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sait lequel retrancher , des enfants qu on ne peut pourvoir : on souffre , et on cache sa souffrance : non-seulement on est pauvre selon ss condition, mais pauvre honteux; et Ton fait souffrir d'autres pauvres , je veux dire des créanciers pauvres , prêts à faire banqueroute , et à la faire frauduleusement. Voilà ce qu'on appelle les riches de la terre, voilà ces gens qui éblouissent les yeux de tout le genre humain !
Vierges pauvres , épouses de Jésus-Christ attaché nu sur la croix, oseriez-vous vous comparer avec les riches? Vous ayez promis de tout quitter : ils font profession de chercher et de posséder les plus grands biens. Ne faites point cette comparaison par leurs biens et par les vôtres , mais par vos besoins et par les leurs. Quels sont vos vrais besoins auxquels on ne satisfait pas? Combien de besoins de leur condition auxquels ils ne peuvent satisfaire ? Mais encore leur pauvreté est honteuse et sans consolation :'la vôtre est glorieuse, et vous n'y avez que trop d'honneur à craindre.
Cette pauvreté, si toutefois on peut la nommer telle, puisque vous ne manquez de rien, est pourtant ce qui effraye, ce qui fait murmurer, ce qui fait qu'on porte impatiemment le joug de Jésus-Christ. Qu'il est léger, qu'il est doux , ce joug! on s'en trouve pourtant accablé. Quelle commodité de trouver tout dans la maison où l'on se renferme pour toute sa vie, sans avoir besoin du dehors , sans recourir à aucune in* dustrie , sans être exposé aux coups de la fortune, sans être chargé d'aucune bienséance qui tyrannise , sans courir risque de perdre , sans avoir besoin de gagner; enfin étant bien sûr de ne manquer jamais que d'un superflu qui donnerait plus de peine que de plaisir ! Qui est-ce qui pourrait se vanter d'en trouver autant dans sa famille? qui est-ce qui ne serait pas plus pauvre au miheu de ces prétendues richesses , qu'on ne l'est en se dépouillant ainsi de tout dans cette maison ?
O mon Dieu! quand est-ce que vous donnerez des cœurs nouveaux, des cœurs dignes de vous, des cœurs ennemis de la propriété, des cœurs à qui vous puissiez suffire, des cœurs qui mettent leur joie à se détacheret à se priver de plus en plus, comme
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les cœurs ambitieux et avares du monde s'accoutument de pluii en plus à étendre leurs désirs et leurs possessions ? Mais qui est-ce qui osera se plaindre de la pauvreté? qu'il vienne, je vais le confondre ; ou plutôt , 6 mon Dieu , instruisez , touchez, animez, faites sentir jusqu'au fond du cœur combien il est doux d*être libre par la nudité , combien on est heureux de ne tenir à rien ici-bas !
Au vœu de pauvreté on joint celui de chasteté; mais vous avez entendu Tapôtre qui dit : « Je souhaite que vous soyez « débarrassés. » £t encore : « Ceux qui entrent dans les liens « du mariage sentiront les tribulations de la chair : et je voua drais vous les épargner '. »
Vous le voyez : la chasteté n'est point un joug dur et pesant, une peine et un état rigoureux ; c'est au contraire une liberté , une paix , une douce exemption des soins cuisants et des tribulations amères qui affligent les hommes dans le mariage. Le mariage est saint , honorable, sans tache, selon la doctrine de l'apôtre > ; mais , selon le même apôtre, il y a une autre voie plus pure et plus douce : c'est celle de la sainte virginité. Il est permis de chercher un secours à Tnifirmité de la chair; mais heureux qui n'en a pas Dl^soin , et qui peut la vaincre ; car elle cause de sensibles peines à quiconque ne la peut dompter qu'à demi.
Demandez , voyez , écoutez : que trouvez- vous dans toutes les familles, dans les mariages même qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux , sinon des peines , des contradic* tions, des angoisses? Les voilà , ces tribulations dont parle l'apôtre ; il n'en a point parlé en vain. Le monde en parle encore plus que lui ; toute la nature humaine est en souffrance. Laissons là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses ; encore une fois , prenons les meilleurs : il n'y paraît rien de malheureux ; mais pour empêcher que rien n'éclate , combien faut-il que le mari et la femme souffrent l'un de l'autre !
Ils sont tous deut également raisonnables , si vous le vou-
» I. Cor. VII, 28, 32. — » Hcbr. xin, 4.
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lez : chose étrangement rare , et qu'il n'est pas permis d'espérer; mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes , ses liaisons. Quelques convenances qu'ils aient entre eux , les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquente dans une 80<^été si longue : on se voit de si près, si souvent, avec tant de défauts de part et d'autre , dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues , où Ton ne peut point être préparé! on se lasse, legodt s'use, Fimperfection rebute, l'humanité se fait sentir de plus en plus ; il faut à toute heure prendre sur soi , et ne pas montrer tout ce qu'on y prend ; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue , le cœur se dessèche ; on se devient une croix l'un à l'autre : on aime sa croix , je le veux ; mais c'est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus , ou par une estime sèche , ou par une amitié altérée et sans goût, et qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux : le cœur ne s'y repose guère ; c'est plutôt une conformité d'intérêt, un Uen d'honneur, un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale. Supposons même cette vive amitié : que fera-t-elie ? où peqt-elle aboutir.' Elle cause aux deux époux des délicatesses , des sensibilités, des alarmes. Mais voici où je les attends : enfin, il faudra que l'un soit presque inconsolable à la mort de l'autre ; et il n'y a point dans l'humanité de plus cruelles douleurs , que celles qui sont préparées pour le meilleur mariage, du monde.
Joignez à ces tribulations celle des enfants , ou indignes et dénaturés, ou aimables, mais insensibles à l'amitié; ou pleins de bonnes et de mauvaises qualités , dont le mélange £ait le supplice des pareivts ; ou enfin heureusement nés , et propres à déchirer le cœur d'up père et d'une mère , qui dans leur vieillesse voient, par la mort prématurée de cet enfant, éteindre toutes leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les traverses qu'on souiffre dans la vie,
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par les domestiques , par les voisins , par les ennemis , par les amis même; les jalousies, les artifices, les calomnies, les procès , les pertes de biens, les embarras des créanciers? Est-ce vivro ? 0 affreuses tribulations , qu'il est doux de vous voir de loin dans la solitude !
O sainte solitude , ô sainte virginité , heureuses les chastes colombes qui , sur les ailes du divin amour, vont chercher vos délices dans le désert! O âmes choisies et bien-aimées , à qui il est donné de vivre avec indépendance de la chair! Elles ont un Époux qui ne peut mourir, en qui elles ne verront jamais ombre d'imperfection; qui les aime, qui les rend heureuses par son amour : elles n'ont à craindre que de ne Taimer pas assez, ou d'aimer ce qu il n*aime pas.
Car, il faut l'entendre , la virginité du corps n'est bonne qu'autant qu'elle opère la virginité de l'esprit. [ Se contenter de la première,] ce serait réduire la religion à une privation corporelle, à une pratique judaïque. Il n'est utile de dompter la chair, que pour rendre l'esprit plus libre et plus fervent dans l'amour de Dieu. Cette virginité du corps n'est qu'une suite de l'incorruptibilité d'une âme vierge , qui ne se souille par aucune affection mondaine. Aimez-vous ce que Dieu n'aime pas ; aimez-vous ce qu'il aime , d'un autre amour que le sien ; vous n'êtes plus vierges : si vous l'êtes encore du corps , ce n'est plus rien ; vous ne l'êtes plus par l'esprit. Cette fleur si belle est flétrie et foulée aux pieds : l'indigne créature , le mélange impur et honteux , enlève l'amour que l'Époux voulait seul avoir. Vous irritez toute sa jalousie, ô épouses adultères! votre cœur s'ouvre aux ennemis de Dieu. Revenez , revenez à lui ; écoutez ce que dit saint Pierre : « Bendez vos « âmes chastes par l'obéissance à la charité > ; » c'est-à-dire, qu'il n'y a que la loi du pur amour, qui rapporte tout à Dieu, par laquelle l'âme puisse être vierge , et digne des noces de l'Agneau sacré.
Si donc on invite les vierges à conserver cette pureté virginale, œ n'est pas pour leur demander plus qu'aux autres;
« I. Petr. 1 , 33.
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et quand même on leur demanderait des clioses au-dessus du commun des chrétiens , ne doivent-elles pas donner à Dieu à proportion de ce qu'elles reçoivent de lui ? Heureuses, s*il leur est donné de suivre T Agneau partout où il va ! Mais, de plus, cette virginité céleste n'e^ point une perfection rigpoureuse qui appesantit le joug de Jésus-Christ. Au contraire, vont Tavez vu par les paroles de Tapôtre, et par la peinture sensible des gens qui languissent dans les liens de la chair, cette virg'mité n'est utile que pour rendre Tesprit vierge et sans tache, que pour mettre Tâme dans une plus grande liberté de vaquer à Dieu.
L'Église désirerait que tous pussent tendre à cet état angélique ; et elle dit volontiers , comme saint Paul , à tous ses enfuits' : « Je vous aime d* un amour de jalousie, qui est la « jalousie de Dieu même : je vous ai tous promis à un s<'( 1 « Époux, comme ne faisant tous ensemble qu'uneseule Épouse « chaste; et cet Époux , c'est Jésus-Christ. » Je sais bien qu'il n*est pas donné à tous de comprendre ces vérités; mais enfin heureux ceux qui ont des oreilles pour les entendre , et un cœur pour les sentir!
La troisième promesse qu'on fait en renonçant au monde ^ c*e8t d'obéir toute sa vie aux supérieurs de la maison où l'on se voue à Dieu.
L'obéissance, me direz- vous , est le joug le plus dur et le plus pesant. N'est-ce pas assea d*obéir à Dieu et aux hommes, de qui nous dépendons naturellement, sans établir de nouvelles dépendances? £n promettant d'obéir, oa s'assujettit non- seulement à la sagesse et à la charité, mais aux passions, aux fantaisies, aux duretés des supérieurs, qui sont toijyours des hommes imparfaits, et souvent jakmz de la domination. Voilà ce qu'on est tenté de penser contre Tobéissanoe. Écoutez , en esprit derecueUlement et d*hamilité, ce que je tâcherai de vous dire.
A proprement parler, ce n*est point aux hommes qu'il faut obéir ; ce n'est point eux qu'il faut regarder dans Vobéis-
' II. Cor. XI , 3.
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sance. Quand ils exerceut le ministère avec fidélité , ils font régner la loi ; et , loin de régner eux-niéines , ils ne font que servir à la faire régner : non-seulement ils deviennent soumis à la loi comme les autres , mais ils deviennent effectivement les serviteurs de tous ceux à qui ils sont obligés de commander.
Ce n'est point ici un langage magnifique pour couvrir la domination ; c'est une vérité que nous devons prendre à la lettre, aussi sérieusement qu'elle nous est enseignée par saint Paul et par Jésus-Christ même. Le supérieur vient servir, et non pas pour être servi. Il faut qu'il entre dans tous les be^ soins ; qu'il se proportionne aux petits , qu'il se rapetisse avec eux , qu'il porte les faibles , qu'il soutienne ceux qui sont tentés ; qu'il soit l'homme, non-seulement de Dieu, mais encore de tous les autres hommes qu'il est chargé de conduire; qu'il s'oublie , qu'il se compte pour rien, qu'il perde la liberté , pour devenir, par la charité , l'esclave et le débiteur de ses frères; qu'en un mot il se fasse tout à tous pour les gagner tous. Jugez; jugez si ce ministère est pénible, et s'il vous convient, comme dit l'apôtre' , d'être cause, par votre indocilité, que les supérieurs Texercent avec angoisse et amertume.
Mais, direz-vous , les supérieurs sont imparfaits , et il faut souffrir leur caprice; c'est ce qui rend l'obéissance rude. J'en conviens , ils sont imparfaits , ils peuvent abuser de leur autorité : mais s'ils en abusent , tant pis pour eux ; il ne vous en reviendra que des biens solides. Ce qui est caprice dans le supérieur par rapport aux règles de son ministère, est, par rapport à vous, selon les intentions de Dieu , une occasion de vous humilier , et de mortifier votre amour-propre trop sen* sible. Le supérieur fait une faute, mais il ne la fait qu'à cause que Dieu l'a permis; pour votre bien. Ce qui est donc en un sens la volonté injuste et capricieuse du supérieur, est, en un autre sens plus profond et plus important, la volonté de Dieu' même sur vous.
Cessez donc de considérer le supérieur, qui n'est qu'un ins-
» Hebr. xiii, 17.
360 SUR LES OBLICÀTIORS
trument indigne et défectueux d'une très-parfaite et très^mi* séricoidieuse Providence. Regardez Dieu seul, qui se sert des défiaMits des supérieurs pout corriger les vôtres. Ne vous irritez pas contre Thomme, car l'homme n'est rien; ne vous élevez point contre celui qui vous tient la place de Dieu même, et en qui tout est divin pour votre correction, même jusqu'aux défauts par lesquels il exerce votre patience. Souvent les défauts des supérieurs nous sont plus utiles que leurs vertus ; parce que nous avons encore plus de besoin de mourir à nousmêmes et a notre propre sens , que d'être éclairés, édifiés^ consolés par des supérieurs sans défauts.
De plus : quelle comparaison entre ce qu'on souffre dans une communauté , des préventions , Ou ^ si vous voulez , des bizarreries des supérieurs ^ et ce qu'il faudrait souffrir dans le monde d'un mari brusque, dur et hautain, d'enfants mal nés , de parents épineux , de domestiques indociles , infidèles , d'amis ingrats et injustes , de voisins envieux , d'ennemis arti* licieux et implacables , de tant de bienséances gênantes , de tant de compagnies ennuyeuses i, de tant d'affaires pleines d'amertume? Quelle comparaison entre le joug du siècle et celui de Jésus-Christ^ entre les sujétions innombrables du monde et celles d'une communauté?
Dans la communauté , la solitude, le silence , l'obéissance exacte à la règle et aux constitutions, vous garantissent presque de tout ce qu'il y aurait à souffrir des humeurs , tant des supérieurs que de vos égaux. Tout est réglé: en le suivant , vous en êtes quitte. La règle et les constitutions ne sont point des fardeaux ajoutés au joug de l'Évangile ; [ mais elles ne sont proprement que l'Évangile] expliqué en détail, et appliqué à la vie de communauté. Si la règle n'est que l'explication de l'Évangile pour cet état , les supérieurs ne sont que les sur* veillants pour faire pratiquer cette règle évangélique : ainsi tout se réduit à l'Évangile.
Lors même que les supérieurs, passant au delà des bornes, traitent durement leurs inférieurs , que peuvent-ils contre eux , à le bien prendre ? Ce n'est presque rien : ils peuvent
DE l'État beligibux. .ICI
mortifier leur goût dans de petites choses , leur retrancher quelque vaine consolation, les critiquer un peu sèchement. Mais cela ne peut aller loin : comme les affaires du monde, ici tout est réglé , tout est écrit , tout a ses bornes précises. î^es exercices journaliers ne laissent rien à décider : il n'y a qu'à chanter les louanges de Dieu , travailler , se trouver ponctueilement à tout, ne se mêler jamais des choses dont on n'est point chargé , se taire , se cacher , chercher son soutien en Dieu, et non dans les amitiés particulières. I^e pis qui vous puisse arriver, c'est de n'être jamais dans les emplois de confiance , qui sont pénibles et dangereux , qu'on est fort heureux de n'avoir jamais , et qu'on est obligé de craindre. Le pis qui vous puisse arriver, c'est que les supérieurs vous humilient et vous mettent en pénitence : comme si vous ne deviez pas y être toujours! comme si la vie chrétienne et religieuse n'était pas un sacrifice d'amour, d'humiliation et de pénitence continuelle !
Où est-il donc, ce joug si dur de Tobéissance? Hélas! je dois bien plus craindre ma volonté propre que celle d'autrui. Ma volonté si bonne, si raisonnable, si vertueuse qu'elle soit, est toujours ma propre volonté, qui me livre à moi-même , qui me rend indépendant de Dieu , et propriétaire de ses dons , si peu que je m'y arrête. La volonté d'autrui , qui a autorité sur moi , quelque injuste qu'elle soit , est à mon égard la volonté de Dieu toute pure. Le supérieur commande mal , mais moi j'obéis bien, heureux de n'avoir plus qu'à obéir. De tant d'affaires, il ne m'en reste qu'une; qui est de n'avoir plus ni volonté ni sens propre, de me laisser mener comme un petit enfant, sans raisonner, sans prévoir, sans m'informer : tout est fait pour moi, pourvu que je ne fasse qu'obéir. Dans cette candeur et cette simplicité enfantine, je n'ai qu'à me défendre de ma vaine et curieuse raison , qu'à n'entrer point dans les motifs des supérieurs , qu'à me décharger de tous mes soins sur leur sollicitude.
O douce paix! ô heureuse abnégation de soi-même! ô li^ berté des enfants de Dieu, qui vont, comme Abraham, sans
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