CARACTÈRE DE L'AVEUGLE-NÉ
Jésus Ini dit : Va, laye-toi an résenroir de
Siloé. n y alla, il s'y lava, et il revint
voyant.
Saint Jean, IX, 7.
Mes Frères y
Le Christ, dans une de ses courses, accompagné de ses disciples , rencontre sur son chemin un aveugle-né, que son malheur avait réduit à la mendicité. Les apôtres, imbus des idées de leur temps qui considérait toute grande infortune comme la punition de quelque grand péché, l'interrogent sur le sort de ce malheureux. Mais d'autres pensées Toccupaient-, il dissipe par une simple et positive réponse cette triste erreur et se détermine à saisir cette occasion d'un des plus étonnants prodiges que sa puissance ait opérés. Il fallait un signe approprié à la nature de l'infirmité qu'il s'agissait de guérir. Jésus, qui n'avait point à craindre de la part de ses apôtres les vsdnes et inconvenantes réflexions des incrédules de nos jours , touche les yeux de l'aveugle d'un peu de poussière mouillée de salive. Il est curieux de remarquer que ces docteurs de la loi, qui corrompaient k loi par des traditions, avaient
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porté leurs ridicules et superstitieux scrupules jusqu^à défendre en propres termes d'humecter ainsi la paupière un jour de sabbat, et le Christ, sans nul doute, a voulu montrer par son exemple combien c'était avilir et défigurer les commandements de Dieu que de les abaisser à de si petites choses. Mais en choisissant ce signe \\o\XT le miracle, Jésus a eu d'autres motifs , et nous aurons, à revenir sur cette circonstance du récit. Dans le moment même , il n'ajoute pas un mot pour l'expliquer, et en présence de ses apôtres incertains et étonnés, il dit à Taveugle : Va^et te lave au réservoir de Siloé; il y alla , il s'y lava^ et il revint voyant !
Voilà sans doute, mes Frères , un surprenant récit ; aucun événement n'est plus extraordinaire -, aucun miracle n'est plus merveilleux , et comme les magiciens d'Egypte en présence de Moïse, nous ne pouvons que dire, à moins de nier la vérité du narré : C'est ici le doigt de Dieu! Vous qui savez qu'il y a plus ici que Moïse, vous qui ne pouvez voir dans cette page de l'Ëvangile une imposture humaine , vous y verrez une œuvre divine, et vous reconnaîtrez seulement, sans plus approfondir un si grand miiracle, que nos sens et leurs organes, notre âme et ses impressions sont soumis au Dieu qui nous a faits. Aussi, je ne viens point froidement discuter devant vous la vérité de l'événement. Il y a dans le récit une chose peut-être plus étondante que le miracle; c'est le caractère de l'aveugle-né, c'est la force de son esprjt , la constance de son témoignage, la justesse de son raisonnement; en im mot, c'est sa foi; car la foi seule pouvait à ce^point l'inspirer et le soutenir.
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Ici se présente une observation essentielle. On ne rend point assez justice à cet homme extraordinaire-, on n'admire pas assez l'énergie pénétrante de ses discours , et même on a souvent jeté quelque obscurité sur diverses circonstances du récit , en oubliant qu'il s'agit d*un aveugle de naissance, d'un homme qui n'avait jamais vu la lumière et ne savait ce qu'elle est; d'un homme dépourvu de toutes les connaissances et de toutes les idées qui naissent du sens de la vue. La religion est tout autre pour un infirme qui ne voit pas et qui n'a jamais vu que pour nous qui voyons. Elle entre dans son esprit autrement que dans le nôtre, et souvent, hélas ! il est difficile d'enseigner une piété vive et d'inspirer une foi complète à un aveugle de nais^ sance. A Dieu ne plaise que je vous suggère d'injustes préventions et que je vous représente ces infortunés comme forcément incrédules ou impies -, ce n'est pas leur faute , c'est leur malheur. Mais s'il s'agit d'instruire des vérités religieuses un aveugle-né, que lui direz-vous? Vous lui parlerez de l'Écriture sainte, sans qu'il puisse en comprendre le style et les images. Vous lui parlerez de la mort et de la résurrection ; pour bien connaître la mort, il faut la voir, et s'il comprend si peu ce que c'est que mourir, comment comprendra-t-il ce que c'est que ressusciter ? Vous lui parlerez de la grandeur et de l'immensité de Dieu, de sa toute-présence; mais vous ne pouvez pas lui dire : Si tu montes aux cieux^ il y est; si tu descends dans les domaines de la mort y il y est encore ; car les cieux et les profondeurs sont, pour lui, des mots sans force et sans beauté. Vous lui parlerez de l'éternité, vous lui direz que Dieu se nomme
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rÉterhel ; mais vous ne pouvez lui dire qu^un jour est pour Dieu comme mille ans et mille ans comme un jour; cette parole n'a toute sa valeur que pour ceux qui voient commencer et finir le jour. Enfin, et voici la difficulté la plus grande , vous lui parlerez sai\s cesse d'un Dieu créateur, et il n'a pas vu la création. Pour lui , le firmament ne raconte pas la gloire de Dieu ; l'étendue ne lui fait pas connaître les ouvrages du Tout-Puissant, et une de ses nuits n'a point de science à communiquer à une autre. Ah! sans doute, à ces infortunés, un grand dédommagement est réservé dans cette cité pertinente , dont l'apôtre nous dit qu'elle n'a pas besoin de la lumière du soleil^ parce que la clarté de Dieu l*éclaire... et le héros du récit dont je désire vous occuper est un homme indigent et obscur, qui, frappé de l'irréparable malheur d'une cécité de naissance , avait pourtant assez de piété prête en son cœur pour obtenir sa guérison par un miracle, soutenir avec intrépidité sa foi naissante et devenir bientôt disciple du Christ... Venez, mes Frères, contempler et admirer cet illustre exemple ^ venez prendre la foi d'un pauvre aveugle pour modèle et pour guide de la vôtre ; venez le voir seul d'un côté, de l'autre tout le sanhédrin contre lui, et prenez part à son triomphe.
I. Pour bien juger du caractère de l'aveugle-né, saisir le sens exact de ses réponses, apprécier la force de sa foi et la suivre dans ses développements rapides, il faut essayer de répondre en peu de mots à cette question : quelle était la situation d'un aveugle-né à Jérusalem
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dans ce temps-là? Négliger cet examen, ce serait risquer de prêter des sentiments et des pensées modernes à un homme qui vivait il y a dix-huit siècles en Judée. Examinons avant tout sa position sociale et religieuse ; voyons ce qu'il était comme homme et comme fidèle, comme habitant de Jérusalem et comme disciple de Moïse.
Sous le premier rapport, le principal personnage de cet admirable tableau est un pauvre, un mendiant, un de ces malheureux qui, assis tout le jour au bord des chemins et au coin des places, sollicitent, en y étalant le spectacle de leur misère, la pitié des passants.
Mes Frères, veillez, à ces mots, sur les secrets mouvements de vos cœurs, ne concevez ni superbes dédains, ni injurieux dégoûts ; ne détournez pas avec hauteur les yeux d'un si misérable objet ^ le Christ n'en a point détourné les siens. Le soin serait superflu de saisir cette occasion d'un plaidoyer pour ou contre cette charité facile qui sème en courant les pites et les deniers sur son chemin, et qui jette au hasard ces petites sommes, afin d'en refuser avec moins de scrupule de plus grandes ailleurs ; je vous rappellerai seulement une observation que la lecture de l'Évangile ramène souvent ; si la mendicité moderne annonce toujours un état mal réglé et n'est souvent que le fruit de la paresse et de l'inconduite, ces reproches ne peuvent également s'appliquer à l'indigence dans l'antiquité ^ l'antiquité ne savait pas être bienfaisante ; elle ne savait pas ce que c'était que des hospices pour les malades, des asiles pour les impotents, des maisons de retraite, des colonies de bienfaisance, et trop souvent un infirme devenait de force un mendiant ^ il a fallu le christianisme pour changer cela,
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et pour apprendre au inonde que là charité, au lieu d'attendre que le nialheureux tende la main en public, doit Fempècher de tomber si bas. L'exemple de Tayeugle-né permet d'appuyer toutes ces tristes observations par deux remarques nouvelles; d'abord, il ne semble pas que cet infortuné ait appartenu à cette classe tout à fait inférieure de la société d*où sortent d'ordinaire les mendiants; sa demeure est connue et l'on sait toujours où le trouver; sa famille est connue et ses parents comparaissent devant le sanhédrin ; la prudence méprisable avec laquelle ils évitent de répondre aux pharisiens et laissent ce soin à leur Gis, de peur de se compromettre, trahit des gens qui ont encore quelque chose à perdre, et quant à l'aveugle-né lui-même, l'élévation de son caractère, la force de ses pensées, la vivacité de ses répliques, annoncent au moins un homme qui a reçu ou qui s*est donné quelque éducation, un homme que la misère n'avait pu dégrader et qui portait un cœur plus grand que sa fortune. Ensuite, il importe de remarquer qu'il est dans la force de l'âge, et c'est ce prétexte même que ses parents on^ pris pour le laisser lâcl^ement se tirer de peine sans leur aide *, mais quoique dans la vigueur de la vie, il ne trouve de ressource que la mendicité! Quelle preuve que dans ce temps un infirme n'en trouvait pas de pins honorable, et qui peut douter qu'un homme tel que l'aveugle-né, d'un caractère si ferme, si noble, si grand, n'eût préféré, s'il l'avait pu, tout autre moyen de vivre à celui-là? Rappelez-vous donc que vous ne pouvez voir ici ni un jeune honune imprudent et emporté, qui répond insolemment aux princes de son peuple et aux docteurs de son culte, ni
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un vieillard à qui sa propre faiblesse sert de détcnse et qui prend plaisir à déployer une obstination inutile. C-est un homme d'un âge mûr, calme, posé, réfléchi, qui parle selon sa conscience et la vérité, et que rien n'ébranle, parce que la conscience d'un honnête homme est plus forte que les synagogues et les sanhédrins.
II. Quelles connaissances religieuses, quels sehliments religieux soutenaient ce courage-moral? Le culte mosaïque, vous le savez, consistait surtout en cérémonies, en oblations,en sacrifices ; toutes ces pompesétaient perdues pour un aveugle^ quelle impression pouvait-il recevoir de rites tout extérieurs -, que lui importaient les holocaustes de l'autel, les lampes du lieu saint, les pains de proposition, et le parfum d'un encens dont il ne voyait ni la fumée ni la flamme? Ce qu'il y avait de plus imposant et de plus beau dans la religion d'Israël n'existait pas pour lui, je veux dire le temple, le sanctuaire de toutes les saintetés de son peuple, le domicile arrêté de la présence de l'Étemel, la porte des deux ^ la maison de Dieu^ ce temple où le Dieu d'Israël avait promis d*ex9Luœrqtielque homme quecefût de son peuple d'Israël. Heureusement, à cette époque, une grande- ressource s'ofirait à un malheureux que la perte de la vue privait de prendre sa part des solennités du culte. La Judée alors, dans toutes seç villes principales, avait des syna^ gogues toujours ouvertes à qui voulait y entrer et où les livres de la loi et des prophètes étaient régulièrement lus et expliqués. Là s'instruisait quiconque voulait s'instruire, et dans ces assemblées, dont les nôtres ne sont qu'une imitation, on lisait, chose merveilleuse
que ce monde n'avait jamais vue et que jamais il ne re-