B LA PROVIDENCE
pouvait penser Salomon en considérant un si grand désordre? J2uoi?que Dieu abandonnait les choses humaines sans conduite et sans jugement ! Au contraire , dit ce sage prince, envoyant ce renversement : Aussitôt j'ai dit en mon cœur : Dieu jugera « le juste et l'impie, et alors ce sera le temps de toutes choses : » Et dixi in corde meo : Justum et impium JttdicabU Deus, et tempus omnis rei (une erit *.
Voici , messieurs , un raisonnement digne du plus sage des hommes : il découvre dans le genre humain une extrême confusion, il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit : il voit bien quMl n*est pas possible que notre nature, qui est la seule que Dieu a faite à sa ressemblance , soit la seule qu'il abandonne au hasard ; ainsi convaincu par raison qu'il doit y avoir de Tordre parmi les hommes , et voyant par expérience qu'il n'est pas encore établi , il conclut nécessairement que l'homme a quelque chose à attendre ; et c'est ici , chrétiens, tout le mystère du conseil de Dieu ; c'est la grande maxime d'État de la politique du ciel. Dieu veut que nous vivions au mUieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité ; il nous introduit dans le monde , où il nous fait paraître un ordre admirable, pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse ; où il laisse de dessein formé quelque désordre apparent, pour montrer qu'il n'y a pas mis encore la dernière main. Pourquoi ? pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité , où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable , où Dieu séparant, encore une fois la lumière d'avec les ténèbres , mettra par un dernier jugement la justice et l'impiété dans les places qui leur sont dues ; « et alors , dit Salomon , ce « sera le temps de chaque chose : » El tempus omnis rei tune erit.
Ouvrez donc les yeux , ô mortels ! c'est Jésus-Christ qui vous y exhorte dans cet admirable discours qu'il a fait en S. Matthieu , chapitre sixième, et en S. Luc , chapitre douzième, dont je vais vous donner une paraphrase. Contemplez le ciel
> Eccl . , III , 17.
68 SUE LA PAOVIDENCE.
et la terre , et la sage économie de cet univers. Est-il rien de mieux entendu que cet édlGce? est-il rien de mieux pourvu que cette famille? est-il rien de mieux gouverné que cet empire? Cette puissance suprême qui a construit le monde, et qui n'y a rien fait qui ne soit très-bon , a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Elle a fait les corps célestes, qui sont immortels; elle a fait les terrestres, qui sont périssables ; elle a fait des animaux admirables par leur grandeur; elle a fait les insectes et les oiseaux, qui semblent méprisables par leur petitesse ; elle a fait ces grands arbres des forêts , qui subsistent des siècles entiers ; elle a fait les fleurs des champs, qui se passent du matin au soir. Il y a de rinégalité dans ses créatures , parce que cette même bonté qui a donné rétre aux plus nobles, ne Ta pas voulu envier aux moindres. Mais depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, sa providence se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux, qui rinvoquent dès le matin par la mélodie de leurs chants ; et ces fleurs dont la beauté est sitôt flétrie , elle les habille si superbement durant ce petit moment de leur être , que Salomon, dans toute sa gloire, n'a rien de comparable à cet ornement. Vous , hommes qu'il a faits à son image , qu'il a éclairés de sa connaissance , qu'il a appelés à sou royaume, pouvezvous croire qu'il vous oublie , et que vous soyez les seules de ses créatures sur lesquelles les yeux toujours vigilants de sa providence paternelle ne soient pas ouverts ? Nonne vos magis pluris estis iUis ' ? « Pï'étes-vous pas beaucoup plus « qu'eux ? » Que s'il vous parait quelque désordre , s'il vous semble que la récompense court trop lentement à la vertu , et que la peine ne poursuive pas d'assez près le vice , songez à l'éternité de ce premier être : ses desseins, formés et conçus dans le sein immense de cette immuable éternité , ne dépendent ni des années ni des siècles , qu'il voit passer devant lui comme des moments, et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d'une sagesses! profonde; et nous , mortels misérables , nous voudrions, en nos jours» • Mat, VI, 26.
SUB LA PBOVIDENCE. 09
qui passent si vite, voir toutes les oeuvres de Dieu accomplies! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que Finfini se renfermât aussi dans les mêmes bornes , et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons , et tout ce que sa justice destine aux méchants : Attendis ad dies tuospaucos,
et diekus ttUs paucis impleri omnia Ut damnentur oni'
nés impii , et coronentur omnes boni^. Il ne serait pas raisonnable ; laissons agir l'Éternel suivant les lois de son éternité, et, bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue : Junge cor tuum xiernitati Dei , et cum illo xternus eris ».
Si nous entrons, chrétiens, dans cette bienheureuse liberté d'esprit , si nous mesurons les conseils de Dieu selon la règle de l'éternité, nous regarderons sans impatience ce mélange confus des choses humaines. Il est vrai , Dieu ne fait pas encore de discernement entre les bons et les méchants ; mais c'est qu'il a choisi son jour arrêté , où il le fera paraître tout entier à la face de tout l'univers , quand le nombre des uns et des autres sera complet. C'est ce qui a fait dire a TertuUien ces excellentes paroles : « Dieu , dit-il , ayant re- « mis le jugement à la Gn des siècles , il ne précipite pas le « discernement, qui en est une condition nécessaire : » Qui enim semel œternum judicium destinavit post seciiii finem , nonprxcipitat dîscretionem 3. « Il se montre pres- « que égal sur toute la nature humaine ; et les biens et les. « maux qu'il envoie en attendant sur la terre , sont communs « à ses ennemis et à ses enfants : » ^Equalis est intérim super omné hominum genus , et indulgens y et increpans ^ communia voluitesse etcommoda profaniSy et incommoda suis. Oui, c'est la vérité elle-même qui lui a dicté cette pensée ; car n'avez- vous pas remarqué cette parole admirable : Dieu ne précipite pas le discernement ? Précipiter les affaires, c'est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s'empres-
« 8. Aag., Enar. in Ps. xci , n. », t. iv, p. 986. — ' Ibid. — ^ Apol., n. 41, pas. 37.
70 SUB Lk PBOVIDENGB.
ser dans l'exécution de ses desseins , parce qu'elle dépend des occasions, et que ces occasions sont certains moments dont la fuite soudaine cause une nécessaire précipitation à ceux qui sont obligés des'y attacher. Mais Dieu, qui est l'arbitre de tous les temps, qui du centre de son éternité développe tout Tordre des siècles, qui connaît sa toute-puissance , et qui sait que riexk ne peut échapper à ses mains souveraines ; ah ! il ne précipite pas ses conseils. Il sait que la sagesse ne consiste pas à faire toujours les choses promptement, mais à les faire dans le temps qu'il faut. Il laisse censurer ses desseins aux fous et aux téméraires, mais il ne trouve pas à propos d'en avancer l'exécution pour les murmures des hommes. Ce lui est assez , chrétiens, que ses amis et ses serviteurs regardent de loin venir son jour avec humilité et tremblement ; pour les autres, il sait où il les attend, et le jour est marqué pour les punir : il ne s'émeut pas de leurs reproches : Quoniam prospicitquod veniet dies ejus ' : « Parce qu'il voit que son jour doit venir bientôt. >»
Mais cependant, direz-vous , Dieu fait souvent du bien aux méchants, il laisse souffrir de grands maux aux justes; et quand un tel désordre ne durerait qu'un moment, c'est toujours quelque chose conti'e la justice. Désabusons-nous » chrétiens , et entendons aujourd'hui la différence des biens et des maux ; il y en a de deux sortes : il y a les biens et les maux mêlés, qui dépendent de l'usage que nous en faisons. Par exemple , la maladie est un mal ; mais qu'elle sera un grand bien, si vous la sanctitlez par la patience ! La santé est un bien; mais qu'elle deviendra un mal dangereux, en favorisant la débauche! Voilà les biens et les maux mêlés, qui participent de la nature du bien et du mal, et qui touchent à l'un ou à l'autre , suivant l'usage où on les applique.
Mais entendez , chrétiens , qu'un Dieu tout-puissant a dans les trésors de sa bonté un souverain bien qui ne peut jamais être mal , c'est la félicité étemelle ; et qu'il a dans les iréson de sa justice certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent, tels que sont les supplices
■ Pi. XXXVl , 13.
des réprouvés. lia règle de sa justice ne permet pas que les méchants goûtent jamais ce bien souverain, ni que les bons soient tourmentés par ces maux extrêmes ; c'est pourquoi il fera un jour le discernement; mais pour ce qui regarde les biens et les maux mêlés, il les donne indifféremment aux uns et aux autres.
Cette distinction étant supposée , il est bien aisé de comprendre que ces biens et ces maux suprêmes appartiennent aux temps du discernement général , où les bons seront séparés pour jamais delà société des impies; et que ces biens et ces maux mêlés sont distribués avec équité dans le mélange où nous sommes. « Car il fallait certainement, dit S. Augus- « tin ' , que la justice divine prédestinât certains biens aux « justes auxquels les méchants n'eussent point de part , et de « même qu'elle préparât aux méchants des peines dont les « bons ne fussent jamais tourmentés : » c*est ce qui fera dans le dernier jour un discernement éternel. Mais en attendant ce temps limité , dans ce siècle de confusion où les bons et tes méchants sont mêlés ensemble, il fallait que les biens et les maux fussent communs aux uns et aux autres, a6n que le désordre même ttnt les hommes toujours suspendus dans Fattente de la décision dernière et irrévocable.
Que le saint et divin psalmiste a célébré divinement cette belle distinction de Ixens et de maux ! Tai vu , dit-il , dans la main de Dieu une coupe remplie de trois liqueurs : Calix im manu Domini vini meri plenus misto >. 11 y a premièrement le vin pur : i^ini meri ; il y a secondement le mêlé t Plenus misto; enfin il y a la lie : l'erumtamenfxx ejus non est exinanita. Que signifie ce vin pur? la joie de Tétemité, joie qui n'est altérée par aucun mal , mêlée d'aucune amertume. Que signifie cette lie , sinon le supplice des réprouvés , supplice qui n'est tempéré d'aucune douceur ? et que représente ce vin mêlé, sinon ces biens et ces maux que l'usage peut faire changer de nature, tels que nous les éprouvons
» Enar. in Ps. L?,n. 16, t. îv, pag. 626. — ' Ps. lxxiv, ».
73 SUB LÀ PROVIDEfItB.
dans la vie présente ? O la belle distinction des biens et des maux que le Prophète a chantée ! mais la sage dispensatioo que la Providence en a faite! Voici les temps de mélange, voici les temps de mérite, où il faut exercer les bons pour les éprouver , et supporter les pécheurs pour les attendre : qu'on répande dans ce mélange ces biens et ces maux mélé9 dont les sages savent profiter, pendant que les insensés en abusent ; mais ces temps de mélange finiront. Venez , esprits purs, esprits innocents, venez boire le vin pur de Dieu, sa fécilité sans mélange; et vous, ô méchants endurcis, méchants éternellement séparés des justes , il n'y a plus pour vous de félicité , plus de danses , plus de banquets , plus de jeux ; venez boire toute Tamertume de la vengeance divine : Bibent omnes peccatores terrœ '. Voilà, messieurs, ce discernement qui démêlera toutes choses par une sentence dernière et irrévocable.
« O que vos œuvres sont grandes ' ! que vos voies sont « justes et véritables, o Seigneur Dieu tout-puissant! Qui ne R vous louerait , qui ne vous bénirait , ô roi des siècles ! » qui n'admirerait votre providence , « qui ne craindrait vos ju- « gements » ! Ah ! vraiment, a Thomme insensé n^entend pas « ces choses , et le fou ne les connaît pas : » Vir insipiens non cognoscety et stultus non intelliget hœc^, « Il ne re- « garde que ce qu'il voit et il se trompe : » Hxc cogitaverunt, et erraverunt < ; car il vous a plu , ô grand architecte , qu'on ne vît la beauté de votre édifice qu'après que vous y aurez mis la dernière main ; et votre prophète a prédit que « ce serait n seulement au dernier jour qu'on entendrait le mystère de « votre conseil : » In novissimis diebus inteUigetis consiliitm ejus 5.
IVIais alors il sera bien tard pour profiter d'une cx)nnaissance si nécessaire : prévenons , messieurs , l'heure destinée ; assistons en esprit au dernier jour ; et du marche-pied de ce tribunal devant lequel nous comparaîtrons , contemplons les
' Ps. Lxxiv, 9. -^ 2 Apoc., XV, 3, 4. - » Ps. xci , 7. — * Sap,, II, 21. — * Jer., xxiii, 20.
choses humaines. Dans cette crainte, dans cette épouvante , dans ce silence universel de toute la nature , avec quelle dérision sera entendu le raisonnement des impies, qui s'affermissaient dans le crime en voyant d'autres crimes impunis! Euxmêmes, au contraire, s'étonneront comment ils ne voyaient pas que cette publique impunité les avertissait hautement de Textréme rigueur de ce dernier jour. Oui , j'atteste le Dieu vivant, qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeance : les châtiments exemplaires qu'il exerce sur quelques-uns , ne me semblent pas si terribles que l'impunité de tous les autres. S'il punissait ici tous les criminels, je croirais toute sa justice épuisée, et je ne vivrais pas en attente d'un discernement plus redoutable. Maintenant sa douceur même et sa patience ne me permettent pas de douter qu'il ne faille attendre un grand changement. Non, les choses nef sont pas encore en leur place fixe ; elles n'ont pas encore leur temps arrêté. Lazare souffre encore, quoique innocent; le mauvais riche, quoique coupable , jouit encore de quelque repos ; ainsi ni la peine ni le repos ne sont pas encore où ils doivent être : cet état est violent, et ne peut pas durer toujours. Ne vous y fiez pas , ô hommes du monde! il faut que les choses changent ; et en effet , admirez la suite : « Mon fils, tu as reçu des biens en ta vie; Lazare aussi af « reçu des maux. » Ce désordre se pouvait souffrir durant le temps de mélange, où Dieu préparait un grand ouvrage; mais sous un dieu bon et sous un Dieu juste , une telle confusion ne pouvait pas être éternelle. C'est pourquoi , poursuit Abraham , maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité : IVunc autem^ une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en sa place, la peine ne sera plus séparée du coupable à qui eUe est due , ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée : Nunc autem hic consolatur^ tu vero cruciaris. Voilà, messieurs, le conseil de Dieu exposé fidèlement par son écriture : voyons maintenant en peu de paroles quel usage nous en devons l'aire ; c'est par où je m'en vais conclure.
BOSSl'ET. -^ SERMONS. ^
74 s ira LA FROviDs:«ciik
SECOND POINT
Quiconque est persuadé qu*une sagesse divine le gouverne, et qu'un conseil immuable le conduit à une fin étemelle, rien ne lui parait ni grand ni terrible que ce qui a relation à réternité : c'est pourquoi les deux sentiments que lui inspire la foi de la Providence, c'est premièrement de n'admirer rien, et ensuite de ne rien cramdre de toat ce qui se termine en sa vie présente.
Il ne doit rien admirer , et en voici la raison. Cette ^ge el éternelle Providence, qui a fait, comme nous avons dit, deux sortes de biens, qui dispense des biens mêlés dans la vie présente, qui réserve les biens tout purs à la vie future, a établi cette loi : qu'aucun n'aurait de part aux biens suprêmes, qui aurait trop admiré les biens médiocres ; car Dieu veut, dit S. Augustin , que nous sachions distinguer entre les biens qu'il répand dans la vie présente , pour servir de consolation aux captifs, et ceux qu'il réserve aux siècles à venir, pour fadre la félicité de ses enfants : AUud est solatium captivonan , aliud gaudium tiberorum '. La sage et véritable libéralité veut qu'on sache distinguer ses dons; ou, pour dire quelque chose de plus fort , Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu'il donne si souvent à ses ennemis , et ceux qu'il garde précieusement pour ne les communiquer qu'à ses serviteurs : Hœc omnia tribiiU etiam maiis , we mail pendantur a bonis , dit S. Augustin ^
Et certainement, chrétiens, quand, rappelant en mon esprit la mémoire de tous les siècles , je vois si souvent les grandeurs du inonde entre les mains des impies; quand je vois les cnfanls d'Abraham et le seul peuple qui adore Dieu , reiégué en la Palestine, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles ; et, pour dire quelque chose qui nous touche de plus près , quand je vois
' s. A.ng»sl., Enar. in Pr. rxxwï, n. 5, t. iv, p. I5I6. — ' Enar. in Ps. LXII, 14, t IV, p. 013.
SUB Lk PBOYIDBNCB» 75
cet eDDemi déclaré du nom chrétien , souteDÎr avec tant d'armées les blasphèmes de Mahomet contre F Évangile, abattre sons son croissant la croix de Jésus-Christ notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées, et que je considère d'ailleurs que tout déclaré qu'il est contre Jésus-Christ , ce sage distributeur <le8 couronnes le voit du plu&haut des cieux , assis sur le trône du grand Constantin, et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire, comme un. présent de peu d'importance : ah ! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état de telles faveurs, et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente ! £t toi , ô vanité et grandeur humaine, triomphe d*un jour, superbe néant , que tu parais peu à ma vue , quand je te regarde par cet endroit !
Mais peut-étr* que je m'oublie , et que je ne songe pas où je parle , quand, j'appelle les empires et les monarchies un présent de peu d'importance. Non., non , messieurs , je ne m'oublie pas: non, non , je n'ignore pas combien grand et combien auguste est le monarque qui nous honore de son audience; et je sais assez remarquer combien Dieu est bienfaisant en son endroit y. de confier à sa conduite une si grande et si noble partie du genre humain , pour la protéger par sa puissance. Mais je sais aussi , chrétiens , que les souverains pieux , quoique dans l'ordre des choses humaines ils ne voient rien de plus grand que leur sceptre , rien de plus sacré que leur personne, rien de plus inviolable que leur majjssté, doivent néanmoins mépriser le royaume qu'ils possèdent seuls , au prix d'un autre royaume dans lequel ils ne craignent point d'avoir des égaux , et qu'ils désirent même , s'ils sont chrétiens , de partager un jour avec leurs sujets , q«e la grâce de Jésus-Clirist et la vision bienheureuse aura rendus leurs compagnons : Plus amant illud regnum in quo non timent hahere consortes '. Ainsi la foi de la Providence , en mettant toujours en vue aux enfants de Dieu la dernière décision, leur ôte l'admiration de toute autre chose;'
* s. August., de Civ. Deî , lib. v, cap. xxiv, pag. I4I.
76 SUB LA PEOVIDBNCE*
mais elle fait encore un plus grand effet, c'est de les délivrer de la crainte. Que craindraient-ils, chrétiens? Rien ne les choque , rien ne les offense , rien ne leur répugne.
Il y a cette différence remarquable entre les causes particulières et la cau&e universelle du monde, que les causes particulières se choquent les unes les autres : le firoid combat le chaud , et le chaud attaque le froid. Mais la cause première et universelle qui enferme dans un même ordre et les parties et le tout , ne trouve rien qui la combatte , parce que si les parties se choquent entre ell^ , c'est sans préjudice du tout ; elles s'accordent avec le tout , dont elles font l'assemblage par leur discordance et leur contrariété. Il serait long , chrétiens , de démêler ce raisonnement. Mais pour en faire l'application , quiconque a des desseins particuliers , quiconque s'attache aux causes particulières , disons encore plus clairement, qui veut obtenir ce bienfait du prince, ou qui veut faire sa fortune par la voie détournée, il trouve d'autres prétendants qui le contrarient, des rencontres inopinées qui le traversent : un ressort ne joue pas à temps, et la machine s'arrête ; l'intrigue n'a pas son effet , ses espérances s'en vont eu fumée. Mais celui qui s'attache immuablement au tout et non aux parties, non aux causes prochaines , aux puissances, à la faveur , à l'intrigue , mais à la cause première et fondamentale , à Dieu , à sa volonté , à sa providence , il ne trouve rien qui s'oppose à lui; ni qui trouble ses desseins : au contraire, tout concourt et tout coopère à l'exécution de ses desseins ; parce que tout concourt et tout coopère , dit le saint apôtre , à l'accomplissement de son salut , et son salut est sa grande affaire ; c'est là que se réduisent toutes ses pensées : Diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum ^
S'appliquant de cette sorte à la Providence si vaste, si étendue , qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets , il s'étend et se dilate lui-même , et il apprend à s'appliquer en bien toutes choses. Si Dieu lui envoie des prospérités , il reçoit le présent du ciel avec soumission, et il ho-
' Rom., VIII, 28.
SUB LA PfiOVlDBNCE. 7f
nore la miséricorde qui lui fait du bien , en le répandant sur les misérables. S'il est dans l'adversité , il songe que « Té- « preuve produit Fespérance ' , » que la guerre se fait pour la paix , et que si sa vertu combat, elle sera un jour couronnée. Jamais il ne désespère, parce qu'il n'est jamais sans ressource. Il croit toujours entendre le sauveur Jésus, qui lui grave dans le fond du cœur ces belles paroles : « Ne crai- « gnez point, petit troupeau , parce qu'il a plu à votre Père « de vous donner un royaume *. » Ainsi, à quelque extrémité qu'il soit réduit , jamais on n'entendra de sa bouche ces paroles infidèles , qu'il a perdu tout son bien , car peut-il désespérer de sa fortune, lui à qui il reste encore un royaume entier, et un royaume qui n'est autre que celui de Dieu? Quelle force le peut abattre , étant toujours soutenu par une si belle espérance ?
Voilà quel il est en lui-même. Il ne sait pas moins profiter de ce qui se passe dans les autres. Tout le confond et tout l'édifie, tout l'étonné et tout l'encourage. Tout le fait rentrer en lui-même, autant les coups de grâce que les coups de rigueur et de justice ; autant la chute des uns que la persévérance des autres ; autant les exemples de faiblesse que les exemples de force ; autant la patience de Dieu que sa justice exemplaire ; car s'il lance son tonnerre sur les criminels : « Le juste, « dit S. Augustin 3, vient laver ses mains dans leur sang, « c?est-à-dire qu'il se purifie par la cramte d'un pareil supa plice. » S'ils prospèrent visiblement , et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l'espérance d'un homme de bien ; il regarde le revers de la main de Dieu , et il entend avec foi comme une voix céleste qui dit aux méchants fortunés, qui méprisent le juste opprimé : O herbe terrestre, ô herbe rampante, oses-tu bien te comparer à l'arbre fruitier pendant la rigueur de l'hiver, sous prétexte qu'il a perdu sa verdure, et que tu conserves la tienne durant cette froide saison ? Viendra le temps de Tété , viendra l'ardeur du grand jugement qui te desséchera jusqu'à la racine, et fera
» Rom., V, 4. — ' Luc, Xïi , 32. — » In Ps. LVii, t. iv, pag. 556.
78 SUR LA PAOVIDENCB.
germer les fruits immortels des arbres que la patience auracultivés. Telles sont les saintes pensées qu'inspire la foi de la Providence.
Chrétiens , méditons ce^ choses , et certes elles méritent d^étre méditées. Ne nous arrêtons pas à la fortune, ni à ses pompes trompeuses. Cet état que nous voyons aura son retour , tout cet ordre que nous admirons sera renversé. Que servira, chrétiens, d'avoir vécu dans l'autorité, dans les délices , dans T abondance , si cependant Abraham bous dit : Mon fils, tu as reçu du bien en ta vie ; maintenant les choses vont être changées. Nulles marques de cette grandeur , nul reste de cette puissance. Je me trompe , j'en vois de grands restes et des vestiges sensibles ; et qudis ? Cest le Saint-Esprit qui le dit : « Les puissants , dit FOrade de la sagesse , « seront tourmentés puissamment : » Patentes patenter tortnenta patientur * ^ c'est-à-dire, qu'ils conserveront, s'ils n'y prennent garde, une malheureuse primauté de peine, à laquelle ils seront précipités par la primauté de leur gloire. Ah ! encore que je parle ainsi , « j'espère de vous de meilleures « choses : » Confidimus autem de vobis meUora *. Il y a des puissances saintes : Abraham, qui condamne k mauvais riche, a lui-même été riche et puissant; mais il a sanctifié sa puissance en la rendant humble, modérée, soumise à Dieu, secourable aux pauvres : si vous profitez de c^ exemple, vous éviterez le supplice du riche cruel, dont nous parle [l'Évangile] , et vous irez avec le pauvre Lazare vous reposer dans le sein du riche Abraham , et posséder avec lui les ridiesses éternelles.
• Sap. VI, 7. — » Hebr., vi , 9.