NATHAN A£L
empreinte de sa gloire, cet attribut est un de ceux que son Père céleste lui avait donnés ; la mission du Christ sur la terre aurait été inutile, il n'aurait pu achever icibas l'œuvre qui lui avait été donnée à faire, s'il n'avait exercé cette faculté suprême de sonder les cœurs et les reins; il devait savoir qui était pour lui et qui était contre lui, qui inclinait à lui dire : tu es possédé du démon, ou à lui dire : Tu es le Fils du Dieu vivant; il devait savoir où était l'empire de Satan et où était le sien -, pour confondre ses adversaires et pour choisir ses disciples, il devait les connaître également tous; en un mot, avec une égale certitude, il devait pouvoir dire d'un homme : Je vous ai choisis vous douze , et toute-fois, l'un de vous est un démon; et d'un autre homme : Voici vraiment un Israélite en qui il n'y a point de fraude.
J'ai commencé par vous montrer combien est imposant et sublime ce pouvoir divin de lire au fond des cœurs, pouvoir que le Christ a pleinement déployé en ce monde; quelle attention mérite donc le caractère de ce disciple, dont un éloge si simple et si grand est fait par ce juge infaillible, par ce juge qui a pu sceller son témoignage de cette déclaration : En vérité^ avant que Philippe t'eût appelé, quand tu étais sous le figuier^ je te voyais l Étudions, mes Frères, attentivement une* gloire si sainte, une vertu si pure. Le texte n'offre aucune difficulté essentielle; il suffit de vous indiquer que ces mots : Voici vraiment un Israélite, signifient selon la force de l'original : Voici un Israélite véritable ; et le récit, quoiqu'il ne donne qu'un résumé de cet entretien, fournit assez de traits pour que nous puis-
114 firiTHAMAEL.
sioDS admirer autaot qu'elle le mérite cette haute intégrité.
I. Je viens vous entretenir de Nathanaêl avec d'autant plus d'espoir de vous être utile aujourd'hui, que le simple tableau de sa vertu ne présente aucun de ces exemples héroïques, aucun de ces efforts sublimes auxquels vous désespérez quelquefois atteindre et qui semblent presque au-dessus des forces de l'humanité. Je n'ai pas à vous peindre un saint Pierre, dormant d'un sommeil tranquille dans sa prison, tandis qu'un tyran prépare son supplice et n'attend que la On d'une fête pour le lui faire subir; ni un saint Paul, chantant les louanges du Seigneur, dans les fers, insensible aux douloureuses meurtrissures des coups de verges dont il a été déchiré sur Tordre des magistrats de Philippe. Je ne prétends pas, à Dieu ne plaise, que l'intégrité de Nathanaél ne serait pas sortie triomphante d'épreuves pareilles*, une grande constance est d'ordinaire unie à une grande vertu, et Thomme de bien sait tout supporter pour conserver ce titre. Mais à l'époque de l'entretien de Nathanaél avec le Sauveur, rien de pareil ne pouvait lui être arrivé ; tout ici respire en quelque sorte une intégrité tranquille; tout ici est calme et paisible; c'est un homme qui aurait pu être notre concitoyen, et vivre parmi nous; c'est un homme dont le caractère droit et franc, sincère et doux, aurait convenu à nos jours et à nos mœurs, et se serait accordé aisément avec notre civilisation, notre société, notre culte; encore une fois, c^est un homme qui aurait pu vivre parmi nous et avec
NÀTHAJNÀEL. 115
nous. Mes Frères, ne s'en suit-il pâs que nous pouvons vivre comme il a vécu? Quelle excuse nous resterait donc, si nous refusions de nous appliquer son exemple? Pensez-y bien, vous que la Providence a cachés dans une heureuse médiocrité de rang et de fortune, vous dont 1^ vie se passe comme tant d'autres vies humaines, vous qui disparaissez aux yeux du monde dans la foule de vos semblables, mais non aux yeux de Dieu, vous à qui Dieu n'impose pas ces terribles épreuves et ces difficiles sacriiices qui ne sont pas toujours nécessaires pour faire son salut, pensez-y bien... voici, voici votre modèle.
Aussi, mes Frères, le Christ, dont chaque parole était dite avec mesure et qui n'a jamais laissé échapper un mot d'exagération, le Christ rend à Nathanaël un témoignage qui convient parfaitement à ce genre de vertu. Le premier trait de cet éloge, voici vraiment un Israé" lite, peut vous paraître d'une faible importance, malgré la précaution que j'ai prise de vous signaler la force et le sens de ce mot* Un Israélite, en effet, était toujours un Israélite, qu'il ait pu, ou non, se prévaloir, comme saint Paul dans son Épltre'aux Philippiens, d'être Hé^ breu né d' Hébreux ^ qu'importe ce frivole avantage 5 ne se réduit-il pas à ce que nous nommons le hasard de la naissance? et pour un Juif de ce temps, cette gloire ne se borne-t-elle pas à avoir reçu la vie sur la rive droite plutôt que sur la rive gauche du Jourdain, parmi les Juifs de la dispersion ou les Juifs de la Judée? Mes Frères, c'est un principe de sagesse et d'honneur moderne, qu'il faut être de son pays... Je sais que Tamour de la patrie, dans le sens vulgaire de ce mot, est une vertu plutôt antique que chrétienne, une vertu que do-
1 16 NÀTHANAEL.
iiiineiit les grands principes de la charité et le devoir de faire aux autres , qu'ils soient nés près ou loin de nous, ce que nous voulons qu'ils nous fassent : tous les hommes sont nos frères, si quelques-uns sont nos concitoyens , et Tamour de la patrie doit savoir s^accorder avec Faniour du prochain. Cependant, gardons ici de rien exagérer et admettons le principe : il feut être de son pays. Vous vous élèveriez avec raison contre moi si je tentais' de déraciner ce sentiment de vos cœurs -, et sans nul doute, quand ce principe est maintenu en de justes bornes, quand il n'entraîne ni à d'absurdes préventions, ni à d'injustes mépris, ni surtout à ces funestes haines qu'on appelle nationales, comme pour essayer de les justifier, ni enfin à un attachement aveugle pour les choses anciennes, simplement parce qu'elles sont anciennes et sans examiner si elles sont bonnes ou mauvaises, alors, sans nul doute, il y a quelque chose de grand et de beau dans ce souvenir de la patrie qui nous suifr partout, dans ce respect des ancêtres, dans ce culte des tombeaux , dans cet attachement héréditaire à des institutions et à des usages antiques, qui nous rappellent les temps où nos pères ont vécu. Tout ce que je viens de vous dire est vrai* aujourd'hui, est vrai pour notre Europe, est vrai pour vous, pour votre patrie, pour vos pères et pour vos enfants, et tous vous reconnaissez l'empire de ces principes , l'entraînement de ces émotions, légitimes et naturels au point qu'en tout temps et en tout lieu le titre de citoyen a été im titre d'honneur. Scythe , Grec ou Romain , peu importe : c'était à Rome et à Athènes uil gfand éloge que de dire ; Voici vraiment un Romain , voici vraiment un
NÀTHANÂEL. 117
Athénien, et cette manière de s'exprimer a paru si forte et si juste y que l'histoire l'a consacrée et que les derniers grands hommes de la république romaine ont été nonmiés les derniers des Romains. Eh bien! de ces exemples qu'il serait facile de multiplier, de votre propre expérience que j'invoque aussi , passez tout à coup à appliquer toutes ces pensées à l'ancien Israël , à un Israélite contemporain de Jésus^hrist. Voici vraiment un Israélitel Quel éloge que ce mot! quelle gloire alors dans ce titre seul !... Mes Frères, le monde entier alors était idolâtre ; Israël seul ne l'était pas, et ainsi le nom d'Israélite en ce temps valait ce que vaut celui de chrétien aujourd'hui. Voici vraiment un Israélite, c'est-àdire voici un fils d'Abraham, le seul père des croyants, un disciple de Moïse, le seul prince des prophètes, un sujet.de David, le fondateur de la dynastie d'où le Messie doit sortir, le premier roi de cette race antique chargée de conserver vivantes en ce monde la connaissance de Dieu et la promesse d'un Rédempteur. Et ce n'est pas un de ces Israélites indignes du sang dont ils sont sortis et qui semblent renier leurs ancêtres ^ hélas ! saint Paul, vous le savez , a dit, et pesez bien cette parole profonde : Tous ceux qui sont d'Israël ne sont pas pourtant d^ Israël... Us ne sont pas d'Israël , tous ceux qui ne le sont que de nom et sans y tenir ^ ils ne sont pas d'Israël, tous ceux qui oublient que Moïse est venu après les patriarches et a donné une loi qu'il faut suivre ; ils ne sont pas d'Israël , tous ceux à qui le Christ dira : Si vous étiez fils d'Abraham, vous feriez les oeuvres d'Abraham. Mais voici vraiment un Israélite digne de ce nom, qui fait donc les œuvres d'Abraham, en qui le
118 NATHANAEL.
plus grand des patriarches reconnaît un descendant digne de lui, et Moïse, un fidèle observateur de là loi ; voici un homme qui sait quelles obligations sa naissance lui impose \ voici un homme à qui sa patrie est chère et sa religion plus chère encore \ voici vraiment un hrcté^ Utel
IL Ce titre si honorable, le Christ se hâte pour ainsi dire de le justifier et de montrer combien Nathanaêl le mérite , en ajoutant : // n^y a point en lui de fraude. Ce mot est bien court et bien vague ; c^est précisément parce qu'il est si court et si vague, quUl est si fort. Si le Christ s*était servi d'une expression plus précise, s41 avait dit plus en détail en quoi consistait Tintégrité du disciple, on pourrait croire que cette vertu, si pure sous quelques rapports , l'était moins sous quelques autres. Mais ici vous ne pouvez nourrir ce soupçon ^ ici , c'est une intégrité sans reproche , c'est une réputation sans tache, et vous êtes naturellement conduits à reconnaître dans ce mot : Il n'y a point en lui de fraude^ une intégrité qui n'a à rougir de rien, d'aucun acte, d'aucune intention , d'aucune tendresse. C'est là beaucoup sans doute ^ mes Frères, est-ce trop? Non, ce n*est que ce que Dieu nous demande à tous, et il vous est impossible de moins conclure d'un témoignage pareil rendu par le Christ lui-même. Laissez-vous entraîner un moment à une admiration si juste , et représentez'-vous avec joie quelle a dû être la vie d'un homme de ce siècle dont Jésus déclare qu'il n'y a point en lui de fraude. Sera*t-il semblable à ces scribes hypocrites qui ne lisent et ne relisent la loi que pour la dénaturer, l'arranger au gré de leurs passions, la rendre plus sévère ou (dus douce ,
NÀTHANAEL. 119
selon rintérêt de leurs penchants favoris, et y chercher d'ingénieux accommodements avec le ciel ! Non, il n*y a point en lui de fraude, et il laisse la loi telle que Dieu Fa donnée, telle que Moïse Ta écrite ; il laisse la lettre qui tue et il s'attache à l'esprit qui viviilie... S'efforcerat-il, comme ces sadducéens avides et superbes, de s'attacher aux grands, de capter leur faveur, de montrer un froid dédain pour les principes les plus simples de la religion , de ne croire en Dieu qu'en niant la Providence, la résurrection, l'immortalité, et de ne vivre que pour ce monde, dans la pensée qu'il n'existe que celui-ci ; ou, bien tombant en des erreurs plus funestes encore , irart*il, comme les pharisiens, affecter de grands dehors de sainteté, nettoyer seulement le bord de la coupe, blanchir seulement l'extérieur du sépulcre, s'emparer humblement des premières places dans les synag<^ues, et, du haut de la chaire de Moïse , imposer au peuple des fardeaux qu'ils ne touchent pas du bout de leurs doigts? Nqh, il n'y a point en lui de fraude, et il est ami de la vérité comme il est ami de la vertu... Mais que fais-je ici, mes Frères, et que sert de m'arrêter à comparer péniblement le juste Nathanaêl aux sectaires qui alor& agitaient la Judée? S'il faut des comparaisons, cherchons^n de plus pures et plus dignes de lui. Ne comparons pas l'intégrité à l'injustice ; comparons l'intégrité à l'intégrité, et, pour achever de vous convaincre de la beauté de cet éloge , représentez-vous ce qu'un homme doit être, dans les diverses circonstances de la vie, pour mériter qu'en le voyant paraître son église et son pays lui rendent le même témoignage et disent de lui : Voici vraiment un fidèle, un citoyen, en
1 20 NATHANâHL .
qui il n^y a point de fraude. Quelle sincérité et en paroles et en actions ! quelle scrupuleuse probité en toute affaire, en toute discussion d'intérêt! quelle simplicité même de langage! quelle fidélité en toute promesse, en tout engagement et même en toute amitié! Tous ces traits sont dans ce caractère, tous; sans quoi, il y entre un peu de duplicité , et TÉvangile nous enseigne qu'il ne faut qu'un peu de levain pour faire lever toute la pâte ; et alors le Christ n'aurait pu dire de Nathanaêl : Voici un Israélite en qui il n'y a point de fraude. Rendez gloire à ce simple et beau caractère , à cette vertu tout intérieure et secrète, toute modeste et tranquille, que le Christ , de son regard infaillible , découvre dans le cœur de ce disciple, et rangez-vous à son exemple.
HI. Mais cette intégrité, me direz-vous, doit avoir laissé quelques traces et donné signe de vie \ qù sont, dans le récit sacré, indépendamment de l'éloge prononcé par le Christ, où sont les marques de cette vertu singulière? Il est facile de les signaler; le récit sans doute ne nous met pas en état de mesurer tout le mérite de Nathanaêl, parce que l'Évangile avait à raconter, non Thistoire de Nathanaêl, mais celle de Jésus, et même ce récit est un de ceux où évidemment l'historien sacré a passé le plus de choses sous silence. Néanmoins, vous distinguerez sans peine dans ce court tableau trois traits du caractère de ce disciple, qui sont parfaitement d'accord avec l'idée que nous avons pu nous en faire d'après l'éloge du Christ. Le premier est son empressement à s'éclairer. Nathanaêl, comme pour achever de vous prouver que son exemple n'est pas au-dessus de vos forces, Nathanaêl n'était pas au-dessus des préjugés de ses con-
NATHANAEL. 121
temporains et de ses concitoyens^ il partageait ceux des Juifs contre la province de Galilée et la ville de Nazareth, et peu nous importe d'examiner s'il réduisait cette prévention à Tidée vulgaire qu'aucun prophète n'était sorti de la Galilée, ou s'il nourrissait l'aveugle mépris dont les Juifs de Judée poursuivaient les Galiléens. Philippe lui annonce Jésus de Nazareth comme le Messie ; il se récrie, et répond : Peut'41 venir quelque chose de bon de iVa^ar^^A? Certes, voilà bien le préjugé dans toute sa force, et vous savez combien les préjugés de cette nature sont tenaces et durs à déraciner. Souvent même une telle erreur descend plus avant dans l'esprit d'un homme de bien, parce que d'ordinaire un homme de bien tient fortement à ses opinions, qu'il ne se fait pas à la légère. Philippe, sûr de convaincre parce qu'il connaît le Christ, dit à son ami : Viens et voiSj et savez-vous ce que fait Nathanaêl? mes Frères, il y va; il fait taire la voix du préjugé; il suspend don jugement définitif ; il ne se croit pas à l'abri de toute erreur ; il s'empresse do'consentir qu'on l'éclairé, et quelque persuadé qu'il paraisse que rien de bon ne puisse sortir de Nazareth, encore moins le Messie, le Fils de Dieu, le roi d'Israël, prêt à revenir de son erreur, si on parvient à la lui démontrer, dès que son ami lui dit : Viens et vois^ il y va.. .Mes Frères, combien d'hommes', combien de croyants n'y auraient pas été ! Nous avons une propension naturelle à nous dire sûrs de ce que nous avons cru; nous refusons souvent de faire un pas pour changer d'idée; nous n'aimons pas même à admettre que nous pourrions en changer ; c'est presque une humiliation; la seule supposition que nous pourrions nous être depuis
122 NATHAI9AËL.
si longtemps trompés, nous déplaît, et ce qui nous déplairait encore plus, ce serait de devoir en convenir. Combien de fois ne voit-on pas ceux qui soutenaient une erreur rompre brusquement la discussion au moment où ils vont être poussés à bout, et s'épargner ainsi le chagrin de prononcer ce mot si court : J^ai tort! Ils ai* ment mieux se taire et s'enfuir, emportant comme un trophée leur erreur, tandis qu'ils savent déjà que c'en est une. Mes Frères, il est permis de se tromper, il n'est pas permis de s'obstiner à se tromper, de refuser l'occasion de s'instruire, et conduit en présence du soleil de dire : il ne fait pas jour. Nathanaêl, certes, se trompait en avançant que rien de bon ne pouvait sortir de Nazareth ; mais on lui dit : Viens et vais^ et à l'instant il y va. Voilà la conduite d'un homme droit et sincère, d'un homme qui peut tenir à ses opinions, mais qui tient encore plus à la vérité, d'un homme qui ne restera jamais dans une erreur dont il pourra sortir ; voilà l'intégrité qui, prise au dépourvu, ne se laisse pas prendre aux pièges de l'orgueil, et cherche à s'instruire, au risque même de passer par l'humiliation de dire à quelque Philippe : J'ai tort : tu as raison!
lY . Alors les deux amis se rendent auprès du Christ, qui, dès qu'il voit venir Nathanaêl, le désigne aux disciples en disant, assez haut pour que Nathanaêl l'entende : Voici vraiment un Israélite en qui il n'y a point de fraude^ et le second trait de son caractère que je vous ai promis de vous signaler, est l'extrême simplicité de ce mot qu'il adresse au Seigneur : D'où me connais4u? D\m côté, il est surpris que ce Jésus de Nazareth parle de lui, comme si une longue intimité avait existé entre eux;
NATHANÀEL. 123
de l'autre, si ce Jésus est, en effet, le Messie attendu ou un simple prophète, en s'expliquant il dissipera ces doutes, et, sans dire un mot de plus, Nathanacl lui adresse cette simple question: jyoù me connais-tu? Pour comprendre combien ce mot était caractéristique, il faut vous faire une juste peinture du moment et vous transporter en idée au milieu de cette scène où tant de simplicité est unie à tant de grandeur ; il faut vous représenter Nathanaél et son ami arrivant en présence d'un docteur, d'un sage, d'un prophète dont la renommée naissante agite déjà les esprits et qui les reçoit environné de plusieurs disciples; selon toute apparence, Pierre, Jean et André étaient présents, et peut-être d'auU'es encore; tous ont suivi d'abord les enseignements du précurseur Jean-^Baptiste, comme Nathanaêl lui-même, et dès qu'il arrive , il reçoit devant tous ces témoins ce magnifique éloge, si doux à l'oreille d'un Juif : Voici vraiment un Israélite en qui il n'y a point defraude. Supposez, en ce moment, à sa place, je ne dis pas un méchant, un menteur, un hypocrite, un superbe, un égoïste, mais seulement un homme d'une foi, d'une piété et d'une intégrité ordinaires... il sera peu empressé après cet éloge de dire : D^où me eonnais-tu ? mais bien plutôt, s'il l'ose, de murmurer : Oui, tu me connais ! Avec quelle feinte et fausse modestie il saura devant tous ces témoins savourer à longs traits un si grand honneur, s'humilier sous cette gloire pour mieux la re« hausser, et s'en déclarer* indigne, pour qu'on l'en croie plus digne encore ! Avec quelle adresse il saura remarquer sur les traits des assistants l'impression que produit un éloge que seul il reçoit, examuicr à loisir quelle
124 NATHAN AEL.
envie il excite, et, dès le premier moment, abattre ses rivaux sous l'éclat de sa nouvelle gloire! Toutes ces petites ressources de l'orgueil sont étrangères au noble cœur de Nathanaêl ^ aucune de ces méprisables pensées n'effleure même son âme ; il ne refuse pas, il ne repousse pas, il n'affaiblit même pas le témoignage qui lui est rendu ; il l'accepte; il ne montre aucune émotion extraordinaire d'être reconnu pour ce qu'il est 5 il ne s'extasie point devant cette marque d'estime, parce qu'il est accoutumé à être estimé-, l'intégrité sait ce qu'eïle vaut ; elle connaît son rang et s'y tient, et avec ce calme qui n'appartient qu'à l'habitude de la vertu et de la vé« rite, maître de lui-même en cette grave circonstance de sa vie, sans s'abaisser et sans s'élever, sans répondre : Maître, tu me connais, ce qui eût été de Tor^ueil ; ou bien : Maître, tu ne me connais pas, ce qui eût été de l'orgueil sous une autre forme, il se contente de dire : D*(M me connais^tu? •
V. Le reste de cette scène mémorable s'explique de soi-même. Le Christ ne laissait pas aller un tel disciple, quand il pouvait le retenir ; il répondit au véritable Israélite : Avant que Philippe t'eût appelé^ quand tu étais sous le figuier Je te voyais, c'est-à-dire : j'ai lu dans ton cœur. Et il est évident, mes Frères, qu'à ces mots le Christ a dû en ajouter d'autres quefévangéliste a passés sous silence; une simple affirmation n'eût pas suffi; Jésus a donné la preuve de ee qu'il avançait en rappelante Nathanaêl quelques pensées qu'il avait nourries, quelques prières qu'il avait adressées, ou plutôt quelques paroles de son entretien, sous le figuier, avec Philippe, et le troisième trait du caractère de Nathanaêl est sa
iNATUANAEL. 125
confession de foi qui suit, sa docilité à croire en ce Jésus qui de si loin sonde si bien les cœurs ; à Tinstant, Nazareth et la Galilée sont oubliées ; il peut, il peut en sortir quelque chose de bon^ vrai fidèle, il reconnaît le Messie attendu *, vrai Israélite, il reconnaît son roi légitime, et, avec Taccent d*une conviction profonde, il dit : MaitrCj fa es le Fils de Dieu^ tu es le roi d'Israël ! Réfléchissez à cette parole si courte et remplie de tant de choses, si tranquille, et dictée par une foi si forte et si sincère; voyez comme chaque mot est pesé et réfléchi ; cette répétition même qui se trouve bien dans le texte i Tu es le fils de Dieu, tu es le roi d'Israël, achève d^imprimer à cette déclaration un caractère solennel et grave. Ce n^est pas ici Pierre qui, tandis que quelques disciples se retirent, se précipite, en avant des apôtres, vers le Cnrist et s'écrie : Maître^ à qui irions-nous qu'à toi; ce n'est pas ici^Thomas qui, troublé comme on peut Têtre devant le Christ ressuscité, après avoir douté de sa résurrection, laisse échapper ces mots de ses lèvres frémissantes : Mon Seigneur et mon Dieu ! Non, c'est le langage énergique de la réflexion; c'est l'accent paisible de la certitude; c'est la confession d'un véritable Israélite, prêt à devenir un véritable chrétien : Maître^ tu es le Fils de DieUy tu es le roi d^ Israël ; maintenant, je le sais, je le crois, et qu'est-ce qui m'en fera douter? rien !... Tel il s'est montré en ce moment qui décidait de tout son avenir, tel a persévéré ce noble et intègre Nathanaêl ; il a tenu ferme ce qu'il avait reçu, il n'a pas négligé le don qui était en lui; entré dans la bonne voie, il n'en est plus sorti; le Christ, lui montrant qu'il lisait dans l'avenir du monde aussi facilement que dans le cœur de l'homme,
126 NÀTHANilSIi.
lui a promis qu'il verrait de plus grandes choses; nies FràreSy le Christ lui a bien tenu parole, et Nathanaêl, 80US le nom de Barthélemi, a été un des douze apôtres, un des compagnons de Jésus, un des fondateurs du christianisme.
L'étude de ce noble et simple caractère, si digne d'être estimé et aimé, le développement de ce magni* fique éloge donné par le Christ, peut nous conduire à observer les voies ordinaires par lesquelles on marche dans ce monde et à reconnaître par quelles voies nous y marchons nous-mêmes* Vous verrez, si vous y donnez quelque attention, que le mot de Jésus : voici vraiment un Israélite^ nous oblige à ranger les hommes en trois classes qui les embrassent tous. C'est à vous de bien examiner à quelle classe vous appartenez.
Voici vraiment un Israélite^ disait le Seigneur. Mes Frères, il est des hommes qui se soucient peu d'être Israélites ou non, qui ne voient là que ce hasard de la naissance dont je vous ai parlé déjà, qui n'attachent aucun prix à l'avantage d'être nés au sein de la chrétienté, d'avoir respiré pour ainsi dire le christianisme avec l'air de la vie, d'avoir été élevés à l'ombre de TÉvangile, et qui ne se réjouissent pas que le nom de Jésus- Christ soit un des premiers qui aient retenti à leur oreille. Indifférents dans leur croyance, glacés dans leur foi, ils croient sans aimer à croire, ils croient par habitude, par hasard, par nonchalance; ils sont chrétiens, comme ils sont Européens, sans que leur volonté y entre pour rien, et ils restent chrétiens, seulement parce
NATHAKAEL, 127
qu'ils le sont ; s'ils ne Tétaient pas, que seraient-ils? Mes Frères, que leur importe? Ce sont les Israélites de cette espèce qui ont inventé ces commodes principes : toutes les religions sont également bonnes, et il ne faut pas changer de religion !•... Mais au moins faut-il en avoir une, et l'on peut dire qu'ils n'en ont pas!....
Voicivraimentun Israélite^disàii le Christ. Mes Frères, il est aussi des hommes qui, sans tomber dans l'indifférence profonde que je viens de vous dépeindre, savent qu'ils sont Israélites, attachent le plus grand prix à ce bienfait, s'estiment heureux d'être nés au sein de la vraie religion, bénissent le Seigneur d'être Israélites, et vivent comme s'ils ne l'étaient pas, renient leur doctrine par leurs œuvres, admirent les préceptes de cette religion sainte et les violent, disent que rien n'est plus beau que la Bible et négligent de la lire, disent que rien n'est plus saint que notre culte et ne paraissent pas dans nos temples, disent que rien n'est plus touchant que la communion et ne communient plus! Etranges Israélites, que ceux qui vivent comme s'ils n'étaient pas d'Israël. Âh ! il vaut mieux ne pas connaître les commandements du Seigneur que de les connaître et les transgresser ^ il vaut mieux ne pas savoir les vérités que de les savoir et de les négliger, et je ne crains pas de vous le déclarer, le païen qui suit sa religion vaut mieux que le chrétien qui ne suit pas la sienne.
Est'-celà tout le peuple de Dieu? N'y a-t^il pas en Israël d'autres classes à reomnaitre ; n'y a-t*il à distinguer que les Israélites indifférents qui dédaignent ou les Israélites infidèles qui transgressent? Non, non, il y a eneore lesNathanaêl ^ il y a encore tous ceux dont la voix
128 NATHANAfiL.
divine peut dire : vùicivraiment des Israélites^ tous ceux qui savent qu4l est impossible de croire sans pratiquer et aimer sa propre foi, tous ceux qui tiennent à leur religion, non pas seulement parce qu'ils y sont nés, mais parce qu'elle est vraie.... que serait-elle sans vérité? parce qu'elle est sainte.... car elle est sainte, si elle est vraie ;... parce qu'elle est consolante ; la vérité l'est toujours.... parce qu'elle est divine; toute vérité est divine.... parce qu'elle est immortelle, puisque Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Aussi, mes Frères, c'est là tout, et tout le peuple de Dieu est compté. Les indifférents, les infidèles et les vrais Israélites, voilà, voilà tout Israël. Eh bien, vous le second peuple de Dieu, l'Israël nouveau du Seigneur, descendez en vos consciences et voyez en quelle classe vous devez vous ranger -, voyez quels vous êtes, voyez si vous aimez votre religion comme elle le mérite, si vous l'estimez à son prix, si vous y croyez comme il faut y croire, si vous la suivez comme il faut la suivre, si vous êtes Israélites de fait ou seulement de nom ] voyez en un mot si vous êtes vraiment Israélites. Nous chargés du difficile devoir de vous rendre tels, nous ne le savons pas. Ce pouvoir extraordinaire de lire dans les cœurs, dont je vous ai parlé. Dieu l'a retiré à lui ; Dieu maintenant l'exerce seul ; ainsi donc, il n'y a plus dans le monde entier que Dieu et vous qui sachiez si vous êtes ses vrais serviteurs.... et si vous Tètes, il ne me reste qu'une seule idée à vous suggérer. Représentez-vous la joie délicieuse et pure de ce juste Nathanaêl, qui s'entend dire par le Christ lui-même : voici vraiment un Israélite! Quelle enivrante émotion! quelle récom*