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I. Une idée fort étrange pour nous, fort simple pour

les Juifs, prévalait à l'époque de l'Évangrle, et plus le

' moment de raccomplissemcnt de la promesse s'appro^

QUI DITH)N QUI Jl BUlSf 211

chait, plus cette erreur s'emparait avec force des esprits. Les Juifs en étaient venus à croire que le Messie ne pa** raitrait point seul dans le monde et que les principaux prophètes de l'ancienne alliance lui formeraient en. quelque sorte un cortège d'honneur, prêts à seconder C 'tfc, /t son ministère par cette reprise du leur. Ix Messie, selon / la foi Israélite, devait être le prince des prophètes; il semblait naturel que sa cour se réunit autour de lui. Le système alors suivi d'interprétation des livres de l'Ancien Testament et surtout des livres prophétiques prenait les images h la lettre et en matérialisait la poésie \ ce que les auteurs sacrés, dans la hardiesse orientale de leur style, entendaient au spirituel, on s'efforçait de Tentendre, de le transposer au temporel, et la vérité se perdait ainsi au milieu de traditions que la crédulité et l'ignorance populaire se chargeaient de dé* figurer à leur tour. La croyance en un séjour des morts, en un royaume des ombres, où les générations passées, recueillies vers leur peuple^ endormies avec leurs pères, attendaient dans une sorte de sommeil mortuaire la ré-^ surrection et d'où quelques privilégiés d'entre les trépassés pouvaient sortir pour un temps, si Dieu les réveillait, cette croyance, qui avait tant de puse alors sur les imaginations, favorisait l'attente d'une apparition de prophètes, précurseurs ou compagnons du Messie. Quelques souvenirs épars de l'ancienne alliance venaient s'y rattacher au moyen de ces allusions, de ces parallèles, de ces types dont l'esprit juif a toujours été si prodigue ; c'élai t l'absence du tombeau de Moïse, que la Providence, par précaution contre l'idolâtrie, avait laissé ignorer à tout Israël ] l'enlèvement d'Élie, qui pouvait d'autant

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2i2 * LA. QUESTION DU €HRIST :

plus facilement reparaître que les liens du sépulcre ne le retenaient pas^ Toracle de Malachie, annonçant un précurseur du Messie qui marcherait devant lui avec la force et la vertu de l'ancien Elie 5 enfin, à Tépoque même de l'Évangile, la mort sanglante de Jean-Baptiste qu'une résurrection seule, dans l'opinion superstitieuse de beaucoup de fidèles, suffirait à venger. La combinaison héréditaire de ces vérités et de ces erreurs confusément mêlées avait fini par accréditer, ainsi que l'Évangile de saint Jean en fournit la preuve, l'idée qu'un envoyé divin extraordinaire, bien autrement puissant et glorieux que le fils de Zacharie et que l'on nommait dans un sens d'excellence et de supériorité : le prophète^ précéderait le Messie sur la terre et serait chargé de préparer sa gloire et son règne. A toutes ces causes d'erreur, à toutes ces sources de superstitieuses espérances, il faut joindre la plus répandue et la plus féconde, celle dont l'Évangile offre de toutes parts la trace, l'attente d'un Messie temporel, que le fils du charpentier réalisait si peu, d'un Messie qui chasserait les Romains, délivrerait la Judée, rendrait à Israël la splendeur des époques les plus brillantes de ses annales et ferait du temple le sanctuaire du monde, de la loi de Moïse le code de l'humanité.... Tel était l'état de l'opinion publique, telles les rumeurs religieuses partout répétées et commentées de mille manières, telle enfin l'excitation désordonnée des esprits, lorsque dans la quatrième année de son ministère l'humble artisan de Nazareth, l'humble fils de Marie adressait à ses disciples cette question : Qui dit-on que je suis^ moi, le Fils de l*homme?

A cette demande, le Christ reçoit en môme temps plusieurs réponses ; chaque apôtre répond selon les rumeurs venues jusqu'à lui , selon les confidences peutêtre qu'il avait reçues, ou les entretiens auxquels il avait pris part, et ici une observation importante doit trouver sa place ^ nous, qui connaissons Jésus-Christ comme le Fils de Dieu, le Sauveur du monde, le Prince de la vie, nous croyons presque entendre un blasphème quand il est pris pour Jean-Baptiste, pour Élie, Jérémie ou quelqu'un des prophètes ressuscité. Mais, de la part de ses contemporains, il serait injuste de prendre en mauvaise part ces erreurs pardonnables encore et contre lesquelles Jésus lui-même ne prononce aucune censure ; son ministère n'était point terminé; toute sa gloire, toute sa vérité n'était point* manifestée; là voix du ciel pouvait dire : Je l'ai glorifié^ mais elle devait ajouter : Je le glorifierait encore^ et ceux qui nourrissaient ces idées fausses, loin de songer à lui faire injure, croyaient lui rendre hommage; leur foi, leur admiration, leur reconnaissance peut-être, comme celle de Taveugle-né au premier jour de sa guérispn, avaient déjà fait un grand pas en donnant à l'élève du charpentier, à un Galilcen de Nazareth, au maître de quelques péagers et de quelques pêcheurs, le nom illustre et vénéré ou du Baptiste^ ou d'Élie, ou de Jérémie. C'était de la foi abusée et irrésolue; mais, après tout, c'était de la foi, et la sainteté du titre de prophète, la renommée religieuse de ces grands hommes de l'ancienne alliance, les grandes actions qui consacraient leur mémoire, le récent martyre du précurseur, tout ici absout ces simples admirateurs de Jésus du moindre soupçon d'avoir attenté à sa

gloire... Ne doutons 'pas que Jésus ne leur ait appliqué la règle de justice qu'il a posée lui-même : Je juge ainsi gtiefentendi. Dans nos actes et nos croyances, tout est relatif, même la religion, et ce qui serait, en pleine seconde alliance, une incrédulité insensée et stérile, n'a été, vers la fin de la première, que la première lueur d'une vraie foi chrétienne.

Je Tais ces réserves de droit en faveur des contemporains du Christ, pour appuyer d'autant plus librement, dans le rapprochement de leurs erreurs et des erreurs modernes^ sur 1q vice et le danger de celles-ci. Ces Juifs croyaient honorer le Seigneur ; ceux qui de nos jours rajeunissent sans le savoir ces illusions de la piété antique croient l'honorer, aussi; mais ils n'ont pas les mêmes excuses, et le plus souvent ils ne peuvent se disculper sous prétexte d'ignorance... Jean-Baptiste, Élie, Jérémie ou quelqu'un des prophètes !... Creusez au fond des choses que ces souvenirs rassemblent sous vos yeux; rendez-vous un compte fidèle de ce que ces noms-là signifiaient dans la pensée d'un Juif instruit, sincère et pieux; retracez-vous ces missions, ces caractères,, ces dévouements, et voyez, sans faire pftlir en rien devant vous ces saintes renommées, voyez à quelle distance elles sont toutes de Jésus I

If. Jean-Baptiste, l'humble et fidèle précurseur du Christ, qui sait si bien aspirer à la seule gloire de pré^ parer ses sentiers et d'aplanir ses chemins^ Jean, ce fils d'un sacrificateur qui ne s'occupe jamais de sacrifices et qui semble oublier complètement les privilèges de son extraction sacerdotale, Jean qui préfère aux lieux saints du temple les montagnes de Hébron ou les dé-

serts de Bethabara et qui très probablement n'a jamais paru à Jérusalem, Jean enfin qui dépouille la robe de pontife pour ne reirètir que le rude manteau du prophète, placé à l'entrée Ae l'Évangile et comme

•^ sur les confins des deux alliances, est le premier moraliste Hu christianisme. Du temple, des autels, des holocaustes, des expiations, des observances, il ne dit pas un mot dans son ministère-, toute sa prédication n'a que ce seul thème : Repentez-vous et vous convertissez! il marque la transition de la loi céré-

^ , monielle du mosaîsme à la loi morale de l'alliance nouvelle; il complète et achève sous ce rapport l'œuvre des anciens prophètes, dont la mission a surtout été ^ de détromper par degrés les Juifs de la valeur des rites, des sacrifices, des dimes,des abstinences, et de les amener à mettre en première ligne le devoir et le progrès, l'amélioration du cœur, l'intégrité de conduite. Obéissance vaut mieux qtie sacrifice^ avait dit Osée, quand le temple de Salomon était encore debout dans sa splendeur et que l'immense autel des holocaustes dominait Jérusalem du sommet de Morija \ obéissance vaut mieux que sacrifice^ admirable et simple expression de la pauvreté de la forme en comparaison du prix inestimable (de la piété et de la vertu.. • Obéissance vaut mieux que sacrifice est le résumé de la prédication du Baptiste, et sa morale est déjà si chrétienne à la veille cki christianisme , qu'elle offre ce caractère spécial de la morale évangélique de s'adapter à toutes les variétés de la vie, et de prendre ses auditeurs, dirai-je par leur faible ou leur fort? en recommandant le devoir le plus saint, en censurant le péché le plus

216 lA QUESTION DU CHRIST :

fréquent de chacun , depuis les publicains et les soldats jusqu'aux chefs orgueilleux et hypocrites des sectes qui exploitaient la religion à leur profit. C^était là vraiment préparer les sentiers du Seigneur; il avait besoin de trouver, non des formalistes rigides, soigneux de nettoyer les vases de leurs tables et de blanchir les sépulcres déjà prêts dans leurs jardins, mais des humbles de cœur, des simples en esprit, empressés à la r&pentance pour avoir la vie. La mort de Jean a magnifiquement confirmé la sainteté pratique de sa doctrine ; prophète juif muet sur le judaïsme, il ne prêche que la conversion et la pureté de cœur, et il meurt martyr de la vertUy victime d^un lâche tyran et d'une femme impudique dont il accuse les scandales.

Qui dit-on que je suis ? demande le Christ ; on lui répond : les uns disent que tu es Jean-Baptiste.,», Mes Frères, de nos jours, combien d'esprits, d'ailleurs éclairés et sincères, ne voient en Jésus qu'un moraliste humain et rien de plus ! Dans son enseignement, dans sa parole si simple, si pénétrante et naïve â force de sublimité et d'élévation, ils déclarent trouver à chaque page une morale incomparable où la loi du progrès illimité, la loi de l'amour fraternel, l'indépendance absolue de la conscience individuelle et Tespérance d'une immortalité de justice et de récompense, sont développées 0n traits d'une beauté merveilleuse. Mais c'est là tout ce qu'ils voient dans TÉvangilç, et avec un sourire où perce quelque pitié de votre crédulité, ils vous diront que c'est beaucoup. Le reste de l'Évangile, ils le laissent dans l'ombre \ le reste, c'est-à-dire tout ce qui est directement céleste, la majesté divine du Christ, la longue

QUI DIT-ON Qi'E JE SUIS? 217

promesse de sa venue, ses miracles, la liberté de sa mort, la merveille de sa résurrection, l'inspiration de ses apôtres, son règne dans la gloire, ce reste-là ils le regardent comme non avenu -, ils le passent sous silence : ils ne s'en expliquent point ; ils affectent de n*y point prendre garde -, ils dégagent de l'ensemble de TÉvangile la morale évangélique, et ils ne font du Christ dans sa vie qu'un moraliste et dans sa mort qu'un martyr, sans se même douter que c'est retomber à leur manière dans une erreur vieille de dix-huit siècles et qui s'est dissipée alors en naissant; sans se douter que c'est faire de Jésds un Jean-Baptiste avec plus d'éclat de prédica-^ tion et une mort en public au lieu d'une mort dans le secret d'une prison.

m. J'ai prolongé à dessein ce premier rapproche* ment pour resserrer les autres et laisser à votre piété le soin instructif de les étendre. Elie, dans les annales des missions divines de la première alliance, est fe type du zèle et de l'enthousiasme, et son souvenir se prêtait facilement à ces parallèles, à ces allusions que la piété juive affectionnait. Elie est à part dans l'histoire sainte; sa famille, sa race^ sont inconnues ; il n'a point de généa? logie; naissance, profession, origine, on ne sait rien de lui, sinon qu'il sort de Thisbé, ville de Nephtali ; il est le Thisbite-, c'est là son seul titre historique. Mais ce qu'on sait de lui surtout, c'est son zèle indomptable, son ardeur qui s'épanche devant les rois et les prêtiez des idoles, devant les disciples et le peuple, en ironies acérées, en prières sublimes, en plaintes amères, en menaces pleines de terreur, en apologies pleines de fermeté; sa piété n'a rien de calme ; elle est toujours émue

218 LA QUESTiœf BU CHKIST :

de jalousie à' cause de l'Etemel; rien ne lui coûte pour confondre l'imposture, pour défendre ie vrai Dieu ; rien, ni de demeurer caché au bcml d'un torrent sans autre société que les corbeaux dq désert, ni decourir plusieurs heures de suite comme un simple esclave à la suite da char du roi ; son désespoir même est admirable , quand il croit au triomphe de Tidcdàtrie, quand il s'enfuit pour ne point le voir jusqu'aux déserts de l'Horeb ; là, il fout, pour l'instruire et le ramener, que la Providence déploie sous ses jeux les redoutables phénomènes d'un ouragan de ces climats, où la vengeance divine n'apparatt point, .et quand le calme a suivi l'orage, quand la voîic divine l'interroge sur son afas^ce loin d'Israël, inébranlable encore, Élie répond : J'ai été violemment ému dejahuHe pour l'Etemel, parée que fe* ef^anU d'Itrtël ont abandonné son alliance. Nul n*a surpassé ce grand homme dans^ le service continuel de la glmre de Dieu, dans la haine vigoureuse de l'impiété, dans le désir dévorant de voir le peuple élu fidèle et le Dieu vivant servi.... Elie est le modèle incomparable du âsèle de la religion....

Qui dit'On que je suis ? demande le Christ ; on lui répond: Les uns disent que tu es Élie... Mes Frères, il est encore des esprits pour considérer le Christ comme un enthousiaste, et je me sers à dessein de ce mot, le plus doux de tous ceux que cette opinion affiBctionne. Disciple fidèle de Moïse, vous dirtmt ces étranges interprètes de l'Évangile, triste de voir sa loi défigurée par l'absurdité des traditions et la servilité des observances cérémonielles, Jésus a voulu la rétablir dans sa pureté et en restituer aux Juifs le vrai sens moral ^ il a fallu Tim*

prudente ardeur de l'enthousiasme pour engager la lutte contre les sectes de Judée, contre le sacerdoce et le sanhédrin de Jérusalem, sans autre appui que l'incertaine admiration d'une partie du peuple, sans autres auxiliaires que d'obscurs amis choisis dans les rangs les plus pauvres ; il a fallu cet enthousiasme pour accepter, pour revendiquer le titre de Messie et tenter ainsi de rattacher les réformes du présent aux souvenirs du passé ] il a fallu cet enthousiasme pour promettre des succès illimités à cette doctrine si supérieure au temps et pour mourir, sans perdre espoir, d'une mort d'ailleurs si belle et qu'il eût été facile de s'épargner. La surprise que cette vie et cette fin ont causée a fini par enfanter en ce siècle créduFe le merveilleux qui remplit l'Évangile -, pour qui sait s'élever au-dessus des préjugés religieux, l'enthousiasme est le mot de l'énigme.... et en raisonnant de cette manière, ces incrédules, d'autant plus commodément épris de leur système que Tenthousiasme est un état de l'âme et un genre de vie que la foule ne comprend guère et que leur incrédulité revêt alors un faux air de profondeur et de science, ces incrédules oublient précisément ce qu'oubliaient les Juifs qui prenaient Jésus pour Élie-, Élie, toujours dévoré de zèle, toujours précipitant sa course à travers les idoles qu'il détruit, toiyours l'imprécation à la bouche contre les faux dieux ou des apostrophes à Dieu même d'une telle hardiesse qu'il semble alors converser comme un homme avec son intime ami; Elie, comme réformateur religieux, est à l'opposé même de Jésus, toujours calme, simple, débonnaire, ne s'emportant que contre l'hypocrisie, et maître de lui en présence du démon dans les

220 LA QUESTlOr^ DU GHKIST :

visions solitaires de ses premières prières, comme Messie en présence du peuple qui veut le voir tantôt couronné, tantôt crucifié, en présence d'un Judas qui le trahit, d^un Caïphe qui le condamne, d'un Pilate qui le. livre, ou de sa mère qui gémit devant sa croix, ou de Marie qui le cherche à son sépulcre, ou des anges qui témoignent de son ascension.... Non, non, Jésus n'est pas un Élie et Tenthousiasme n'est pas le mot de rénigme de l'Evangile.

y. L'enthousiasme est une explication des phénomènes du monde religieux trop empreinte de spiritualisme pour convenir à tous les esprits-, on a bien moins à spiritualiser son incrédulité, quand on réduit la fondation de la religion chrétienne aux proportions ordinaires d'une entreprise de patriotisme.

Jérémie, dans l'histoire des Juifs, est le modèle ^ accompli du patriotisme religieux. Son pénible et long ministère coïncide avec la période la plus funeste du royaume de Juda; il assiste, témoin pour Dieu, aux règnes des derniers rois de la dynastie de David, aux désastres qui les ont frappés, aux luttes des factions, aux lâchetés des princes, aux apostasies des prêtres ; il assiste à l'invasion de la Judée par les armées du roi de Babylone, au siège épouvantable que soutint Jérusalem, aux horreurs réunies de la guerre, de la peste, de la famine et des discordes intestines, au sac de la capitale renversée de fond en comble, à la destruction du temple qui périt avec elle sous le feu et le fer; à ces longs cortèges de prisonniers emmenés vers l'Orient, les derniers des malheureux qui viennent compléter, pour ainsi dire, la captivité de Babylone, de sorte qu'e/ ne demeura de

reste que les plus pauvres du pays. Jérémie, après avoir expliqué de désastre en désastre ces jugements de Dieu à ses concitoyens qui le persécutent pour récompense, refuse les offres du roi de Babylone qui veut Vy conduire et le combler de richesses et d'honneurs; il préfère les cendres de sa patrie aux délices de la cour du maître de l'Asie^ il préfère demeurer de reste avec le rebut des V captifs, avec les misérables dont le vainqueur ne veut pas; il continue parmi eux sa mission de prophète, et bientôt, conduit en Egypte par quelques-uns des factieux qui s^entre-déchirent encore sur les débris de la Judée, il périt de mort violente, et ses cendres mêmes n'ont point d'asile dans celte patrie si chère, qu'il a tant servie et qu'il n'a pu sauver. Une telle carrière, une telle destinée, une fin si déplorable avait laissé une longue trace d'émotion dans l'histoire*, les grandes catastrophes nationales impriment toujours une vive secousse à l'imagination des peuples ; de superstitieuses rumeurs s'accréditent, trouvent de l'écho et passent rapidement à Tétat de faits constants. On douta de la mort de Jérémie ; on s'attendit longtemps à le voir reparaître; on lui attribua d'avoir sauvé l'arche sainte du sanctuaire lors de la destruction de Jérusalem et de l'avoir cachée parmi les rochers du mont Nébo ; et, en lisant ces admirables élégies, où le poète sacré pleure sur les ruines de là patrie, Israël était fier de retrouver, un de ses plus grands citoyens dans un de ses plus grands prophètes....

Qui dilnm que je suis? demande Jésus; et on lui répond : Les uns disent que tu es Jérémie?... Mes Frères, on s'est efforcé souvent de considérer Jésus comme un

222 LA QUESTION DU CSBIST l

patriote qui espérait arriver par la réforme de la reli^ gion à la délivrance de la patrie. Romey dors, avaii fait du peuple élu, dont la double déchéance, nationale et religieuse, était proche, un de ses tributaires; l'em* pire des David et des Salomon comptait comme pr(K vince romaine ; Jérusalem, qu'une seule cohorte suffisait d^ordinaire à contenir, avait obtenu, pour tout reste d^indépendance, que les aigles de la légion fussent lai&» sées à Césarée au lieu de venir profaner par leurs images sculptées la cité sainte; et Pilate, un vil favori qui tremblait à la seule idée de démériter du titre d'amî de César, gouvernait dédaigneusement les enfants d'Abra* ham, les disciples de Moïse, en mêlant quelquefois leur sang à celui de leurs sacrifices. Ce joug, les Juifs le sup* portaient avec une secrète fureur, qui éclatait souvent en révoltes terribles. Toute la force d'Israël était dans sa religion ; Israël ne vivait que par elle; sa nationalité dépendait de sa foi, et Jésus, a-tK)n dit, pour entretenir et pour diriger Télan patriotique, pour le sauver de ses imprudences, pour saisir le moment où quelque révolution de l'empire occupera la puissance romaine assez pour lui faire oublier, du moins quelques instants, la Judée, a travaillé à une réforme religieuse en attendant qu'il pût se mettre à la tète d'un mouvement national... Mes Frères, de toutes les illusions que.se fait l'incrédulité, je ne sais s'il en est une plus absurde, plus imaginaire, plus contredite par les faits. L'Évangile, de page en page, proteste contre cette explication de l'Évangile. L'étude de la politique du monde à cette époque (car la politique romaine était alors celle du monde) démontre, de la manière la plus

évidente, que la nation juive alors ne pouvait se sauver qn'en séparant profondément l'intérêt politique et Tintérêt religieux, et les armes victorieuses de Titus ne sont venues que trop tôt en donner une dernière et lamentable preuve. De là, le refus constant du Christ de se laisser prendre pour chef ou pour roi ; son refus de prononcer même comme, arbitre dans une contestation judiciaire; sa réponse touchant Teffigie de César sur les monnaies ; tous les soins d'humilité extrême de son entrée à Jérusalem et sa reconnaissance positive de l'autorité de Pilate : de là ses prophéties de la fin des Juifs et «es avertissements aux chrétiens d'éviter ce sort aOreux en sortant de la ville condamnée. Ah! sans doute, Jésus aimait sa patrie; il n'a jamais oublié qu't/ n^était envoyé qu'aux brebis égarées de la maison d^Israèl, et quand il gémit sur le sort qui l'attend, quand, s'oubliant lui-même, il dit aux saintes femmes dont les sanglota Tescortent sur le Calvaire : Filles de Jérusalem! ne pleurez point sur moi^ mais pleurez sur vous et sur vos enfants^ ces touchantes paroles ont un accent plus patriotique que toutes les lamentations du prophète sur la pr^nière ruine de Jérusalem*, mais ne . voir dans son ministère et sa fin qu'une entreprise avortée de patriotisme, c'est oublier que son amour de ses concitoyens ne prédomine pas un instant sur son amour de l'humanité ; c'est oublia qu'en se renfermant dans les limites d'Israël il se préoccupait déjà de cette autre bergerie, le monde, dont il devait amener à lui les brebis; c'est oublier enfin que sa morale est univer* selle, et qu'en conséquence sa mission l'est aussi. V, Ces trois nuances dUncrédulité ont un mérite au

224 LA QL'ESTION DU CHBIST :

moins, celui d'être précises et de se prêter à une réfutation directe ; considérer Jésus comme un moraliste, un enthousiaste, un patriote, c'est le faire descendre . bien au-dessous de sa gloire ; mais du moins on sait jusqu'où sa gloire descend ainsi et l'on peut accourir pour la relever. Que dire à une incrédulité qui se compliût dans le vague et se refuse à préciser ^ Au temps de l'Évangile, comment s'y serait-on pris pour réfuter l'erreur de ces incertains adeptes de la foi nouvelle qui, attribuant à Jésus les honneurs et l'autorité d'une mission divine, se contentaient devoir en lui quelqu^un des prophètes^ et que dire de nos jours à ces incrédule!^ les plus nombreux peut-être entre tous, qui se réfugient dans un vaguQ désespérant, n'adoptent ni une foi ni une incrédulité positive, n'ont pas de système et regardent Jésus comme qtielqu^un de ces personnages extraordinaires dont je n'ose prononcer les noms à côté du sien et dont la gloire a été d'établir des religions nouvelles parmi les hommes?..* Mes Frères, je vous le déclare dans ce temple chrétien ^ j'aime mieux que l'on travaille à faire passer Jésus pour un moraliste , un enthousiaste, un patriote, que de l'entendre nommer : le fondateur de la religion chrétienne. C'est là tout dire, et c'est ne rien dire, si l'on veut. Oui, sans doute, le fait matériel que Jésus-Christ a établi le christianisme n'a pas besoin d'autre preuve que le christianisme même ; oui, sans doute, Jésus-Christ a fondé la religion dite chrétienne, et dans votre artificieuse sincérité, vous croiriez pouvoir nous satisfaire et vous satisfaire vous-mêmes par ce mot, qui exprimera, selon le commentaire, un simple événement historique ou le plus

grand des proïKges divins ! Jésus-Christ a fondé la religion chrétienne : comment? par lui-même ou par Dieu ?..... En quelle qualité? en qualité de fils de Marie, d^élève d'un charpentier , d^artisan de Nazareth , de disciple baptisé d'un docteur du nom de Jean, de justiciable de Caîphe et de sujet de Pilate ou en qualité

de Fils de Dieu ? Il Ta fondé, après quoi ? après quarante siècles de rêveries et de superstitions, ou quarante siècles de préparatifs et de prophéties? Il Ta

fondé, à quel prix? au prix d^un martyre ou au prix d'un sacrifice? 11 Ta fondé, sur quelle garantie? Une imposture ou une résurrection? 11 Ta fondé, par quelles mains ? celles de quelques péagers et pêcheurs, suivis d'un faiseur de tentes, ou celles d'apôtres inspirés? 11 l'a fondé et perpétué, au moyen de quel livre? d'un livre, ramas confus de fables et de leçons humaines, ou d'un livre unique entre tous et qui se nomme la parole

de Dieu? Incrédules et croyants ! je vous interpelle

tous ; sortez tous du vague où votre raison et votre conscience n'ont pas le droit de se bercer à l'aise. Sachez douter ou sachez croire ; prenez parti ; ne clochez plus des deux côtés; choisissez qui vous voulez servir; l'incrédulité sincère et arrêtée, autant du moins qu'elle s'arrête, vaut mieux devant Dieu et incline plus, sans s'en apercevoir, vers la foi, que cette irréligion décousue et flottante qui ne daigne pas prendre la peine d'examiner ses propres doutes. Non, il n'est pas plus permis de dire aujourd'hui qu'il ne l'était il y a dix-huit siècles que Jésus doit être quelqriun des prophètes ; car, évidemment, il est bien plus..... ou bien moins.

226 tk QUESTION DU CHRIST :

De toutes les pensées qui conviendraient pour remplir la fin de ee discours et qui s^offrent en grand nombre, je me suisr attaché à la plus utile. L'incrédulité, vous le voyez, change avec le laps des âges moins qu'on ne croit ^ en fait de scepticisme et d^irréligion, il est diflicile, pour ne pas dire impossible, d^nventer du nouveau. Mais ce qui change, avec la marche de l^esprit humain^ c'est le prix que Ton attache aux diverses explications de la religion que l'incrédulité accepte ; il faut bien qu'elle en accepte une; l'Évangile est là : quel est le sens de ce livre? Le christianisme est là : d'où est sortie celte institution ? et de nos jours, la science philosophique, un peu élevée et sincère, aurait honte de nous dire que Jésus a été un enthousiaste; la science historique, après quelques travaux sérieux, rougirait de nous le donner pour un patriote imprudent. Le vague dans le scepticisme séduit plus, il est vrai, notre génération indifférente, amie de la paresse d'esprit, des études promptes et supefiicielles et d'une activité désordonnée. Mais de ces nuances d'incrédulité que j'ai essayé de colorer devant vous,' la plus attrayante, n'en doutez pas, et aussi la plus répandue est celle qui réduit l'Évangile à un cours antique de morale et voit en Jésus un moraliste comme on pouvait l'être en son temps. Cette manière de douter, cette manière d*étre et de vivre irréligieux, est d'autant plus dangereuse qu'elle affecte deux caractères dont elle se pare avec avantage; elle se déclare estimable et suffisante ; estimable : qu'y a-t^il de plus digne d'estime que les vertus enseignées dans l'évangile; suffisante :

QUI 0IT-Olf QUE JB SUIS? 227

que manque-t-il dans une vie d'homme, que manquet-il à une famille^ une nation, une Église, où ces vertus sont pratiquées ? ^

A cette incrédulité-là comment répondre? La

prédication d'autrefois répondait deux choses, que de nos jours on entend encore de loin en loin redire : vous ne pouvez avoir la moindre vertu sans avoir la foi, et la foi étant la sçule condition du salut, vous êtes des réprouvés que l'enfer attend. Évidemment, cette réfutation ne peut porter coup ; elle suppose ce qu'elle doit produire, et je ne connais pas de plus mauvais moyen d'enseigner et d'inspirer la foi quede dire : il faut l'avoir.

Mes Frères, essayons de saper l'incrédulité qui réduit la religion à la morale, en attaquant la base même où elle se pose; elle se dit estimable et suffisante : estimable, je raccorde-, suffisante, je le nie, et il est temps que nous, les croyants, nous osions dire aux moralistes : non, la morate ne suffit pas.

Elle suffit dans les occasions terrestres, ordinaires, heureuses*, elle suffit à la régularité de notre conduite, si une véritable force de volonté se rencontre en nous ; elle suffit dans le silence des passions et le calme des destinées-, elle suffit à ce qui dépend de nous... Elle ne suffit pas, quand les passions s'éveillent terribles et quand nos destinées, remplies de malheur, pèsent d'un insupportable poids sur notre cœur. L'expérience a été faite mille fois et continuera à se faire. Est-ce assez d'une morale, quand l'homme de bien succombe sôus les injustices et les calomnies, quand ses détracteurs détournent ses vertus mêmes contre lui et les font prendre pour d'indignes hypocrisies, quand alors il se fait

autour de lui une inique solitude environnée de mépris où on l'abandonne à des tristesses que Ton feint de prendre pour des remords ; qu^y a-t-il de meilleur alors de se retirer seul dans l'estime de soi-même, ou de pouvoir se dire : j^ai confessé le nom de Jésus devant les hommes, quoiqu^ls ne m'aient point entendu; il confessera mon nom devant son Père céleste, et en attendant, j> ne suis point seulj car le Père est avee moi!... Est-ce assez d'une morale, quand le travail ne réussit point au travailleur, quand Tafireuse misère est à sa porte, prête à entrer pour épuiser sa vigueur et sa santé, et celle de sa femme, et celle de ses jeunes enfants, ou quand revers sur revers précipitent la ruine et que de Taisance on passe à la médiocrité et de la médiocrité à une pauvreté dont on est trop vieux pour se relever jamais -, qu'y a-t-il de meilleur alors de se roidir contre le sort dans sa dignité d'honnête homme, ou de se confier en un Dieu qui n'afflige jamais sans donner la fof ce de souffrir et sans entr'ouvrir un trésor futur des plus doux dédommagements?... Et si l'heure vient de voir mourir ceux que l'on aime, est-ce la seule morale qui fera dire : Ils ne reviendront pas vers moi^ mais f irai vers etix! Et lorsque l'heure vient de mourir, est-ce la seule morale qui se fera entendre de loreille déjà fermée aux promesses de celte vie et qui pourra l'en tr'ouvrir à celte promesse meilleure : Laisse tes orphelins et ta veuve^ ' et j'en prendrai soin! de telle sorte que la mort est combattue par deux divines consolations à la fois, la Providence pour ce monde et l'immortalité pour l'autre... mes Frères, que ces graves pensées, où tout est à la gloire de la religion sans que rien soit au préj.udice

QUI mX-ON QUE JE SUIS? 229

de la morale, vous disposent à ne jamais tenlcr de séparer ce que Dieu a uni d^un lien indissoluble, le principe du vrai et celui du bon, la vérité et le progrès, la religion et le deVoir. Êtres consciencieux, êtres religieux à la fois, n'abdiquez pas la moitié de votre nature, et soyez ainsi les dignes disciples de ce Jésus qui ' a su toujours accorder et féconder Tune par l'autre la piété la plus vive et. la sainteté la plus pure... Je vous en prends à témoin , illustres objets de Tadmiration des deux peuples de Dieu, vous les prophètes de Tancienne alliance, vous les Jean-Baptiste, les Jérémie, les Élie... Ah! si pour nous instruire vous pouviez tous comparaître, comme Tun de vous un moment, sur un Thabor, nous vous verrions humilier votre gloire devant celle du Christ, votreintégrité devant sa perfection, votre mission devant son règne, et, comme les vieillards de la vision d'un apôtre, jeter vos couronnes à ses pieds ; car nul devant lui n'a droit d'en porter. ..Vertus des prophètes, justice d'un Jean-Baptiste, zèle d'un Élie, dévouement d'un Jérémie, en tout cela il manque la perfection; en Jésus seul elle apparaît, et sa perfection est une harmonie parfaite des pouvoirs de l'âme, une harmonie où tout est à sa place, la vérité, la sainteté, l'amour des hommes et l'amour de Dieu, une harmonie établie pour l'éternité!... Chrétiens, demeurez en lui comme il demeurera en vous.

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