‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 146 sur 223 · De Cir. Dei, lib. XIV, c*p. xxvn · texte numérisé non relu

De Cir. Dei, lib. XIV, c*p. xxvn

î. Eccle-i., ixi, 18.

origine, Dieu l'avait fait à son image ; et ce nom d'image lui doit faire entendre qu'il n'était point pour lui-même ; ane image est toute faite pour son original. Si un portrait pouvait tout d'un coup devenir animé, comme il ne se verrait aucun trait qui ne se rapportât à celui qu'il représente, il ne vivrait que pour lui seul, et ne respirerait que sa gloire. Et toutefois ces portraits que nous aimons se trouveraient obligés à partager leur amour entre les originaux qu'ils représentent, et le peintre qui les a faits. Mais nous ne sommes point dans cette peine : nous sommes les images de notre auteur, et celui qui nous a faits nous a faits aussi à sa ressemblance : ainsi en toutes manières nous nous devons à lui seul, et c'est à lui seul que notre âme doit être attachée.

En effet, quoique cette âme soit défigurée, quoique cette image de Dieu soit comme effacée par le péché, si nous en cherchons bien tous les anciens traits, nous reconnaîtrons, nonobstant sa corruption, qu'elle ressemble encore à Dieu, et que c'est pour Dieu qu'elle est faite. 0 âme ! vous c<3nnaissez et vous aimez ! c'est là ce que vous avez de plus essentiel, et c'est par là que vous ressemblez à votre auteur, qui n'est que connaissance et qu'amour. Mais la connaissance est donnée pour entendre ce qu'il y a de plus vrai, comme l'amour est donné pour aimer ce qu'il y a de meilleur. Qu'est-ce qu'il y a de plus vrai que celui qui est la vérité môme? et qu'y a-t-il de meilleur que celui qui est la bonté même? L'âme est donc faite pour Dieu : c'est à lui qu'elle devait se tenir attachée, et comme suspendue, par sa connaissance et par son amour ; c'est ainsi qu'elle est l'image de Dieu. Il se connaît lui-môme, il s'aime luimême, et c'est là sa vie : et l'âme raisonnable devait vivre aussi en le connaissant et en l'aimant. Ainsi par sa naturelle constitution elle était unie à son auteur, et devait faire sa félicité de celle d'un être si parfait et si bienfaisant; en celu consistait aa droiture et sa force. Entm c'est

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par là qu'elle était ncïie ; parce que, encore qu'elle n'eût fien de son propre fonds, elle poss(^dait un bien infini par la libéralité de son auteur; c'est-à-dire, qu'elle le possédait lui-même, et le possédait d'une manière si assurée, qu'elle n'avait qu'à l'aimer persévéramment pour le posséder toujours; puisque aimer un si grand bien, c'est ce qui en assure la possession, ou plutôt c'est ce qui la fait.

Mais elle n'est pas demeurée longtemps en cet état. Cette âme qui était heureuse, parce que Dieu l'avait faite à son image, a voulu non lui ressembler, mais être absolument comme lui. Heureuse qu'elle était de connaître et d'aimer celui qui se connaît et s'aim.e éternellement, elle a voulu, comme lui, faire elle-même sa félicité. Hélas! qu'elle s'est trompée, et que sa chute a été funeste ! Elle est tombée de Dieu sur elle-même. Que fera Dieu pour la punir de sa dé-* fection? Il lui donnera ce qu'elle demande : le cherchant elle-même, elle se trouvera elle-même. Mais en se trouvant ainsi elle-même, étrange confusion ! elle se perdra bientôt elle-même. Car voilà que déjà elle commence à se méconnaître ; transportée de son orgueil, elle dit : Je suis un Dieu, et je me suis faite moi-même. C'est ainsi que le prophète fait parler les âmes hautaines, qui mettent leur félicité dans leur propre grandeur et dans leur propre excellence *.

En effet, il est véritable que pour pouvoir dire : Je veu.^ être content de moi-môme et me suffire à moi-même, il faut aussi pouvoir dire : Je me suis fait moi-môme, ou plutôt, Je suis de moi-même. Ainsi l'âme raisonnable veut stre semblable à Dieu par un attribut qui ne peut convenir à aucune créature, c'est-à-dire par l'indépendance et par la plénitude de l'être. Sortie de son état, pour avoir voulu être heureuse indépendamment de Dieu, elle ne peut ni conserver son ancienne et naturelle félicité, ni ar-

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river à celle qu'elle poursuit vainement. Mais comme ici son orgueil la trompe, il faut lui faire sentir par quelque autre endroit sa pauvreté et sa misère. Il ne faut pour cela que la laisser quelque temps à elle-même ; cette âme, qui s'est tant aimée et tant cherchée, ne se peut plus supporter. Aussitôt qu'elle est seule avec elle-même, sa solitude lui fait horreur; elle trouve en elle-même un vide infini, que Dieu seul pouvait remplir : si bien qu'étant séparée de Dieu, que son fonds réclame sans cesse, tourmentée par son indigence, l'ennui la dévore, le chagrin la tue , il faut qu'elle cherche des amusements au dehors ; et jamais elle n'aura de repos, si elle ne trouve de quoi s'étourdir. Tant il est vrai que Dieu la punit par son propre dérèglement, et que, pour s'être cherchée elle-même, elle devient ellemême son supplice. Mais elle ne peut pas demeurer en cet état, tout triste qu'il est ; il faut qu'elle tombe encore plus bas ; et voici comment.

Représentez-vous un hoUîme qui est né dans les richesses, et qui les a dissipées par ses profusions; il ne peut souffrir sa pauvreté. Ces murailles nues, cette table dégarnie, cette maison abandonnée, où on ne voit plus cette foule de domestiques, lui fait peur ; pour se cacher à luimême sa misère, il emprunte de tous côtés; il remplit par ce moyen, en quelque façon, le vide de sa maison, et soutient l'éclat de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux, qui ne songe pas que tout ce qui l'éblouit menace sa liberté et son repos! Ainsi l'âme raisonnable, née rich» par les biens que lui avait donnés son auteur, et appauvrie volontairement pour s'être cherchée elle-même, réduite à ce ibnds étroit et stérile, tâche de tromper le chagrin que lai cause son indigence, et de réparer ses ruines, en empruntant de tous côtés de quoi se remplir.

Elle commence par son corps et par ses sens, parce qu'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche. Ce corps qui lui est uni si étroitement, mais qui toutefois est d'une

nature si inférieure à la sienne, devient le plus cher objet de ses complaisances, Elle tourne tous ses soins de ce côté-là; le moindre rayon de beauté qu'elle y aperçoit suffit pour l'arrêter : elle se mire, pour ainsi parler, et se considère elle-même dans ce corps ; elle croit voir, dans la douceur de ces regards et de ce visage, la douceur d'une humeur paisible ; dans la délicatesse des traits, la délicatesse de l'esprit ; dans ce port et cette mine reJevée, la grandeur et la noblesse du courage. Faible et trompeuse image sans doute ; mais enfin la vanité s'en repaît. A quoi es-tu réduite, âme raisonnable ? Toi, qui étais née pour l'éternité et pour un objet immortel, tu deviens éprise et captive d'une fleur que le soleil dessèche, d'une vapeur que le vent emporte, en un mot, d'un corps qui, par sa mortalité, est devenu un empêchement et un fardeau à l'esprit.

Elle n'est pas plus heureuse en jouissant des plaisirs que ses sens lui offrent ; au contraire, elle s'appauvrit dans cette recherche, puisqu'on poursuivant le plaisir, elle perd d'abord la raison. Le plaisir est un sentiment qui nous transporte, qui nous enivre, qui nous saisit indépendamment de la raison, et nous entraîne malgré ses lois. La raison en effet n'est jamais si faible que lorsque le plaisir domine ; et ce qui marque une opposition éternelle entre la raison et le plaisir, c'est que, pendant que la raison demande une chose, le plaisir en exige une autre : ainsi l'âme, devenue captive du plaisir, est devenue en même temps ennemie de la raison. Voilà où elle est tombée, quand elle a voulu emprunter des sens de quoi réparer ses pertes ; mais ce n'est pas là encore la fin de ses maux ; ces sens, de qui elle emprunte, empruntent eux-mêmes de tous côtés; ils tirent tout de leurs objets, et engagent, par conséquent, à tous ces objets extérieurs, l'âme, qui, livrée aux sens, ne peut plus rien avoir que par eux.

Je ne veux point ici vous parler de tous les sens, pour

VOUS faire avouer leur indigence . considérez seulement la vue, à combien d'objets extérieurs elle nous attache. Tout ce qui brille, tout ce qui rit aux yeux, tout ce qui paraît grand et magnifique, devient l'objet de nos désirs et de notre curiosité. Le Saint-Esprit nous en avait bien avertis, lorsqu'il avait dit cette parole : « Ne suivez pas vos pensées et vos yeux, vous souillant et vous corrompant ; » disons le mot du Saint-Esprit : « vous prostituant vousmêmes à tous les objets qui se présentent *. » Nous faisons tout le contraire de ce que Dieu commande : nous nous engageons de toutes parts ; nous qui n'avions besoin que de Dieu, nous commençons à avoir besoin de tout. Cet homme croit s'agrandir avec son équipage qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Cette femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup, quand elle s'est chargée d'or, de pierreries, et de mille autres vains ornements. Pour la parer, toute la nature s'épuise, tous les arts suent, toute l'industrie se consume. Ainsi nous amassons autour de noue tout ce qu'il y a de plus rare : notre vanité se repaît de cette fausse abondance, et par là nous tombons insensiblement dans les pièges de l'avarice, triste et sombre passion, autant qu'elle est cruelle et insatiable.

C'est elle, dit saint Augustin, qui, trouvant l'âme pauvre et vide au dedans, la pousse au dehors, la partage en mille soucis, et la consume par des efforts aussi vains que laborieux. Elle se tourmente comme dans un songe; on veut parler, la voix ne suit pas ; on veut faire de grands mouvements, on sent los membres engourdis. Ainsi l'âme veut se remplir, elle ne peut; son argent, qu'elle appelle son bien, est dehors, et c'est le dedans qui est vide et pauvre. Elle se tourmente de voir son bien si détaché d'elle-même, si exposé au hasard, si soumis au pouvoir

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