‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 129 sur 139 · DES AMBITIONS DE LA FORTUNE · texte numérisé non relu

DES AMBITIONS DE LA FORTUNE

Et cependant, ô mœurs dépravées! 6 étrange désolation du christianisme ! nul ne les regarde en cet esprit, on ne songe qu'à la vanité et à la pompe. Parlez , parlez , messieurs , démentez-moi hautement , si je ne dis pas la vérité. Quel siècle a-t-on jamais vu où l'ambition ait été si désordonnée ? quelle condition n'a pas oublié ses bornes.' quelle famille s'est contentée des titres qu'elle avait reçus de ses ancêtres H. On s'est servi de l'occasion des misères publiques pour multiplier sans fin les dignités. Qui n'a pas pu avoir la grandeur, a voulu néanmoins la contrefaire; et cette superbe ostentation de grandeur a mis une telle confusion dans tous les ordres , qu'on ne [peut] plus y faire de discernement ; et par un juste retour

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la grandeur s'est tellement étendue qu^elle s'est enfin ravilie. O siècle stérile en vertu , magnifique seulement en titres ! Saint Ghrysostome a dit < , et il a dit vrai , qu'une marque que Ton n'a pas en soi la grandeur, c*est lorsqu'on la cherche hors de soi dans des ornements extérieurs. Donc , ô siècle vainement superbe , je le dis avec assurance , et la postérité le saura bien dire, que pour connaître ton peu de valeur, et tes dais , et tes balustres , et tes couronnes , et tes manteaux , et tes titres, et tes armoiries , et les autres ornements de ta vanité, sont des preuves trop convaincantes.

Mais j'entends quelqu'un qui me dit qu'il se moque de ces fantaisies et de tous ces titres chimériques ; que pour lui il appuie sa famille sur des fondements plus certains , sur des charges puissantes , et sur des richesses immenses qui soutiendront éternellement la fortune de sa maison. Écoute, ô homme sage', homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de ta prudence ; voici Dieu qui te va parler, et qui va confondre tes vaines pensées , sous la figure d'un arbre , par la bouche de son prophète Ézéchiel : « Assur, dit « ce prophète, s'est élevé comme un grand arbre, comme les « cèdres du Liban ; » le ciel l'a nourri de sa rosée , la terre l'a engraissé de sa substance ; les puissances l'ont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple. « C'est « pourquoi il s'est élevé superbe en sa hauteur, beau en sa « verdure, étendu en ses branches , fertile en ses rejetons : » Pulcher ramis, etfrondibus nemorosus, excelsusque altiiudîne, et inter condensas frondes elevatum est cacumen ejus >. « Les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches; » les familles de ses domestiques , « les peuples , se mettaient à « couvert sous son ombre ; » un grand nombre de créatures attachées à sa fortune. « Ni les cèdres ni les pins ne régalaient ^ pas , les arbres les plus hauts du jardin portaient envie à "sa « grandeur ; » c'est-à-dire, les grands de la cour ne l'égalaient pas : Cedri non fuerunt altiores illo in paradiso Dei, abietes non adesqtuiverunt summitatem ejvs-' ^mulata sunt

* In Matth., Hom. iv, tom. vu, pag. 6l5, 66. — >. Ezeclx. ](XX(, 9*

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eum omnia ligna voluptatis qux erant in paradiso Dei... In ramis ejusfeoerunt nidos omnia volatUia cœli.,. Sub umbraculo illius habitabat cœtus gentium plurimarum > . Voilà une grande fortune , un siècle n*en voit pas deux de semblables ; mais voyez sa ruine et sa décadence. « Parce qu il « s'est élevé superbement, et qu'il a porté son faîte jusqu'aux « nues , et que son cœur s'est enflé dans sa hauteur : » Pro eo quod,... dédit summitatem suam virent£m atque conden- $am y et elevatum est cor ejus in altitudine sua : pour cela , dit le Seigneur, je le couperai par la racine , je rcd)attrai d*un grand coup, et je le porterai par terre ; il viendra une disgrâce, et il ne pourra plus se soutenir; il tombera d'une grande chute : Frqjicient eum super montes ; on le verra tout de son long sur une montagne , fardeau inutile de la terre. « Tous ceux qui se reposaient sous son ombre se reti- « reront de lui , » de peur d'être accablés sous sa ruine : Recèdent de umbraculo ejus omnes popuU terras, et relinquent eum *. Ou s'il se soutient durant sa vie , il mourra au milieu de ses grands desseins « et laissera à des mineurs des afifaires embrouillées qui ruineront sa famille ; ou Dieu frappera sur son fils unique^ et le fruit de son travail passera en d'autres mains; ou il lui fera succéder un dissipateur, qui se trouvant tout d'un coup dans de si grands biens , dont l'amas ne lui a coûté aucune peine , se jouera des sueurs d'un père insensé qur se sera damné pour le laisser riche; et, devant la troisième génération, le mauvais ménage, les dettes auront consumé tous ses héritages. « Les branches de ce grand arbre se trouve- « ront dans toutes les vallées : « Iri cunctis convallibus corruent rami ejus ^ ; Je veux dire ces terres et ces seigneuries , qu'il avait ramassées avec tant de soin , se partageront en mille mains ; et tous ceux qui verront ce grand changement diront en levant les épaules , et regardant avec étonnement les restes de cette fortune délabrée : Est-ce là que devait aboutir toute cette pompe et cette grandeur formidable? est-ce là ce grand fleuve qui devait inonder toute la terre ? Je ne vois

/ Ezech. xx\i ,8 , », d. - » Ibid., 12. - » Ibid., 12.

plus qu'un peu d'écume. Ne le voyons-nous pas tous les jours ? G homme, que penses-tu faire? pourquoi te travailles-tu vainement, sans savoir pour qui ? Mais je serai plus sage; et, voyant les exemples de ceux qui m*ont précédé , je profiterai de leurs fautes : comme si ceux qui font précédé n'en avaient pas vu faillir d'autres devant eux, dont les fautes ne les ont pas rendus plus sages. La ruine et la décadence entre dans ies affaires humaines par trop d'endroits pour que nous soyons capables de les prévoir tous , et avec une trop grande impétuosité pour en pouvoir arrêter le cours. Mais je jouirai de mon travail. Et [pour] dix ans que tu as de vie ? Mais je regarde ma postérité, que je veux laisser opulente. Peut-être que ta postérité n'en jouira pas. Mais peut-être aussi qu'elle «a jouira. Et tant de sueurs pour un peut-être? Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour toi, non pas même un tombeau pour y graver dessus tes titres superbes , les seuls restes de la grandeur abattue: l'avarice de tes héritiers le refusera à ta mémoire, Canton pensera peu à toi après ta mort. Ce qu'il y aura d'assuré, ce sera la peine de tes rapines, la vengeance étemelle de tes concussions et de ton ambition désordonnée. 0 les beaux restes de ta grandeur ! 6 les belles suites de ta fortune ! O folie ! 6 illusion ! ô étrange aveuglement des enfants des hommes ! (Prem. Serm, pour le quat. dim* de Carême).

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