SUB LES OBLIGATIONS
bienheureux , où toutes les familles chrétiennes , sans quitter leurs maisons et leurs travaux , vivaient comme nos communautés les plus régulières? Cest sur ce modèle que nos communautés se sont formées. On se taisait , on priait , on travaillait sans cesse des mains, on se cachait : en sorte que les chrétiens étaient appelés un genre d'hommes qui fuyaient la lumière. On obéissait au pasteur , au père de famille : point d'autre attente que celle de notre bienheureuse espérance pour i'avénement du grand Dieu de gloire , point d'autre assemblée que celle où l'on écoutait les paroles de la foi ; point d'autre festin que celui de l'agneau , suivi d'un repas de charité ; point d'autre pompe que celle des fêtes et des cérémonies; point d'autre plaisir que celui de chanter les psaumes et les sacrés cantiques ; point d'autres veilles que celles où l'on ne cessait de prier. O beaux jours ! quand vous re verrons-nous ? Qui me donnera des yeux, pour voir la gloire de Jérusalem renouvelée? Heureuse postérité, sous laquelle reviendront ces anciens jours ! De tels chrétiens étaient solitaires , et changeaient les villes en déserts.
Dès ces premiers temps, nous admirons en Orient des hommes et des femmes qu'on nommait oscètes, c'est-à-dire, exercitants : c'étaient des chrétiens dans le célibat , qui suivaient toute la perfection du conseil de l'apôtre. En Occident, quelle foule de vierges et de personnes de tout âge , de toutes conditions , qui dans l'obscurité et dans le silence igno« ralentie monde et étaient ignorées de lui , parce que le monde n'était pas digne d'elles! Les persécutions poussèrent jusque dans les plus affreux déserts les patriarches des anachorètes , saint Paul et saint Antoine : mais la persécution fit moins de solitaires que la paix et le triomphe de l'Église, après la conversion de Constantin. Les chrétiens , si simples et si ennemis de toute mollesse , craignaient plus une paix flatteuse pour les sens , qu'ils n'avaient craint la cruauté des tyrans. Les déserts se peuplèrent d'anges innombrables , qui vivaient dans des corps mortels sans tenir à la terre : les solitudes sauvages fleurirent ; les villes entières étaient près-
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que désertes : d'autres villes , comme Oxyrinque, dans l'Egypte, devenaient autant de monastères. Voilà la source des communautés religieuses ; ô qu'elle est belle , qu'elle est touchante! que la terre ressemble au ciel , quand les hommes y vivent ainsi !
Mais , hélas ! que cette ferveur des anciens jours nous reproche lerelâchementetla tiédeur des nôtres ! Il me semble que j*entends saint Antoine qui se plaint de ce que le soleil vient troubler sa prière, qui a été aussi longue que la nuit. Je crois le voir qui reçoit une lettre de l'empereur , et qui dit à ses disciples : Réjouissez-vous , non de ce que l'empereur m'a écrit ; mais de ce que Dieu nous a écrit une lettre , en nous donnant l'Évangile de son Fils». Je vois saint Pacôme, qui, marchant sur les traces de saint Antoine, devient de son côté, dans un autre désert, le père d'une postérité innombrable. J'admire Hilarion , qui fuit de pays en pays , jusqu'au delà des mers , le bruit de ses vertus et de ses miracles, qui le poursuit. J'entends un solitaire qui, ayant vendu le livre des Évangiles, pour donner tout aux pauvres et pour ne posséder plus rien , s'écrie : J'ai tout quitté, même jusqu'au livre qui m'a appris à quitter tout. Un autre , c'est le grand Arsène , devenu sauvage , s'il m'est permis de parler ainsi , consolait les autres solitaires qui se plaignaient de ne le point voir , en leur disant : Dieu «ait , Dieu sait , mes frères , si je ne vous aime point ; mais je ne puis être avec lui et avec vous. Voilà les hommes que Dieu a montrés de loin au monde dans les déserts, pour le condamner, et pour nous apprendre à le fuir.
Sortons, sortons de Babylone , persécutrice des enfants de Dieu, et enivrée du sang des saints ; hâtons-nous d'en sortir, de peur de participer à ses crimes et à ses plaies. Ici je parle devant Dieu qui me voit , qui m'entend ; je parle en Jésus-Christ , et c'est sa parole qui est dans ma bouche. Je vous dois la vérité; je vous la donne toute pure, sans exagération. Que celui qui est attaché au monde par des liens légitimes que la
* Apud s. Alhanas. Vit S. AdIou., q*" 81 , 1. 1, part m, p. 86&t 856.
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Providence a formés , y demeure en paix; qu'il en use comine n*en usant point : qu'il vive dans le monde sans y tenir ni par le plaisir, ni par intérêt; mais qu'il tremble, et qu'il ne se console qu'en s^abandonnant aux desseins de Dieu. Je dis bien davantage : que celui qui n'a jamais cherché le monde, et que Dieu y appelle par des marques décisives de vocation , y aille, et Dieu sera avec lui. « Mille traits tomberont à sa « gauche , et dix mille à sa droite, sans le toucher. Il foulera « aux pieds l'aspic et le basilic , le lion et le dragon > ; » rien ne le blessera , pourvu qu'il n'aille qu'à mesure que Dieu le mènera par la main. Mais ceux que Dieu n'y mène point , iront-ils s'exposer d'eux-mêmes ? craindront-ils de s'éloigner des tentations et de faciliter leur salut ? Non ; quiconque veut chercher Dieu , doit fuir le monde autant que son état lui permet de le fuir.
Mais que faire dans la retraite? quelles en seront les occupations? quel en sera le fruit? c'est ce qui me reste à vous expliquer.
SECOND POINT
Toutes les communautés religieuses ont trois vœux qui font l'essentiel de leur état, pauvreté, clmsteté, obéissance. La correction des mœurs et la stabilité , marquées dans la r^le . de saint Benoît, reviennent au même but , qui est de tenir les hommes dans l'obéissance jusqu'à la mort. Examinons, en peu de mots , tous ces divers engagements.
Rien n'effraye plus que la pauvreté : c'est pourquoi Jésus-, Christ , qui est venu révéler des vérités cachées depuis l'origine des siècles, comme dit l'Évangile », commence ses instructions en renversant le sens humain par la pauvreté : « Bien- « heureux les pauvres d'esprit , » dit-il-* ; ailleurs il est dit : « Bienheureux les pauvres 4 , » mais c'est la même chose ; c'est-à-dire : Bienheureux ceux qui sont pauvres par Fesprit, par la volonté, par le mépris des fausses richesses , par le re-
> Ps. xc, 7, 13. — » Mallh. xiir, 35. -~ 3 ibid. v, 3. — 4 Luc. vi, 20.
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noDcement à tout bien créé , à tout talent naturel , au trésor même le plus intime et donf on est le plus jaloux, je veux dire de sa propre sagesse, de son propre esprit. Heureux qui s'appauvrit ainsi soi-même , qui ne se laisse rien ! heureux'qui est pauvre jusqu'à se dépouiller de tout soi-même! heureux qui n'a plus d'autre bien que la pauvreté du Sauveur , dont le monde a été ainsi enrichi , selon l'expression de saint Paul « ;
On promet à Dieu d'entrer dans cet état de nudité et de renoncement; on le promet , et c'est à Dieu : on le déclare à la face des saints autels ; mais après avoir goâté le don de Dieu , on retombe dans le piège de ses désirs. L'amour-propre , avide et timide , craint toujours de manquer : il s'ac-* croche à tout ; comme une personne qui se noie se prend à tout ce qu'elle trouve, même à des ronces et à des épines, pour se sauver. Plus on ôte à l'amour- propre , plus il s'efforce de reprendre d'une main ce qui échappe à l'autre. Il est inépuisable en beaux prétextes : il se replie comme un serpent, il se déguise , il prend toutes les formes ; il invente mille nouveaux besoins , pour flatter sa délicatesse et pour autoriser ses relâchements. Il se dédommage en petits détails des sacrifices qu'il a faits en gros : il se retranche dans un meuble, dans un habit, un livre, un rien qu'on n'oserait nommer; il tient à un emploi, à une confidence, à une marque d'estime, à une vaine amitié. Voilà ce qui lui tient lieu des charges, des honneurs , des richesses , des rangs , que les ambitieux du siècle poursuivent : tout ce qui a un goût de propriété, tout ce qui fait une petite distinction, tout ce qui console l'orgueil abattu et resserré dans des bornes si étroites , tout ce qui nourrit un reste de vie naturelle , et qui soutient ce qu'on appelle moi ; tout cela est recherché avee avidité. On le conserve , on craint de le perdre ; on le défend avec subtilité , bien loin de l'abandonner : quand les autres nous le reprochent , nous ne pouvons nous résoudre à nous
« II. Cor. VIII, 9.