DE MADAME DE LA VALLIÈBE
Dieu. Le sacré poutife vous atteucl % avec ce voile mystérieux que vous demandez. Ënveloppez-vous dans ce voile : vivez cachée à vous-même, aussi bien qu'à tout le monde ; et, connue de Dieu, échappez- vous à vous-même, sortez de vousmême , et prenez un si noble essor, que vous ne trouviez de repos que dans Tessence du Père , du Fils , et du Saint- Esprit.
< M. Varchevêque de Paris.
SERMON
PRÊCHÉ A LA COUR
Sagesse cachée que la foi nous découvre dans le. gou?ernemeDt du monde. Mystère du conseil de Dieu dans les désordres qu'il permet. Sage économie de cet univers. Pourquoi Dieu ne précipite pas l'exécution de ses desseins. Différence des biens et des maux : raisons de la conduite que Dieu tient à l'égard des bons et des méchants. Sentiments que la foi de la Providence doit nous inspirer.
FHiy recordare quia recepistt bona in vita tua^ Lazarus similitcr mala; nunc au- ' tem hic consolatur, lu vero cruciaris.
Mon fils , souvenez- vous que vous avez reçu vos biens dans votre vie , et que Lazare n*y a eu que des maux ; c^est pourquoi il est maintenant dans la consolation , et vous dans les tourments.
Ldc, xvi, 25.
Nous lisons dans riiistoire sainte que le roi de Samarie ' ayant voulu bâtir une place forte qui tenait en crainte et en alarmes toutes les places du roi de Judée, ce prince assembla son peuple , et fit un tel effort contre l'ennemi, que nonseulement il ruina cette forteresse , mais qu*il en fit servir les matériaux pour construire deux grands châteaux par lesquels il fortifia sa frontière.
Je médite aujourd'hui, messieurs, de faire quelque chose de semblable; et, dans cet exercice pacifique, je me propose l'exemple de cette entreprise militaire. Les libertins déclarent la guerre à la Providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui parait injuste , irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C'est là que les impies se rc-
■ m Rois, XV, 17,22.
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tranchent comme dans leur forteresse imprenable ; c'est de là qu'ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde, se persuadant faussement que le désordre apparent des choses humaines rend témoignage contre elle. Assemblons-nous , chrétiens , pour combattre les ennemis du Dieu vivant; renversons les remparts superbes de ces nou* vaux Samaritains. Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit [en] rien à la Providence, montrons au contraire qu'elle rétablit. Prouvons, par le désordre même, qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable; et bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celles de Samarie. CTest le dessein de ce discours , que j'expliquerai plus à fond , après que nous aurons imploré , etc.
Le théologien d'Orient, S. Grégoire de NazianzeS contemplant la beauté du monde, dans la structure duquel Dieu s'est montré si sage et si magnifique , l'appelle élégamment, en sa langue , le plaisir et les délices de son créateur. Il avait appris de Moïse que ce divin architecte, à mesure qu'il bâtissait ce grand édifice , en admirait lui-même toutes les parties : f^idit Deus lucem quod çsset bona* : « Dieu vit que la lua mière était bonne : » qu'en ayant composé le tout il avait encore enchéri , et l'avait trouvé « parfaitement beau : « Et erant valde hona^; enfin, qu'il avait paru tout saisi de joie dans le spectacle de son propre ouvrage. Où il ne faut pas s'imaginer que Dieu ressemble aux ouvriers mortels, lesquels , comme ils peinent beaucoup dans leurs entreprises , et craignent toujours pour l'événement , sont ravis que l'exécution les décharge du travail et les assure du succès. Mais Moïse regardant les choses dans une pensée plus sublime, et prévoyant en esprit qu'un jour les hommes ingrats nieraient la Providence qui régit le monde, il nous montre dès l'origine combien Dieu est satisfoit de ce chef-d'œuvre de ses mains, afin que le plaisir de le former nous étant un gage certain du
» Orat. xxwv, t. i, pag 657. - » Genèse, 1,4. — » Ibid,, ai.
Oi SUfi LA PBOVIDSNCE.
soin qu'il devait prendre à le conduire , il ne fût jamais permis de douter qu'il n'aimât à gouverner ce qu'il avait tant aimé à faire , et ce qu'il avait lui-même jugé si digne de sa sagesse.
Ainsi nous devons entendre que cet univers , et particulièrement le genre humain , est le royaume de Dieu , que lui-même r^le et gouverne selon des lois immuables ; et nous nous appliquerons aujourd'hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute la nature, et qui, enfermant dans son ordre l'instabilité des choses humaines , ne dispose pas avec moins d'égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers , que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires.
Grand et admirable sujet, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde! Prêtez l'oreille, 6 mortels! et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne ; car c'est lui qui vous enseignera dans cette chaire; et je n'entreprends aujourd'hui d'expliquer ses conseils profonds, qu'autant que je serai éclairé par ses oracles infaillibles.
Mais il nous importe peu, chrétiens s de connaître par quelle sagesse nous sommes régis, si nous n'apprenons aussi à nous conformer à l'ordre de ses conseils. S'il y a de l'art à bien gouverner, il yen a aussi à bien obéir. Dieu donne sou esprit de sagesse aux princes pour savoir conduire les peuples , et il donne aux peuples l'intelligence pour être capables d'être dirigés par ordre; c'est-à-dire qu'outre la science maîtresse par laquelle le prince commande , il y a une autre science subalterne qui enseigne aussi aux sujets à se rendre dignes instruments de la conduite supérieure ; et c'est le rapport de ces deux sciences qui entretient le corps d'un État par la correspondance du chef et des membres.
Pour établir ce rapport dans l'empire de notre Dieu , tâchons de faire aujourd'hui deux choses. Premièrement, chrétiens , quelque étrange confusion, quelque désordre même, ou quelque injustice qui paraisse dans les affaires humaines,
» Oeoi., XXXIV, 9.
quoique tout y semble emporté par Taveugle rapidité de la fortune ; mettons bien avant dans notre esprit que tout s\v gouverne par maximes , et qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si prodigieuse incertitude. Secondement, venons à nous-mêmes, et , après avoir bien compris quelle puissance nous meut et quelle sagesse nous gouverne, voyons quels sont les sentiments qui nous rendent dignes d'une conduite si relevée. Ainsi nous découvrirons , suivant la médiocrité de l'esprit humain , en premier lieu les ressorts et les mouvements, et ensuite l'usage et l'applition de cette sublime politique qui régit le iponde; et c'est tout le sujet de ce discours.
PREMIER POINT
Quand je considère eu moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale, irrégulière, je la compare souvent à certains tableaux que l'on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux, comme un jeu de la perspective. La première vue ne nous montre que des traits informes, et un mélange confus de couleurs qui semble être, ou l'essai de quelque apprentif, ouïe jeu de quelque enfant, plutôt que l'ouvrage d'une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par uji certain endroit, aussitôt toutes les lignes inégales venant à se ramasser d'une certaine façon dans votre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n'y av^jt auparavant aucune apparence de forme humaine. CesX^ ce me semble, messieurs, une image assez naturelle du monde , de sa confusion apparente et de sa justesse cachée, que nous ne pouvons jamais remarquer qu'en le regardant par un certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre.
J'ai vu, dit l'Ëcclésiaste , un désordre étrange sous le soleil : « j'ai vu que l'on ne commet pas ordinairement , ni la course * aux plus vites, ni les affaires aux plus sages, ni la guerre aux
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« plus courageux ; mais que c'est le hasard et roccasion qui « donnetous les emplois, qui règle tous les prétendants : » Nec velocimn esse cursum, fiec fortium hélium.,, sed tempus casumque in omnibus '. J'ai vu, dit le même Ecdésiaste, que « toutes choses arrivent également à Thomme de bien « et au méchant, à celui qui sacriGe et à celui qui blasphème : » Quod universa aeqtce eveniant justo et impio... eadem immolantivictimasetsacrificiacontemnenti... eadem cundis eveniunt*. Presque tous les siècles se sont plaints d'avoir TU l'iniquité triomphante et l'innocence afQigée ; mais, de peur qu'il n'y ait rien d'assuré , quelquefois on voit au contraire l'innocence dans le trône et l'iniquité dans le supplice. Quelle est la confusion de ce tableau? et ne semble-t-il pas que ces couleurs aient été jetées au hasard , seulement pour brouiller la toile ou le papier, si je puis parier de la sorte ?
Le libertin inconsidéré s'écrie aussitôt qu'il n'y a point d'ordre. « Il dit en son cœur : 11 n'y a point de Dieu, » ou Ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune : Dixit insîpiens in corde suo : Non est Deus ^. Mais arrêtez , malheureux , et ne précipitez pas votre jugement dans une affaire si importante. Peut-être que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art caché ; et si vous savez rencontrer les choses , toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginiez que désordre.
Oui , oui , ce tableau a son point , n'en doutez pas ; et le même Ecclésiaste qui nous a découvert la confusion, nous mènera aussi à l'endroit par où nous contemplerons l'ordre du monde. « J'ai vu , dit-il , sous le soleil l'impiété en la place « du jugement, et l'iniquité dans le rang que devait tenir la « justice : » f^idi sub sole in locojudicii impietatem, et in locojustitiœ iniquitatem *, c'est-à-dire , si nous l'entendons, l'iniquité sur le tribunal , ou même l'iniquité dans le trône , où la seule justice doit être placée. Elle ne pouvait pas monter plus haut, ni occuper une place qui lui fût moins due. Que
' IX, II. ~ ' Il)id.,2, 3. - » Ps, LU, I. — * UI, 16.