Matth., xxu
%. Jos., XXIV, 14.
SDR LA CHARITÉ FRATERNBLLB 25»
ne peut jamais être ni pur ni sincère, ni enfin assez cordial pour mériter qu'on s'y fie.
En effet, cette attache intime que nous avons à nousmêmes, c'est la ligne de séparation, c'est la paroi mitoyenne entre tous les cœurs, c'est ce qui fait que chacun de nous se renferme tout entier dans ses intérêts et se cantonne en lui-même, toujours prêt à dire avec Caïn : « Qu'ai-je affaire de mon frère?» Num custos fratris mei sum ego^'/ C'est pourquoi l'apôtre saint Paul, parlant de ceux qui s'aiment eux-mêmes, dit que « ce sont des hommes sans affection et ennemis de la paix : » Erunt hommes seipsos anmnteSy sine affections, sine pace^. Car il est vrai que notre amourpropre nous empêche d'aimer le prochain comme la loi le prescrit. La loi veut que nous l'aimions comme nous-mêmes, sieut teipsum, parce qure selon la nature et selon la. grâce il est notre prochain et notre semblable, et non paa notre inférieur; mais l'amoui^propre, bien mieux cbéi, fait que nous l'aimons pour nous-mêmes, et non pas comme nous-mêmes; non pas dans un esprit de société pour vivre avec lui en concorde, mais dans un esprit de domination pour le faire servir à nos desseins. C'est ainsi que le monde aime, vous le savez ; et c'est pourquoi il est véritable que le monde n'aime nien, et qu'on n'y trouve point d'amitié solide : Sineaffectione, smepa<i. Non, jamais l'homme ne sera capable d'aimer san prochain comme soimême et dans un esprit de société, jusqu'à ce qu'il ait triomphé de son amour-propre en aimant Dieu plus que soi-même. Car pour faire ce grand effort, de nous détskcher de nous-mêmes, i^ faut avoir quelque objet qui soit dans une si haute élévation, que nous croyions ne rien perdre en renonçant à nous-mêmes peur nous abandonner à lui sans réserve. Or, est-il que Dieu €^ le seul à qui cette haute
t. G^riM., 17, 9»
%, U 7iM.» lu. a, s.
supériorité et cet avantage appartient; et les créatures qui nous environnent, bien loin d'être naturellement au-dessus de nous, sont au contraire rangées avec nous dans le môme degré de bassesse sous l'empire souverain de ce premier Être.
Par conséquent, chrétiens, jusqu'à ce que nous aimions celui qui peut seul par sa dignité nous arracher à nousmêmes, nous n'aimerons que nous-mêmes. La source de notre amitié pourra bien en quelque sorte couler sur les autres, mais elle aura toujours son reflux sur nous ; et toute notre générosité ne sera qu'un art un peu plus honnête de se faire des créatures, ou de contenter une gloire intérieure. Ainsi le véritable amour du prochain a son principe nécessaire dans l'amour de Dieu, il marche avec lui d'un pas égal ; et, quoiqu'on trouve quelquefois des naturels nobles qui semblent s'élever beaucoup au-dessus de toutes les faiblesses communes, je soutiens qu'il n'y a que l'amour de Dieu qui puisse changer dans nos cœurs cette pente de la nature, de ne s'attacher qu'à soi-même. Gomme donc Dieu est peu aimé, il ne faut pas s'étonner si le prophète s'écrie qu'il ne ait plus à qui se lier. Nous habitons, dit-il, au milieu des fraudes et des tromperies, chacun se défie et chacun trompe ; il n'y a plus de droiture, il n'y a plus de sûreté, il n'y a plus de foi parmi les hommes : Unusquisque se a proximo suo custodiat, et in omni fratre suo nxm haheat fiduciam; et omnis amicus fraudulent&r incedet, et vir fratrem suum deridebit... Habitatio tua in medixi doli^. • On ne trouve plus de saint sur la terre ; il n'y a personne qui ait le cœur droit : tous tendent des pièges pour verser le saïug ; le frère cherche la mort de son frère. Ne vous fiez point à votre ami... Car l'homme a pour ennemis ceux de sa propre maison : » Periit saneitis de terra, et reclus in ftominibus non est : omnes in sanguine insidiautur, vir fratreii
1, lerem., u. «, 5, «.
SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE 2éi
mum ad nortem venatur.., Noîite credere amico... et inimici hominis, domestici ejus *.
Je pourrais bien, chrétiens, faire aujourd'hui les mômes plaintes; et encore qu'on ne vit jamais plus de caresses, plus d'embrassements, plus de paroles choisies, pour témoigner une parfaitô cordialité, ah I si nous pouvions percer dans le fond des cœurs, si une lumière divir.e venait dé' couvrir tout à coup ce que la bienséance, ce que l'intérêt, ce que la crainte tient si bien caché, oh! quel étrange spectacle ! et que nous serions étonnés de nous voir les uns les autres avec nos soupçons, et nos jalousies, et nos répugnances secrètes les uns pour les autres! Non, l'amitié n'est qu'un nom en l'air, dont les hommes s'amusent mutuellement et auquel aussi ils ne se fient guère. Que si ce nom est de quelque usage, il signifie seulement un commerce de politique et de bienséance. On se ménage par discrétion les uns les autres ; on oblige par honneur et on sert par intérêt, mais on n'aime pas véritablement. La fortune fait les amis, la fortune les change bientôt : comme chacun aime par rapport à soi, cet ami de toutes les heures est au hasard à. chaque moment de se voir sacrifié à un intérêt plus cher; et tout ce qui lui restera de cette longue familiarité et de cette intime correspondance, c'est que l'on gardera un certain dehors, afin de soutenir pour la forme quelque simulacre d'amitié et quelque dignité d'un nom si saint. C'est ainsi que savent aimer les hommes du monde. Démentez-moi, messieurs, si je ne dis pas la vérité : et certes, si je parlais en un autre lieu, j'alléguerais peut-être !a cour pour exemple; mais, puisque c'est à elle que je parle, qu'elle se connaisse elle-même et qu'elle serve de preuve à la vérité que je proche.
Concluons donc, chrétiens, que la charité envers Dieu est le fondement nécessaire de la société envers les hom-