‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 13 sur 139 · DE MADAME DE LA VALLIEBE. S · texte numérisé non relu

DE MADAME DE LA VALLIEBE. S

cours ; c'est comme Pair qui n'a pas été fait lumineux pour le demeurer ensuite par lui-même, mais qui est faittel continuellement par le soleil. Ainsi Fâme attachée à Dieu sent continuellement sa dépendance, et sent que la justice qui lui est donnée ne subsiste pas toute seule , mais que Dieu la crée en elle à chaque instant : de sorte qu'elle se tient toujours attentive de ce côté-là ; elle demeure toujours sous la main de Dieu, toujours attachée au gouvernement et comme au rayon de sa grâce. En cet état elle se connaît , et ne craint plus de périr de la manière dont elle le craignait auparavant : elle sent qu'elle est faite pour un objet éternel, et ne connaît plus de mort que le péché.

Il faudrait id vous découvrir la dernière perfection de l'amour de Dieu; il faudrait vous montrer cette âme détachée encore des chastes douceurs qui l'ont attirée à Dieu , et possédée seulement de ce qu*elle découvre en Dieu même, c'està-dire de ses perfections inûnies. Là se verrait l'union de l'âme avec un Jésus délaissé ; là s'entendrait la dernière consommation de l'amour divin dans un endroit de l'âme si profond et si retiré, que les sens n'en soupçonnent rien , tant il est éloigné de leur région : mais, pour expliquer cette matière, il faudrait tenir un langage que le monde n'entendrait pas.

Finissons donc ce discours , et permettez qu'en le finissant je vous demande , messieurs , si les saintes vérités que j'ai annoncées ont excité en vos cœurs quelque étincelle de l'amour divin. La vie chrétienne que je vous propose, si pénitente , si mortifiée, si détachée des sens et de nous-mêmes, vous paraît peut-être impossible. Peut- on vivre, direz vous, de cette sorte? peut-on renoncer à ce qui plaît? On vous dira de là-haut' qu'on peut quelque chose de plus difQcile, puis qu'on peut embrasser tout ce qui choque. Mais pour le faire, direz-vous , il faut aimer Dieu ; et je ne sais si on peut le connaître assez pour l'aimer autant qu'il faudrait. On vous dira delà-haut qu'on en connaît assez pour l'aimer sans bornes . Mais peut-on mener dans le monde une telle vie? Oui , sans

> Madame de la Yalliërc était à la grille d*en haut, avec la reino.

58 PODB LA PBOFESSION

doute , puisque le moude même vous désabuse du monde : ses appas ont assez d'illusions, ses faveurs assez d'inconstance, ses rebuts assez d'amertume ; il y a assez d'injustice et de perfidie dans le procédé des hommes , assez d'inégalités et de bizarreries dans leurs humeurs incommodes et contrariantes ; c'en est assez sans doute pour nous dégoûter.

Hé ! dites-vous , je ne suis que trop dégoûté : tout me dégoûte en effet , mais rien ne me touche ; le monde me déplatt , mais Dieu ne me plaît pas pour cela. Je connais cet état étrange, malheureux et insupportable, mais trop ordinaire dans la vie. Pour en sortir, âmes chrétiennes , sachez que qui cherche Dieu de bonne foi ne manque jamais de le trouver; sa parole y est expresse : « Celui qui frappe , on lui « ouvre ; celui qui demande , on lui donne ; celui qui cherche , « il trouve infailliblement '. » Si donc vous ne trouvez pas, sans doute vous ne cherchez pas. Remuez jusqu'au fond de votre cœur : les plaies du cœur ont cela qu'elles peuvent être sondées jusqu'au fond, pourvu qu'on ait le courage de les pénétrer. Vous trouverez dans ce fond un secret orgueil qui vous fait dédaigner tout ce qu'on vous dit, et tous les sages conseils; vous trouverez un esprit de raillerie inconsidérée, qui naît parmi l'enjouement des conversations. Quiconque en est possédé croit que toute la vie n'est qu'un jeu : on ne veut que se divertir; et la face de la raison , si je puis parler de la sorte, paraît trop sérieuse et trop chagrine.

Mais à quoi est-ce que je m'étudie ? à chercher des causes secrètes du dégoût que vous donne la piété ? Il y en a de plus grossières et de plus palpables : on sait quelles sont les pensées qui arrêtent le monde ordinairement. On n'aime point la piété véritable, parce que, contente des biens étemels , elle ne donne point d'établissement sur la terre, elle ne fait point la fortune de ceux qui la suivent. C'est l'objection ordinaire que font à Dieu les hommes du monde : mais il y a répondu?

Page 1