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pour nouB-mÔmes. Telle est la règle assurée que sa vérité rend souveraine, son équité, infaillible, sa simplicité, vénérable. Mais nous péchons doublement contre l'équité de cette règle ; car, dans sa simplicité, elle ne laisse pas d'avoir deux parties nécessairement enchaînées : la première, de suivre Dieu ; et, au contraire, nous jugeons plus que Dieu ne juge : la seconde, de ne rien usurper pour nous; et, au contraire, en jugeant les crimes, nous nous attribuons ordinairement une injuste supériorité sur les personnes, qui nous inspire une aigreur cachée ou un superbe dédain.
Par exemple (car il faut venir au détail des choses, et j'ai promis d'y descendre), cet homme est voluptueux, et cet autre est injuste et violent : vous^cocdamnez leur conduite, et vous ne la condamnez pas témérairement, puisque la loi divine la condamne aussi. Mais si vous les regardez, dit saint Augustin*, comme des malades incurables; si vous vous éloignez d'eux comme de pécheurs incorrigibles, vous faites injure à Dieu, et vous ajoutez à son jugement. Vous avez vu ces personnes dans des pratiques dangereuses; vous blâmez ces pratiques, et vous faites bien, puisque l'Écriture les blâme. Mais vous jugez de l'état présent par les désordres de la vie passée ; vous dites avec le pharisien; Si l'on savait qu'elle est cette femme! et vous ne regardez pas, non plus que lui, qu'elle est peut-être changée par h pénitence ; vous ne jugez plus selon Dieu, et vous passez les borne» qu'il vous a prescrites. Ne jugez donc plus désormais ni de l'avenir par le présent ni du présent par le paasé; car ce jugement n'est pus seion Dieu, ni selon ses saintes lumières.
« Chaque jour, dit l'Écriture, a sa malice^ : * ainsi lorsque vous découviez quelque déBordre visible, au lieu
t . JOe Semt. Dom. m monte, ubi supnu t. Matth., VI, H,
d'Dutrager voe frères par des invectives cruelles, espérei plutôt un temps meilleur et plus pur, et tempérez par cette espérance l'amertume da votre zèle, qui s'emporte avec trop d'excès. Ne jugez donc pas de l'état présent par vos connaissances passées ; car ignorez-vous les miracles qu'opère l'esprit de Dieu dans la conversion des cœurs? Peut-être que ce vieux pécheur est devenu un autre homme par la grâce de la pénitence. Si vous découvrez encore en sa vie quelque reste de faiblesse humaine, gardez-vous bien de conclure que c'est un trompeur et un hypocrite; ne dites pas, comme vous faites : Ah ! le cœur commence à paraître, le naturel s'est fait voir à travers le masque dont il se couvrait; car, ô Dieu! ô juste Dieu! quel est ce raisonnement? Quoil s'ensuit-il qu'on soit un démon, parce qu'on n'est pas un ange; ou que l'embrasement dure encore, parce que l'on voit quelque fumée ou quelque noirceur; ou que la campagne soit inondée, parce que la rivière en se retirant a laissé peut-être quelques eaux en des endroits plus profonds ; ou que les passions dt>minent encore, parce qu'elles ne sont pas peut-être tout à fait domptées ? Vous dites que c'est malice, et c'est peut-être imprudence; vous dites que c'est habitude, et c'est peut-être chaleur et emportement. Ah ! cet homme, que vous blâmez d'une façon si cruelle, fait peut-être beaucoup davantage. Non-seulement il se blâme, mais il se condamne, mais il se châtie, mais il gémit de son mal, qu'il voit sans doute devant Dieu bien plus graud, sans comparaison, que vos jugements indiscrets ne le font paraître à vos yeux. Cessez donc de vous égaler à la puissance suprême par la témérité de juger vos frères. Blâmez ce que Dieu blâme, condamnez ce que Dieu condamne ; mais ne passez point ces limites sacrées. « Ne soyea point sages plus qu'il ne faut, mais soyez sages selon !d mesure*; » c'est-a-dire, ne jugez pas plus que Dieu n'a voulu
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juger. Autant qu'il a plu à ce grand Dieu de nous découvrir
ses jugements, né craignez point de les suivre; mais croyez que tout ce qui est au delà est un abîme effroyable, où notre audace insensée trouvera un naufrage infaillible.
Ce n'est pas assez, chrétiens; et nous avons remarqué que, même en nous élevant contre les péchés publics, nous tombons dans un autre excès. Nous exerçons sur nos frères une espèce de t;y'raunie, nous prenons contre eut un esprit il'aigreur ou un esprit de dédain", et devenons tellement censeurs, que nous oublions que nous sommes frères. Tel était le vice des pharisiens ; ce n'était pas la compassion de notre commune faiblesse qui leur faisait reprendre les péchés des hommes : ils se tiraient hors du pair ; et comme s'ils eussent été les seuls impeccables, ils parlaient toujours dédaigneusement des pécheurs et des publicains : ils s'érigeaient en censeurs publics, non point pour guérir les plaies et corriger les péchés, mais pour s'élever au-dessus des autres, et étaler magnifiquement leur orgueilleuse justice. C'est pourquoi le Seigneur Jésus les voyant approcher de lui dans cet esprit dédaigneux, il les confond par cette parole : « Celui, dit-il, qui est innocent, qu'il jette la première pierre. »
Apprenons de là, chrétiens, en quel esprit no-us devons juger, même des crimes les plus scandaleux : gardons-nous de tirer aucun avantage de la censure que nous en faisons; car n'avons-noua pas reconnu que ce n'est pas à nous de rien prononcer, mais de suivre humblement ce que Dieu prononce ? La lumière de vérité qui brille en nos âmes, et y condamne les dérèglements que nos frères nous rendent visibles dans leurs actions criminell-es, u'est pas une prérogative qui nous soit donnée pour prendre ascendant sur eux ; mais c'est une impression qui se fait en nous de la justice supérieure par laquelle nous serons jugés tous ensemble. Ainsi, prononçant par le même arrêt leur condamnation et la votre, pouvez-vouy en tirer aucun avantage ? et
SUB LES JUGEMENTS HUMAINS "àSS
ae devez- vous pas au contraire être saisis de frayeur et de tremblement? Considérez le Sauveur, et voyez dans quel esprit de condescendance il dit à la femme adultère : « Je ne te condamnerai pas. » Si la justice même est si indulgente, faut-il que la malice soit inexorable? si le juge est si ppiient, le crincrinel oae-t-ii être rigoureux ? car enfin si le crime que vous condamnez, si cet infâme adultère, qui vous fait dédaigner cette pécheresse, n'est pas dans votre cœur pui- consentemen-t, il n'est pas moins dan^ le fond oc votre malice, ou dans celui de votre faiblesse
Ignorez-vous, chrétiens, de quelle sorte les péchés sV"'.n- ^endrent en nous? Ils y naissent comme des vers : Os fatuorum ebullit stultitmm^ ', non engendrés par le dehors, mais conçus et bouillonnants au dedans de la pourriture invétérée de notre substance, et du fond malheureusement fécond de notre corruption oriainelle. Ainsi, quand les crimes que vous blâmez ne seraient point dans vos consciences par une attache actuelle, ils sont enfermés radicalement flans ce foyer intérieur de votre corruption; et si jamais ils en sortent par une attache effective, en condamnant votre frère, n'aurez-vous pas parlé centre vous, et foudroyé votre tête? Et quand nous ne tomberions jamais dans ce même crime, ne tombons-nous pas tous les jours dans de semblables excès, également condamnés par cette suprême vérité qui est l'arbitre de la vie humaine? Car celui qui a dit: « Tu ne tueras pas, » a défendu aussi l'impudicité; et quoique les tables des commandements soient partagées en plusieurs articles, c'est la même lumière très-simple de îa justice divine qui autorise tous les préceptes, proscrit toufs les crimes, réprouve toutes les transgressions.
« Toi donc qui juges les autres, tu te condamnes toi- »nême, » comme dit l'Apôtre*. Par conséquent, cbrétiens,
i Prov., XV, «.
t Rom., !î, i'
si nous osons condamner nos frères, et nous le devons quelquefois, quand leurs crimes sont scandaleux, ne condamnons pas leurs excès, comme en étant éloignés ; que ce ne soit pas pour nous mettre à part, mais pour entrer tous ensemble dans un^ sentiment intime et profond, et de nos communs devoirs et de nos communes faiblesses. Ainsi, nous souvenant de ce que nous sommes, ne nous laissons jamais emporter à ces inveetives cruelles, à ces dérisions outrageuses qui détournent malicieusement contre la personne l'horreur qui est due au vice : c'est un jeu cruel et sanglant qui renverse tous les fondements de l'humanité. « Un innocent, dit Tertullien parlant contre les eux des gladiateurs (c'en est ici une image), ne fait jamais son piaisir du supplice d'un coupable : » Innocens de supplicio altenus lœtari non potest *. Que si c'est une cruauté de se réjouir du supplice de son frère, quelle horreur, quel meurtre, quel parHcide de se faire un jeu, de se faire un spectacle, de se faire un divertissement de son crime mêmel
Si nous devons être si réservés dans les péchés scandaleux, quelle doit être notre retenue dans les choses cachées et douteuses? A quoi pensons-nous, mes frères, de nous déchirer mutuellement par tant de soupçons injustes? riélas ! que le genre humain est malheureusement curieux î chacun veut voir ce qui est caché, et juger des intentions. Cette liumeur curieuse et précipitée fait que ce qu'on ne voit pas, on le devine ; et comme nous ne voulons jamais nous tromper, le soupçon devient bientôt une certitude, et nous appelons conviction ce qui n'est tout au plus qu'une conjecture. Mais c'est l'invention de notre esprit à laquelle nous applaudissons, et que nous accroissons sans mesure. Que si parmi ces soupçons notre colère s'élève, nous ne voulons plus l'apaiser, parce que « nul ne trouve sa colère
injuste : » NuUi irascenti ira sua videtur injusta^. Ainsi l'inq-aiétude nous prend, et par cette inquiétude nourrie par nos défiances, souvent nous nous battons contre une ombre, ou plutôt l'ombre nous fait attaquer le corps. Nous frappons de peur d'être prévenus; nous vengeons une offense qui n'eôt pas encore : Ipsa sollicitudine prius maîwn facimus quam paiimur'*. Voyez le progrès de l'injustice. Mon Dieu, je renonce devant vous à ces dangereuses subtilités de uotre esprit qui s'égare. Je veux apprendre de votre bonté et de votre sainte justice à ne présumer pas aisément le toal, à voir et non à deviner, à ne précipiter pas mon jugement, mais à attendre le vôtre.
Vous me dites que si j'agis de la sorte je serai la dupe publique, trompé tous les jours mille et mille fois; et moi, je vous réponds à mon tour : Eh quoi î ne craignezvous pas d'être si malheureusement ingénieux à vous jouer de l'honneur et de la réputation de vos semblables? J'aime beaucoup mieux ôtre trompé que de vivre éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cett» erreur innocente que la prudence, que l'humanité, que la vérité même m'inspire : car la prudence m'enseigne à ne précipiter pas mon jugement ; l'humanité m'ordonne de présumer plutôt le bien que le mal ; et la vérité même m'apprend de ne m'ahandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur que sans y penser je ne flétrisse les innocems par une condamnation injurieuse.
SECOND POINT
11 pourrait sembler, chrétiens, que c'est presser trop mollement cette pécheresse à se censurer eiie-môme, auH