la charité, et se confond presque avec elle: mais le comble et le terme de la charité est le second commandement semblable au premier: lu aimeras ton prochain comme toi-même! Faites une épreuve facile; lisez ie magnifique tableau tracé par St. Paul dans son Épitre aux Corinthiens, ce tableau qu'il termine en déclarant quelle est la plus excellente des vertus, et voyez s'il est possible de s'y tromper; voyez à quelle distance la bienfaisance reste de la charité; voyez si l'on peut appliquer à l'une ce que St. Paul dit de l'autre; non! M. F., c'est que l'une a sa source dans ce monde dont elle ne peut sortir, et
l'autre dans le ciel où elle régnera. Aussi, il est dit que Dieu est charité; mais il est impossible de dire que Dieu est bienfaisance !
De vertu en vertu, le sujet nous entraîne, et vous n'en trouverez aucune qui ne soit réduite, amoindrie, décolorée, par ces doctrines et ces commandemens d'hommes, que le monde consacre en opposition aux vrais commandemens de Dieu. Voyez comme le monde entend le pardon des offenses. Oui, sans doute, dit-on souvent, je pardonne à mon prochain, mais je lui pardonne de loin; qu'il ne m'approche plus; qu'il reste, et qu'il meure à distance; je ne puis prendre sur moi de le voir; je ne puis vivre avec lui; je lui pardonne, mais tout est fini entre nous! Ah! sans doute tout est fini, selon cette miséricorde qui n'est qu'une haine dégénérée, une tacite vengeance; tout est fini selon ces doctrines humaines, mais rien n'est même commencé selon les lois divines. Est-ce là pardonner comme celui qui a prié pour ses bourreaux; est-ce là se réconcilier avec son frère avant de venir présenter son offrande; est-ce là ne pas laisser le soleil se coucher sur une colère, aimer ses ennemis, bénir ceux qui nous maudissent, faille du bien à ceux qui nous persécutent! Ces faux pardons valent à peine une franche inimitié, et laissent moins d'espoir d'une réconciliation sincère... Voyez encore comment le monde entend la justice: mon droit! s'écriet-il de toutes parts, mon droit tout entier, mon droit sans rien en rabattre, sans rien en retrancher:
mon droit selon la lettre de la loi; et souvent avec quelle dureté, ceux dont on veut adoucir les prétentions exorbitantes et cruelles répondent-ils; je suis dans mon droit; j'ai la loi de mon côté; les suites ne me regardent point; et les suites, c'est peut-être la perte, la ruine, la pauvreté d'une famille entière. M. F., qu'est-ce que cette rigueur, sinon une doctrine selon les commandemens des hommes? Le fidèle, qui reconnaît pour première législation l'Évangile, dit aussi, quand il le faut, mon droit! mais il entend parla le droit selon l'équité plus que selon la justice, le droit selon l'esprit qui vivifie et non selon la lettre qui tue; le droit qui est droit, non-seulement devant les hommes, mais aussi devant Dieu. . . Et voyez enfin comment le monde entend la repentance? De froids regrets qu'on s'efforce d'étourdir, une matinée uu peu sombre, une soirée un peu sérieuse, un dégoût passager, peut-être une courte prière, peut-être une aumône en expiation, voilà au plus, voilà, selon les doctrines du monde, la repentance; Chrétiens! estce là celte repentance selon Dieu, cette repentance dont on ne se repent point, cette douleur profonde d'avoir offensé un Dieu si saint et si bon, violé ses préceptes et méconnu ses bienfaits, cette amertume d'un coeur mécontent de soi-même, qui ne prend plaisir à rien avant d'être rentré en grâce, et qui, comme le péager, se prosterne sur le pavé des temples, et dit: O Dieu! sois apaisé envers moi, (lui suis un pécheur... Vous le voyez, partout se
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retrouvent les mêmes différences entre ce dont le monde et ce dont le Ciel se contente; partout, selon l'homme, vous ne voyez en pratique qu'une vertu fausse et mauvaise, qui finit par s'exhaler en iniquités abonne intention, ou bien une vertu incertaine, chancelante, qui ne va au bout de rien; et partout, selon Dieu, vous voyez que la fidélité doit être pleine et entière, persévérante, infatigable, invincible. Résumez en quelques mots les deux morales, et vous entendrez la voix du monde vous dire: l'homme est faible; et chacun a ses passions; et les séductions sont si enivrantes; et l'habitude a tant d'empire; et il est si difficile de changer son caractère; et il n'y a pas tant de mal en ces choses, et quelques péchés ne sont pas la perdition, et Dieu est si bon! et l'on ne peut pas être parfait!... Mais à l'encontre de ces funestes principes, écoutez, écoutez la voix du ciel vous dire: Vous pouvez tout par Christ qui cous fortifie ; la grâce de Dieu vous suffit; Dieu est fidèle, qui ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ; ne vous persuadez point d'avoir atteint le but; persévérez jusqu à la fin et vous serez sauvés; persévérez, et soyez parfaits comme notre Père qui est aux deux est parfait!
Maintenant, M. F., pour conduire en peu de mots cette étude à une conclusion simple et utile, représentez-vous deux hommes se conduisant d'après les principes que nous avons comparés. Mettez en
action ce que vous avez passé en revue; animez ces deux tableaux; donnez. leur vie et mouvement; donnez-leur corps et âme; qu'ils agissent, qu'ils vivent, qu'ils meurent devant vous!... Représentezvous d'abord un homme fidèle aux principes de la morale humaine, et même ne les suivant qu'en ce qu'ils ont de meilleur ; un homme qui ne souffre aucune tache sur son honneur, remplit avec intégrité tous ses engagemens, évite tout scandale, se montre modeste quand il le faut et bienfaisant quand il le peut, qui ne poursuit aucune vengeance, ne viole aucune justice, et qui prête même quelque attention aux reproches de sa conscience. Vous le voyez; je n'oublie rien, je rassemble tout les mérites de la morale mondaine, pour en faire le mérite d'un seul homme; et alors, dites-moi comment s'appelle un tel caractère dans le monde; quel est l'éloge qu'il reçoit et le nom qu'il porte; vous le savez; on en dit alors: c'est un parfait honnête homme! c'est un homme d'honneur! A Dieu ne plaise que je veuille avilir ce titre , l'environner d'accusations injurieuses, et en diminuer à vos yeux la valeur et la dignité; non, élevez-le aussi haut que vous le voudrez dans votre estime, reconnaissez toute la confiance qu'il inspire, toute l'admiration qu'il mérite. Le chrétien, le vrai serviteur de Christ, le vrai disciple de l'Évangile; celui qui s'impose pour régie les saints commandemens et pour modèle les saints exemples de Jésus, celui-là, M. Y., sera le parfait honnête homme; et quelque chose de plus:
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celui-là sera un homme d'honneur, de probité, de bonnes moeurs, bienfaisant et indulgent, et quelque chose de mieux!... il unira à tout ce que le monde estime, tout ce que le ciel approuve; son honneur sera le véritable honneur; tous ses engagemens seront également sacrés et tous ses gains également licites; il ne fuira pas seulement les scandales, mais aussi les impuretés; à la modestie il joindra l'humilité; à la bienfaisance, la charité; à la justice, l'équité; ses pardons seront aussi bons de près que de loin, et sa repentance sera celle qui fait dire à Dieu même: Je ferai passer ton péché; ta ne mourras point! M. F. choisissez ! ... Il est temps de le dire, et il importe de le dire hautement: l'honnête homme n'est pas le vrai chrétien; il est en chemin, si vous voulez; mais il n'est pas arrivé; il a beaucoup fait peut-être, mais pas encore assez; et il faut le mettre au même rang que le scribe à qui le Christ disait: Tu n'es pas loin du royaume des cieuxl Non, le simple honnête homme n'est pas encore le vrai chrétien; fidélité, foi, grâce, espérance, tout les sépare; mais le vrai chrétien est toujours l'honnête homme. Personne n'est l'un sans être l'autre, et qui fait le plus, M. F., fait aussi le moins. Je ne vous parle ici ni de ces chrétiens hypocrites, qui considèrent l'honneur comme trop peu de chose pour que leur sainteté daigne y prendre garde, ni de ces prétendus honnêtes gens, qui n'ont de religion qu'au moment de lever la main devant un tribunal pour jurer. Je laisse tous ces extrêmes;
je considère l'honnête homme dans sa probité et sa vertu; le vrai chrétien, dans sa foi et sa charité, et je vous déclare qu'ils ont été pesés à la balance, et que l'un des deux a été trouvé léger. Sans cela, à quoi nous sert donc l'Évangile? que gagnons-nous au christianisme? qu'est venu faire le Fils de Dieu dans ce monde? Rien, et s'il suffisait d'être honnête, Dieu ne nous demanderait pas d'être chrétien. Toutefois j'en conviens, ces différences s'effacent et disparaissent au milieu du tumulte du monde; le brait de vivre se confond avec la vie; nous ne nous distinguons par les uns les autres; heureusement ce n'est pas à nous à faire la distinction, et le Seigneur sait ceux qui sont siens. Toutefois un moment arrive où la différence perce souvent; ai-je besoin de vous le dire ? ce moment, c'est le dernier; il semble pendant la vie que ce soit assez d'être honnête homme; mais on sent à la mort que ce n'est pas assez; si près du tribunal qui demande plus, on regrette de n'avoir pas fait davantage, on regrette amèrement de n'avoir pas joint à toutes les lumières de la raison et à toutes les directions de la conscience, les leçons meilleures du christianisme, les fruits de la grâce, les saintetés de la prière, les prémices de l'immortalité. Et tandis que l'honnête homme devra dire: me voici, seul et sans défenseur, le chrétien mourant dira: me voici, ôDieu, ne paraissant devant toi que sous l'appui de mon Rédempteur exalté, Jésus-Christ! O M. F., qu'ajouter à ces pensées, pour vous montrer que garder
les seuls commandemens du monde, même les meilleurs, est insuffisant, et que te craindre, ô Dieu, et garder tes commandemens , c'est le tout de l'homme! Que nos semblables soient donc nos témoins, nos émules, nos compagnons de travail, et jamais nos seuls maîtres; n'en croyons que Dieu; n'en croyons que Christ; n'en croyons que l'Évangile; cette loi seule comprend toutes les lois; et seule peut nous rendre irréprochables devant le monde, et sanctifiés devant le Seigneur!
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