‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 147 sur 223 · WlMH, IV · texte numérisé non relu

WlMH, IV

d'autrui ; cependant elle voit croître ses mauvais désirs avec ses richesses. « L'avarice, dit saint Paul, est la racine de tous les maux : » Radix omnium malorum est cupidi' to3 *. En effet, les richesses sont un moyen d'avoir presque sûrement tout ce qu'on désire. Par les richesses, l'ambitieux se peut assouvir d'honneurs, le voluptueux, de plaisirs ; chacun enfin, de ce qu'il demande. Tous les mauvais désirs naissent dans un cœur qui croit avoir dans l'argent le moyen de les satisfaire. Il ne faut donc pas s'étonner s? la passion des richesses est si violente, puisqu'elle ramasse en elle toutes les autres. Que l'âme est asservie 1 de quel joug elle est chargée ! et pour s'être cherchée elle-même, combien est-elle devenue pauvre et captive I

Mais peut-être que les passions plus nobles et plus généreuses seront plus capables de la remplir. Voyons ce que la gloire lui pourra produire. Il n'y a rien de plus éclatant, ni qui fasse tant de bruit parmi les hommes, et tout ensemble il n'y a rien de plus misérable ni de plus pauvre. Pour nous en convaincre, considérons-ia dans ce qu'elle a de plus magnifique et de plus grand. Il n'y a point de plus grande gloire que celle des conquérants; choisissons e plus renommé d'entre eux. Quand on veut parler d'un grand conquérant, chacun pense à Alexandre : ce sera donc, si vous voulez, Alexandre qui nous fera voir la pauvreté des rois conquérants. Qu'est-ce qu'il a souhaité, ce grand Alexandre, et qu'a-t-il cherché par tant de travaux et tant de peines qu'il a souffertes lui-même, et qu'il a fait souffrir aux autres? Il a souhaité de faire du bruit dans le monde durant sa vie et après sa mort. Il a tout ce qu'il a demandé, personne n'en a tant fait : dans l'Egypte , dans la Perse, dans les Indes , dans toute la terre , en Orient et en Occident, depuis plus de deux mille ans on ne parle que d'Aleyandre. Il vit dans la bouche de tous les hommes, sans

\. \ Tim.y Ti, l^

que sa gloire soit effacée ou diminuée depuis tant de siècles; les éloges ne lui manquent pas; mais c'est lui qui manque aux éloges. Il a eu ce qu'il demandait ; en a-t-il été plus heureux, tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers, où il porce la peine éternelle d'avoir voulu se faire adorer comme un dieu, soit par orgueil, soit par politique? Il en est de même de tous ses semblables. Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est donnée. « Ils ont reçu leur récompense, » dit le Fils de Dieu ^ ; ils ont été payés selon leurs mérites. Ces grands hommes, dit saint Augustin, tant célébrés parmi les Ger.tils, et j'ajoute, trop estimés parmi les chrétiens, ont eu ce qu'ils demandaient : ils ont acquis cette gloire qu'ils désiraient avec tant d'ardeur , « et vains , ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs : » Quœrebant non apud DeUm, sed apud hommes gloriam... ad quam pervenientes perceperunt mercedem sitam, vani vanam '.

Vous voyez, messieurs, l'âme raisonnable déchue de sa première dignité, parce qu'elle quitte Dieu, et que Dieu la quitte ; menée de captivité en captivité, captive d'ellemême, captive de son corps, captive des sens et des plaisirs, captive de toutes les choses qui l'environnent. Saint Paul dit tout en un mot, quand il parle ainsi : « L'homme, dit-il, est vendu sous le péché : » Venumdatus sub peccato^ \ livré au péché, captif sous ses lois, accablé de ce joug honteux comme un esclave vendu. A quel prix le péché l'a-t-il acheté? Il l'a acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés. Entraîné par tous ces faux biens, et asservi par toutes ïes choses qu'il croit posséder, il ne peut plus respirer, ni regarder le ciel, d'où il est venu. Ainsi il a perdu Pieu, et toutefois le malheureux il ne peut s'en passer, car il y a

Page 1