QUI FIRENT CONVOQUER
L'ASSEMBLÉE DU CLERGÉ iilJN 168 M.
L'afTaire ûe la régale fut, dans le dix -septième siècle, la causa d*uo grand mouTement , et n*en devint, par la suite des événements, qu*une circonstance accessoire. Mais elle servit d'occasion et de motif pour rappeler et consacrer des maximes d'un bien plus grand intérêt pour la paix de l'Église et la tranquillité des empires...
La régale en France était un droit par lequel nos rois jouissaient du revenu des archevêchés et des évéchés pendant leur vacance , et même conféraient les bénéfices dépendant de leur collation , jusqu'à ce que les nouveaux pourvus eussent prêté leur serment de fidélité, et l'eussent fait enregistrer à la chambre des comptes de Paris...
Après plusieurs arrêts dont les remontrances du clergé avaient suspendu l'exécution, Louis XIV rendit la déclaration de février 1673 , par laquelle il déclara « le droit de régale inaliénable et im- K prescriptible dans tous les archevêchés et évêchés du royaume , » et ordonna « que tous les archevêques et évêques, qui n'avaient point « fait enr^trerleur serment de fidélité seraient tenus de le faire « dans deux mois. »
Presque tous les évêques de Languedoc, de Guyenne, de Provence et du Dauphiné , qui jusqu'alors s'étaient maintenus dans fexemption du droit de régale, cédèrent à l'autorité du roi.
Plusieurs considérations raisonnables les portèrent à cette condescendance. La protection éclatante que le roi accordait à la religion et à ses ministres , la modération connue de ce monarque , l'inutilité bien évidente d'une résistance indiscrète , et les principes de soumission que le clergé de France se faisait honneur de professer, déterminèrent cette sage et respectueuse conduite. D'ailleurs le droit de régale était déjà paisiblement exercé dans la trè»-grand« partie de la France. Il ne s'agissait que d'un droit particulier à quelques Églises, et de grands avantages pour la discipline ecclésiastique
' Extrait de rHkloire de Bossurt, par M. le cardinal de Bausset.
devaient balancer un sacrifice peu Unportant en lui-même. Mais deux évéques, dont l'opposition était certainement fondée sur les intentions les plus pures et sur des considérations plausibles, crurent devoir se montrer inflexibles. Ce furent les évèques d'Aleth (Nicolas Pavillon) et de Paraiers (François-Etienne Caulet). Ces évéqucs étaient recommandables par leur piété , leurs vertus et leurs mœurs; et il est certain que , s'il n'eût été question que d'un droit en litige entre des particuliers, ils auraient pu se présenter avec confiance devant les tribunaux , en s'appuyant sur une longue et antique possession. Mais ils oublièrent qu'il est des circonstances où le sacrifice de quelques prétentions et de quelques droits peu importants est conseillé par la prudence chrétienne.
En conséquence du refus des évéques d'Aleth et de Pamiers de faire enregistrer leur serment de fidélité, le roi nomma, en exécution de sa déclaration de 1673, aux bénéfices vacants dépendant de leur collation, lis prodiguèrent alors les censures et les excommunications contre les pourvus en régale , comme si toutes les lois de l'Église eussent été foulées aux pieds, et la religion attaquée dans ses points les plus essentiels. Les pourvus en régale suivirent les formes accoutumées \ ils appelèrent de ces sentences à l'archevêque de Narbonne et à l'arclievèque de Toulouse, métropolitains d'Aleth et de Pamiers. Les deux métropolitains cassèrent les ordonnances des deux évêques , et prononcèrent la nullité de leurs censures. Les deux évêques interjetèrent appel au saint-siége de leurs métropolitains.
Innocent XI avait les mêmes vertus qu'on admirait dans les évêques d'Aleth et de Pamiers, et les mêmes défauts qu'on pouvait leur reprocher. Au lieu de s'établir médiateur et conciliateur, il se constitua juge suprême dans une contestation qui aurait pu suivre naturellement le cours accoutumé d'une négociation amicale et politique ; et il prononça son jugement d'une manière si absolue , que Louis XIY , quelque modéré qu'il fût par caractère, et de quelque respect qu'il fût pénétré pour le saint-siége, dut justement s'ofTenser d'un procédé si extraordinaire.
Innocent XI ne se contenta pas de casser les ordonnances rendues par les archevêques de Narbonne et de Toulouse; il écrivit au roi deux brefs, en date du 12 mars 1678 et du 21 septembre même année, dans lesquels il s'exhalait en reproches contre les ministres du roi, qui abusaient de sa confiance par leurs sinistres conseils, pour satisfaire leur intérêt et leur ambition. Ces deux brefs n'ayant
Si
point arrêté Texéciition de la déclaration de f 673 , il lui en adressa un troisième en date du 29 décembre 1679, dont les expressions menaçantes obligèrent Louis XIV à adopter des mesures convenables pour faire respecter la dignité de sa couronne et assurer la tranquilité de ses États...
Au moment où ce bref devint public en France , l'assemblée du clergé de 1680 tenait ses séances à Saint-Germain en Laye ; et tous les membres qui la composaient crurent devoir manifester hautement leur attachement à Louis XTV, ainsi que leur ferme détermination à défendre la majesté du trône, si le pape se permettait quelque entreprise contre les droits du roi ou contre sa personne...
Le i*' janvier t68t , Innocent XI adressa au chapitre de Pamiers, le si^ vacant, un bref dont les dispositions extraordinaires étaient absolument contraires aux maximes reçues en France au sujet des appellations , violaient formellement un des articles les plus importants du concordat qui avait été approuvé par le concile de Latran , et tendaient à jeter le trouble dans les consciences en les remplissant de scrupules et dMnquiétudes.
Par ce bref, le pape non-seulement excommuniait, d'une exconomunication majeure, les grands vicaires de Pamters, ceux qui les favorisaient, et le métropolitain lui-même, et déclarait que toutes les confessions faites ou à faire à des prêtres qui tiendraient itoission de ces grands vicaires étaient nulles; que les mariages contractés devant les prêtres ou curés qui n'exerc«raient leur ministère qu'en vertu des pouvoirs accordés par ces grands vicaires , étaient invalides ; et que ceux qui auraient contracté en cette manière ne seraient, point mariés, et vivraient dans le concubinage.
Cette infraction éclatante à toutes les règles de discipline étabh'es en France, du consentement et de l'aveu même du saiiit^iége, exigeait des mesures extraordinaires de la part du clergé et de celle du gouvernement. Les agents du clergé demandèrent au roi, dans un Mémoire, la permission d'assembler les évêques qui se trouvaient alors à Paris.
Cette assemblée, composée de quarante-deux évêques, tint ses céances dans le courant du mois de mars et de mai 1681. L'ardievêque de Reims (Charles-Maurice leTellier) y fit un rapport très-étendu sur les sujets de contestation qui venaient de s'élever entre Rome et la France. Il y donnait les plus justes éloges à la vertu et à la piété d'Innocent XI ; mais en même temps il relevait
SI
avec force les Tices el les irrégularités dtes procédiires et èt^ ^ige-^ aoents du pape dans Taf faire de Pamiiera, et il proposait de deôiaBder au roi « qu'il lui plût de permettre aux évèques de s'assembler en. « concile fUJUional, ou du moins de convoquer une tusemblée gêné- « raie de tout le clergé du royaume. » Le rapport et les cobcIusioiis de Tarchevéque de ReioM furent adoptés, et le procôs-verbal. de cette assemblée fut signé le 7 mai 1681.
Louis XIY se rendit au vœu du clergé ; mais fl ne crut pas devoir adopter la forme d'un concile national^ et il préféra de convoquer l'Église de France dans une assemblée générale, composée de deux évèques etde deux députés du second ordre pour chaque métropole. Les lettres de convocation, en date du 16 juin ic8l , recommandaient expressément de choisir pour députés du second ordre les ecclésiastiques les plus distingués par leur piété, leur savoir, leur expérience , et dont le mérite fût le plus connu dans les provinces.
Ce voBii fut parfaitement rempli, et jamais aucune assemblée n'offrit un plus grand nombre d'évéques^ d'ecclésiastiques recommandables par leurs vertus et leurs lumières ; et comme il fallait « pour ainsi dire , que tous les pas de Bossuet dans sa glorieuse carrière fussent marqués par des exceptions honorables , l'assemblée métropolitaine de Paris le nomma député à l'assemblée générale du. clergé, quoiqu'il n'eût point encore ses bulles de l'évêché de Heâux ; et il fut immédiatement désigné pour faire le Sermon d'ou^ verture da cette assemblée.
La disposition générale des esprits en France n'était pas moins fiavorable à Louis XIV que n'était fondée la juste confiance que lui inspiraient l'attachement et la fidélité de son clergé : cependant Bossuet n'était pas^ entièrement exempt d'inquiétude ; sa lettre à l'abbé de Rancé le laisse assez apercevoir. 11 observait que les esprits , agités par la chaleur des discussions qui s'étaient élevées sur des- matières d'un bien plus grand intérêt que l'affaire de la régale f pouvaient s'égarer sans le vouloir^ et peut-être sans le sa^ voir,, par un excès de zèle pour l'Église on pour l'État. Il voyait dans le ministère des dispositions capables de conduire à des mesures extrêmes, qui prépareraient peut-être dans la suite des regrets au gouvernement lui-même. Il voyait dans le clergé des évèques trèsrecommandables par leurs lunûères et leur piété , et dont restirae et l'amitié lui étaient chères, s'abandonner inconsidérément à dM opinions qui pouvaient les conduire bien au delàda but où ils
se proposaient eux-mêmes de s'arrêter. 11 ne se dissimulait pas que, parmi ce grand nombre d'évêques^il en était quelques-uns que des ressentiments personnels avaient aigris contre la cour de Rome. Bossuet savait enfin que , dans toutes les assemblées , le plus grand nombre ne fait qu'obéir à Timpulsion qui lui est imprimée, et que tout était à craindre si i*on s'engageait imprudemment dans une fausse direction....
Si jamais Bossuet a bien mérité de la religion et de l'Église , ce fut certainement dans une circonstance si critique. Il ne s'a- ^ssait point , à la vue d'un pareil danger, de rechercher les vains succès d'un orateur. Ce qui distingue éminemment Bossuet dans le célèbre Discours sur l'unité de l'Église , c'est la profondeur des Tues , et l'habileté, ou plutôt la sagesse avec laquelle il posa dès lors tous les fondements de la doctrine que rassemblée consacra dans les quatre articles de 1682. Quelle réunion de science et de sagesse ne foUait-il pas pour marquer le caractère et Faction des deux pnissaBoes, en fixer les bornes, éviter toutes les maximes et tontes les résolutions extrJnes, et exposer la véritable doctrine de l'Église de France avec l'exactitude et la précision nécessaires pour calmer les inquiétudes et échapper à la malveillance!....
11 est bien certain que ce fut aux principes et aux sentiments que Bossuet exprima dans son discours qu'on fut redevable de la parfaite unaninûté avec laquelle l'assemblée de 1682 adopta les grandes maximes que l'Église gallicane a toujours professées , et qui concilient avec tant de sagesse et d'équité les droits de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle....
C'est le 19 mars 1682 que l'assemblée du clergé fit cette déclaration ^ qui est un des plus beaux titres de la gloire de Bossuet et deTÉglisede France'.
» Nous croyons devoir reproduire ici Topinion du cardinal Maury sur oe sermon.
K Le sermon de Bossuet sur V unité de VÈglise , quMl prêcha si à propos, avec le succès le plus inouï et le plus mérité, à l'ouverture de l'assemblée à jamais glorieuse du clergé de France , en I68I , me paraît son plus beau discours pour la chaire, et, par conséquent, incomparablement le plus magnifique ouvrage de ce genre qui ait Jamais été composé en aucune langue. C'est une création oratoire absolument à part , un prodige d'érudition , d'éloquence, de sagesse, et de génie. L'exorde est l€ pUis admirable qu'il ait jamais fait : c'est la verve , l'inspiration , Timagi nation , la magnificence d'allégorie d'un prophète. Je me proposais de citer ici les passages les plus frappants de ce chef-d'œuvre , je les «vais notés-, et quand j'ai voulu faire un choix, j'ai vus avec un enthou-