‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 131 sur 139 · NÉANT DE L»HOMME · texte numérisé non relu

NÉANT DE L»HOMME

C'est bien peu de chose que l'homme , et tout ce qui a Gn est bien peu de chose. Le temps viendra où cet homme qui vous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme l'enfant qui est encore à naître, où il ne ^era rien. Si longtemps qu'on soit au monde , y serait-on mille ans , il en faut venir là. li n'y a que le temps de ma vie qui me fait différent de ce qui ne fut jamais : cette différence est bien petite , puisqu'à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point: ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j'aie été , et où peu m'importera combien de temps j'ai été , puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres:

■ Id Acta Apost., Hom. '^^xix, tom. ix p. 3oi.

après il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer ; ceux-là même donneront à leurs successeurs le même spectacle ; tous enfin viendront se confondre dans le néant. Ma vie est de quatre-vingts ans tout au phis , prenons-en cent : qu*il y a eu de temps où je n'étais pas ! §u'il y en a où je ne serai point ! et que j'occupe peu de |daoe dans ce grand abîme des ans! Je ne suis rien; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre , ^eore n'avait-on que faire de moi ; et la comédie ne serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie e«t bien petite en ce monde , et si peu considérable, que quand je regarde de près » il me stable que c'est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois ne sont que de vains simulacres : Prasterit figura hvfjus mundi '.

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus ; et pour aller là par combien de périls, faut-il passer ? par combien de maladies , etc.? à quoi tient-il que le cours ne s'en arrête à chaque moment? ne l'ai-je pas reconnu quantité de fois? J'ai échappé la mort à telle et telle rencontre : c'est mal parler, j'ai échappé la mort. J'ai évité ce péril , mais non pas la mort : la mort nous dresse diverses embûches ; si nous échappons l'une , nous tomberons en une autre ; à la fin il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbre battu des vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les uns résistent plus , les autres moins : que s'il y en a qui échappent de l'orage, toujours l'hiver viendra , qui les flétrira et les fera tomber; ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués , les autres flottent sur un ais abandonné aux yagues ; et lorsqu'il croit avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot le pousse contre un écueil, et le brise... Il en est de même : le grand nombre d'hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusques au bout; mais après avoir évité les attaques diverses de la mort , arrivant au bout de la carrière

* I. Cor. VII, 31.

OÙ ils tendaient parmi tant de périls, ils la vont trouver euxmêmes, et tombent à la fin de leur course : leur vie s'éteint d'elle-même , comme une chandelle qui a consumé sa matière.

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus , et de ces quatre-vingts ans , combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie ? le sommeil est plus semblable à la mort : l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence.' et quand je serai plus âgé, combien encore ? voyons à quoi tout cela se réduit. Qu'est-ce que je compterai donc ? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelque honneur ? mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie.' c'est comme des clous attachés à une longue muraille , dans quelques distances : vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les , il n'y en a pas pour emplir la main. Si j'ote le sommeil , les maladies, les inquiétudes , etc. , de ma vie ; que je prenne maintenant tout le temps où j'ai eu quelques contentements ou quelque honneur , à quoi cela va-t-il? Mais ces contentements, les ai-je eus tous ensemble ? les ai-je eus autrement que par parcelles ? mais les ai-je eus sans inquiétude ; et s'il y a de Tinquiétude^ les donnerai-je au temps que j'estime, ou à celui que je ne compte pas? et ne l'ayant pas eu à la fois, l'ai-je du moins eu tout de suite? l'inquiétude n'at-elle pas toujours divisé deux contentements? ne s'est-elle pas toujours jetée à la traverse, pour les empêcher de se toucher? Mais que m'en reste-t-il des plaisirs licites ? un souvenir inutile; des illicites? un regret, une obligation à l'enfer, ou à la pénitence , etc.

Ah ! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps! nous le passons véritablement, et nous passons avec lui. Tout mou être tient à un moment; voilà ce qui me sépare du rien; celui-là s'écoule, j'en prends un autre : ils se passent les uns après les autres ; les uns après, les autres je les joins, tâchant de m'assurer; et je ne m'aperçois pas qu'ils m'entraînent insensiblement avec eux , et que je manquerai au temps , non p^s le temps à moi. Voilà ce que

c'est que de ma vie ; et ce qui est épouvantable , c'est que cela passe à mon égard; devant Dieu, cela demeure, ces choses me regardent. Ce qui est à moi , la possession en dépend du temps , parce que j'en dépends moi-même ; mais elles sont à Dieu devant moi, elles dépendent de Dieu devant que du temps ; le temps ne les peut retirer de son empire, il est au-dessus du temps ; à son égard cela demeure, cela entre dans ses trésors. Ce que j'y aurai mis, je le trouverai : ce que je fais dans le temps , passe par le temps à l'éternité; d'autant que le temps est compris et est sous l'éternité , et aboutit à l'éternité. Je ne jouis des moments de ce plaisir que durant le passage; quand ils passent , il faut que j'en réponde comme s'ils demeuraient. Ce n'est pas assez dire, ils sont passés , je n'y songerai plus : Us sont passés , oui pour moi , mais à Dieu, non; il m'en demandera compte.

Ëh bien ! mon âme, est-ce donc si grande chose que cette vie? et si cette vie est si peu de chose parce qu'elle passe , qu'estce que les plaisirs , qui ne tiennent pas toute la vie , et qui passent en un moment ? cela vaut-il bien la peine de se damner? cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peine, d'avoir tant de vanité ? Mon Dieu , je me résous de tout mon cœur en votre présence de penser tous les jours, au moins en me couchant et en me levant, à la mort. En cette pensée j'ai peu de temps, j'ai beaucoup de chemin à faire; peut-être en ai-je encore moins que je ne pense ; je louerai Dieu de m'avoir retiré ici pour songer à la pénitence. Je mettrai ordre âmes affaires, à ma confession, à mes exercices avec grande exactitude, grand courage, grande diligence; pensant non pas à ce qui passe, mais à ce qui demeure.

( Fragment sur la brièveté de la vie, )

LEVEZ-VOUS, vous QUI DORMEZ.

L'homme goûte une paix profonde dans la jouissance de ses plaîdrs. Au commencement, à la vérité, sa conscience incommode venait l'importuner mal à propos; elle l'effrayait quelquefois par la terreur des jugements de Dieu :. maintenant il

DE DIVEBS SEBMONS. 48&

Ta enchaînée , et il ne lui permet plus de se remuer : il a ôté toutes les pointes par lesquelles elle piquait son cœur si vivement; ou elle ne parle plus, ou il ne reste plus qu'un faible murmure , qui n*est pas capable de Tinterrompre : parce qu'il a oublié Dieu , il croit que Dieu l'a oublié , et ne se souvient plus de le punir : Dixitenim in corde sito : Ohlitus est Deus ' : c'est pourquoi il dort à son aise , sous l'ombre des prospérités qui le flattent. Et vous venez réveiller ; vous venez, ô prédicateurs, avec vos exhortations et vos invectives , animer cette conscience qu'il croyait avoir désarmée : ne vous étonnez pas s'il se fâche. Comme un homme qu'on éveille en sursaut dans son premier somme où il est assoupi profondément , il se lève en murmurant : O homme fâcheux, quel importun vous êtes! qui étes-vous , et pourquoi venez-vous troubler mon repos ? Pourquoi? le demandez-vous? c'est parce que votre sommeil est une léthargie , parce que votre repos est une mort ; parce que je ne puis vous voir courir à votre perte étemelle en riant , en jouant, en battant des mains , comme si vous alliez au triomphe. Je viens ici pour vous troubler dans cette paix pernicieuse. Surge, qui dormis , et exsurge a mortuis * : « Levez- « vous , vous qui dormez ; sortez d'entre les morts : » je viens rendre la force et la liberté à cette conscience malheureuse, dont vous avez si longtemps étouffé la voix.

{Premier Sermon pour le dimanche de la Passion. )

NÉCESSITÉ DE S'OCCUPER DE Lk. VÉRITÉ POUR LA COMPRENDRE.

La première atteinte que nous donnons à la vérité résidante en nou3 , c'estquenous ne rentrons point en nous-mêmes pour faire réflexion sur la connaissance qu'elle nous inspire ; d'où s'ensuit ce malheur extrême, qu'elle' n'éclaire non plus notre esprit que si nous l'ignorions tout à fait : Et non rogavimus faciem tuam. Domine Deus noster, utrecerteremur ab ini» quUatibus nostris , et cogiiaremus veritatem tuam ^ : « Et « nous ne nous sommes point présentés devant votre face pour « vous prier , 6 Seigneur notre Dieu , nous retirant de nos

» Ps. IX , .14. — ' Ephe«. V, 14. — 3 Dan. ix , i;i.

• iniquités , et nous appliquant à la connaissance de votre vé- « rite. » Nous plaignons, et avec raison, tant de peuples infidèles qui ne connaissent pas la vérité ; mais je ne crains point de vous soutenir que nous n*en sommes pas plus [ avancés ] , pour en avoir la connaissance : car il est très-indubitable que notre âme n*est illuminée que par la réflexion ; nous T^rouvons tous les jours. Ce n*est pas assez de savoir les choses , et de les avoir cachées dans la mémoire; si elles ne sont pas présentes à Tesprit , nous n'en demeurons pas moins dans les ténèbres, et cette connaissance ne les dissipe point. Si les vérités de pratique ne sont souvent remuées, souvent amenées à notre vue , elles perdent l'habitude de se présent», et cessent par conséquent d'éclairer : nous marchons également dans Tobseurité , soit que la lumière disparaisse, soit que nous fermions les yeux. Ainsi , comme enchantés par les plaisirs , ou détournés par nos affaires , nous n^ligeons de rappeler en notre mémoire les vérités du salut, et la foi est en nous inutilement; toutes ses lumières se perdent, parce qu'elles ne trouvent pas les yeux ouverts ni les esprits attentifs.

( Deuxième Sermon pour le dimanche de la Passion. )

RAR£T£ DE LA YËRITâBLE Pl£T£.

Je ne crains point de vous assurer que , pour régler notr&. conscience sur la plupart des devoirs de la justice chrétienne ,. la bonne foi est un grand docteur qui laisse peu d'embarras et de questions indécises.

Mais notre corruption ne nous permet pas de marcher par des voies si droites ; nous formons notre conscience au gré de nos passions , et nous croyons avoir tout gagné , pourvu que nous puissions nous tromper nous-mêmes. Cette sainte violence , ces maximes vigoureuses du christianisme , qm nous apprennent à combattre en nous la nature trop dépravée , sont abolies parmi nous. Nous faisons régner en leur place un mélange monstrueux de Jésus -Christ et du monde ; des maximes moitié saintes et moitié profanes , moitié chrétiennes et moitié mondaines : ou plutôt toutes mondaines , toutes profanes,

parce qu'elles ne sont qu'à demi chrétiennes et à demi saintes. Cest pourquoi nous ne voyons presque plus de piété véritable : tout est corrompu et falsifié; et si Jésus-Ciirist revenait au monde, il ne connaîtrait plus ses disciples , et ne verrait rien dans leurs moeurs qui ne démentît hautement la sainteté de sa doctrine.

( Deuxième Sermon pour le dim, de ia Passion. )

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