De Coron., n
A L'ÉGARD DE» NÉCESSITÉS DS LA Vî?. 32y
sentielles et fondamentales, qui regardent le bien de l'âme, qui est le premier ; les autres accessoires et accidentelles, qui regardent le bien du corps, qui est le second. Si vcus faites bien, vous aurez la vie, vous posséderez le royaume ; c'est la promesse fondamentale, qui regarde le bien de l'âme, qui est le bien essentiel de l'homme. Si vous cherchez le royaume, toutes les autres choses vous seront données; c'est la promesse accidentelle qui considère le bien iu corps. Ces promesses essentielles s'accomplissent pour elles-mêmes, et l'exécution n'en manque jamais ; mais le corps n'ayant été formé que pour l'âme, qui ne voit que les •promesses qui lui sont faites doivent être nécessairemeni rapportées ailleurs? « Cherchez le royaume, dit le Fils de Dieu, et toutes les autres choses vous seront données; » entent ez par rapport à ce royaumej et par ordre à cette fin principale. Ainsi notre Père céleste^ voyant dans les conseils de sa providence ce qui est utile au salut de l'âme, il est de sa bonté paternell'e de nous donner et de nous ôter les biens temporels par ordre à cette fin principale, avec la même conduite qu'un médecin sage et charitable dispense la nourriture à son malade, la donnant ou la refusant, selon que la santé le demande. Ah ! si nous avions bien compris cette vérité, que nos esprits seraient en repos, et que nous aurions peu d'empressement pour ce qui nous semble le plus nécessaire !
Pour n'être point avare, il ne suffit pas de n'avoir pas d'ambition pour le superflu, il ne faut point d'empressement pour le nécessaire ; autrement le superflu même prend ^e visage du nécessaire, \ cause de rinstabHité des choses uumaines, qui fait qu'il nous paraît qu'on ne pe'jt jamais avoir assez d'appui. C'est pourquoi l'avarice amasse de tous tôtés, [semblable à] cette statue de Nabucbodonosor qui était d'argile, de fer, d'airain, d'»r ; ex teinta, ferro^ œrep awo*t
tout lui est bon, depuis la matière la plus précieuse jus qu'à la plus vile et la plus abjecte. Pour ne point adorer cette statue, il faut s'exposer à la fournaise ; pour ne point sacrifier à l'avarice, il faut se résoudre une fois à ne pas craindre la pauvreté, à n'avoir point d'empressement pour ie nécessaire.
Ouvrez les yeux, ô enfants d'Adam I c'est Jésus-Christ qui nous exhorte par cet admirable discours que nous Usons en saint Matthieu, chapitre sixième, et en saint Luc, chapitre douzième, dont je vous vais donner une paraphrase : ouvrez donc les yeux, ô mortels! contemplez le ciel et la terre et la sago économie de cet univers ; est-iï rien de mieux entendu que cet édifice? est-il rien de mieux pourvu que cette famille? est-il rien de mieux gouverné que cet empire? Ce grand Dieu qui construit le monde, et qui n'y a rien fait qui ne soit très-bon, a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Il a fait les corps célestes , qui sont immortels ; il a fait les terrestres, qui sont périssables. Il a fait des animaux admirables par leur grandeur ; il a fa-it les insectes et les oiseaux, qui paraissent méprisables par leur petitesse. Il a fait ces grands arbres des forêts qui subsistent des siècles entiers; il a fait les fleurs des champs, qui se passent du matin au soir. Il y a de l'inégalité dans ses créatures, parce que cette même bonté qui a donné l'être aux plus nobles ne l'a pas voulu envier aux moindres. Mais depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, sa providence se répand partout; elle nourrit les petits oiseaux qui l'invoquent dès le matin par la mélodie de leur chant, et ces fleurs dont la beautô est sitôt flétrie, elle les pare si superbement durant ce petit moment de leur vie, que Sralomon dans toute sa gloirf n'a rien de comparable à cet ornement. Si ses soins s'éten* dent si ioin, vous, hommes, qu'il a faits à »on image, qu'il a éclairés de sa connaissance , qu'il a appelés à son royaume, pouvez-vous croire qu'il vous oublie? Est-c© que
sa puissance n'y suffira pas? mais son fonds est infini et inépuisable : cinq pains et deux poissons pour cinq mille hommes. Est-ce que sa bonté n'y pense pas? mais les moindres créatures sentent ses effets.
Que si vous les voulez connaître en vous-mêmes, regardez le corps qu'il vous a formé et la vie qu'il vous a donnée. Combien d'organes a-t-il fabriqués, combien de machines a-t-il inventées, combien de veines et d'artères a-t-il disposées pour porter et distribuer la nourriture aux parties du corps les plus éloignées? Et croirez-vous après cela qu'il vous la refuse ? Apprenez de l'anatomie combien de défenses il a mises au devant du cœur et combien autour du cerveau; de combien de tuniques et de pellicules il a revêtu les nerfs et les muscles, avec quel art et quelle industrie il vous a formé cette peau qui couvre si bien le dedans du corps, et qui lui sert comme d'un rempart ou comme d'un étui pour le conserver. Et après une telle libéralité, vous croirez qu'il vous épargnera quatre aunes d'étoffe pour vous mettre à couvert du froid et des injures de l'air ! Ne voyez-vous pas manifestement que, ne manquant ni de bonté ni de puissance, s'il vous laisse quelquefois souffrir, c'est pour quelque raison plus haute? C'est un père qui châtie ses enfants, un capitaine qui exerce ses soldats, un sage médecin qui exerce les forces de son malade.
Cherchez donc sa vérité et sa justice, cherchez le royaume qu'il vous prépare, et soyez assurés sur sa parole que tout le reste vous sera donné, s'il est nécessaire ; et s'il ne vous est pas donné, donc il n'était pas nécessaire. 0 consolation des fidèles 1 parmi tant de besoins de la vie humaine, parmi tant de misères qui nous accablent, dussent toutes les villes être ruinées et tous les États renversés, mon établissement est certain ; et je suis assuré sur la foi d'un Dieii, ou que jamais je ne souffrirai de nécessité, ou que je ne ferai jamais aucune porte qu'un plus grand bien ne la récompense. Ainsi je puis avoir de la prévoyance, je
puis avoir de Téconomie, pourvu qu'elle soit juste et modérée; mais du trouble, de l'inquiétude, si j'en ai, je suis infidèle.
Admirez, ô enfants de Dieu! la conduite de votre Père; je ne me lasse point de vous en parler, et cette vérité est trop belle pour croire que vous vous lassiez de l'entendre. Voyez les degrés merveilleux par lesquels il vous conduit insensiblement à cette haute tranquillité d'âme que nul accident de la fortune ne puisse ébranler. Il voit nos désirs épanchés dans le soin des biens superflus, il les restreint premièrement dans le nécessaire. Ah! que de soins retranchés, que d'inquiétudes calmées I Qu'il est aisé de se contenter lorsqu'on se réduit simplement à ce que la nature demande I elle est si sobre et si tempérée ! Étant réduit à ce nécessaire, il nous montre quelque chose de plus nécessaire , son royaume , sa vie , sa félicité ; il détourne par ce moyen notre esprit de cette iiDrte application qui nous inquiète pour la conservation de cette vie. N'en faites pas, dit-il, un soin capital, regardez-la comme un accessoire, et aspirez au bien immuable que je vous destine : Quœrite primum regnum Dei. Enfin, nous ayant menés à ce point , nous ayant ouvert le chemin à ce royaume de félicité, il rompt en un moment toutes nos chaînes, il termine toutes nos craintes. « Ne craignez pas, ne craignez pas, petit troupeau, parce qu'il a plu à votrr Père céleste de vous donner le royaume *. » Vendez tout, ne vous laissez rien ; persuadez-vous fortement qu'il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire : Porro unum est necessarium «. Commencez à compter cette vie mortelle parmi les biens superflus. Méprisez tout, abandonnez tout, et n'aimez plus que le bien qui ne se peut perdre. C'est ainsi qu'il nous avance à la perfection, c'est ainsi qu'il nous ouvre
i LUC, XII, 31.
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peu à peu les yeux pour découvrir clairement cette» vérité importante que je viens de dire et que j'ai apprise de saint Augustin, qui nous enseigne « que cette vie même tout entière doit être comptée parmi les choses superflues, par ceux qui pensent qu'il y a pour eux une autre vie. » Etiam ista vita, cogitantibus aliam vitam, ista, inquam, vita inter superflua deputanda est^.
Je vous ai appris, âmes fidèles, à mépriser les biens superflus; méprisez donc aussi votre vie; car elle vous est superflue, puisque vous en attendez une meilleure. Je n'avais qu'un héritage, on me l'a brûlé ; ah ! l'on m'ôte le pain des mains. Mais j'en ai un autre aussi riche, vous ne perdez rien que de superflu. Donc si nous pensons à l'éternité, toutes choses seront superflues. Mon logement est tombé par terre; j'ai une maison dans le ciel qui n'est pas bâtie de main d'hommes, dont la durée est éternelle : Mdificationem ex Deo habemus, domum non rnanufactam , œternam m cœlis *. La perte de ce procès ôte le pain à vous et à vos enfants : courage, mon frère, il vous reste encore cette nourriture immortelle qui est promise dans l'Évangile à ceux qui ont faim de la justice ! ah ! ils seront rassasiés éternellement. Lâche et incrédule, pourquoi dites-vous que vous avez perdu tous vos biens par la violence de ce méchant homme, ou par l'infidélité de ce faux ami? Vous dites que vous n'avez plus de ressources, que votre fortune est ruinée de fond en comble; vous à qui il reste encore un royaume florissant, riche, glorieux, abondant en toutes sortes de biens, qu'il a plu à votre Père de vous donner : Complacuit Patri vestro dare vobis regnum. Mes frères, entendez-vous ces promesses? Entendrai-je encore ces lâches paroles : Ah I si je quitte ce métier infâme, ces affaires danpreuses dont vous me parlez, je n'aurai plus de quoi
i. SerjQ. LSii, ûo !«• 1. li C«r., 7. i.
vivre? Écoutez Tertullien qui vous répond : « Eh quoi donc ! mon ami, est-il nécessaire que tu vives? Qu'as-tu affaire de Dieu, si tu ne te règles que sur tes propres lois?» Non habeo aliud quo vivam ? Vivere ergo habes ? quid iibi mm Deo est a tuis legibus *? Sachez aujourd'hui, chrétiens, que c'est un article de notre foi, ou que Dieu y pourvoira par une autre voie , ou que s'il vous laisse manquer de biens temporels, il vous récompensera par de plus grands dons. Après cela, quel aveuglement de s'empresser pour le nécessaire! Mais passons à l'autre partie, et parlons de l'usage du superflu.
SECOND POINT
« Recueillez les restes, dit le Fils de Dieu, et ne souffrez pas qu'ils se perdent, » c'est-à-dire recueillez votre superflu, ne le dissipez pas en le prodiguant à vos convoitises; mais scf ez soigneux de le conserver, en le distribuant par vos aumônes. Il m'est bien aisé de montrer que vous dissipez vainement tout ce que vous donnez à la convoitise. Pour cela je pourrai vous représenter, mes frères, que « la figure de ce monde pasfee, et sa convoitise *. » Donc tout ce que vous lui donnez se passe avec elle, et donc tout ce grand appareil, toutes ces dépenses prodigieuses, tout cela est perdu inutilement. « Celui qui dans le temps est si opulent viendra pauvre et vide dans l'éternité : » Quem temporalitas habuit divitemf mendicum sempiternitas possidehit *. Je pourrais encore ajouter que, sans sortir de l'ordre de la nature, il est clair que ce qu'on lui donne au delà des bornes qui lui sont prescrites, non-seulement ne lui sert de rien, mais encore ordinairement lui est à charge. Un