BOSSUET. — SERM
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sonnable et une opinion inai fondée. On pourrait même douter si riionneur qu'on nous rend par erreur est un avantage pour nous , puisqu'en ce cas l'estime que Ton fait de nous ne nous attribue rien de véritable; mais néanmoins le contraire semble être assuré par ce que nous venons de dire. Car encore , par exemple, que ce que Ton nous attribue ne soit pas Trai , il est vrai toutefois qu'on nous l'attribue ; et cela , sans doute, c'est un avantage. Si c'est un mal de n'être pas digne d'honneur, c'est encore un autre mal que cela soit connu : c*est donc une espèce de bien qu'on me fait de me croire plus que je ne suis; et quoique je doive plutôt désirer d'être ce que l'on croit, on ne laisse pas de m'obliger en m'attribuant plus que je ne possède.
Toutefois, dans cet avantage que nous recevons, il y a un mal mêlé, qui est l'erreur ; et cela fait que l'honneur qu'on me rend n'est pas digne de grande estime , et même qu'il ne peut pas être désiré par un homme sage.
Maintenant, pour connaître au vrai combien nous devons priser l'honneur qu'on nous rend par erreur, il le faut décider par la qualité de l'erreur qui en est le principe. De cette sorte il est aisé de voir que l'erreur la moindre de toutes est celle qui ne r^arde que la personne; par exemple, lorsqu'on croit vertueux celui qui ne l'est pas : le second degré est de se tromper en la chose , comme en croyant vertu ce qui ne l'est pas ; le troisième est le plus mauvais : c'est de juger faussement de l'un et de l'autre, c'est-à-dire et de la ehose et de la personne.
Au premier genre d'erreur, encore qu'on se trompe pour la personne, il est clair qu'on ne lui fait point de tort; au contraire, on lui donne {Àus qu'il ne lui appartient : au second , on ne fait pas tort à la personne , mais on fait injure h la raison et à la vérité , en croyant raisonnable ce qui ne l'est pas ; au troisième , on fait tort à la vérité et à la personne , qu'on déshonore en pensant l^honorer. Nul homme ne doit désirer qu'on lui rende cette dernière sorte d'honneur, qui est uue véritable injure. Nous ne devons non plus désirer ni
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estimer le secoDd , qui fait un tort notable à la vérité et à la raison , ni souffrir qu'on nous estime aux dépens de l'une et de l'autre : autrement nous nous préférerions à elle, ce qui est insupportable. Reste donc à examiner le premier honneur, dont Terreur ne fait préjudice ni à la raison ni à la personne.
Premièrement, on pourrait douter si l'honneur que Ton nous rend ainsi par erreur , et pour des bonnes qualités que nous n'avons pas , est un avantage pour nous , puisqu'en ce cas l'estime que l'on fait de nous ne nous attribue rien de véritable. Néanmoins le contraire semble être assuré par les choses que nous avons dites ; car encore que ce que l'on nous attribue ne soit pas vrai , il est vrai toutefois qu'on nous l'attribue, et cela sans doute c'est un avantage. Si c'est un mal pour moi que de n'être pas digne d'honneur , c'est encore un autre mal que cela soit connu. C'est donc une espèce de bien quB cela soit caché par la bonne opinion que l'on en a ; et quoique je doive plutôt désirer d'être ce qus l'on croit, on ne laisse pas dem'obllgeren me croyant plus que je ne suis. Mais peuton se réjouir d'un tel honneur? Il paraît qu'on le peut, puisque c'est une espèce de bien ; et il semble d'ailleurs qu'il n'est pas permis et que la raison ne souffre pas qu'on se réjouisse de l'erreur d'autrui. A cela il est aisé de répondre qu'il y a des erreurs qui nuisent beaucoup à ceux qui les ont , et d'autres qui ne leur nuisent pas. Celui qui croit vertu ce qui ne l'est point est tombé dans une erreur fort préjudiciable ; et ne connaître pas la vertu, c'est un mal qu'on ne doit jamais désirer même à son plus grand ennemi , ni se réjouir quand il lui arrive. Mais il n'y a pas grand mal pour un homme que de croire qu'un autre soit vertueux , bien qu'en effet il ne le soit pas ; au contraire , ce peut être un bien. Car il est de la prudence de ne pas précipiter son jugement ; et il est de l'hu* manité de présumer plutôt le bien que le mal. Si donc l'on m'estime vertueux sans que je le sois , cela ne faisant aucun tort à celui qui le croit , non plus qu'à la vertu qu'il pense honorer en ma personne; rien ne m'empêche d'avoir quel-
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que joie de cette erreur innocente , pour l'avantage qui m'en revient.
Encore qu'à vrai dire cet avantage nous ddit être peu considérable ; car c'est se repaître de peu de chose, que de se croire relevé par Terreur d'autrui : au contraire, plus on estime le bien que Ton s'imagine être en nous , plus nous devons être mal satisfadts de nous-mêmes de ce que nous sentons qu'il nous manque. Ainsi le moms que puisse faire un homme que Ton honore de cette sorte, c'est de recevoir cet honneur sans s'en estimer davantage , et de souhaiter, pour l'amour de ceux dont le jugement lui est si favorable , qu'ils cessent de se tromper dans leur opinion ; non par la connaissance qu'ils pourront prendre de ses défauts , mais par le règlement que lui-même apportera à ses mœurs. S'il a d'autres pensées, et qu'il tourne tous ses soins à tromper le monde sans rechercher jamais le solide , il sera du nombre de ceux qui sont appelés hypocrites ; qui , outrageant la vertu dans leurs cœurs , abusent de son image , qui leur sert de montre pour se concilier la faveur des hommes.
Après avoir considéré combien nous devons priser l'honneur en lui-même, par la comparaison que nous avons faite de toutes les espèces d'honneur entre elles ; voyons combien il doit être prisé à l'égard des autres biens , et premièrement de la vertu.
La vertu est une habitude de vivre selon la raison; et comme la raison est la principale partie de l'homme, il s'ensuit que la vertu est le plus grand bien qui puisse être en Thomme. Elle vaut mieux que les richesses, parce qu'elle est notre véritable bien ; elle vaut mieux que la santé du corps , parce qu'elle est la santé de l'àme ; elle vaut mieux que la vie, parce qu'elle est la bonne vie, et qu'il serait meilleur de n'être pas homme que de ne vivre pas en homme ^ c'est-à-dire ne vivre pas selon la raison , et faire de Thomme une bête ; elle vaut mieux aussi que l'honneur, parce qu'en toutes choses l'être vaut mieux ■ans comparaison que le sembler être ; il vaut mieux être riche que de sembler riche ; être sain » être savant , que de sem-
SUE l'honneur. 267.
bler tel : il vaut donc mieux sans comparaison être vertueux que de le paraître ; et ainsi la vertu vaut mieux que T honneur.
II n'est donc pas permis ni de quitter la vertu pour se faire estimer des hommes , ni de rechercher la vertu pour s'acquérir de la gloire , parce que ce n'est pas estimer assez la vertu : or celui qui ne l'estime pas ne la peut avoir , parce qu'on la perd en la méprisant.
11 y a certaines choses qui n'ont de grandeur qu'en tant qu'on les voit, par exemple les habits magnifiques. Ces choses d'elles-mêmes sont de peu de prix , et inûniment au-dessous de tous les autres biens qui ont quelque valeur en euxmêmes. C'est donc ravaler trop indignement la vertu , qui est le plus grand bien de fhomme , que de la mettre parmi les biens du dernier ordre que la seule opinion fait valoir.
De là il s'ensuit que l'homme parfaitement vertueux peut bien se passer de l'honneur ; parce que la vertu lui apprend que son bonheur ne dépend pas de l'opinion des autres , et qu'il peut se passer de ce qui est hors de lui , surtout étant bien en luimême : or la vertu le met en cet état.
Quoique l'honneur ne lui soit point nécessaire, il peut toutefois le désirer , V pour soi , 2* pour les autres , 3** pour tout le public. Pour soi, parcequ'il est bon d'avoir l'amitié des hommes ses semblables , à cause du bien de la société ; or l'amitié s'entretient principalement par l'estime. Pour les autres , parce que c'est un acte de justice d'honorer les hommes qui font profession de la vertu ; et cet acte de justice, nous devons être bien aises que les autres le pratiquent. Pour tout le public , parce que cela est de bon exemple et anime à la vertu. Mais peut-il désirer l'honneur avec empressement ? Sans doute il ne le peut pas ; car ce serait le croire trop nécessaire, et trop déroger à la sufGsance de la vertu : d'où vient que les hommes sont portés à rendre d'autant moins d'honneur que l'on témoigne plus d'ardeur aie poursuivre ; par un certain sentiment qu'ils ont conçu naturellement, que cet empressement pour l'honneur diminue beaucoup la vertu. Il faut donc que celui qui a un
2S8 suB l'honneur.
véritable désir d'honneur se contente de le rechercher en faisant de bonnes actions.
Nous sommes arrivés à la question la plus délicate , qui consiste à comparer Fhonneur à la vie ; et pour en juger sainement il faut présupposer avant toutes choses que , pour honorer le don de Dieu et de la nature , nous devons croire que la vie est un bien fort considérable : et Thorreur que témoigne toute la nature de la mort et du non-être montre que Fétre et la vie sont sans doute un grand avantage.
Toutefois deux considérations diminuent beaucoup de son prix. 1** L'une des qualités du bien, c'est d'avoir quelque con* sistance : or la vie n'a rien d'assuré, et tôt ou tard il faudra la perdre. T Une autre qualité du bien, c'est qu'on puisse le goûter avec quelque joie ; sans quoi il n'a plus pour nous de douceur : or la vie est exposée à tant de maux qui surpassent en toute façon tout le bien dont elle est capable , qu'on ne peut très-sou vent y sentir aucune satisfaction , et que la crainte seule de tant de maux qui nous menacent étourdit le sentiment de la joie.
Mais.il y a encore quelque chose de plus pressant. C'est qu*encore que notre vie fût exempte de tous les maux extraordinaires, sa durée seule nous serait à charge, si nous ne faisions simplement que vivre, sans qu'il s'y mêlât quelque chose qui trompe, pour ainsi dire , le temps , et en fasse cou^ ier plus doucement les moments : de là vient le mal ^ue nous appelons l'ennui, qui seul suffirait pour nous rendre la vie insupportable. i
Par là il parait clair ^ue la vie ainsi seule et dénuée ne serait pas un grand bien pour nous , et qu'elle ne nous doit sem* bler bien qu'en tant qu'elle nous donne le moyen de goûter les autres. Mais ces biens que la vie nous fait goûter , il faut que ce soit la raison qui nous les présente et qui en &sse le choix; puisqu'ainsi que nous avons dit, il vaut mieux sans comparaison ne pas vivre , que ne pas vivre selon la raison.
H s'ensuit donc de là que tant qu'un homme peut avoir
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daus la vie une satisfaction raisonnable selon le sentiînent de la nature , il ne doit point préférer la mort à la vie ; bien moins encore désirer la mort, mais l'attendre seulement avec patience.
Les choses étant ainsi supposées, voyons quelle force a rhonneur pour donner à la vie cette satisfaction raisonnable , et si la privation de ce bien peut nous ôter tellement toute la douceur de vivre , que la perte de notre vie nous semble moins dure que celle de notre honneur. Pour cela repassons sur les quatre d^és d'houneur que nous avoos remarqués d'abord , dont le premier a son fondement sur la vérité , et les trois autres sur Fopinion.
Premièrement , il suit de ce que nous avons dit, que lors-* qu'on estime en nous ce qui n'est pas digne d'estime , la satisfactioif qui en peut naître en notre esprit n'est pas de la nature de celles que nous devions désirer dans notre vie , parce qu'elle n'est pas raisonnable , ainsi qu'il a déjà été dit.
Pour l'honneur qu'on nous rend à cause de quelque vertu que l'on croit en nous, bien qu'en effet elle n'y soit pas, il ne doit pas nous donner une satisfaction considérable : parce que, on nous connaissons notre manquement; et alors notre jugement propre , qui démeut celui des autres y empêche , si nous somo^ sages , qu'il ne nous satisfasse beaucoup : ou nous ne le connaisons p^s ; et alors cette satisfaction n'est pas raisonnable , puisqu'elle ne provient que du peu de connaissance que nous savons de nous-niémes.
Psur conséquent l'honneur qu'on nous rend pour de véritables actions vertueuses semble être le seul désirable , et il ontrihueinfiniment à la satisfaction raisonnable qu'un homme sage peut rechercher. Car eucore que le jugement des autres, considéré en lui-mjêiQe, ne doive pas, ce semble, contribuer beaucoup à notre bpnheur , qui doit dépendre principalement de ce que nous jugeons nous-mépaes avec raison , toutefois le concours de plusieurs personnes qui nous estirnent nous est, non-seulement par opinion , mais encore par effet, très-avantageux par les bons effets qu'il produit : c'est cç qu'il faut expliquer un peu plus à fond.
1j60 sur l'honneur.
Après le bien de la vertu, qui nous met en bon état en nousmêmes , ce que je considère le plus dans la vie , c'est le bien de la société qui nous y met avec les autres. Ce bien de la société fait sans doute Tun des plus grands agréments de la vie. Or nul ne peut ignorer que la bonne estime que Ton a de nous ne soit ici de fort grande considération, à cause de )a liberté qu'elle nous donne dans les honnêtes compagnies , des avantages qu'elle nous procure dans les affaires, des entrées qu'elle nous ouvre pour faire des amis , pour les conserver, pour les servir, pour leur plaire : tout cela sont des biens effectifs , qu'un homme sage doit estimer tels. Que si l'on n'a pas de nous bonne estime , on n'a ni amitié ni confiance en nous ; et nous sommes privés de la plupart des commodités qu'apporte la société , à laquelle il semble que nous ne tenons par aucun lien. C'est dans cette considération particulière que l'honneur me parait un bien excellent ; et je le trouve en ce sens de telle valeur , que je ne doute pas qu'un homme de bien ne puisse le préférer à sa vie , et qu'il ne le doive même en quelques rencontres. Car quand il y irait de sa vie, il ne doit rien faire qui puisse justement être blâmé ; et quand il n'encourrait aucun blâme , il peut et doit souvent hasarder sa vie pour faire des actions de vertu plus glorieuses. Par exemple , un homme n'est pas toujours blâmé pour ne pas exposer sa vie à la 'guerre pour le service de son prince et de sa patrie, il peut néanmoins le faire pour se rendre plus digne d'honneur.
Mais quoiqu'en ces rencontres la verta et l'honneur soient inséparables , l'homme sage doit prendre garde à r^arder principalement la vertu, parce qu'elle doit toujours marcher la première. Ce que l'homme sage donne à la vertu, il le donne à la vérité et à la raison certaine : mais ne faut-il pas aussi regarder s'il ne peut pas donner quelque chose à Topinion et à la raison vraisemblable ? Les hommes ordinairehfient , pour ne savoir pas les véritables motifs , en jugent par jef présomptions de ce qui se voit souvent en pareilles rencontres; et c'est ce que j'appelle ici vraisemblance. Un homme
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fait graude dépense , il est vraisemblable qu'il est libéral ; mais peut-être que ce n'est pas tant libéralité qu'une somptuosité mal réglée. Celui-là voit son ami intime dans le péril , il ne se hasarde pas pour l'en retirer : on juge vraisemblablement qu'il est timide ; mais peut-être que , dans l'apparence qu'il voyait que son secours serait inutile , il a jugé nécessaire de se conserver pour sauver la famiUe de cet ami , qu'il sait n'avoir d'appui qu'en lui seul. Un homme fait de grandes épargnes, il est vraisemblable qu'il est avare; mais c'est qu'il prévoit une grande affaire de l'État ou de sa maison , où l'argent qu'il amasse sera nécessaire : c'est un effet de sa prévoyance. Comme ces sortes d'opinions vraisemblables font souvent la principale partie de l'estime qu'on fait de nous , il nous faut ici rechercher quelle estime en doit avoir un esprit bien fait. Je crois très-assuré qu'il doit peu déférer à ces vraisemblances , quand il voit en son sentiment quelque chose de plus certain. Autrement il faut avouer qu'il se laisserait gêner parles opinions des autres, plus que ne le permet l'honnête liberté qu'un homme sage doit réserver à son jugement ; et cette faiblesse de s'abandonner à ce que les autres trouvent vraisemblable , au préjudice de ce qu'il voit de plus certain , marque qu'il recherche l'honneur trop bassement , qu'il le veut briguer comme par faveur ; au lieu qu'un homme qui a le cœur bon veut le mériter par justice.
Quand donc, sous le prétexte de la vraisemblance , on nous veut engager contre la vertu, il faut, sans consulter, que les apparences cèdent à la solide raison. Ainsi , quoiqu'on puisse juger avec vraisemblance que vous manquez de fidélité en vous séparant d'un ami , vous n'en devez point faire de difficulté lorsque son amitié est préjudiciable au salut de votre patrie , qui est un bien plus considérable qu'une affection particulière.
Que s'il arrive des rencontres où y ayant deux partis à prendre , la vertu se trouve dans l'un et dans l'autre , comme dans Texemple que j'ai rapporté de mon ami que je vois en péril , soit que je m'expose pour le sauver , soit que je me