SERMON PRONONCÉ
DANS LE TEMPLE DE l'ORATOIIUE
Le 32 mars I83S
A« fvvnicr awrte* en Iavmw 4e la JBoeiéM BIMi^m.
Je vis un ange qni volait par le milieu 4a ciel, portant l'Éyangile étemel à ceux qni habitent snr la terre, h tonte nation, tonte triba, tonte langue et tout peuple.
Apocalypie, XIY, 6.
Mes Frères,
C'est une belle et poétique image que celle du texte ; elle exprime bien la divinité et Tuniversalité de l'Évangile^ car Dieu seul envoie les anges où il lui plaît, et celui-ci est envoyé par tout le monde ; c'est une belle et poétique image, et les sociétés bibliques ont bien choisi en la faisant graver sur les médailles de leurs anniversaires. Que porte-t-il de loin, de climats en climats, de zones en zones, dans son vol infatigable, ce messager de Dieu, dont le rçgard de la foi suit partout Tessor irrésistible? Mes Frères, il porte au monde un livre, TÉvangile 5 un livre, et c'est assez.
252 l'ange portant l'évangile éternel.
II n'y a rien dans Thisloire, il n'y a rien dans ce monde qui soit aussi grand que le christianisme. Œuvre de Dieu, il sort des petites proportions des œuvres de Thomme, et les grandes choses des annales de Thumanité sont petites en comparaison. Qu'est-ce que la chute de l'empire romain sous les prodigieuses invasions des barbares, qu'est-ce que le choc de l'Europe et de l'Asie se disputant pendant deux siècles la pierre ou plutôt l'emplacement d'un tombeau, qu'est-ce enfin que la découverte d'un continent de plus sur le globe où nous ne sommes que pour si peu de temps, en comparaison du christianisme? Considérez son origine^ une piété superficielle ne la fait remonter qu'au ministère de Jésus- Christ ; mais, dans son expression la plus simple, le christianisme n'est que le moyen donné à l'humanité pour que le bien l'emporte enfin sur le mal, et que le mal sous toutes ses formes, de péché et de souffrance, de deuil et de mort, soit extirpé et détruit ; le remède est aussi ancien que les maux qu'il doit guérir*, le christianisme commence au seuil du jardin d'Éden, quand l'hommeen est sorti, et le premier mot du christianisme est cette promesse de victoire, cette annonce de salut : Un descendant de la femme écrasera la tête du serpenta Considérez la rapidité de ses progrès ^ en trente années après la mort et la résurrection du Sauveur, l'Évangile a parcouru le monde civilisé de cette époque depuis Rome, cette Babylone de l'Europe, jusqu'à Babylone, cette ancienne Rome de TOrient, et dans ces progrès étonnants accomplis au milieu de tant d'obstacles, la force n'a été pour rien 5 la persuasion seule a tout fait. Et quel est le domaine du christianisme ? C'est le monde
l'augs portant l'évancile éternel. 253
entier, c^est le inonde sous toutes ses zones et tous ses climats, c'est le monde avec toutes ses nations et toutes ses races ; les élus du Seigneur, selon le magnifique langage de rÉcriture, sont à rassembler des quatre coins du ciel, et partout où Thomme peut entretenir la respiration de vie que Dieu lui a donnée, là peut respirer un chrétien. Et quel est l'avenir du christianisme? Ici, le champ s'agrandit encore. Le. christianisme a devant lui deux avenirs qui lui appartiennent à titre égal, celui du monde et du temps, celui du ciel et de l'éternité -, les siècles d*abord que l'humanité doit encore passer sur cette terre pour y achever son développement actuel , et ensuite les siècles meilleurs, plus purs, plus saints, plus heureux, où la foi de l'Évangile sera confirmée par la contemplation face à face, où l'espérance de l'Évangile sera accomplie dans la possession et la gloire, où l'amour selon l'Évangile sera sanctifié pour jamais dans la communion des saints. Chrétiens, à ces simples traits, reconnaissez la grandeur de votre religion ; reconnaissez que toutes les institutions des hommes pâlissent et s'effacent à côté de cette institution de Dieu, comme nos colonnes et nos pyramides, nos palais et nos temples apparaissent imperceptibles au milieu des scènes de la nature. Oui, si la nature est plus grande que l'homme, le christia^ nisme est plus grand encore. Pour première date, le premier péché-, pour temple, le monde entier ^ pour auditoire, l'humanité entière-, pour heures de culte, pour mesure de durée, le temps en attendant l'éternité, et pour garantie, la résurrection de son fondateur ; chrétiens, voilà le christianisme.
Supposez maintenant que parmi vous qui m'éfoutez
2o4 l'ANGK portant L'ÉVANGÎLK ÉTERTffiL.
nn homme tout à coup se lève et nous dise : De cette religion dont vous parlez je ne sais qtté ce que vous tetiez de dire -, j'aspire ardemment à en savoir davantage *, conduisez-moi devartt lefoyfer^de cette lumière 5 ouvrezmoi le dépôt de cette science divine; hiontrez-moi le vase qui contient ce trésor; montrez-knoi 1$ source inépuisable d'où s'édiappent si abondamment ces eaux vives qui jaillissent jusque dans là vie étemelle; levez, levez le voile qui me cache votre lieu très saint et laissez-moi lire les immenses tables de pfieftre ob fsdni écrits ces commandements éternels... Et de quelle ineffiable surprise cet homme ne serait-il pas frappé, eii apprenant alors que tout le christianisme est renfermé en un seul volume où l'on ne trouve que quelques récits, quelques lettres et une allégorie; en un volume si court qu'on le Ut en <)uelques heures: en un volume si court que lorsqu'un pliilosophe et un sage de la terre meurt sans avoir plus écrit, il croit n'avoir rien fait dans ses jours! Et cependant, puisqu'il est divin, ce livre suffit.
La solennité que nous câébrons aujourd'hui pour la première fois, mes Frères, est d'accord avec cet ordre suprême de notre divin Maître. Notre Église, en instituant un nouveau senîce pour recommander la lecture et la propagation de la Bible, s'est conformée à un vœu exprimé par un grand nombre de communautés de notre patrie, et a montré de nouveau que notre sainte réforme se tient fidèlement sur le terrain de nos glorieux réformateurs, la Bible pour tous, toute la Bible, rien que la Bible. A la loi et au iémûiffnagej ont dit les grands hommes du seizième siècle; notre faible voix répond à
l'ange portant L EVANGILE ÉTERNEL. 2gi5
la leur et redit à une génération qui, hélas ! écoute bien moins : A la loi et au témoignage... La lecture et la propagation de la Bible sont deux devoirs d^une égale sainteté, et j'espère répondre à lUntention de cette fête en examinant devant vous la foi de ceux qui lisent les livres saints en refusant de les répandre et la conduite de ceuiL qui les répandent en négligeant de les lire.
U Un simple principe domine les graves questions que je suis appelé à traiter devant vous. Sitôt que le premier peuple de Dieu 4 possédé une loi écrite, cette loi a eu ses dépositaires, ses témoins, ses gardiens. Les tables des dix commandements et les livres sacrés de Moïse étaient conservés dans le lieu très saint du tabernacle et du temple, et le grand prêtre d'Israël, qui seul avait le droit d'entrer dans le sanctuaire et d'approcher de ces monuments de la religion nationale, en répondait à son peuple. Les rois d'Israël^ d'après une disposition formelle du grand législateur, étaient tenus de copier de leur main le livre de la loi. Après le retour de la captivité, dés lectures publiques des écrits de Moïse sont instituées et confiées au ministère des lévites. L'usage s'en est conservé au point que chaque synagogue avait sa copie des livres saints, et que Jé^us lui-même, fidèle aux coutumes religieuses des docteurs juifs de son siècle, entrait dan§ ces assemblées, prenait en niain le rouleau sacré, en lisait quelques passages, et les expliquait au peuple. Ce qui reste du culte de Moïse, ce qui a survécu du peuple d'Israël, confirme ces tristes et glorieux souvenirs dii passé. Entrez dans ces humbles temples
256 l'angs portant l'évangile éternel.
où les Israélites de nos jours devraient suspendre leurs harpes plus tristement que leurs ancêtres sur les rives des fleuves.étrangers; vous y verrez toujours pour principal ornement Tarmoire sainte où se conservent les livres de la loi, que l'on déploie ou que l'on déroule aux yeux du peuple dans les jours solennels de cette religion qui n'est pas mourante, mais qui se survit à ellemême.... Les livres sacrés du christianisme, où les garde-t-on? Où est le lieu très saint qui les dérobe aux regards des profanes^ où est l'arche dont l'ombre inviolable s^étende sur les tables de notre loi ? Où sont les conservateurs, lés dépositaires des monuments écrits du christianisme ? Et quel sacerdoce en ré^nd au monde? Mes Frères, les chrétiens sont tous gardiens des livres inspirés du christianisme ; chaque génération les reçoit de ses ancêtres et en répond à la génération qui la suit ; ce trésor immortel et divin est confié à chacun de vous ; jadis, les David et les Salomon, rois d'Israël -, les Aaron et les Éléazar, sacrificateurs d'Israël, étaient appelés à transcrire de leur main et à conserver sous leur garde les livres divins ; mais Dieu vous a tenu parole, en faisant de vous, le vrai peuple élu, une nation de sacrifia dateurs et de rois^ et le livre sacré du christianisme a été remis en dépôt au peuple chrétien.
Ce mandat que Dieu vous appelle tous à remplir, qui était un privilège sous la promesse et qui est un droit et un devoir général sous la grâce, ce mandat il vous est remis en double, dans votre intérêt et dans celui de tous vos frères^ ils ont droit à leur part de la lumière de la révélation comme à leur part de la lumière du soleil, et sous quelque prétexte que ce soit, vouloir
l'ange portant l'évangile éternel. 257
confisquer à votre profit l'Écriture sainte et la garder pour vous seuls, faire de la Bible un bien purement terrestre qui n'appartienne, comme tant d'autres, qu'aux riches et non aux pai^vres, c'est transgresser la loi même qu'on veut maintenir et donner un démenti à tout l'esprit du christianisme. Suivez, selon les magnifiques images de saint Jean, suivez dans les airs le vol de l'ange à qui V Evangile éternel est remis; sa mission est de le porter à toute nation, toute tribu, toute langue et tout peuple ; voulez-vous l'arrêter dans son vol, et pouvez-vouslire lyjjB page de cet Évangile, sansêtre forcé de vous dire qu'il a été écrit pour le reste du monde autant que pour vous-, ainsi, vous n'avez pas le droit de lire l'Évangile, sans dire à votre frère : Viens lire avec moi, car ton salut est écrit là autant que le mien.
Il n'est qu'un moyen de démentir ces vérités, c'est de nier que l'Évangile soit l'Évangile 5 il n'est qu'une ressource pour se soustraire à ces devoirs que nous impose le don de la révélation, c'est de nier la révélation 5 contestez donc, si vous, le voulez, ces assertions sur le terrain de l'incrédulité^ sur celui de la religion, vous ne pouvez les combattre ] et cependant, quoique la moindre lueur de foi suffise pour feconnaître la force de ces principes et la sainteté de ces obligations, regardez autour de vous dans notre siècle, et voyez avec quelle tranquille indiflérence ou quelles ingénieuses erreurs, tantôt on échappe à ces devoirs, tantôt on n'en accomplit que la moitié. Les fidèles, sous ce rapport, sont à diviser en deux classes ; la preniière comprend ceux qui lisent les livres saints et ne les propagent point.
Mais n'est-ce point ici, me direz-vous, un de ces re-
258 l'aNGK H)BTANT L'iVAKâltS ÉTERKEJu.
proches sans fondement, une de ces accusations vaines que ie fanatisme intente contre notre siècle; n^est-ce çoint une contradiction trop flagrante pour que la raison, la conscience et la foi puissent s'y perdre ? Lire la Bible et ne rien faire pour la répandre ; lire la Bible et ne pas y puiser assez de zèle pour la faire connaître^ lire la Bible et ne pas y apprendre à aimer assez son prochain pour la lui donner, n'est-ce pas essayer de réunir dans un impossible mélange les ténèbres et la lumière? Le premier mouvement d'André, quand il a reconnu en Jésus le Sauveur, est de courir vers son frère et de lui dire: Nous (wons trouvé ie Messie; et qui peut trouver le Sauveur dansTÉvangile, sans en faire autant et comme André dire à son prochain où est le salut et la vie?...» Mes Frères, je Tavoii^, cette conduite semble contradictoirci absurde, iospossible, mais en y regardant de plus près elle est facile i expliquer*
Je ne vousparle point ici des sages incrédules qui lisent la Bible comme tout autre livre d'histoire ancienne ; ni des simples curieux qui la li^nt pour savoir ce que contient ce livre dont on parle sans cesse; i^ epfin des théologiens de cette Église qui cachent la lumière sous le boisseau et ob^igept à demander aux homm/es la permission de lire la parole de Dieu. Je ne puis sortir aujourd'hui du terrain de la foi et de la foi protestante, et c*est parmi nos frères qu'il se trouve encore des fidèles qui consentent à lire la Bible et refusent de la répandr^e. CMiblientrils que Terre^ir de cette opinion est écrite dans lespagies wèmes de l'Ëvi^g^le jet (ctmàamnée par les exemples les plUs déci$i& 4e T^i&e primitive? Ûublient-ils que Jésus^Christ a d^t: Sondez les ^eri-
'L*i^G£ PORTANT LËVÀNGltË ÉTEBNKL. 259
iures, car c'est par elles que vous croyez avoir la vie éternelle^ et que nul n'a le droit démettre à la place de cet ordre un autre commandement en ces termes : ne sondez pas les Écritures^ sans elles vous saurez que vous avez la vie éternelle? Oublient-ils enfin que les fidèles de Bérée sont loués dans l'Ëvangile même d'avoir examiné journellement les Ecritures pour s'assurer que ce que saint Paul leur enseignait y était conforme; et à quelle Église sur la terre peut-on refuser un d]:Y)it que l'Évangile reconnaît à l'église de Bérée? Non, et je ne vois plus, qu'un argument dont s'étaie la piété timorée qui lit la Bible sans la propager. Nous répandrons avec zèle, disent ces chrétiens timides, l'Évangile, mais non l'Ancien Testament. Fondez M^e institution qui s'occupe de propager TÉv^ngile, et notre concours et nos dons lui sont assurés; l'Évangile, voilà notre lui*, qu'avonsnous à faire de la loi des Juifs? N'est-ce pas trop mettre de niveau Moïse^ lelégiâlaleurd'un peuple, et Jésus, le législateur du monde, que de faire pour l'un autant que pour l'autre? D ailleurs, les livres'saints de la première alliance sont remplis de pages maintenant inutiles et d'exemples sanglants ou impurs qui répugnent à nos mœurs, dont l'ignorance peut abuser, et que TÉvangile même condamne, et ainsi, s'armant d'une partie de la révélation contre le reste, ils çont amenés à dire : tout pour Jésus et les apôtres; mais rien pour Moïse et les prophètes; une imagination impure et une foi ignorante peuvent abuser contre Dieu de la parole de Dieu.
Mes Frères, de quels livres sacrés le Christ lui-même a-t-il parlé, quand il a dit : Sondez les Écritures? précisément de ces mêmes livres que Ton voudrait met Ire
260 l'ange portant l'évangile éternel.
aujourd'hui de côté comme Superflus ou dangereux. Ne voyez-vous pas, d'ailleurs, en admettant qu*un esprit fanatique ou corrompu puisse abuser de ces monuments de l'antiquité sacrée, où il n'y a que des récits et non des exemples , ne voyez-vous pas que cesser par cette raison de les répandre, c'est sacrifier l'intérêt certain d'une multitude de fidèles à qui ces livres sont nécessaires, au péril douteux de quelques mondains qui en peuvent abuser. Et pour en venir à un argument plus délicat peut-être, mais d'une grande force à mes yeux, cette crainte n'est pas née dans ces pays où notre pure foi a régné et règne encore dans sa force et sa gloire, où la Bible est constamment feuilletée par toutes les mains et librement examinée par tous les esprits, où l'on a tellement l'habitude de son candide et simple langage que l'on ne peut s'y méprendre et mettre en la lisant des impuretés modernes à la place des naïvetés antiques. Non, cette crainte est née dans les pays moins heureux, où la Bible est plus connue par les sarcasmes d'une ignorante incrédulité qui n'a pas su se donner au moins le mérite de combattre sérieusement ce qui était sérieux, et par les infidèles emprunts où on l'a défi^ gurée, et par les infâmes esquisses qu'on a coloriées à loisir pour faire croire que c'était là sa couleur 5 cette crainte est née dans les pays où la Bible est plus connue par les outrages qu'elle a subies que parles saintetés qu'elle révèle et l'empreinte ineffaçable de sa divinité. mes Frères, n'aspirons pas à être plus sages que Dieu et à mettre notre sagesse à la place de la sienne ; ne croyons pas que la révélation dût être autrement révélée; qui en était juge, si ce n'est le révélateur; ne
l'ange portant l'évangilk éternel. 261
croyons pas que Vange qui vole par le milieu du ciel dût nous apporter un autre Évangile; qui en pouvait décider, que celui qui l'envoie? Dieu, qui a voulu que pour l'instruction du monde lefr admirables vertus d'un Abraham, d'un Joseph, d'un Moïse, d'un Jonathan, d'un Élie, d'un Elisée, fussent consignées dans les annales saintes, Dieu a permis qu'à côté de leur pure gloire éclatât là gloire, par moments ternie, d'un David et d'un Salomon, pour apprendre aux hommes que le génie le plus admirable et que la sagesse la plus profonde ne sont pas une sauvegarde contre les passions.
Mais il y a plus; prétendre dire à l'ange qui nous apporte V Évangile éternel^ quelles pages il doit nous en donner-, prétendre qu'on doit cacher au monde l'Ancien Testament et lui livrer uniquement le Nouveau, c'est non-seulement séparer ce que Dieu a uni, scinder en deux la révélation qui, au fond, est une, permettre la lecture du second volume de l'ouvrage dont on cèle le premier, et dire à Dieu que,' si l'Évangile est ce qu'il doit être, les premiers livres sacrés ne le sont pas; c'est même rendre l'Évangile incompréhensible et incroyable. Faites ici, en m'écoutant, une épreuve facile. Oubliez un moment toute l'ancienne alliance, Éden, le premier péché et la promesse du salut, Abraham et sa vocation. Moïse et sa loi, Israël et son culte, ses pontifes et ses prophètes, et ensuite, dites-moi qui est Jésus-Christ. Instruisez-moi de sa venue, de sa gloire, de sa divine majesté ; expliquez-moi sa crèche, sa tombe : vous ne le pouvez plus. Le christianisme, ainsi isolé dans l'histoire, est une énigme sans mot; je vois la lumière, et non le foyer d'où elle part; confondu dans
262 l'aNOK portait L'ÉV^àNGiLE ETEBMIl.
une inquiète admiration de tant de choses célestes, je ne sais pas si véritablement elles sont i^enuesdu ciel, et prêt à reconnaître ce Jésus de Nazareth pour le Fils de Dieu, même en entendant résonner sur les dalles du temple les trente pièces d'argent pour lesquelles il a été vendu ; prêt à lui dire comme Thomas à la vue de ses plaies : Mon Seigneur et mon Dieu! je m'arrête irrésolu, parce que je ne comprends pas comment Dieu aurait envoyé son divin Fils au monde sans préparer sa venue , parce que je suis forcé dç m'écriér, avec plus de raison que les Juifs : Ce/tft-ct, now ne savons d'où il est. C'est là ce que le Christ lui-même nous enseigne, en disant : Les Écritures rendent témoignage de moi. Et quand nous laissons Tancienne alliance où Dieu Ta mise, quand la voix de Moïse répond à travers les siècles à la voix de Jésus, quand la majestueuse lumière des oracles croit de siècle en siècle, sous nos regards, jusqu'à leur accomplissement, quand la progression sublime des révélations se continue de la promesse à la loi et de la loi à la grâce, alors je reconnais que le Sinaï, le Thabor, le Calvaire dominent également notre monde, et que le Jéhovah qui disait à Moïse : Je suis celui qui suis^ est le înème Éternel dont TÉvangile nous dit : Dieu est charité !
Je ne crains pas d^aller plus loin encore : refuser la Bible à tpiis, sous prétexte ou de l'obscurité de quelques-unes de ses pages ou de l'abus que la perveisité peut en faire, c'est nier l'un des principes fondamentaux de la foi protestante. Si la Bible est divine, écrite par ordre et sous la garde de Dieu même pour le genre humain, il s ensuit, avec une nécessité invincible, non
L^ANGB PORTANT l'évangile ÉTERNFX. 263
que eliaque fidèle puisse la comprendre en entier, mais que efaaque fidèle doit pouvoir la comprendre assez, assez pour la r^le de sa vie, la paix de sa mort, le salut de son âmOi. Sans quoi, la faute en est, non au lecteur, que s(m impuissance involontaire excuse, mais à Tauteor, et Tauteur, c'est Dieu ! Ne vous laissez donc ni effrayer ni séduire par cette vaine peur, en distribuant les Écritures, de. distribuer un livre inintelligible pour ceux qui le reçoivent; C'est l'affaire de Dieu, non la vôtre; il a la mesure de rintelligence de ses enfants, vous ne Tavez pas, et répandez avec confiance, répandez ces livres saints en disant partout à quiconque les accepte de vos mains : Lis, c'est un droit; lis, c'est un devoir^ lis, c'est un bonheur, et dès qu'une page, une phrase, une ligne paraîtra inintelligible à ta foi et à ta raison, c'est une preuve de fait qu'elle ne te regarde point ^ toumela page, d'une main tranquille, etcontinue de lire : ton salut est écrit plus loin ; l'ange.qui porte l'Évangile étemel passepar ton ciel autant que par le mien !
II. L'<^inion que nous venons de combattre est une de ces erreurs qui ont droit cependant à notre respect, parce qu'elles s'appuient sur une crainte de la coniSK^ience bien plus que sur une témérité de la raison. Il n'en est pas de même de la faute où tombent ceux qui répandent la Bible et ne la lisent point, ceux qui suivent d'un inattentif regard le passage de l'ange qui apporte l'Évangile au monde* et qui refusent d'avoir une part dans son message. Leur concours pour la propagation des livres saints est, je Tavoue, d'ordinaire aussi
264 L*ÀN6E PORTANT L^ÉVANGlLfi ÉTEBMSL.
peu zélé que peu généreux et se réduit à une chétive offrande. Un peu d^argent et d^or, voilà d'ordinaire tout ce qu'ils donnent à Dieu en échange du don de sa parole sainte, et ils croient assez faire. Mais quelque languissant et froid que soit leur zèle, quelque modique que puisse être leur contribution, ce zèle et ce bienfait sont ou un triste démenti qu'ils se donnent à eux-mêmes ou un aveu d'orgueil plus triste encore. Quoi ! ils payent pour que d'autres lisent TÉvangile et ne le lisent point; cet Évangile, qu'ils dédaignent pour eux-mêmes et qu'ils recommandent à leurs frères, n*est-il pas le même pour tous; le même sur la planche grossière où le pauvre lui a marqué sa place parmi lés trésors de sa pauvreté, et sûr le meuble brillant où le riche l'oublie; le même encore pour le simple Qdèle dont il fait toute la science et pour l'homme de génie, pour l'artiste, le savant et le poète, qui y cherchent leurs inspirations et n'en trouveront d'utiles qu'en le lisant avec foi? L'Évangile ne change pas selon la main qui l'ouvre, e^ à tous ceux qui concourent à le répandre sans se prescrire de lire, on est en droit de poser ce triste et facile dilemme : payez pour qu'on puisse le lire et lisez-le comme vos frères ; alors votre générosité et votre piété, vos actions et vos sentiments, votre bourse et votre cx)nscience seront d'accord ; mais si vous payez pour que d'autres lisent ce que vous ne lisez pas vous-même, prenez garde ! votre argent s'élèvera en condamnation contre vous ; vous ne donnez pas à Dieu, vous donnez aux hommes; vous faites par respect humain ce que vous ne feriez pas par zèle religieux, et prendre quelque chose sur votre fortune pour rendre les autres chré-
l'ange portant l'évangile éternel. 265
tiens, sans prendre sur votre temps ce quUl en faut pour le devenir vous-même, c'est un calcul qui est mauvais pour cette vie, mais qui est plus mauvais encore pour l'éternité.
Et d'où peuvent naître de si déplorables tentatives pour accorder ce qui ne s'accorde pas, cet oubli d'un devoir de piété qu'on recommande, ce dédain d'un moyen de progrès qu'on procure aux autres? Hélas! mes Frères, qui ne le voit? Nous voici ramenés en présence des deux adversaires contre lesquels la religion lutte partout de nos jours et que l'ange de l'Évangile rencontre partout dans son vol, l'indifférence et l'orgueil^ qui se mêlent si souvent au fond du cœur, de telle manière qu'à force de vanités et de préoccupations mondaines on devient indifiiérent, et pour justifier son indifférence on a recours en secret et dans le silence de ces pensées qu'on ne communique à personne, on a recours aux illusions de l'orgueil. On se dit alors, par moments, d'une manière vague et confuse, sans s'y arrêter, sans se rendre compte de ces réflexions intimes et soudaines, on se dit : qu'ai-je besoin de lire l'Évangile? Que m'apprendra- t-il que je ne sache? Faut-il donc, à mon âge, recommencer cette étude ^ ma vie est arrangée; ma place est prise dans le monde; je sais où je vais -, mon honneur est intact, ma probité sans tache, ma conscience sans remords, et Dieu est si bon -, j'ai lu l'Évangile une fois pour toutes... Et comme ces illusionslà sont au service de tout le monde, comme le simple artisan peut s'y livrer en rentrant le soir dans son humble demeure aussi bien que le riche en parcourant le cercle de ses réunions élégantes, il est d'autres illu-
266 ikm% PORTANT l'évangile iêtmiii:l.
sions d*un ordre plus élevé, d'un geni^ plus briHaat, qui tranquillisent l'esprit des hommes à positicm émineote. Cette perpétuelle lecture de la Bible^ ae diront-ila, est bonne pour ceux qui n'ont que ce .livre à lire; cette étude incessante des lois et des doctrines d'une époque qui n'est plus, est utile surtout à ceux qui n'ont point de part directe à prendre aux choses du temps présent; mais moi, qui m'assieds aux portes de ma ville parmi les anciens du pays jugeant le peuple^ moi qui suis occupé de toutes les grandes améiioraiions modernes, moi qui m'bccupe du progrès de la justice, de la liberté, de Tégalité et des intérêts de la philantropie sociale , et des sciences et des lois telles que le dix-neuvième siècle les exige, je laisse aux masses, je laisse aux moins avancés de lire et de relire et de creuser un livre écrit dans le premier... Chrétiens, sur ce terrain-là acceptons le déG, et, TÉvangile à la main, montrons une fois de plus combien Dieu confond la sagesse des sages et Vintelli^ gence des intelligents; une fois de plus montrons combien rhomme est petit pour tenter de tenir dans sa main ce que Dieu tient dans la sienne.
La question peut se réduire à des termes bien simples, à un simple défi porté aux représentants de la sagesse moderne, de signaler un seul progrès moderne qui ne sorte de l'Évangile, qui ne soit une conséquence du christianisme, un seul progrès sur lequel le chrétien éclairé et convaincu n'en sache autant que le philosophe le plus ingénieux, le publiciste le plus expérimenté, le législateur le plus profond. À tous ces hommes-là, que la patrie et que le siècle admirent, la mise en pratique, la mise à exécution ; cBtte gloire, nous ne
l'angb portant l'évangile éternel. 267
la leur disputons pas; mais ce que nous leur disputons, c'est d'inventer quelque chose de bon pour l'humanité qui ne soit pas écrit d'avance dans l'Évangile; ce que nous leur disputons, c'est de faire faire au monde d'autres progrès que ceux dont l'Évangile a tracé d'avance le chemin ; ce que nous leur disputons, c'est d'arrêter l'ange dans son vol et de changer le livre qu'il porte au monde contre un nouvel évangile.
On parle de justice sociale : citez-nous donc une injustice qui soit chrétienne et une justice qui ne le soit pas. On parle de liberté : quand on est chrétien, il y a moyen d'être esclave s'il le faut, et mieux encore que le philosophe grec dont l'esclavage est si célèbre ; mais il n'y a pas moyen d'être tyran, et ceux qui s'élèvent avec tant de raison contre Tinfâme servitude où l'on retient les malheureux noirs, n'écriront jamais en leur faveur un mot aussi décisif que ce mot de l'Évangile : Dieu a fait d'un $eul sang tout le genre humain; comment estil possible, si nous ne formons tous qu'une famille de frères, qu'un de ces frères puisse dire à un autre : tu es ma propriété, et pour qu on ne s'y trompe pas je te marquerai d'un fer brûlant comme les bêtes brutes de mes troupeaux.. • On parle d'égalité : je ne connais qu'un lieu au monde où elle existe complète, inviolable, immortelle; c'est le temple de Dieu; c est la table sainte de Jésus-Christ; l'égalité, partout ailleurs, on la cherche encbre; ici, nous l'avons trouvée... On ne veut plus, diton, faire des révolutions politiques, et 1 on se contente de préparer de loin des révolutions sociales ; ' toutes celles qu'on prépare s'évanouiront comme des bulles d'air après s'être élevées un moment, si elles né
ifiS l'âJMOE portant L*ÉyANGIL£ ÉT£BN£L.
se bornent pas à une simple et tranquille applicatim progressive de ces grands principes : Aime ton prochain comme toi-même et fais aux autres ce qtie tu veux qu'ils te fassent... On ne veut plus de guerre, et l'on établit des sociétés de la paix pour l'extirper; mais l'Église chrétienne, qu^est-elle autre, chose qu'une vaste société àù la paix, et qui peut nier que si le monde était chrétien, il n'y a pas une arme en ce monde qui ne dût à l'instant se changer en instrument d'agriculture ou d'industrie? On songe enfin, et certes il en est temps! on songe aux prisonniers, et l'on veut changer ces sentines de vice et ces écoles de crimes en écoles de repentir et de piété ; et qui a le premier enseigné cette indispensable charité, si ce n'est le bon pasteur qui cherche la brebis égarée jusqu'à ce qu'il la retrouve et la ramène au bercail, et qui a sanctionné cette noble pitié en promettant de dire un jour : Tétais en prison^ et vous m'avez visité!... Et vous, mères chrétiennes, qui aimez et qui soignez vos enfants, assez pour plaindre ardemment tant de malheureuses mères forcées de laisser à l'abandon leurs enfants ejt d'aller loin d'eux gagner le pain qui les nourrira au retour, ouvrez, ouvrez partout des asiles pour l'enfance; faites qu'il n'y ait pas une mère dont le travail soit une nécessité pour elle et un perpétuel danger pour sa jeune famille*, continuez ces admirables bienfaits, et soyez convaincues que notre patrie ne tiendra sa véritable place en Europe etja chrétienté sur la terre, que lorsqu'il n'y aura pas un seul village où une mère ne pourra venir dire chaque matin : prenez soin de, mon enfant; je vais travailler pour lui!... Mais souvenez^vous que sur la porte de
l ANGE POHTAM L EVANGILE ÉTERNEL. 269
toutes Içs salles d'asile du inonde il n^y a qu'une inscription à mettre, c'est le mot de Jésus : Laissez ve^ nir à moi les petits enfants, car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent.
Reconnaissez, mes Frères, à cesexemples. qu'il serait facile de multiplier en montrant que la philanthropie n'a jamais été qu'une pâle contrefaçon de la charité chrétienne ; reconnaissez à ces preuves, qu'il serait facile d'approfondir çn montrant que la philosophie dans ses conceptions les plus hautes n'a fait que traduire et développer les véjrités de la foi, reconnaissez que le Christ n'a point trompé le monde en disant : Je suis la lu-mière du monde; que l'Évangile est le seul flambeau qui éclaire la marche de l'humanité vers Paccom plissement de nos magnifiques destinées, et que toutes nos autres clartés sont des lumières d'emprunt. Que Taire donc ? notre devoir est ici tracé par la nature même des choses, et l'on peut ne pas l'accomplir, mais non point l'ignorer. Un chrétien doit vivre pour ainsi dire tenant sans cesse d'une main l'Évangile ouvert pour y lire lui-même et de l'autre le distribuant sans cesse à ses frères. Est-il un homme à qui la Bible soit inutile? Non \ offrez-la donc à tous, afin que tous y lisent la ligne qui leur apportera la sanctification qui convient à leurs cœurs ; tous, depuis le malfaiteur à qui le salut n'arrive que sur la croix, jusqu'au martyr qui remet tranquillement son esprit entre les mains de son Père céleste; tous, depuis le jeune homme qui entre dans la vie sans savoir ce qu'elle pèse, jusqu'au vieillard qui sait par trop d'expérience combien elle lui a pesé ; tous, depuis ces maisons heureuses que la mort semble oublier,