‹ Sermons choisis de Bossuet (volume 2)Chapitre 85 sur 139 · DB L'ETAT BELIGIEUX. 2GS · texte numérisé non relu

DB L'ETAT BELIGIEUX. 2GS

tion du prochain : cette idée de votre état serait pour vous un piège continuel. Non, non, vous ne devez point vous croire dans un état séculier; ce n'est qu'à force d'avoir renoncé au monde et à son commerce, que vous serez propres à en préserver cette jeunesse innocente, et précieuse aux yeux de Dieu. Plus vous avez d'embarras par cette éducation de tant de filles d'une naissance distinguée, plus vous êtes exposées par le voisinage de la cour, et par la protection que vous en retirez, moins vous devez avoir de complaisance pour le siècle. Si l'ennemi est à vos portes, vous devez vous retrancher contre lui avec plus de précaution , et redoubler vos gardes. O que le silence , que l'humilité , que l'obéissance , que l'obscurité , que le recueillement , que Toraison sans relâche , sont nécessaires aux épouses de Jésus-Christ, qui sont si près de l'enchantement de la cour et de l'air empesté des fausses grandeurs! Contre des périls si terribles, vous ne sauriez, je ne crains pas de le dire , être trop sauvages , trop alarmées , trop enfoncées dans votre solitude, trop attachées à toutes les choses extérieures qui vous sépareront du monde, de ses modes , et de ses vaines politesses. Vous ne sauriez mettre trop de grilles , trop de clôtures , trop de formalités gênantes et ennuyeuses entre lui et vous. Craignez de ne pas passer assez pour de vraies religieuses, qui n'aiment que la réforme et l'obscurité, qui oublient le monde jusqu'à lui vouloir déplaire par leur simplicité; autrement vous vivez tous les jours sur le bord du plus affreux des précipices.

Mais un autre piège que vous devez craindre , c^est votre naissance. Épouses de Jésus-Christ , écoutez et voyez ; oubliez la maison de votre père'. La naissance, qui flatte l'orgueil dçs hommes , n'est rien : c'est le mérite de nos ancêtres , qui n'est point le nôtre ; c'est se parer du bien d'autrui : de plus , ce n'est presque jamais qu'un vieux nom oublié dans le monde, avili par beaucoup de gens sans mérite , qui n'ont pas su le soutenir. La noblesse n'est souvent qu'une pauvreté vaine, ignorante et grossière ; oisive-, qui se pique de mépri-

* Ps. XLIV, II.

ai.

366 SUK LES OBLIGATIONS

ser tout ce qui lui manque : est-ce là de quoi avoir le cœur si enflé? Jésus-Christ sort de tant de rois , de tant de souverains pontifes de la loi judaïque, de tant de patriarches , à remonter jusqu'à la création du monde ; Jésus-Christ , dont la naissance était la plus illustre, sans comparaison, qui ait paru dans tout le genre humain, est réduit au métier de charpentier, grossier et pénible, pour gagner sa vie. Il joint à la plus auguste naissance Fétat le plus vit et le plus méprisable , pour confondre la vanté et la mollesse des nobles, pour tourner en ignominie ce que la fausse gloire des hommeseonserve avec tant de jalousie.

Détrompons-nous donc ; il n'y a plus en Jésus- Christ de lir bres ni d'esclaves, de nobles ni de roturiers; en lui tout est noble par les dons de la foi ; en lui tout est bas, tout est petit , tout est anéanti, par le renoncement aux vaines distinctions, et par le mépris de tout ce que le monde trompeur élève. Soyons nobles comme Jésus-Christ ; n'importe, il faut être charpentier avec lui; il faut, comme lui, travailler à la sueur de son front dans l'obscurité,, dans le silence et l'obéissance. Vous qui étiez libres, vous ne l'êtes plus; la charité vous a^ faits esclaves. Vous n'êtes pas ici pour vous-mêmes ; vous n'y êtes que les esclaves de ces enfants , qui sont ceux de Dieu. M'entendez-vous pas l'apôtre qui dit: « Étant libce, je me suis « fait esclave de tous pour les gagner tous > ? » voilà votre modèle. Cette maison n'est pas à vous , ce n'est point pour vous qu'elle a été dotée et fondée ; c'est pour l'éducation des jeunes demoiselles qu'on a fait cet établissement : vous n'y entrez que par rapport à elles, et pour le besoin qu'elles ont de quel* qu'un qui les conduise et qui les forme. Si donc il arrivait (ô Dieu , ne le souffrez jamais : que plutôt les bâtiments se renversent !), s'il arrivait que vous négligeassiez vos fonctions essentielles; si , oubliant que vous êtes en Jésus-Christ les servantes de cette jeunesse , vous ne songiez plus qu'à jouir en paix des biens consacrés à leur éducation ; si l'on ne trouvait dans cette humble école de Jésus-Christ, que des dames vai-

■ I. Cor. i\, 19.

DE L ETAT BELIGIEUX. 367'

nes et fastueuses : hélas , quel scandale ! les épouses de Jésus-Christ , toutes couvertes de rides , deviendraient alors- Tobjet du mépris de ce monde même auquel elles auraient voulu plaire. Aocoutume;&- vous donc , dès le commencement, à aimer les fonctions les plus basses , à n*en mépriser aucune, à ne rougir point d'une servitude qui fait votre unique gloire.' Aimez ce qui est petit , goûtez ce qui vous abaisse ; ignorez le monde, et faites qu'il vous ignore: ne craignez point de devenir grossières , à force d'être simples. La vraie , la bonne simplicité fait la parfaite politesse , que le monde , tout poli qu'il est , ne sait pas connaître. Il vaudrait bien mieux être un peu grossières, pour être plus simples, plus éloignées des manières vaines et affectées du siècle.

Mais puisque vous êtes destinées à l'instruction de la jeunesse, il faut sans doute que vous soyez exactement instruites des choses que vous devez apprendre à ces enfants. Vous devez savoir les vérités de la religion, les maximes d'une conduite sage , modeste et laborieuse ; car vous devez former ces filles , ou pour des cloîtres, ou pour entrer dans des familles honnêtes et chrétiennes, oùle capital est la sagesse des mœurs, l'application à l'économie, et l'amour d'une piété simple. Ainsi apprenez-leur à se taire et à se cacher, à travailler, à souffrir , à obéir et à épargner. Voilà ce qu'elles auront besoin de savoir, supposé qu'elles se marient. Mais fuyez comme un poison toutes les curiosités, tous les amusements d'esprit; car les femmes n'ont pas moins de penchant à être vaines par leur esprit, que par leur corps. Souvent les lectures qu'elles font, avec tant d'empressement , se tournent en parures vaines et en ajustements immodestes de leur esprit^ souvent elles lisent par vanité, comme elles se coiffent. 11 faut faire de l'esprit comme du corps ; tout superflu doit être retranché : tout doit sentir la simplicité et Toubli de soi-même. 0 quel amusement pernicieux, dans ce qu'on appelle lectures les plus solides ! On veut tout savoir , juger de tout , se faire valoir sur tout. Rien ne ramène tant le monde vain et faux dans les solitudes, que celte vaine curiosité des livres. Si vous lisez

Page 1