SUR LB VEBIT. ESPRIT DU CHRISTIAN
• SUS s'est montré riche pour lui par Teffusion de son saog? » Atenim Chrislus sanguine fuit dives pro illo'. Ne vous semble-t-il pas qu'il lui dise : Toi , qui f es voulu sauver par ton or, dis-moi, chrétien, où était ton sang? n*en avais-tu plus dans tes veines, quand tu as été fouiller dans tes coffres pour y trouver le prix honteux de ta liberté ? Sache qu'étant rachetés par le sang, étant délivrés par le sang, nous ne devons point d'argent pour nos vies, nous n'en devons point pour nos libertés ; et notre sang nous doit garder celle que le sang de Jésus-Christ nous a méritée : Sanguine empti, sanguine munerati, nullum nummum pro capite debemus^. Ceux qui vivent en cet esprit, ce sont, mes sœurs, les vrais chrétiens, et ce sont les vrais successeurs de ces hommes incomparables que Tesprit de force remplit aujourd'hui; car il est temps de venir à eux , et de vous montrer dans leurs actions ces trois maximes que j'ai expliquées.
Et premièrement, regardez comme ils méprisent les présents du monde : aussitôt qu*ils sont chrétiens, ils ne veulent plus être riches. Voyez ces nouveaux convertis , avec quel zèle ils vendent leurs biens , et comme ils se pressent autour des apôtres , « pour jeter tout leur argent à leurs pieds : » Ponebant ante pedes apostolorum} . Où vous pouvez aisément connaître le mépris qu'ils font des richesses : car , comme remarque saint Jean Chrysostome < , judicieusement à son ordinaire , ils ne les mettent pas dans les mains , mais ils les apportent aux pieds des apôtres ; et en voici la véritable raison. S'ils croyaient leur faire un présent honnête, ils les leur donneraient dans leurs mains; mais en les jetant à leurs pieds , ne semble-t-il pas qu'ils nous veulent dire que ce n'est pas tant un présent qu'ils font , qu'un fardeau inutile dont ils se déchargent ? et tout ensemble n'admirez- vous pas comme ils honorent les saints apôtres? O apôtres de Jésus-Christ , c'est vous qui êtes les vainqueurs du monde ; et voilà qu'on
' De fug. in peisecut., n. 12, p. G98. — ^ Tertull. n. 12, p. 699. — ^ Acl. IV, 35. — i In Acl. Apost., Hom. XF, n. l, lom. ix, pag. 90. In pp. ad Rom., Hom. vu, n. s; ifjirl. pag. 49i.
SUA LE \£R1T. ESPBIT DU CHRISTIAN. 4r7
met à vos pieds les dépouilles du monde vaincu , ainsi qu'un trophée magniGque qu'on érige à votre victoire. D'où vient à ces nouveaux chrétiens un si grand mépris des richesses , sinon qu'ils commencent à se revêtir de l'esprit du christianisme , et que l'idée des biens éternels leur ôte l'estime des biens périssables? Cétait la première maxime, mépriser les présents du monde.
Je vois que vous admirez ces grands hommes , vous êtes étonnés de leur fermeté ; toutefois tout ce que j'ai dit n'est qu'un faible commencement : nos braves et invincibles lutteurs ne sont pas entrés au combat ; ils n'ont fait encore que de se dépouiller, quand ils ont quitté leurs richesses : ils vont commencer à venir aux prises, en attaquant la haine du monde. C'est ici qu'il faut avoir les yeux attentifs.
Certainement, chrétiens, c'était une étrange résolution que de prêcher le nom de Jésus dans la ville de Jérusalem. Il n*y avait que cinquante jours que tout le monde criait contre lui : « Qu'on l'ôte, qu'on l'ôte, qu'on le crucifie* ! » Cette haine cruelle et envenimée vivait encore dans le cœur des peuples ; prononcer seulement son nom , c'était choquer toutes les oreilles ; le louer , c'était un blasphème ; mais publier qu'il est le Messie , prêcher sa glorieuse résurrection , n'était-ce pas porter les esprits jusqu'à la dernière fureur? Tout cela n'arrête pas les apôtres. Oui, nous vous prêchons , disaient-ils, et « que toute la maison d'Israël le sache , que le « Dieu de nos pères a ressuscité et a fait asseoir à sa droite « ce Jésus que vous avez mis en croix ^ » Et parce qu'ils avaient cru s'excuser de la mort de cet innocent, en le livrant aux mains de Pilate , ils ne leur dissimulent pas que cette excuse augmente leur faute ; « car Pilate , disent-ils , a voulu « le sauver, et c'est vous qui l'avez perdu ^. » Et voyez comme ils exagèrent leur crime : « Vous avez renié le saint et le juste, « et vous avez demandé la grâce d'un voleur et d'un meur- « trier , et vous avez fait mourir l'auteur de la vie^ . » Est-il
» Joan. XIX, 15. — » Act. ii, 30. — Mbid. ui, 13. — * Ibid. I4, I5.
418 SUE LB VÉBIT. ESP&IT. Dl} CUBISTIAN.
rien de plus véhément pour confondre leur ingratitude , que de leur mettre devant les yeux toute Fhorreur de cette injustice , d'avoir conservé la vie à celui qui Tôtait aux autres par ses homicide's , et tout ensemble de Favoir ôtée à celui qui la donnait par sa grâce ? Et pendant qu'ils disaient ces choses, combien voyaient-ils d'hommes irrités, dont la rage frémissait contre eux ? Mais ces grandes âmes ne s'étonnaient pas , et c'était une des maximes de l'esprit qui les possédait , de ne pas craindre de déplaire aux hommes.
Passons maintenant plus avant, et voyons-leur vaincre les menaces de ceux dont ils ont méprisé la haine ; c'est la dernière maxime. On les prend, on les emprisonne, on les fouette inhumainement ; « on leur ordonne , sous de grandes « peines , de ne plus prêcher en ce nom : » In nomine hoc ' ; car , messieurs , c'est ainsi qu'ils parlent : en ce nom odieux au monde , et qu'ils craignent de prononcer , tant ils l'ont en exécration. A cela , que répondent les apôtres ? Une parole toute généreuse : Nonpossumus* : « Nous ne pouvons pas, « nous ne pouvons pas nous taire des choses dont nous som- « mestémoms oculaires. » Et remarquez ici, chrétiens, quUls ne disent point ■: Nous ne voulons pas , car ils sembleraien donner espérance qu*on pourrait changer leur résolution; mais, de peur qu'on attende d'eux quelque chose indigne de leur ministère , ils disent tous d'une même voix : Ne tentez pas l'impossible : Non possumm : « Nous ne pouvons pas. » C'est ce qui confond leurs juges iniques.
Cest ici queces innocents font le procès à leurs propres juges qu'ils effrayent ceux qui les menacent , et qu'ils abattent ceux qui les frappent ; car écoutez ces juges iniques , et voyez comme ils parlent entre eux dans leur crimineUe assemblée. Quid faciemus hominibus istis 3? « Que pouvons-nous faire à ces « hommes ? » Voici un spectacle digne de vos yeux : dès la première prédication., trois mille hommes viennent aux apôtres, et touchés de pénitence, leur disent : « Nos ehers frères, que
« Act»iv» I7. - a ibid. 20. — 3Ibid. 16.
SUB LE VEAIT. ESP. DU GHBtSTIÀN. 4 19
«ferons-nous? » Quid faciemus , viri fratres »? D'autre part , les princes des prêtres , les scribes et les pharisiens les appellent à leur tribunal : là, étonnés de leur fermeté, et ne sachant que résoudre, ils disent: « Que ferons-nous à ces « hommes ? » Quidfaciemus hominibiis UHs'fCeMX qui croient et ceux qui contredisent , tous deux disent : « Que ferons - « nous ? » mais avec dès sentiments opposés ; les uns par obéissance, et les autres par désespoir ; les uns le disent pour subir la loi, et les autres le disent de la rage de ne pouvoir pas la donner. Ayez-vous jamais entendu une victoire plus glorieuse ? Il n'y a que deux sortes d'hommes dans la ville de Jérusalem , dont les uns croient , les autres résistent : ceux-là suivent les apôtres et s'abandonnent à leur conduite. Nos frères , que ferons-nous ? ordonnez; et ceux même qui les contredisent et qui veulent les exterminer, ne savent néanmoins que leur faire. Que ferons-nous à ces hommes } Ne voyez- vous pas qu'ils jettent leurs biens , et qu'ils sont prêts à donner /eurs âmes ? Les promesses ne les gagnent pas , les injures ne les troublent pas , les menaces les encouragent, les supplices les réjouissent : Quidfaciemus? « Que leur ferons-nous? » O Église de Jésus-Christ ! je n'ai plus de peine à comprendre que les tiens, en prêchant , en souffrant , en mourant , couvriront les tyrans de honte, et qu'un jour ta patience forcera le monde à changer les lois qui te condamnaient, puisque je vois que dès ta naissance tu confonds déjà tous les magistrats et toutes les puissances de Jérusalem par la seule fermeté de cette parole : Non possumus : « Nous ne pouvons pas. »
Mais, saints disciples de Jésus-Christ, quelle est cette nouvelle impuissance? Vous trembliez en ces derniers jours, et le plus hardi de la troupe a renié lâchement son maître ; et vous dites maintenant: Nous ne pouvons pas. Et pourquoi ne pouvez-vous pas? C'est que les choses ont été changées; un feu céleste est tombé sur nous , une loi a été écrite en nos cœurs, un esprit tout-puissant nous presse; charmés de ses attraits infinis , nous nous sommes imposé nous-mêmes une
^ Acl. II, 37.
4 2) ikUA LE VBRIT. SSPBIT. DU GUBISTlAlf.
bienheureuse nécessité d'aimer Jésus-Christ plus que notre vie; c'est pourquoi nous ne pouvons plus obéir au monde : nous pouvons souffrir , nous pouvons mourir ; mais nous ne |K)uvons pas trahir TÉvangile , et dissimuler ce que nous savons : Non possumus ea qux vidimus et audivimus non loqui ' : « Nous ne pouvons pas ne point parler des choses que « nous avons vues et entendues. »
Yoilà , messieurs , quels étaient nos pères ; tel est Tesprit du christianisme, esprit de fermeté et de résistance, qui se met au-dessus des présents du monde, au-dessus de sa haine la plus animée , au-dessus de ses menaces les plus terribles; c'est par cet esprit généreux que l'Église a été fondée , c'est dans cet esprit qu'elle s'est nourrie ; chrétiens , ne l'éteignez pas : Spiritum nolite extinguere. Quand on tâche de nous détourner de la droite voie du salut, quand le monde nous veut corrompre par ses dangereuses faveurs et par le poison de sa complaisance, pourquoi n'osons-nous résister? Si nous nous vantons d'être chrétiens, pourquoi craignons-nous de déplaire aux hommes ? et que ne disons-nous avec les apôtres ce généreux « Nous ne pouvons pas ? » Mais l'usage de cette parole ne se trouve plus parmi nous : il n'est rien que nous ne puissions pour satisfaire notre ambition et nos passions déréglées. Ne faut-il que trahir notre conscience, ne faut-il qu'abandonner nos amis, ne faut-il que violer les plus saints devoirs que la religion nous impose : Possumus , nous le pouvons , nous pouvons tout pour notre fortune, nous pouvons tout pour nous agrandir; mais s'il faut servir Jésus-Christ, s'il faut nous résoudre de nous séparer de ces objets qui nous plaisent trop , s'il faut rompre ces attachements et briser ces liens trop doux , c'est alors que nous commençons de ne rien pouvoir : !Von possumus : « Nous ne pouvons pas. » Que sert donc de dire aujourd'hui à la plupart de mes auditeurs : « N'é- « teignez pas l'esprit de la grâce .^ » Il est éteint, il n'y en a plus ; cet esprit de fermeté chrétienne ne se trouve plus dans le monde , c'est pourquoi les vices ne sont pas repris ; ils triom-
' Acl. IV, 20.
MJB LE YBBIT. ESPAIT DU CHBISTIÀN. 421
plient, tout leur applaudit; et de ce grand feu du christianisme qui autrefois a embrasé tout le monde , à peine en restet-il quelques étincelles. Tâchons donc de les rallumer en nous-mêmes , ces étincelles à demi-éteintes et ensevelies sous la cendre !
Chrétiens , quoi qu'on nous propose , soyons fermes en Jésus-Christ, et dans les maximes de son Évangile. Pourquoi veut-on vous intimider parla perte des biensdu mondePTertullien a dit un beau mot que je vous prie d'imprimer dans votre mémoire : Non admittU status fidei nécessitâtes^ : « La foi « neconnaît point de nécessité. «Vous perdrez cequevousaimez : est-il nécessaire que je le possède? votre procédé déplaira aux hommes : est-il nécessaire que je leur plaise ? votre fortune sera ruinée : est-il nécessaire que je la conserve? Et quand notre vie même serait en péril (mais TinGnie bonté de mon Dieu n'expose pas notre lâcheté à des épreuves si difiiciles), quand notre vie même serait en péril , je vous le dis encore une fois, la foi ne connaît point de nécessité ; il n'est pas même nécessaire que vous viviez, mais il est nécessaire que vous serviez Dieu; et quoi qu'on fasse, quoi qu'on entreprenne, que l'on tonne, que l'on foudroie, que l'on mêle le ciel avec la terre, toujours serat-il véritable qu'il ne peut jamais y avoir aucune nécessité de pécher. « Puisqu'il n'y a parmi les lidèles qu'une seule nécessité, « qui est celle de ne pécher pas : » Nulla est nécessitas delinquendi , quibus una est nécessitas non detinqiiendi '. Méditons ces fortes maximes de l'Évangile de Jésus-Christ ; mais ne songeons pas tellement à la fermeté chrétienne , que nous oubliions les tendresses de la charité fraternelle, qui est la seconde partie de l'esprit du christianisme .
SECOND POINT
il pourrait sembler, chrétiens, que Tespril du christianisme, en rendant nos pères plus forts, les aurait en même temps rendus moins sensibles , et que la fermeté de leur âme aurait
» De Cor. mllit., n. il, p. I28. — ' Ibid