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SERMON DE PAQUES

Thomas, appelé Didyme, l'un des douze, n'était pas avec les disciples, lorsque Jésus vint; ils lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Il répondit : Si je ne vois sur ses mains la marque des elous, si je ne mets le doigt sur cette marque et si je ne mets la main sur son côté, je ne croirai point. Huit jours après, les disciples étant de nouveau réunis, Thomas se trouvait avec eux ; Jésus vint, quoique les portes fussent fermées, et se tenant an milieu d'eux, il leur dit : La paix soit avec vous ! Il dit eusuite à Thomas : Mets ici ton doigt et regarde mes mains ; approche aussi ta main et la mets sur mon côté, et ne sois plus incrédule, mais fidèle. Thomas lui dit alors : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui répondit : Tu as cru, parce que tu as vu; bienheureux sont ceux qui ont cru et qui n'ont point vu !

Saint JeaUf XX, 24-29.

Mes Frères,

L'extrême rapidité avec laquelle rhomme passe d'ua sentiment à un autre est sans contredit l'un des traits les plus remarquables de sa nature. Il peut en un instant changer de conduite et d'opinion, comme de destinée, et Ton s'étonne alors de retrouver en lui le m^me homme. Les mouvements les plus opposés se succèdent tout à coup dans son cœur, et les vicissitudes de sa vie ne vont pas si vite que ses émotions et ses pensées. Considérez Abraham et Jacob, au moment où l'un

épargne Isaac, au moment où l'autre retrouve Joseph ; c'est le même sentiment, c'est Famour paternel qui remplit leur cœur, et quelle révolution subite s'est opérée dans leur sort! Voyez David condamnant avec justice le ravisseur de la brebis du pauvre, et entendant ce mot terrible : Tu es cet homme4à! Voyez Saul s'avançant d'un pas ferme vers les persécutions qu'il se promet, et abattu sous le poids de cette question atterrante : Saul^ Saul, pourquoi me persécutes-tul C'est toujours David, c'est toujours Saul, et cependant que leur cœur est changé! Leur vie est renouvelée, leur âme est subjuguée par un pouvoir qu'elle, ignorait l'instant auparavant, et une destinée toute nouvelle s'est ouverte devant leur regard. Je multiplierais aisément ces exemples ; partout vous verriez qu'en un moment, qu'en un jour, l'homme peut devenir en quelque sorte différent de lui-même, et pour en venir sans retard au récit qui doit nous occuper, quelle distance sépare le disciple de Christ disant : &ije ne vois les marques des clous en ses mains, et si je ne mets mon doigt dans la plaie des clous, et si je ne mets ma main dans son cété^ je ne croirai point ; et le même disciple s'écriant devant Jésus : Mon Seigneur et mm, Dieu!

Mes Frères, il est bon que l'homme puisse changer ainsi. La vie humaine est si courte , les occasions propices passent si vite et leur retour est si incertain, l'avan* tage d'en profiter sans retard est si grand, qu'il est bon que l'homme puisse changer ainsi, passer en un instant de la vengeance à la pitié, de l'iniquité à la vertu, de l'incrédulité à la foi, et s'emparer ainsi des commencements de sa régénération. Je ne veux pas dire que des

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changements si prompts soient sans inconvénients; ils ont besoin que le temps les confirme ; ils fatiguent, ils épuisent quelquefois, et quand une sage et bonne ré* solution est prise, ce n'est pas tout, il s'agit de la remplir. Puis, comme ces changements ont lieu du mal au bien, ils peuvent aussi avoir lieu du bien au mal; un mouvement d'oi^eil, un transport de colère, un acte de vengeance, ne sont souvent que le fruit d'un premier mouvement dont on se repent bientôt. Néanmoins, à tout prendre, il est bon que l'homme puisse changer ainsi ; c'est un moyen de plus de le convertir, c^est un espoir de plus qu'il se convertira *, c'est une large porte ouverte à tous ceux qui ne sont ni méchants ni fidèles, qui flottent incertains entre leurs passions et leurs devoirs, et n'attendent que l'occasion de se décider^ et à ceux qui sans croire et sans nier doutent encore, hésitent dans leurs opinions incertaines, et vont devenir à la première occasion incrédules ou croyants. D'ailleurs, ces changements subits s'accordent avec les vicissitudes de notre terrestre pèlerinage : un Job passe dans un jour des plus hautes prospérités aux plus déplorables malheurs; ainsi un Saul, en un jour, passe des persécutions qu'il inflige à celles qu'il soufire pour le nom de Christ. Vous le voyez donc, notre vie est d'accord avec notre cœur ; la Providence et la grâce suivent souvent la même marche, et sans que nous puissions compter s'il y a dans ce monde ou plus de rechutes ou plus d'amendements, toute cette expérience sert à confirmer ce grand précepte , qui est vrai pour les prospérités comme pour les vertus : Que celui qui est de^t prenne garde qu'il ne tombe l

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Mais soit que Ton tombe, soit que l'on se relève, Tune des éludes les plus intéressantes qu'un chrétien puisse faire, est celle de l'intervalle qui sépare les deux extrêmes -, cet intervalle, quelque court qu'il soit, peut toujours être mesuré. Pour yn changement si grand il faut un grand mobile. Entre David adultère et David repentant, il y a la parole de Nathan 5 entre Pierre qui renie avec exécration et Pierre qui se jette tout en larmes hors de la cour de Caïphe, il y a le regard du Christ; entre Saul persécuteur et Saul persécuté, il y a la vision magnifique du chemin de Damas. Voyons donc aujourd'hui ce qui se trouve entre Thomas incrédule et Thomas fidèle. Essayons de nous représenter cette scène mémorable. Essayons d'assister à ce moment imposant où le Christ tout à coup s'est montré à ses apôtres, et a renouvelé le cœur du disciple qui doutait encore. Vous aimez trop la tombe ouverte de votre divin Sauveur pour vous plaindre qu'où vous y ramène, et peut-être que les paroles de nos lèvres et les méditations de nos comrs seront agréables^ si dans ce jour solennel nous pouvons dire à Jésus avec autant de confiance et de gratitude que Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu !

I. Il serait impossible de profiter de l'exemple que nous offre le récit de l'Évangile, et de bien juger des sentiments de Thomas dans une circonstance si frappante, sans commencer par bien connaître son caractère. Quelles que soient les circonstances où Ton se trouve, les impressions qu'on reçoit et les devoirs qu'on

remplit, ou même les péchés que Ton commet, le caractère ne perd jamais tous ses droits, et l'on y reste fidèle sans s'en apercevoir. Thomas, probablement le seul survivant de deux frères jumeaux, était un homme franc et droit, plein de zèle et d'ardeur, qui tient c^ ses premières pensées comme il obéit à ses premières émotions. €*est un homme qui n'hésite jamais, il se dévoue de la même manière qu'il doute, de la même manière qu^il croit, en un instant et tout à coup. Lorsque Jésus, retiré à l'orient du Jourdain, annonce Tintention de revenir en Judée, à Béthanie, qù l'appelait la mort de Lazare, malgré les dangers qui l'attendaient à Jérusalem, Thomas, dans un transport d'amour et d'admiration, s'écrie en s'adressant aux disciples : AllonS'-'y donc aussi et mourons avec lui. Et ce même Thomas, qui se montre si prêt à partager le péril de mort du Christ et à le suivre au milieu des persécutions, ne comprenait rien cependant ni des mystères de la croix, ni des oracles de la résurrection. Lorsque dans un de ses derniers entretiens Jésus a dit à ses disciples : Vous saves où je vais et vous en savez le chemin^ Thomas, aussi franc dans son ignorance que nous allons le trouver dans son incrédulité, interrompt le Christ et lui dit : Seigneur^ nous ne savons point où tu vas; com^ ^nent pourrions-nous en savoir le chemin? Vous le voyez, Thomas est le même dans son ignorance que dans son dévouement ; il prend la parole avec la même promptitude, il s'exprime avec la même franchise; c'est un de ces hommes auxquels on peut se fier, parce que leur bouche ne parle que d'après leur cœur, parce qu'ils ne disent jamais que ce qu'ils pensent ou ce qu'ils éprou*

vent, et parce quUIs le disent à l'instant. Et remarquez qu'ils agissent comme ils parlent, avec ardeur, avec transport, ayec entraînement. Leur précipitation, quoique noble et généreuse, n'est pas sans danger ; car sMls atteignent le but quand d'autres le cherchent, ils le passent quelquefois, quand d'autres l'ont atteint.

Mais, c'est le caractère de saint Pierre qae je vous décris, me direz-vous, et le Christ a donc eu deux disciples qui se ressemblaient... Mes Frères, c'étaient des hommes de cet esprit qu'il fallait pour répandre rÉvangile et fonder l'Église, et ce caractère de Thomas n'est pas, il est vrai, sans quelque rapport avec celui dn fils de Jonas. Mais Thomas a bien moins de confiance en lui-même, et leurs caractères présentent la même différence que leur dévouement. Pierre jure qu'il mourra avec le Christ, et s'élevant au-dessus de tous, il déclare avec orgueil que quand tous le trahiraient, il ne le trahira pas. Thomas ne jure point : il s*écrie! Chez l'un, c'est un mouvement d'orgueil; chez l'autre, c'est un transport de fidélité. Aussi, l'un a renié et menti, et l'autre él douté. Sans que je veuille rabaisser ici la gloire du fils de Jonas, le doute valait mieux que le reniement ; vous verrez aussi que la leçon donnée à Tho^ mas par le Christ est bien différente de celle que Pierre a reçue. Il a fallu réintégrer Pierre dans la charge d'apdtre; il a suffi d'éclairer l'esprit de Thomas, qui n'était point déchu de son rang ; laissons à chacun ses fautes *, ils ont aussi chacun leur gloire et leurs vertus.

C'est pour des caractères pareils que les moindres circonstances de la vie ont de l'importance^ parce qu'ils

en tirent des résultais que des bommes plus froids ne sauraient en faire sortir. Thomas, on ignore par quel motif, ne se trouvait point à Jérusalem le jour de la résurrection. Il est certain au moins que dans la soirée de ce jour mémorable, lorsque Jésus se montra aux apôtres, Thomas n'était point avec les disciples. Le langage que Jésus lui adresse dans Tentretien que nous étudions témoigne assez que Thomas ne Tavait point vu depuis la résurrecti(»i, et son absence conduit naturellement à penser quUl était sorti de Jérusalem. De cette circonstance si simple, tout est résulté. Peutêtre, s'il avait attendu au moins le troisième jour pour partir, peut^tre, dès le matin, au premier bruit de la résurrection, ardent comme saint Pierre, il aurait couru comme lui au sépulcre, et comme saint Jean, il aurait pu dire ensuite : Tai vu etfai cru ! Mais son absence, dont certainement il n'entrevoyait pas lui-même l'importance, devint fatale à sa foi et servit de prétexte et d'occasion à des. doutes. Dans le cours de la semaine qui a suivi la résurrection, peut-être même le dimanche suivant, Thomas revint à Jérusalem, revit les disciples, et leur premier soin fut de l'instruire du grand événement qui les avait ravis de joie. Représentez* vous l'étonnement de Thomas à cette nouvelle inespérée. Rappelez-vous. que personne ne s'était attendu à la résurrection du Seigneur, ni les saintes femmes, ni les amis du Christ , ni les disciples , ni les apôtres^ les oracles qui annonçaient le prodige n'avaient pas été compris ou bien avaient été oubliés au milieu des horreurs du Calvaire, et si hors de Jérusalem le bruit en était venu jusqu'à Thomas, il est évi-

dent quïl ne l'a considéré que comme une rumeur populaire sans fondement. Il était sorti de Jérusalem sans s'y attendre, il revient sans y croire ; et le premier mot qu'on lui adresse est la confirmation de cet événement inespéré!... Alors, entre Thomas et les dix apôtres un entretien s*est engagé dont l'évangéliste n'a évidemment rapporté que le résumé ou la fin. La discussion a dû être vive, parce que cela est dans le cœur humain, parce qu'on ne parle pas froidement d'une résurrection, parce que tous les apôtres, incrédules ou fidèles, ne pouvaient que prendre le plus ardent intérêt au triomphe de leur maître chéri, parce qu'il suffit, enfin, que deux hommes d'un caractère impétueux comme Pierre et Thomas ne s'accordent pas sur la vérité d'un fait, et que l'un l'affirme, tandis que l'autre le conteste, pour que de part et d'autre les esprits s'animent et qu'on se quitte en persévérant chacun dans ses idées. Ne craignons jamais, mes Frères, de voir dans les apôtres des hommes comme nous. Leur œuvre en est d'autant plus belle; les langues de feu qui se sont posées sur leurs fronts en sont d'autant plus lumineuses , et l'intervention divine dans l'établissement du christianisme d'autant plus évidente. Je n'avance rien ici qui ne soit appuyé sur l'Évangile. Une simple lecture du récit suffit pour reconnaître que l'historien sacré n'a donné, je lé répète, que le sommaire de cet entretien, et il a si bien choisi le peu de paroles qu'il rapporte, que par elles nous pouvons juger de la con* vcrsation entière.

Quelle était la preuve que les apôtres et les disciples ne cessaient de donner à Thomas? une seule : Nous

avons vu le Seigneur! et cet ordre de discussion est conforme au cœur humain. Des témoins qui peuvent dire : Nous avons vu, ne disent pas autre chose, parce que cet argument est le plus fort qu'ils puissent alléguer ^ ils y reviennent sans cesse; ils le présentent sous mille aspects ; ils le reproduisent sous mille formes, et ils s'étonnent de ne pas convaincre, parce qu'ils sont convaincus. Ils ont vu, et ils ne se croient pas tenus d'avancer d'autres preuves. Si celle-là leur sufGt, pourquoi ne suffirait-elle pas à d*autres ? L'amour-propre d'un témoin oculaire est toujours intéressé dans son témoignage, parce qu'il faut douter, pour le contredire , ou de sa sincérité ou de sa raison. Thomas ne contredit point ses condisciples , en les accusant de mensonge ; mais l'idée qui s'est emparée de lui , l'objection qu'il a présentée, la réponse qu'il a faite, parait avoir été toujours celle-ci : Vous avez vu un esprit , et vous croyez avoir vu le Sejgneur. Cette erreur était conforme aux préjugés des Juifs. Saint Luc dit en termes formels que lors de la première apparition du Christ, les disciples, effrayés et troublés, croyaient voir un esprit, et ce qui achève de montrer que cette idée était celle de Thomas, c'est la preuve qu'il demande. Regardez-y attentivement : vous verrez que cette preuve est toute matérielle ; ce sont des plaies, des cicatrices que Thomas veut voir et toucher, parce qu'il sait qu'un esprit n'en a point, et s'obstinant dans cette erreur, il finit par dire aux apôtres : Si je ne vois les marques des clous en ses mains^ et si je ne mets mes doigts dans les plaies des clous^ et ma main dans celle du côté^ je ne le croirai point.

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Voilà, mes Frères , les roots fameux qui ont mérité à Th(Mnas le titre dUncréduley et qui semblent remplis de l'exigence la plus indiscrète, de l-incrédulité la plus enracinée. Non, cen^est pas 1h le sens qu^il faut leur donner. Ces paroles n^ont pas formé un discours suivi ; ce sont de vives assertions, de soudaines répliques qui ont éclaté coup sur coup dans la chaleur de la dispute ; c'est Tobstination d^un homme qui raisonne, et non pas celle d'un incrédule qui contredit ^ c'est Tintempérance de langue d'un disputeur qu on interpelle de tous côtés a la fois ; c^est la persévérance dans une seule idée, et non pas cette indomptable incrédulité qui refuse de voir et ne demande des raisons que pour les combattre. Et la preuve que Thomas , si j'ose ainsi m'exprimer, ne parlait pa3 sérieusement, c'est qu'il n'a pas songé un instant à faire ce qu'il a dit ; c'est qu'il n'a pas touché ces plaies; c'est qu'il a fmi par croire précisément par la raison qu'il repoussait, par la même raison que le reste des disciples, simplement parce qu'il a vu le Seigneur. Mais alors, si cette parole ne mérite pas tous les reproches dont l'histoire la poursuit et dont la renommée vulgaire l'environne, si elle n'est qu'un mot échappé dans l'entraînement de la dis* cussion , pourquoi saint Jean l'a-t^il japportée? Par un motif bien simple* C'est que Jésus a répété les expressions mêmes dont le disciple s'était servi, et que nous n'aurions pas compris la réprimande du Seigneur, si nous n'avions connu l'imprudence du disciple. Mes Frères, je me sons pressé de le dire : plût au ciel que tous les incrédules le fussent comme Thomas! Ses doutes viennent de la tête, le cœur n'y est pour rien 5

pour moi , je ne craindrai janiais des doutes pareils ; la foi est facile, quand le cœur est sincère et bon.

Aucune conclusion défavorable à Thomas ne peut se tirer de ce que l'on ignore quel jour cet entretien s'est tenu \ sUl a eu lieu dans le cours de la semaine qui a suivi la résurrection, la concorde a continué de régner entre les disciples, puisque le dimanche suivant nous retrouvons Thomas avec eux \ s'il a eu lieu ce dimanche même, Thomas n'a pas eu le temps de s'obstiner dans son erreur. C'était dans la même maison, où huit jours auparavant Jésus s'était montré au milieu d'eux. La haine des Juifs était loin d'être calmée ; les mêmes précautions étaient nécessaires \ les portes étaient soigneugement fermées; tout à coup elles s'ouvrent.... Mes Frères, la foi ne doit jamais reculer devant un miracle ; le pouvoir qui en fait un peut en opérer mille, et s'il y avait ici un prodige, pourquoi hésiterions-nous à en convenir? Tel n'est point le sens du récit, et nous ne devons pas changer en merveille inutile un événement natureU Les portes étaient closes^ tout à coup elles s'ouvrent pour le Christ \ il se présente au milieu des apôtres et leur dit : Que la paix soit avec vous ! Thomas était parmi eux!... Quelles pensées tout à coup ont dû s'élever dans son âme ! Quelle surprise, quel saisissement, quelle joie! Comme son cœur a dû brûler au dedans de lui, quand son regard pour la première fois a rencontré celui de Jésus ressuscité ! Que fera-t-il maintenant? c'est à lui de rester fidèle à ses propres pensées^ c'est à lui de se souvenir qu'il a demandé à voir ; c'est à lui de convenir qu'il voit. Que fera-t-il?... Thomas garde le silence, 11 devait attendre, il devait

laisser à Jésus de parler, et, sans ouvrir la bouche, d'un œil fixe, immobile, il regarde, tandis que mille émotions diverses se pressent dans son cœur ; il regrette de s'être obstiné dans son erreur ; il regrette de n'avoir pas ajouté foi au témoignage de ses frères ; et en même temps, couvert de confusion, saisi d'étonnement, transporté de joie, il est là debout devant le Seigneur comme devant son juge... Que la paix soit avec vous /... Non, la paix ne pouvait être encore avec le disciple incrédule. Et alors, c'est vers lui que le Christ s'avance; c'est lui qu'il cherche, c'est lui qu'il nomme ; c'est à lui qu'il s'adresse, et il lui dit : Thomas l mets ton doigt ici et regarde mes mains ^ avance la tienne et la mets dans mon côté , et ne sois pas incrédule, mais croyant. Quelle douceur, quelle bonté dans cette censure du doute, dans ce rappel à la foi! Et à ces accents si bien connus, à ces signes de douleur, et surtout à ces paroles, les mêmes que Thomas a prononcées dans son erreur, et que le Christ seul peut connaître sans les avoir entendues , le disciple passe en un instant à la conviction la plus profonde, et aussi prompt dans sa foi que dans son dévouement et dans son doute, ne peut jeter qu'un cri d'admiration, de reconnaissance et d'amour : Mon Seigneur et mon Dieu! Quelle réponse, mes Frères; quelle admirable et simple confession de foi!' Convenez-en; celui qui a été croyant de cette manière n'a pas pu être incrédule d'une manière bien condamnable. Avec quel empressement il croit; comme il s'élance tout entier vers ce divin maître, qui vient à lui; comme il abjure sa vaine erreur, et maintenant qu'y a-t-il dans le monde qui puisse ébranler sa confiance? Rien. C'est au Christ

seul que Tliomas a pu dire : Mon Seigneur et mon Dieu! et ce mot, il le répétera pendant tout le cours de son apostolat, de contrée en contrée et d^île en île, jusqu'aux rivages mêmes des Indes, si le Seigneur Ty envoie.

IL La scène que je viens de vous retracer offre tous ces caractères de grandeur et de simplicité que vous aimez à retrouver dans l'Évangile. Le Christ ressuscité s'y montre avec sa gloire et sa charité accoutumée, et il est impossible de ne pas être attendri en se le représentant, lorsqu'il daigne adresser au disciple cette parole touchante : Ne sois pas incrédule, mais croyant. Un doute reste à éclaircir : dans cette soirée mémorable où Jésus est venu se montrer à son disciple et remplir ainsi son cœur d'une foi vive et certaine, Jésus ne pensait-il qu'à Thomas? 11 me reste à vous prouver que dans ce moment Jésus pensait à tous ceux qui dans la suite des temps devaient être ajoutés à l'Église pour obtenir le salut.

Un apôtre a dit : Nous marchons par la foi et non par la vue. Mes Frères, que cette parole est juste et profonde ! Vous qui croyez en Dieu et en Christ, vous qui considérez l'Évangile comme la seule règle de vos opinions, de vos espérances, de vos devoirs, regardez autour de vous-, contemplez le monde, la vie, la religion, la Providence : de tout ce que vous croyez, vous ne voyez rien. Dites-moi ce qui est à voir dans l'Église de Christ ; dites-moi quelles sont les choses visibles qui peuvent occuper votre foi... vanité! Un peu d'eau, pour le front de nos enfants une fois dans leur enfance ;

2!&2 U roi DE TH(»1AS.

un peu de pain, un peu de vin pour nous4nêmes, voilà tout ce que nous voyons. Est-ce donc là le christianisme ? Non, le christianisme est invisible comme le Dieu qui Ta fait. Le christianisme est en nous, et non pas hors de nous; le cœur humain, voilà son seul domaine, et nous marchons par lajoi, non par la vue.

Poursuivez cette pensée dans ses détails et vous reconnaîtrez combien elle est simple et facile. Vous attendez, vous désirez la sanctification \ car vous savez que sans la sanctification nul ne verra le Seigneur et quUl nous est ordonné d'être parfaits comme notre Père qui est aux deux est parfait» Il vous tarde d'être débarrassés de cette funeste faculté que nous avons de pécher; il vous tarde que toutes les terrestres turpitudes soient effacées de nos cœurs et que toutes nos passions soient changées en une énergie pure et vertueuse; vous recherchez la sanctification, et ce que vous voyez surtout autour de vous et en vous, ce sont des péchés. Où estelle cette sanctification que vous désirez ? Vous ne Tavez jamais vue, vous ne là verrez jamais sur la terre -, car nous sommes tous des serviteurs inutiles^ et sur mille articles nous ne pourrions répondre à un seul.

Ensuite, vous attendez impatiemment un état plus heureux que cette vie ; un état où votre paix pe sera pas si souvent troublée, un état sans inquiétude, sans souffrance, sans pauvreté, sans injustices ; vous attendez une félicité parfaite, et vous ne voyez autour de vous que des misères et des peines ; en vain vous prcH menez vos regards dans ce monde ; un bonheur toujours pur n*y est point ; nous le sayons si bien que nous ne Vy cherchons plus *, partout il y a quelques feuilles sèches

et flétries sur Tarbre le plus verdoyant et le plus beau.

Enfin, vous désirez, vous attendez impatiemment Fimmortalité, et vous ne voyez autodr de vous que des tombeaux. Êtres immortels que nous sommes, tous nous avons porté, nous portons, ou bien nous porterons quelque deuil, et le deuil se voit, mais Timmortalité ne se voit pas. Et en vain, vous qui pleurez sur des tombeaux chéris, en vain, vous qui comme Marie vous asseyez à la porte des sépulcres, en vain, essayez-vous de percer les ombres de la mort ; en vain à travers vos larmes essayez-vous d'entrevoir Timmortalité. Non , vous ne voyez que de la poudre, un linceul et des vers ; tout le reste est caché. Mes Frères, à tant de traits, TOUS devez le reconnaître : sanctification, béatitude, immortalité, admirables objets de notre attente, saintes promesses du Seigneur, certitudes célestes de notre avenir, tout est invisible. Nous marchons par la foi et non par la vue. Croire, c'est se représenter la vérité, et non la voir.

Nous marchons par la foi^ et mille générations avant nous, et toutes celles qui passeront après nous sur cette terre en feront autant. Nous marchons par la foi et non par la vue, et voici un disciple, un apôtre, Thomas, Tun des plus ardents et des plus zélés, qui s'écrie : Si je ne vois point et si je ne touche point, je ne croirai point... Concevez-vous maintenant tout le danger de cet exemple? S'il fallait voir pour croire, qui donc croirait ? Combien y aurait-il eu de chrétiens dans ce monde, et combien de temps l'Église aurait-elle duré? 11 y aurait eu une seule génération de fidèles, et r£gUse aurait été finie à l'ascension de Jésus-Cbrist,

Alors, qu^a fait Jésus pour tout accorder, pour ac* corder Tintérêt d^un disciple quMl ne voulait pas abandonner dans son erreur, et l'intérêt de tant de fidèles, qui ont vécu leur vie avant ou après l'Évangile et qui ne pouvaient voir Jésus sur la terre; 6 mes Frères, Jésus est venu au-devant de son apôtre ; il lui a accordé la preuve qu'il demandait; il s^est fait voir à lui; il lui a montré les plaies des clous de la croix; il a fait sortir du fond de son cœur cette parole de consécration et de foi : Mon Seigneur et mon DieUy et pour que personne ne S'imaginât avoir quelque motif de regretter ce privilège et le droit de dire : Quand je verrai, Je croirai, Jésus a dit à Thomas : Parce que tu as vu^ Thomas; tu as cru; Bienheureux sont ceiuc qui n^ontpas vu, et qui ont cru! c^est-à-dire : leur foi est meilleure encore que la tienne, et leur récompense sera meilleure que ta récompense. Quelle sagesse et quelle équité dans cette parole ! Quel juste partage établi entre les contemporains de Jésus dime part, et de l'autre, les fidèles qui ont précédé Jésus sur la terre et nous qui n'y sommes venus qu'après lui! Quelle justice que celle qui pèse ainsi la foi du monde entier dans sa balance, n'oublie pas de mettre en ligne de compte les difficultés ou les facilités que Ton trouve à croire, mesure, les succès sur les efforts qu'ils coûtent, et approuve en proportion de ce qu'il a fallu faire pour être approuvé !

Voyez donc combien sont insensés ces regrets, ces murmures que Ton entend quelquefois sur les dix-huit siècles écoulés depuis TÉvangile. Nous sommes venus trop tard aif monde, disent ces chrétiens imprudents, et si jious avions vu Jésus-Christ, nous le connaîtrions

LA FOI DE TfiOMAS. 205

mieux. Ah ! combien de ces hommes téméraires n'auraient vu alors que le fils de Marie 5 combien peut-être Fauraient pris pour un Samaritain, pour un imposteur, pour un rebelle 5 combien le lendemain de la résurrection auraient dit : Si je ne vois les plaies du crucifié, je ne croirai point ; et le Christ leur aurait répondu comme à Thomas : Bienheureux sont ceux qui n'ont point vu et qui ont cru! Ce seul mot rétablit l'équilibre entre les contemporains du Christ, et nous et toutes les générations de la terre 5 ce seul mot reconnaît à chacun ses droits, assigne à chacun ses espérances 5 ce seul mot prouve que le salut est universel et que nul n'est oublié dans les miséricordes du Seigneur... Patriarches et prophètes, illustres exemples du monde, vous qui avez cru n'être qu'étrangers et voyageurs sur la terre, vous qui avez saltié de loin la journée du Seigneur en tressaillant dejoie^ vous ête$ bienheureux, car vous n'avez point vu, et vous avez cru !... Peuples de tous les lieux, générations de tous les siècles, vous aussi, le salut vous est offert, et votre foi peut attendre sans inquiétude le moment d'être changée en vue. Adorons, ô mes Frères, ces miséricordes immenses où nous avons chacun notre part. Soyons persuadés que notre foi est aussi agréable au Seigneur que celle de tous ses enfants. Soyons persuadés que pour la grâce comme pour la Providence un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour -^ ne regardons pas en arrière, mais avançons vers le but qui nous est proposé 5 retenons la foi dans une conscience pure, et marchant d'un pas ferme au milieu de ce qui n'a que de l'apparence, contents des assurances qui nous sont données, nous préfére-

206 lA FOI DI THOMAS.

rons à ces plaies de la croix, à ces signes de souffrance et de mort , même à la tombe ouverte près de laquelle les souvenirs de ce jour réunissent tous les croyants, la glorieuse vision d'Etienne qui voyait les cieux ouverts et le Fils de Thomme à la droite^de Dieu, et du fond de nos cœurs sortira cette adoration unanime : Mon Setgneur et mon Dieu !

JésQt fit à ses disciples eetti question : Qai dit«n que je sais, moi, le Fils de rhomme?

Ils lui répondirent : Les ans disent que ta es Jean-Baptiste, les antres Élie, les autres Jérémie on quelqu'un des prophètes.

Saint Matthieu, XVI, 42, 14.

Mes Frères,

Pourquoi Jésus demande-t-il à ses disciples, non ce que l'on pense de sa doctrine, mais ce que Ton pense de sa personne?

Le christianisme n^estril pas plus important à connaître que le Christ? Qu^mporte l'ouvrier, si nous pro* filons assez de Fouvrage; qu'importe l'architecte du sanctuaire, pourvu que le sanctuaire soit saint et toujours ouvert? Le sermon sur la montagne est toujours le sermon sur la montagne, quelque bouche qui Tait prononcé ; Toraison dominicale est la plus courte et la plus parfaite des prières, quelque voix qui Tait proférée 1/ la première, et pour les Juifs surtout qui s'exagéraient . ,

la Sainteté de leur alliance et ne songeaient pas qu^une loi pins divine que celle de Moïse fût même possible, il semble que la connaissance de TÉvangile, et non celle de son auteur, devait passer en nli-emière ligne 5 il semble que la question la plus pressante était, non : Qui dit'On que je suis^ moi^ le Fils de r homme? mais que pense-t-on de ce que j'enseigne, moi, la lumière du monde? ., •

Dans les œuvres et les institutions humaines, Fauteur importe peu. On peut gémir que tant d^imitateurs de second ordre, ou même tant de spoliateurs de créations dont leur capacité vulgaire était incapable, se glissent adroitement dans Tadmiration des peuples à la place des hommes de génie qu'ils suivent de si loin^ on peut protester contre ces gloires usurpées, contre ces plagiats de renommée, et déplorer que les continents et les îles ne portent pas toujours le nom de celui qui les a découverts; ils sont découverts néanmoins, et le monde en fait usage. On est incertain s'il a existé un Homère-, mais Flliade, quelle qu'en soit l'origine, est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, le poème peutêtre qui a exercé le plus d'influence sur la culture des arts et la marche de la littérature et de la poésie, depuis les temps primitifs de la Grèce jusqu'à nos jours. Le livre, trop mystique sans doute, mais admirable dans la sincérité de son mysticisme, dont on a pu dire qu'il est la plus belle production de l'esprit humain, parce que l'Évangile n'en est pas une, V Imitation de Jésus-Christ j est anonyme, et toutes les recherches des savants n'ont pu dissiper complètement le mystère dont l'auteur s'est entouré. Bien plus, les inventeurs de ces arts et de ces

instruments si nécessaires, que l'on a peine à se figurer comment l'humanité pouvait s'en passer et vivre, ne portent pas d'ordinaire un nom historique ; leur gloire se perd dans les fables de la mythologie. De tous ces travaux, cependant, le monde profite dans une involontaire ingratitude, et n'a pas à s*inquiéter de mieux con* naître le bienfaiteur pour jouir du bienfait.

11 en est autrement dans les choses de foi ; méconnaître le Christ, c'est méconnaître le christianisme, et je ne crains pas d'affirmer que l'intelligence et l'amour de la religion chrétienne sont toujours proportionnés à l'idée qu'on se fait de son divin auteur. La raison en est simple : le christianisme tout entier est personnifié pour ainsi dire en Jésus ^ il le manifeste, il le représente, il le met en action; non-seulement il montre le chemin, enseigne la vérité et ramène la vie; mais il est Im-mème le chemin, la vérité et la vie; nonseulement il nous apporte la lumière, mais il est la lumière du monde; loin de se déclarer content des imparfaites vertus de la morale humaine ou de la loi juive, il recommande, il exige la perfection, et de plus il est parfait, le Fils de l'homme, c'est-à-dire l'homme par excellence, Vhomme céleste^ l'homme tel que Dieu l'avait créé, l'homme qui réalise l'idéal de l'humanité, et en conséquence l'image empreinte de Dieu. On ne peut croire à une perfection sans l'avoir vue. Comment vous persuaderez-vous que la perfection chrétienne est quelque chose de possible, si la théorie seule est connue, et ainsi, méconnaître le Christ c'est méconnaître le christianisme-, la rédemption suppose le rédempteur; la crèche n'est rien sans l'enfant qui y repose; la croix,*

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rien sans le crucifié qui y meurt ; la tombe, rien sans le ressuscité qui en sort... Vous comprenez maintenant l'intérêt extrême de cet entretien de Jésus avec ses disciples, et pourquoi il leur adresse cette solennelle question : Qui diP-m que je suis^ moî, le Fil$ ék r homme?

A diverses reprises, j'ai développé devant vous ces pensées 5 j'y reviens pour vous les offrir sous une forme nouvelle, qui m'a semblé utile. Mcm dessein est de comparer, aux réponses anciennes que le te^^te rappelle, les réponses modernes faites à la demande du Sauveur, et de vous montrer qu'elles diffèrent bien moins qu'on ne pense ; elles accusent le même laisser-aller religieux qui se contente de croire et de professer à moitié et par fragments. Si j'osais faire comparaître devant vous quelques-uns de ces esprits d'élite que le monde écoute et qui représentent le plus fidèlement les opinions eon* teraporaines ; si j'osais leur poser la question du texte et les presser de nous dire quel le Christ est à leur juge* ment, mes Frères, l'apparente variété de leurs déclarations se réduirait à répondre : c'est un Jean-Baptiste, un Élie, un Jérémie ou quelqu'un des prophètes.... Essayons à ce point de vue de renouveler en idée cette scène de l'Évangile et de ranimer notre foi devant le parallèle de ces erieurs, que les siècles s'empruntent les uns aux autres en les prenant toujours pour nouvelles.

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