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mes; c'est de cette haute origine que la charité doit s'épancher généreusement sur tous nos semblables par une inclination générale de leur bien faire dans toute l'étendue du pouvoir que Dieu leur en donne. C'est de ce niôme principe que doivent naître nos amitiés particulières, qui ne seront jamais plus inviolables ni plus sacrées que lorsque Dieu en sera le médiateur. Jonatbas et David étaient unis en cette sorte, et c'est pourquoi le dernier appelle leur amitié mutuelle, « l'alliance du Seigneur, » fœdus Domini^, parce 'iju'elle avait été contractée sous les yeux de Tieu et qu'il devêiit en être le protecteur, comme il en était le témoin. Aussi le monde n'en a jamais vu ni de plus tendre, ni de plus fidèle, ni de plus désintéressée. Un trône à disputer entre ces deux parfaits amis n'a pas été capable de les diviser, et le nom de Dieu a prévalu à un si grand intérêt. Heureux celui, chrétiens, qui pourrait trouver un pareil trésor I II pourrait bien mépriser k ce prix toutes le» richesses du monde; car une telle amitié contractée au nom de Dieu, et jurée, pour ainsi dire, entre ses mains, ne craint pas les dissimulations ni les tromperies. Tout s'y fait nux yeux de celui qui voit dans le fond des cœurs, et sa vérité éternelle, fidèle caution de la foi donnée, garantit cette amitié sainte des changements infinis dont 3o temps et les intérêts menacent tous les autres. Un ami de cette sorte fidèle à Dieu et aux hommes est un trésor ine;:timable; et il nous doit être sans comparaison plus cher que nos yeux, parce que souvent nous voyons mieux par ses yeux que par les nôtres, et qu'il est capable de nous éclairer quand notre intérêt nous aveugle : c'est ce qu^il faut vous expliquer dans la deuxième partie.
iUR LA CHARITÉ FRATERNELLE t«:^
DEUXIÈME POINT
La science la plus nécessaire à la vie humaine, c'est de se connaître soi-même; et saint Augustin a raison de dire* qu'il vaut mieux savoir ses défauts que de pénétrer tous les secrets des États et des empires, et de savoir démôler toutes les énigmes de la nature. Cette science est d'autant plus belle qu'elle n'est pas seulement la plus nécessaire, mais encore la plus rare de toutes. Nous jetons nos regards bien loin, et, pendant que nous nous perdons dans des pensées infinies, nous nous échappons à nous-mêmes : tout le monde connaît nos défauts, nous seuls ne les savons pas; et deux choses nous en empêchent.
Premièrement, chrétiens, nous nous voyons de trop près, l'œil se confond avec l'objet; et nous ne sommes pas assez détachés de nous pour nous regarder d'un regard distinct et nous voir d'une pleine vue. Secondement, et c'est le plus grand désordre, nous ne voulons pas nous connaître, si ce n'est par les beaux endroits. Nous nous plaignons du peintre, qui n'a pas su couvrir nos défauts; et nous aimons mieux ne voir que notre ombre et notre figure si peu qu'elle semble belle, que notre propre personne si peu qu'il y paraisse d'imperfection. Le roi Achab, violent, imbécile et faible, ne pouvait endurer Michée, qui lui disait de la part de Dieu la vérité de ses fautes et de ses affaires, qu'il n'avait pas la force de vouloir apprendre : et il voulait qu'il lui contât avec ses flatteurs des triomphes imaginaires. C'est ainsi que sont faits les hommes; et c'est pourquoi le divin Psalmiste a raison de s'écrier : Delictaquis intelligii*'} « Qui est-ce qui connaît ses défauts? » Où est l'homme qui sait acquérir cette science si nécessaire? Corabien somme»-
l. De Trin , lib. IV, w !.
l. Ps. xvrn. 1*.
noua ardents et vainement curieux ! Dans quel abtnae dee cœurs, dans quels mystères secrets de la politique, dans quelle obcurité de la nature n'entreprenons-nous pas de pénétrer I Malgré cet espace immense qui nous sépare d'avec le soleil, nous avons su découvrir ses taches, c'est-à-dire, remarquer des ombres dans le sein même de la lumière^ Cependant nos propres taches nous sont inconnues, nous peuls voulons être sans ombre ; et nos défauts, qui sont la fable du peuple, nous sont cachés i nous-mêmes. Delicta quis intelligû?
Pour acquérir, chrétiens, une science si nécessaire, il ne faut point d'autre docteur qu'un ami fidèle. Venez donc, ami véritable, s'il y en a quelqu'un sur la terre, venez me montrer mes défauts que je ne vois pas. Montrez-moi les défauts de mes mœurs, ne me cachez pas même ceux de mon esprit. Ceux que je pourrai réformer, je les corrigerai par votre assistance, et s'il y en a qui soient sans remède, ils serviront à confondre ma présomption. Venez donc, encore une fois, ô ami fidèle 1 ne me laissez pas manquer en ce que je puis, ni entreprendre plus que je ne puis, afin qu'en toutes rencontres je mesure ma vie à la raison et mes entreprises à mes forces.
Cette obligation, chrétiens, entre les personnes amies, est de droit étroit et indispensable. Car le précepte de la correction étant donné pour toute l'Église dans l'évangile que nous traitons, il serait sans doute à désirer que noua fussions tous si bien disposés que nous pussions profiter des avis de tous nos frères. Mais comme l'expérience nous fait '?oir que cela ne réussit pas, et qu'il importe que nous regardions à, qui nos conseils peuvent être utiles, ce précepte de nous avertir mutuellement se réduit pour l'ordinaire en- Vers ceux dont nous professons d'être amis.
Je suis bien aise, messieurs, de vous dire aujourd'hui ces choses, parce que nous tombons souvent dans de grands péchés pour ne pas assez connaître les sacrés devoirs de
l'amitié chrétienne. La charité, dit saint Augustin *, voudrait profiter à tous; nnais, comme elle ne peut s'étendre autan*, dans l'exercice qu'elle fait dans son intention, elle nous attache principalement à ceux qui, par le sang, ou par Vamitié, ou par quelque autre disposition des choses humaines, nous sont en quelque sorte échus en partage. Regardons nos amis en cette manière : pensons qu'un sort bienheureux nous les a donnés pour exercer envers eux ce 4|ae nous devrions à tous, si tous en étaient capables. C'est une parole digne de Gaïn que de dire : Ce n'est pas à moi à garder mon frère ; croyons, messieurs, au contraire, que nos amis sont à notre garde, qu'il n'y a rien de plus cruel que la complaisance que nous avons pour leurs vices, que nous taire en cee rencontres c'est les trahir, et que ce n'est pas le trait d'un ami, mais l'action d'un barbare, que de les laisser tomber dans un précipice faute de lumière, pendant que nous avons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux : Vir iniquus ïactat amicum suwm, et ducit eum per viam non bonam* : a L'homme injuste séduit son ami, et il le conduit par une voie qui n*e3t pas bonne. »
Après avoir établi l'obligation de ces avîg charitables, montrons-en les conditions dans les paroles précises de notre évangile. Premièrement, chrétiens, il y faut de la fermeté et de la vigueur ; car, remarquez, le Sauveur n'a pas dit : Avertissez votre frère, mais « Reprenez votre frère'.» lisez de la liberté que le nom d'amitié vous donne ; ne cédez pas, ne vous rendez pas, soutenez vos justes sentiments, parlez à votre ami en ami; jetez-lui quelquefois au tror\t des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en luimême ; ne craignez point de lui faire honte, afin qu il se