SUR LB VERIT. ESPRIT DU CHRISTIAN
diminué quelque chose de la tendresse de leur charité ; car , soit que ces deux qualités, je veux dire la douceur et le grand courage, dépendent de complexions différentes; soit que ces hommes nourris aux alarmes , étant accoutumés de longtemps à n'être pas alarmés de leurs périls , ni abattus de leurs propres maux , ne puissent pas être aisément émus de tous les autres objets qui les frappent, nous voyons assez ordinairement que ces forts et ces intrépides prennent dans les hasards de la guerre je ne sais quoi de moins doux et de moins sensible , pour ne pas dire de plus dur et de plus rigoureux.
Mais il n'en est pas de la sorte de nos généreux chrétiens; ils sont fermes contre les périls, mais ils sont tendres à aimer leurs frères; etTesprit tout-puissant qui les pousse sait bien le secret d'accorder de plus opposées contrariétés. C'est pourquoi nous lisons dans les Écritures que le Saint-Esprit forme les fidèles de deux matières bien différentes. Premièrement, il les fait d'une matière molle , quand il dit parla bouche d'Ézéchiel : Dabo vobis cor carneum ' : « Je vous donnerai un « cœur de chair ; »et il les fait aussi de fer et d'airain , quand il dit à Jérémie : « Je t'ai mis comme une colonne de fer, et comme <c une muraille d'airain : • Dedi te incolumnamferream, et in murum œreum ». Qui ne voit qu'il les fait d'airain, pour résister à tous les périls ; et qu'en même temps il les fait de chair, pour être attendris par Ja charité.' Et de même que ce feu terrestre partage tellement sa vertu, qu'il y a des choses qu'il fait plus fermes , et qu'il y en a d'autres qu'il rend plus molles ; il en est à peu près de même de ce feu spirituel qui tombe aujourd'hui. Il affermit et il amollit, mais d'une fâiçon extraordinaire ; puisque ce sont les mêmes cœurs des disciples qui semblent être des cœurs de diamant par leur fermeté invincible, qui deviennent des cœurs humains et de^ cœurs de chair par la charité fraternelle. C'est l'effet de ce feu céleste , qui se repose aujourd'hui sur eux. Il amollit les cœurs des fidèles , il les a , pour ainsi dire, fondus, il les a saintement mêlés ; et , les faisant couler les uns dans les autres par la communica-
' Ezeclî. XXXVI, 20. — 2 Jerem. I, 18.
SUH LE VÉBIT. ESPBIT DU CHBISTIÀN. 428
tion de la charité, il a composé de ce beau mélange cette merveilleuse unité de cœur qui nous est représentée dans les Actes, en ces mots : MuUUudinisautem credentium erat cor unum et anima una. ' : a Dans toute la société des fidèles , « il n'y avait qu'un même cœur et qu'une même âme; » c'est ce qu'il nous faut expliquer.
Je pourrais développer en ce lieu les principes très-relevés de cette belle théologie , qui nous enseigne que le Saint-Esprit étant le lien éternel du Père et du Fils, c'est à lui qu'il appartenait d'être le lien de tous les fidèles, et qu'ayant une force d'unir infinie , il les a unis en effet d'une manière encore plus étroite que n'est celle qui assemble les ' parties du corps. Mais supposant ces vérités saintes, et ne voulant pas entrer aujourd'hui dans cette haute théologie , je me réduis à vous proposer une maxime très-fructueuse de la charité chrétienne, qui résulte de cette doctrine; c'est qu'étant persuadés par les Écritures que nous ne sommes qu'un même corps par la charité , nous devons nous regarder, non pas en nous-mêmes , mais dans l'unité de ce corps , et diriger par cette pensée toute notre conduite à l'égard des autres. Expliquons ceci plus distincte* ment , par l'exemple de cette Église naissante qui fait le sujet de tout mon discours.
Je remarque donc dans les Actes , où son histoire nous est rapportée , deux espèces de multitude. Quand le Saint-Esprit descendit, il se fit premièrement une multitude, assemblée par le bruit et par le tumulte. On entend du bruit , on s'assemble; mais quelle est cette multitude ? Voici comme l'appelle le texte sacré : « Une multitude confuse : » Convenu muUitudo et mente confusa est*. Toutes les pensées y sont différentes ; les uns disent : « Qu'est-ce que ceci ? les autres « en font une raillerie ; ils sont ivres ^ , » ils ne le sont pas ; voilà une multitude confuse. Mais je vois quelque temps après une multitude bien autre, une multitude tranquille, une multitude ordonnée , où tout conspire au même dessein,
• Acl. IV, 32. — Mbid. II, 6. — ^Ibid., 12, I3.
424 SUA Ll VKBIT. ESPBIT OU CHRISTIAN.
« OÙ il n*y a qu'un cœur et qu'une âme : » MuUUudinis credentium erat cor unum et anima una^. D'où vient, mes sœurs, cette différence? C'est que dans cette première assemblée chacun se regarde en lui-même, et prend ses pensées ainsi qu'il lui plaît , suivant les mouvements d<mt il est poussé : de là vient qu'elles sont diverses , et il se fait une multitude confuse , multitude tumultueuse. Mais dans cette multitude des nouveaux .croyants, nul ne se regarde comme détaché : on se considère comme dans le corps où l'on se trouve avec les autres : on prend un esprit de société , esprit de concorde et de paix ; et c'est l'esprit du christianisme qui fait une multitude ordonnée , où il n'y a qu'un cœur et qu'une âme.
Qui pourrait vous dire , mes sœurs , le nombre infini d'effets admirables que produit cette belle considération par laquelle nous nous regardons, non pas en nous-mêmes, mais en l'unité de l'Église? Mais, parmi tant de grands effets , je vous prie , retenez-en deux , qui feront le fruit de cet entretien : c'est qu'elle extermine deux vices , qui sont les deux pestes du christianisme , l'envie et la dureté. L'envie qui se fâche du bien des autres, la dureté qui est insensible à leurs maux ; l'envie qui nous pousse à ruiner nos frères, et l'esprit d'intérêt qui nous rend coupables de la misère qu'ils souffrent par un refus cruel.
Et premièrement , chrétiens , la malignité de l'envie n'est pas capable de troubler les âmes qui savent bien se considérer dans cette unité de l'Église ; et la raison en est évidente : car l'envie ne naît en nos cœurs que du sentiment de. notre indigence , lorsque nous voyons dans les autres ce que nous croyons qui nous manque. Or, si nous voulons nous considérer dans cette unité de l'Église, il ne reste plus d'indigence, nous nous y trouvons infiniment riches; par conséquent l'envie est éteinte. Celle-là , dites-vous , a de grandes grâces , elle a des talents extraordinaires pour la conduite spirituelle ; la nature, qui s'en inquiète, croitque son éclat diminue lenô-
• Acl. IV, 32.
SUB LB YÉBIT. ESPBIT DU CnBISTIÀN. 425
tre ; quels remèdes contre ces'pensées, qui attaquent quelque* fois les meilleures âmes? Ne vous regardez pas en vous-mêmes , c'est là que vous vous trouverez indigente ; ne vous cora: parez pas avec les autres, c'est là que vous verrez l'inégalité; mais regardez et vous et les autres dans Funité du corps de rÉglise : tout est à vous dans cette unité , et par la fraternité chrétienne tous les biens sont communs entre les fidèles. C'est ce que j'apprends de saint Augustin, par ces excellentes paroles : Mes frères , dit-il , ne vous plaignez pas s'il y a des dons qui vous manquent : « Aimez seulement Funité , et les « autres ne les auront que pour vous : » Si amas unitatem, etiam tibi habet quisquis in iUa hahet aliquid^. Si la main avait son sentiment propre , elle se réjouirait de ce que Fœil éclaire, parce qu'il éclaire pour tout le corps; et Fœii n'envierait pas à la main, ni la force, ni son adresse qui le sauve lui-même en tant de rencontres. Voyez les apôtres du Fils de Dieu ; autrefois iLs étaient toujours en querelle au sujet de la primauté ; mais depuis que le Sain^£sprit les a faits un cœur et une âme , ils ne sont plus jaloux ni contentieux. Ils croient tous parler par S. Pierre , ils croient présider avec lui } et si son ombre guérit les maladies, toute FÉglise prend part à ce don, et s'en glorifie en notre Seigneur. Ainsi, mes frères , dit saint Augustin , ne nous regardons pas en nous-mêmes ; aimons Funité du corps de l'Église , aimons i.ous nous-mêmes en cette unité ; les richesses de la charité fraternelle suppléeront le défaut de notre indigence ; et ce que nous n'avons pas en nous-mêmes, nous le trouverons très-abondamment dans cette unité merveilleuse : Si amas unitatem, etiam tibi habet quisquis in iUa habet aliquid^ . Voilà le moyen d'exclure Fenvie. Toile invidiam , et tuum est quod habeo : tollam invidiam, et meum est quod hâtes : a Otez Fenvie , ce que j'ai est à vous, ce que vous avez « est à moi ; tout est à vous par la charité. » Dieu vous donne des grâces extraordinaires. Ah! mon frère, je m'en,réjouis,
' In Joan. Tract, xxxii, n. 8, tom. m, part, ii, p. 528. — ' Ibid.
436 SOB LB VBBIT. ESPRIT DU CHmi8TI41l.
j*y veiuL prendre part avec vous , j'en veux même jouir avec vous dans l'unité du corps de l'Église. L'envie seule nous peut rendre pauvres , parce qu'dle seule nous peut priver de cette sainte communication des biens de l'Église.
Mais si nous avons la consolation de participer aux biens de nos frères , quelle serait notre dureté si nous ne voulions pas ressentir leurs maux ? et c'est ici qu'il £aut déplorer le misérable état du christianisme. Avons-nous jamais ressenti que nous sommes les membres d'un corps? Qui de nous a langui avec les malades ? qui de nous a pâti avec les faibles ? qui de nous a souffert avec les pauvres? Quand je considère , fidèles , les calamités qui nous environnent , la pauvreté , la désolation, le désespoir de tant de familles ruinées, il me semble que de toutes parts il s'élève un cri de misère alentour de nous, qui devrait nous fendre le cœur, et qui peutêtre ne frappe pas nos oreilles ; car , ô riche superbe et impitoyable , si tu entendais cette voix , pourrait-elle pas oi>tenir de toi quelque retranchement médiocre des superfluités de ta table ? pourrait-elle pas obtenir qu'il y eût quelque peu moins d^or dans ces riches ameublements dans lesquels tu te glorifies? et tu ne sens pas, misérable, que la cruauté de ton luxe arrache l'âme à cent orphelins , auxquels la Providence divine a assigné la vie sur ce fonds.
Mais peut-être que vous me direz qu'il se fait des charités dans l'JÉ^lise. Chrétiens, quelles charités! quelques misérables aumônes , faibles et inutiles secours d'une extrême nécessité , que nous répandons d'une main avare, comme une goutte d'eau sur un grand brasier , ou une miette de pain dans la faim extrême. La charité ne donne pas de la sorte ; elle donne libéralemmt, parce qu'elle sent la misère, parce qu'elle s'afflige avec l'afQigé , et que , soulageant le nécessiteux , elle-même se sent allégée. C'est ainsi qu'on vivait dans ces premiers temps où j'ai tâché de vous rappeler. Quand on voyait un pauvre en l'Église, tous les iidèles étaient touchés ; aussitôt chacun s'accusait soi-même, chacun regardait la misère de ce pauvre membre affligé comme la honte de tout le
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corps , et comme un reproche sensible de la dureté des particuliers ; c*est pourquoi ils mettaient leurs biens en commua, de peur que personne ne fât coupable de Findigence de l'un de ses frères. Et Ananias < ayant méprisé cette loi que la cha* rite avait imposée , il fut puni exemplairement comme un infâme et comme un voleur , quoiqu'il n'eût retenu que son propre bien; de là vient qu'il est nommé par saint Chrysostome » « le voleur de son propre bien : » Rerum suarum fur. Tremblons donc, tremblons, chrétiens ; et étant imitateurs de son crime , appréhendons aussi son supplice.
£t que l'on ne m'objecte pas que nous ne sommes plus tenus à ces lois, puisque cette communauté ne subsiste plus ; car quelle est la honte de cette parole ? Sommes-nous encore chrétiens, s'il n'y a plus de communauté entre nous? Les biens ne sont plus en commun ; mais il sera toujours véritable que la charité est commune, que la charité est compatissante , que la charité regarde les autres. Les biens ne sont donc plus en commun par une commune possession ; mais ils sont encore en commun par la communication de la charité ; et la Providence divine, en divisant les richesses aux particuliers, a trouvé ce nouveau secret de les remettre en commun par une autre voie, lorsqu'elle en commet la dispensation à la charité fraternelle , qui regarde toujours l'intérêt des autres.
Tel est l'esprit du christianisme. Chrétiens , n'éteignez pas cet esprit; et si tout le monde l'éteint , âmes saintes et religieuses , faites qu'il vive du moins parmi vous. C'est dans vos saintes sociétés que l'on voit encore une image de cette communauté chrétienne que le Saint-Esprit avait opérée : c'est pourquoi vos maisons ressemblent au ciel; et comme la pureté que vous professez vous égale en quelque sorte aux saints anges , de même ce qui unit vos esprits, c'est ce qui uni t aussi les esprits célestes , c'est-à-dire , un désir ardent de servir votre commun maître : vous n'avez toutes qu'un
' Acl. V, ï ulsuiv. — 2 Ii\ Acl. Apost, Hom. xii, n. i , tora. ix , pag. 97.
428 SUE LB VBRIT. KSPfilT DU CHBISTIÀN.
même intérêt , tout est commwi entre vous ; et ce mot si froid de mien et de tien, qui a fiadt naître toutes les querelles et tous les procès , est exclu de votre unité. Que reste-t-il donc maintenant, sinon qu'ayant chassé du milieu de vous la semence des divisions , vous y fassiez régner cet esprit de paix , qui sera le nœud de votre concorde, Tappui immuable de votre foi, et le gage de votre immortalité ? Amen.
SUR LA KAINE DES HOMMES POUR Ul VÉRITÉ.
C'est un effet admirable de la Providence qui régit le monde que toutes les créatures vivantes et inanimées portent leur loi en elles-mêmes. Et le ciel , et le soleil , et les astres , et les éléments , et les animaux , et enfin toutes les parties de cet univers , ont reçu leurs lois particulières , qui , ayant toutes leurs secrets rapports avec cette loi éternelle qui réside dans le Créateur , font que tout marche en concours et en unité , suivant Tordre immuable de sa sagesse. S'il est ainsi , chrétiens , que toutelanatureaitsaloi, rhommeadûaussi recevoir la sienne; mais avec cette différence, que les autres créatures du monde visible Font reçue sans la connaître : au lieu qu'elle a été inspirée à- l'homme dans un esprit raisonnable et intelligent , comme dans un globe de lumière dans lequel il la voit briller elle-même avec un éclat encore plus vif que le sien ; afin que , la voyant , il l'aime, et que l'aimant il la suive par un mouvement volontaire.
Cest en cette sorte, âmes saintes , que nous portons en nousmêmes et la loi de Téquité naturelle , et la loi de la justice chrétienne. La première nous est donnée avec la raison en naissant dans cet ancien monde, selon cette parole de l'Évangile , que <i Dieu illumine tout homme venant au monde ' ; » et la seconde nous est inspirée avec la foi , qui est la raison des chrétiens, en renaissant dans l'Église , qui est le monde nouveau ; et c'est pourquoi le baptême s'appelait dans l'ancienne Église le mystère d'illumination , qui est une phrase apostolique tirée de la divine épître aux Hébreux ».
' Joan. I, 9. - - » Heb. yi^^.
<430 EXTHAITS
Ces lois ne sont autre chose qu'un extrait fidèle de Ja vérité primitive, qui réside dans Tesprit de Dieu; et c*est pourquoi nous pouvons dire sans crainte que la vérité est en nous. Mais si nous ne Tavons pas épargnée dans le sein même de Dieu , il ne faut pas s'étonner que nous la combattions en nos consciences. De quelle sorte , chrétiens ? Il vous sera utile de le bien entendre ; et c'est pourquoi je tâcherai de vous l'expliquer.
Je vous ai dit , dans le premier point , qu'en vain les pécheurs attaquaient en Dieu cette vérité originale; ils se perdent tout seuls , elle n'est ni corrompue ni diminuée. Mais il n'en est pas de la sorte de cette vérité inhérente en nous : car comme nous la touchons de plus près , et que nous pouvons , pour ainsi dire, mettre nos mains dessus, nous pouvons aussi, pour notre malheur , la mutiler et la corrompre , la falsifier et l'obscurcir. Et il ne faut pas s'étonner si cette haine secrète par laquelle le pécheur s'efforce de la détruire dans Toriginal et dans sa source, le porte à l'altérer autant qu'il peut dans les copies et dans les ruisseaux. Mais ceci est trop vague et trop général ; venons à des idées plus particulières.
Je veux donc dire , messieurs , que nous falsifions dans nos consciences la règle de vérité qui doit gouverner nos mœurs , afin de ne voir pas quand nous faisons mal : et voici en quelle manière.
Deux choses sont nécessaires pour nous connaître nous-n)é^ mes et la justice de nos actions : que nous ayons les règles dans leur pureté , et que nous nous regardions dedans comme dans un miroir fidèle. Car en vain le miroir est-il bien placé, en vain sa glace est-elle polie : si vous n'y tournez le visage , il ne sert de rien pour vous reconnaître, non plus que la règle de la vérité , si vous n'en approchez pas pour y contempler quel vous êtes.
C'est ici que nous errons doublement; car nous altérons la r^le, et nous nous déguisons nos mœurs à nous-mêmes. Comme une femme mondaine, amoureuse jusqu'à la folie de cette beauté d'un jour , qui peint la surface du visage pour cacher la laideur qui est au dedans ; lofsqu'en consultant son
DE DIVERS SEBMONS. 431
miroir elle ne trouve ni cet éclat ni cette douceur que sa vanité désire , elle s'en prend premièrement au cristal , elle cherche ensuite un miroir qui flatte. Que si elle ne peut tellement corrompre la fidélité de sa glace qu'elle ne lui montre toujours beaucoup de laideur , elle s'avise d'un autre moyen : elle se plâtre, elle se farde, elle se déguise, elle se donne de fausses couleurs; elle se pare, dit saint Ambroise ', d*une bonne grâce achetée; elle repaît sa vanité, et laisse jouir son orgueil du spectacle d'une beauté imaginaire. C'est à peu près ce que uous faisons , lorsque notre vie mauvaise [ nous rend odieux à nous-mêmes]. Lorsque nous courons après nos désirs, notre âme se défigure et perd toute sa beauté : si en cet état déplorable nous nous présentons quelquefois à cette règle de vérité écrite en nos coeurs , notre difformité nous étonne , elle fait horreur à nos yeux ; nous nous plaignons de la règle. Ces lois austètères , dont on nous effraye , ne sont pas les lois de l'Évangile ; elles ne sont pas si fâcheuses, ni si ennemies de l'humanité : nous éloignons ces dures maximes , et nous mettons en leur place, ainsi qu'une glace flatteuse, des maximes d'une piété accommodante. Cette loi de la dilection des ennemis , cette sévérité de la pénitence et de la mortification chrétienne, ce précepte terrible du détachement du monde , de ses vanités et de ses pompes , ne se doit pas prendre au pied de la lettre ; tout cela tient plus du conseil que du commandement absolu.
Mais, chrétiens, il est malaisé de détruire tout à fait en nous cette règle de vérité, qui est si profondément empreinte en nos âmes ; et, quelque petit rayon qui nous en demeure , c'est assez pour convaincre nos mauvaises mœurs et notre vie licehcieuse. Cette pensée nous chagrine; mais notr« amourpropre s^avance à propos pour nous ôter cette inquiétude : il nous présente un fard agréable, il donne de fausses couleurs à nos intentions ; il dore si bien nos vices , que nous les prenions pour des vertus.
Voilà, mes frères, les deux manières par lesquelles nous falsifions et l'Évangile et nous-mêmes : nous craignons de le
' De Vlrginib. lib. i, c^p. vf , n^s 28, 2D, t. ii, co'. 163.
découvrir en sa vérité , et de nous voir nous-mêmes tels que nous sommes. Nous ne pouvons nous résoudre à nous accorder avec rÉvangile par une conduite réglée; nous tâchons de nous approcher en déguisant l'un et Tautre, faisant de TÉvangile un assemblage monstrueux de vrai et de faux , et de nousmêmes un personnage de théâtre qui n'a que des actions empruntées , et à qui rien ne convient moins que ce qu'il paraît.
Et en effet , chrétiens , lorsque nous formons tant de doutes et tant d'incidents, que nous réduisons l'Évangile et la doctrine des mœurs à tant de questions artificieuses; que faisons-nous autre chose, sinon de chercher des déguisements? et que servent tant de questions , sinon à nous faire perdre , parmi des détours infinis, la trace toute droite de la vérité? Ne faisons ici la guerre à personne ^ sinon à nous-mêmes et a nos vices ; mais disons hautement dans cette chaire que ces pécheurs subtils et ingénieux , qui tournent l'Évangile de tant de côtés, qui trouvent des raisons de douter sur l'exécution de tous Jes préceptes , qui fatiguent les casuistes par leurs consultations infinies, ne travaillent ordinairement qu'à nous envelopper la règle des mœurs. « Ce sont des hom- « mes , dit saint Augustin , qui se tourmentent beaucoup pour « ne trouver pas ce qu'ils cherchent, » nihil laborant, nisi non ïnvenire quod quœrunt ' : ou plutôt ce sont ceux dont parle l'apôtre, qui n'ont jamais de maximes fixes ni de conduite certaine ; « qui apprennent toujours , et cependant « n'arrivent jamais à la science de la vérité ; » semper discentes, et nunquam ad scientiam veritatis pervenientes*.
Ce n'est pas ainsi , chrétiens , que doivent être les enfants de Dieu. A Dieu ne plaise que nous croyions que la doctrine chrétienne soit toute en questions et en incidents! l'Évangile nous a donné quelques principes, Jésus-Christ nous a appris quelque chose; son école n'est pas une académie, où chacun dispute ainsi qu'il lui plaît. Qu'il puisse se rencontrer quelquefois des difficultés extraordinaires, je ne m'y veux pas op-
• De Ge«<^. conlra Manich. lib. ii , cap. il, t. I , col 665. — » II. Tim. III. 7.
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poser; mais je ne crains point de vous assurer que, pour régler notre conscience sur la plupart des devoirs du christianisme, la simplicité et la bonne foi sont deux grands docteurs , qui laissent peu de choses indécises. Pourquoi donc subtilisezvous sans mesure ? Aimez vos ennemis, faitez-leur du bien. Mais c'est une question , direz- vous, ce que signifie cet amour; si aimer ne veut pas dire , ne les haïr point : et pour ce qui regarde de leur faire du bien , il faut savoir dans quel ordre, et s'il ne sufQt pas de venir à eux après que vous aurez épuisé votre libéralité sur tous les autres; et alors ils se contenteront, s'il leur plaît, de vos bonnes volontés.
Raffinements ridicules ! aimer, c'est-à-dire aimer. L'ordre de faire du bien à vos ennemis dépend des occasions particulières que Dieu vous présente, pour rallumer, s'il se peut, en eux , le feu de la charité que vos inimitiés ont éteint : pourquoi raffiner davantage? Grâce à la miséricorde divine, la piété chrétienne ne dépend pas des inventions de l'esprit humain ; et, pour vivre selon Dieu en simplicité, le chrétien n'a pas besoin d*une grande étude , ni d'un grand appareil de littérature : « Peu de choses lui suffisent, dit Tertullien, « pour connaître de la vérité ce qu'il lui en faut pour se con- « duire : » Christiano paucis ad scientiam veritatis opus est '.
Qui nous a donc produit tant de doutes , tant de fausses subtilités , tant de dangereux adoucissements sur la doctrine des mœurs , si ce n'est que nous voulons tromper et être trompés? De là tant de questions et tant d'incidents qui raffinent sur les chicanes et les détours du barreau. Vous avez dépouillé cet homme pauvre , et vous êtes devenu un grand fleuve engloutissant les petits ruisseaux ; mais vous ne savez pas par quels moyens , ni je ne me soucie de le pénétrer : soit que ce soit en levant les bondes des digues , soit par quelque ^ machine plus délicate ; enfin vous avez mis cet étang à sec , et il vous redemande ses eaux. Que m'importe , ô grande rivière qui regorges de toutes parts , en quelle manière et
• De anim. o. 2.
B086UET. — 8EP.II. ^^
434 EXTBAITS
par quels détours ses eaux ont coulé en tou sein ? Je vois qu'A est desséché , et que vous Tavez dépouillé de son peu de bien. Mais il y a ici des questions , et sans doute des questions importantes; tout cela pour obscurcir la vérité. C'est pourquoi saint Augustin a raison de comparer ceux qui les forment à des hommes « qui soufflent sur de la poussière , et se jettent • de la terreaux yeux , » sufflantes inpuiverem, et excitantes terram in oculos svos >. £h quoil vous étiez dans le grand chemin de la charité chrétienne; la voie vous paraissait toute droite, et vous avez soufflé sur k terre! mille vaines contentions , mille questions de néant se sont excitées , qui ont troublé votre vue comme une poussière importune, et vous ne pouvez plus vous conduire : un nuage^vous couvre la vérité , vous ne la voyez qu'à demi.
Mais c'en est assez, chrétiens, pour convaincre leur mauvaise vie. Car encore que nous tournions le dos au toleil , et que nous tâchions par ce moyen de nous envelopper dans notre ombre , les rayons qui viennent de part et d'autre nous donnent toujours assez de lumière. Encore que nous détournions nos visages , de peur que la v^ité ne nous éclaire de firont, elle envoie par les côtés assez do lumière pour nous empêcher de nous méconnaître. Accourez ici , amour-propre ; avec tous vos noms , toutes vos couleurs , tout votre art et tout votre fard , venez peindre nos actions, venez colorer nos vices : ne nous donnez point de ce fard grossier qui trompe les yeux des autres; déguisez-nous si délicatement et si finement , que nous ne nous connaissions plus nous-mêmes.
Je n'aurais jamais fait, messieurs, si j'entreprenais aujourd'hui de vous raconter tous les artifices par lesquels l'amour-propre nous cache à nous-mêmes , en nous donnant de faux jours, en nous faisant prendre le change, en détournant nij^tre attention ou en charmant notre vue. Disons quelquesunes de ses finesses; mais donnons en même temps une règle sûre pour en découvrir la malice. Vous allez voir, di rétiens , comment il nous persuade premièrement que nous sommes
» Conf., lib. XII, cap. XVI, t. i, col. 216.
hieD convertis , quoique Tamour du monde règne encore en nous; et pour nous pousser plus avant, que nous sommes zélés, quoique nous ne soyons pas même charitables.
Voici comme il s'y prend pouv nous convertir : prêtez i'om\[c j. messieurs , et écoutez les belles conversions que £ait Pamour-propre. Il y a presqae toujours en nous quelque commencement imparfait et quelque^lésir de vertu, dont l'amourpropre relève le prix , et quil fait passer pour la vertu- même : c'est ainsi qu'il commence à nous convertir. Mais il faut s'affliger de ses crimes ; il trouvera le secret de nous donner de la componction. !^k)us serions bien malheureux ,. chrétiens, si le péché n'avait pas ses temps de dégoût, aussi bien que toutes nos autres occupations Ou-le chagrin ,.ou la plénitude friit qu'il nous déplaît quelquefois : c'est la contrition que &iit l'amour-propre. Bien plus , j'ai appris du.grand saint Grégoire > : que comme Dieu , dans la profondeur de ses miséricordes, laisse quelquefois dans ses serviteurs des désirs imparfaits du mal , pour les enraciner dans Thumilité ; aussi Tennemi de notre salut , dans ia profondeur de ses malices , laisse naître souvent dans le& siens un amour imparfait de la justice , qui.ne sert qu'à les enfler par la vanité : ceux-là se croient de grands pécheurs , ceux-ci se persuadent souvent qu'ils sont de grands saints. Ainsi le malheureux Balaam admirant les tabernacles des justes, s'écrie tout touché , ce semble : « Que mon âme meuredela mort des justes >! » est-il men de plus pieux? Mais après avoir prononcé leucmort bienheureuse, le même donne aussitêl des conseil s pernicieux contre leur vie. Ce sont les [H*ofondeurs de Satan, comme les appellesaint Jeun dans l'Apocalypse , cUtitudirves Satanx ^ ; mais il foit jouer pour cela les ressorts délicats de notre amour-propre. Cest lui qui fait passer ces dégoûts qui viennent ou de chagrin ou d'humeur, pour la componction véritable; et des désirs qui semblent sincères, pour des résolutions déterminées. Mais je veux encore vous accorder que le désir peut être sin-
* Pastor. part, m, cap, x*.v, t. ii , coi. »7. -- * Nuni. xxin, lo. - » Aj;k)C; Il ,.-♦.
cère : mais ce sera toujours un désir, et non une résolution déterminée; c'est-à-dire, ce sera toujours une fleur : mais ce ne sera jamais un fruit , et c'est ce que Jésus-Christ cherche sur ses arbres-
Pour nous détromper, chrétiens , des tromperies de notre amour-propre , la règle est de nous juger par les œuvres. C'est la seule règle infaillible , parce que c'est la seule que Dieu nous donne ; il s'est réservé de juger les cœurs par leurs dispositions intérieures, et il ne s'y trompe jamais : il nous a donné les œuvres, comme la marque pour nous reconnaître; c'est la seule qui ne trompe pas. Si votre vie est changée, c'est le sceau de la conversion de votre cœur. Mais prenez garde encore en ce lieu aux subtilités de Tamour-propre : prenez garde qu'il ne change un vice en un autre , et non pas le vice en vertu ; que l'amour du monde ne règne en vous sous un autre titre; que ce tyran, au litu de remettre le trône à Jésus-Christ le légitime Seigneur, n'ait laissé un successeur de sa race , enfant aussi bien que lui de la même convoitise. Venez à l'épreuve des œuvres; mais ne vous contentez pas de quelques aumônes , ni de quelque demi-restitution. Ces œuvres dont nous parlons, qui sont le sceau de la conversion, doivent être des œuvres pleines devant Dieu> comme parle l'Écriture sainte : Non invenio opéra ttia plena coram Deo meo » : « Je ne trouve point vos œuvres pleines « devant mon Dieu : »» c'est-à-dire qu'elles doivent embrasser toute l'étendue de la justice chrétienne et évangélique.
Après vous avoir montré de quelle sorte l'amour- propre convertit les hommes , je vous ai promis de vous dire comment il fait semblant d'allumer leur zèle. Je l'expliquerai en un mot : c'est qu'il est naturel à l'homme de vouloir tout régler , excepté lui-même. Un tableau qui n'est pas posé eu sa place choque la justesse de notre vue ; nous ne souffrons rien au prochain , nous n'avons de la facilité ni de l'indulgence pour aucune faute des autres. Cegrand dérèglement vient d'un bon principe : c'est qu'il y a en nous un amour de l'ordre
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et de la justice qui nous est donné pour nous conduire. Cette inclination est si forte , qu'elle ne peut demeurer inutile : c*est pourquoi si nous ne l'occupons au dedans de nous , elle s'amuse au dehors ; elle se tourne à régler les autres , et nous croyons être fort zélés quand nous détestons le mal dans les autres. Il plaît à Tamour-propre que nous exercions ou plutôt que nous consumions et que nous épuisions ainsi notre zèle.
Faites ce que vous voulez qu'on vous fasse , employez pour vous la même mesure dont vous vous servez pour les autres; toutes les ruses de l'amour- propre seront éventées. N'ayez pas deux mesures, l'une pour le prochain et l'autre pour vous , A car c'est chose abominable devant le Sei- « gneur < : » n'ayez pas une petite mesure où vous ne mesuriez que vous-même , pour régler vos devoirs ainsi qu'il vous plaît; car cela attire la colère de Dieu. Mensura minor irœ plena , c La fausse mesure est pleine de la colère de Dieu » » dit le prophète Michée '. Prenez la grande mesure du christianisme, la mesure de la charité; mesure pleine et véritable, qui enferme le prochain avec vous , et qui vous range tous deux sous la même règle et sous les mêmes devoirs , tant de l'équité naturelle que de la justice chrétienne. Ainsi ce grand ennemi de la vérité intérieure, l'amour-propre , sera détruit en nous-mêmes : mais s'il vit encore , voici qui lui doit donner le coup de la mort ; la vérité dans les autres hommes convainquant et reprenant les mauvaises œuvres : c'est le dernier effort qu'elle fait, et c'est là qu'elle reçoit les plus grands outrages.
( Troisième sermon pour le dimanche de la Passion, )