SUR LA DIGNITE DES PAUVRES
qu'elle serait sans force et sans fondement assuré. L'abondance, ennemie du travail, incapable de se contraindre, et par conséquent toujours emportée dans la recherche des voluptés , corromprait tous les esprits , et amollirait tous les courages parle luxe, par l'orgueil, par Toisiveté. Ainsi les arts seraient négligés; la terre peu cultivée, les ouvrages laborieux, par lesquels le genre humain se conserve , entièrement délais^ ses ; et cette ville pompeuse , sans avoir besoin d'autres ennemis tomberait enfin par elle-même, ruinée par son opulence. Au contraire, dans Tautre ville où il n'y aurait que des pauvres, la nécessité industrieuse , féconde en inventions , et mère des arts profitables, appliquerait les esprits par le besoin , les aiguiserait par l'étude , leur inspirerait une vigueur mâle par l'exercice de la patience ; et, n'épargnant pas les sueurs , elle achèverait les grands ouvrages , qui exigent nécessairement un grand travail. C'est à peu près ce que nous dit saint Jean- Chrysostome au sujet de ces deux villes différentes. Il se sert de cette pensée pour adjuger la préférence à la pauvreté.
Mais, à parler des choses véritablement, nous savons que la distinction de ces deux villes n'est qu'une fiction agréable. Les villes, quisoutdes corps politiques, demandent, aussi bien que les naturels , le tempérament et le mélange : tellement que , selon la police humaine , cette ville de pauvres de saint Chrysostome ne peut subsister qu'en idée. Il n'appartenait qu'au Sauveur et à la politique du ciel de nous bâtir une ville qui fût véritablement la ville des pauvres. Cette ville , c'est la sainte Église ; et si vous me demandez , chrétiens , pourquoi je l'appelle la ville des pauvres , je vous en dirai la raison par cette proposition que j'avance : que l'Église , dans son premier plan , n'a été bâtie que pour les pauvres , et qu'ils sont les véritables citoyens de cette bienheureuse cité , que l'Écriture a nommée la cité de Dieu. Encore que cette doctrine vous paraisse peut-être extraordinaire , elle ne laisse pas d'être véritable ; et afin de vous en convaincre, remarquez, s'il vous plaît , messieurs , qu'il y a cette différence entre la synagogue et l'Église: que Dieu a promis à la synagogue des bé-
328 SUB Lk DIGNITE DES PAUVRES.
nédictioiis tempordles, au lieu que, comme dit le divin Psalmiste , « toute la gloire de la sainte Église est cachée et in- « térieure : » omnis glaria eJusfiUx régis ab intus. « Dieu te « donne , disait Isaac à son fils Jacob , la rosée du ciel et la « graisse de la terre. » C'est la bénédiction de la synagogue. Et qui ne sait que, dans les Écritures anciennes, Dieu ne promet à ses serviteurs que de prolonger leurs jours, que d'enrichir leurs familles , que de multiplier leurs troupeaux , que de bénir leurs terres et leurs héritages? Selon ces promesses, messieurs , il est bien aisé de comprendre que les richesses et Tabondance étant le partage de la synagogue , dans sa propre institution elle devait avoir des hommes puissants et des maisons opulentes. Mais il n'en est pas ainsi de FÉglise. Dans les promesses de TÉvangile , il ne se parle {rfus que des biens temporels , par lesquels Ton attirait ces grossiers , ou Ton amusait ces enfants. Jésus-Christ a substitué en leur place les afflictions et les croix ; et par ce merveilleux changement les derniers sont devenus les premiers, et les premiers sont devenus les derniers ; parce que les riches, qui étaient les premiers dans la synagogue , n'ont plus aucun rang dans TÉglise , et que les pauvres et les indigents sont ses véritables citoyens. Quoique ces différâtes conduites de Dieu dans Tandenne et dans la nouvelle alliance soient fondées sur de grandes raisons , nous en pouvons dire ce mot en passant : que dans le Vieux Testament Dieu se plaisant à se faire voir avec un appareil majestueux, il était convenable que la synagogue son épouse eût des marques de grandeur extérieure : et au contraire que dans le nouveau , dans lequel Dieu a caché toute sa puissance sous une forme servile, TÉglise , son corps mystique, devait être une image de sa bassesse , et porter sur elle la marque de son anéantissement volontaire. Et n'est-ce pas pour cela, mes frères , que ce même Dieu humilié, « voulant, dit-il, remplir sa maison ; » ut impleatur domus mea , ordonne à ses serviteurs de lui aller chercher tous les misérables? Voyez comme il en fait lui-même le dénombrement: « Allez-vous-en, dit-il, dans les coins des