‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 130 sur 139 · DE L'ENVIE ET DE LA MÉDISANCE · texte numérisé non relu

DE L'ENVIE ET DE LA MÉDISANCE

La véritable médisance consiste en un certain plaisir que l'on a à entendre ou à dire du mal des autres , sans aucune raison particulière. Recherchons-en la cause ; il y a sujet de s'en étonner. Les hommes sont faits pour la société : cependant ce plaisir malin que nous sentons quelquefois malgré nous dans la médisance, fait bien voir qu'il n'y a rien de plus farouche ni de moins sociable que le cœur de l'homme. £t TertuUien a raison de dire que « l'on ment avec plus de succès en forgeant « des calomnies cruelles et atroces , » et que l'on « croit plus « aisément un mal faux qu'un bien véritable : » Felicius in acerbis atrocibusque mentîtur, . . . Jacilius deniquefalso ma-

lOy quath verobono creditur*. De là parait le plaisir commt naturel que nous prenons à la médisance. La cause est qu'en effet nous étions faits pour une sainte société en Dieu et entre nous. La paix , la concorde , la charité devaient régner parmi nous, parce que nous devions nous regarder, non point en nous-mêmes^ mais en Dieu; et c*est cela qui devait être le nœud sacré de notre union.

Le péché a détruit cette concorde, en gravant en nous Tamour de nous-mêmes. C'est Torgueil qui nous désunit, parce quechacuncherchesonbien propre. L'ange etFhomme n'ayant pu souffrir Fempire de Dieu , ne veut pas ensuite dépendre des autres. Chacun ne veut penser qu'à soi-même , et ne regarde les autres qu'avec dessein de dominer sur eux : voilà donc la société détruite. Il y en a quelque petit reste : car nous avons naturellement une certaine horreur de la solitude. Mais lorsque nous nousassemblons^ nous ne pouvons nous souffirir : et si les lois de la civilité nous obligent à dissimuler et feindre quelque concorde apparente; qui pourrait lire dans nos cœurs avec quel dédain, avec quel mépris nous nous regardons les un& les autres , il verrait bien que nous ne sommes pas si sociables que nous pensons être , et que c'est plutôt la crainte et quelque considération étrangère qui nous retient , qu'un véritable et sincère amour de société et de concorde. Qui le fait , sinon l'amour-propre , le désir d'exceller ? ainsi que dessus. C'est la cause de la médisance et du plaisir que nous y prenons : nous voulons être les seuls excellents , et voir tout le reste au-dessous de nous.

Et pour toucher encore plus expressément la cause de ce vice si universel , c'est une secrète haine qui vient de l'envie que nous avons les uns contre les autres, ce n'est pas un noble orgueil. De là ce plaisir malin de la médisance ; il ne faut qu'une médisance pour récréer une bonne compagnie : [ de là ] la moquerie. ISous prenons plaisir de nous comparer aux autres , et nous sommes bien aises d'avoir sujet de croire que nous sommes plus excellents. Voilà la cause de la médisance i

* Ad Nation., lib. i.

DB DIVBES SERMONS. 481

Tenvie ; cause honteuse et qu'on n'ose pas avouer , mais qui se remarque par la manière d'agir. L'envie est une passion basse, obscure, lâche : il y a un orgueil qu'on appelle noble , qui entreprend les choses ouvertement ; l'envie ne va que par des menées secrètes. Ainsi le médisant ; il se cache. L'envie est une passion timide , qui a honte d'elle-même , et ne craint rien tant que de paraître. Ainsi le médisant ; il ronge secrètement. Saint Chrysostome dit « que la médisance imite « la servante qui prend à la dérobée les effets de son maître ; « ou , semblable au voleur qui étant entré dans une maison « considère attentivement tout ce qui s'y trouve, pour voir ce « qu'il pourra emporter , elle observe avec soin ce qu'elle « pourra enlever à la réputation de celui dont elle est jalouse, « et ensuite elle se cache '. » L'envie n'a pas le courage assez bon pour chercher la véritable grandeur , mais elle ne tâche de s'élever qu'en abaissant les autres. Le médisant de même : il diminue , il biaise , il ne s'explique qu'à demi-mot , [ par des] paroles à double entente ; [ s il parle ] ouvertement , il prend de beaux prétextes. Combien honteuse est donc cette passion !

( Sermon pour la quatrième semaine de Carême. )

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