I. £phe9., IV
F&ÉGHli A LÀ COUR
Persécution continuelle que le chrétien doit se taire à lai-niôm«. Dangers des plaisirs : leurs funestes effets sur le corps et sui l'âme. Comment ils nous empêchent de retourner à Dieu par une sincère conversion. Captivité où nous jettent les joies sensuelles. Sainte tristesse de la pénitence, combien salutaire : ses amertumes, gources fécondes de joies pures et ineffables.
Eomo quidam habuit duos filios^ et dixit adolescentior ex illia patri:Da mihi portionem substantiœ quœ me contiiigit.
Un homme avait deux fils, et le plus jenne des deux dit à son père : « Mon père, donneïmoi mon partage du bien qui me touche. • Lnc, zv, 11.
La parabole de l'Enfant prodigue nous fut hier proposés par la sainte Église dans la célébration des mystères, et je me sens invité à ramener aujourd'hui un si beau et si utile spectacle. Et certainement, chrétiens, toute l'histoire de ce prodigue, sa malheureuse sortie de la maison de son père,
i. Ce sermon se trouve ordinairement placé au troisième dimanche de carême, parce que les ^irenàers mots indiquent qu'il a été prêché ce jour-Iâ, quoique ré\angile de l'Enfant prodigue se lise le samedi précédent. Une variante du mantiscrit porte : « Il n'y a gne peu de jours que la parabole ua TEiifaiit prodigne fuL lue par la sainte Eglise, » etc. Ce qui fait croire qu'il a été a»»si prêché un autre jour de cette semaine. (Edit. de Veihailles,
ses voyages ou plutôt ses égarements dans un pays éloigné, son avidité pour avoir son bien, et sa prodigieuse facilité à le dissiper, ses libertés et sa servitude, ses douleurs après ses plaisirs, et la misère extrême où il est réduit pour avoir tout donné à son plaisir; enfin la variété infinie et le mélange de ses aventures sont un tableau si /laturel de la vie humaine, et son retour à son père, où il retrouve avec abondance tous les biens qu'il avait perdus, une image si accomplie des grâces de la pénitence, qu-e je croirais manquer tout à fait au saint ministère dont je suis chargé, si je négligeais les instructions que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. Ainsi mon esprit ne travaille plus qu'à trouver à quoi se réduire dans une matière si vaste. Tout me paraît important, et je ne puis tout traiter sans entreprendre aujourd'hui un discours immense. Grand Dieu, arrêtez m.on choix sur ce qui sera le plus profitable à cet illustre auditoire, et donnez-moi les lumières de votre Esprit-Saint, par les pieuses intercessions de la bienheureuse Vierge, que je salue avec l'ange, en disant Ave, etc.
Depuis notre ancienne désobéissance, il semble que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu'il y avait répandu de joie véritable pendant l'innocence des commencements, si bien que ce qui flatte maintenant nos sens n'est plus qu'un amusement dangereux, et une illusion de peu de durée. Le sage l'a bien compris lorsqu'il a dit ces paroles : Risus dolore miscebitur, et extrema gaucUi lucùis occupai^. « Le ris sera mêlé de douleur, et les joies se termineront en regrets. » C'est connaître le monde que de parler ainsi de ses plaisirs ; et ce grand homme a bien remarqué dans les pa rôles que j'ai rapportées, premièrement qu'ils ne sont pas purs, puisqu'ils sont mêlés de douleurs, et secondement qu'ils passent bien vite, puisque la tristesse les suit de si près. En effet, il est véritable que nous ne goûtons p^ int
io Prw., XI, i».
ici de joie sans mélange. La félicité des hommes du monde est composée de tant de pièces, qu'il y en a toujours quelqu'une qui manque ; et la douleur a trop d'empire dans 1a vie humaine, pour nous laisser jouir longtemps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de l'Enfant prodigue. Pour donner un cours plus libre à ses passions, il renonce aux commodités et à la douceur de sa maison paternelle, et il achète à ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excèS; ses profusions, cette vie voluptueuse qu'il a embrassée, le réduisent à la servitude, à la faim et au désespoir. Ainsi vous voyez, messieurs, que ses joies se tournent bientôt en une amertume infinie :£a;trerna gaudii Inclus occupât. Mais voici un autre changement qui n'est pas moins remarquable : la longue suite de ses malheurs l'ayant fait rentrer en lui-même, il retourne enfin à son père, repentant et affligé de tous ses désordres ; et reçu dans ses bonnes grâces, il recouvre par ses larmes et par ses regrets ce que ses joies dissolues lui avaient fait perdre. Étranges vicissitudes ! Plongé par ses plaisirs déréglés dans un abîme de douleur, il rentre par sa douleur môme dans la tranquille possession d'une joie parfaite. Tel est le miracle de la pénitence; et c'est ce qui me donne lieu, chrétiens, de vous faire voir aujourd'hui, dans l'égarement et dans le retour de ce prodigue, ces deux vérités importantes : les plaisirs, sources de douleur ; et les douleurs, sources fécondes de nouveaux plaisirs. C'est le partage de ce discours, et le sujet de vos attentions.
PREMIER POINT
L'apôtre saint Paul a prononcé que « tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution : » Omnes qui pie volunt vivere in Christo Jeau pers^
cutionempatientur^. L'Église était encore dans son enfance, et déjà toutes les puissances du monde s'armaient contre elle. Mais ne vous persuadez pas qu'elle ne fût persécutée que par les tyrans ennemis déclarés du christianisme : chacun de ses enfants était soi-même son persécuteur. Pendant qu'on affichait à tous les poteaux et dans toutes les places publiques des sentences et des proscriptions contre les fidèles, eux-mêmes se condamnaient d'une autre sorte. Si les empereurs les exilaient de leur patrie, tout le monde leur était un exil ; ils s'ordonnaient à eux-mêmes de ne s'attacher nulle part, et de n'établir leur domicile eai aucun pays de la terre. Si on leur ôtait la vie par violence, eux-mêmes s'ôtaient les plaisirs volontairement. Et TertuUien a raison de dire que cette sainte et innocente persécution aliénait encore plus les esprits que l'autre : Plures inventas, quoi magis periculum voîuptatis quam vitœ awcet ah hac secta, cun alia non sit et stulto et sapienti vitœ gratia^ nisi voluptas^: c'est-à-dire qu'on s'éloignait du christianisme plus par la crainte de perdre les plaisirs, que par celle de perdre la vi^ qu'on aimait autant n'avoir pas, que de l'avoir sans goût et sans agrément : c'est-à-dire que si l'on craignait les rigueurs des empereurs contre l'Église, on craignait encore davantage la sévérité de sa discipline contre elle-même ; et que plusieurs se seraient exposés plus facilement à se voir ôter la vie, qu'à se voir arracher les plaisirs, sans lesquels la vie leur est ennuyeuse.
Ce martyre, messieurs, ne finira point; et cette sainte persécution, par laquelle nous combattons en nous-mêmes les attraits des sens, doit durer autant que l'Église. La haine aveugle et injuste qu'avaient les grands du monde contre l'Évangile a eu son cours limité, et le temps l'a en^ fin tout à fait éteinte; mais la haine des chrétiens contre