‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 148 sur 223 · Rom., TU · texte numérisé non relu

Rom., TU

RU fond de notre âme un secret désir qui le redemande sans cesse.

L'idée de celui qui nous a créés est empreinte profondément au dedans de nous Mais, ô malheur incroyable et lamentable aveuglement ! rien n'est gravé plus avant dans le cœur de l'homme, et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de la religion sont la dernière chose qui s'efface en l'homme, et la dernière que l'homme consulte : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les homnies ; rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins. En voulez voir une preuve ? A présent que je suis assis dans la chaire de Jésus-Christ et les apôtres, que vous m'écoutoii avec attention, si j'allais (ah! plutôt la mort!), si j'allais vous enseigner quelque erreur, je verrais tout mon auditoire se révolter contre moi. Je vous prêche les vérités les plus importantes de la religion; que feront-elles? 0 Dieu! qu'est-ce donc que î'bomme? est-ce un prodige? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles ? ou bien est-ce une énigme inexplicable ?

î^on, messieurs, nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'iï y a de si grand dans l'homme est un reste de sa première institution : ce qu'il y a de si bas, et qui paraît si mal assorti avec ses premiers principes, c'est le malheureux effet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné, qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine sur la cpnnaissance de Dieu et sur soij amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine ; le comble s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur le fondement. Mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessin, et la marque de l'architecte. L'impression de Dieu reste encore en l'homme si forte qu'il ne peut la perdre, et tout ensemble si faible qu'il ne peut

la suivre : si bien qu'elle semble n'être restée que pourîo convaincre de sa faute, et lui faire sentir sa perte. Ainsi il est vrai qu'il a perdu Dieu ; mais nous avons dit, et il ef vrai, qu'il ne pouvait éviter après cela de se perdre aussi lui-môme.

L'âme qui s'est éloignée de ia source de son être ne con^ naît plus ce qu'elle est. Elle s'est embarrassée, dit saint Augustin *, dans toutes les choses qu'elle aime; et de là vient qu'en les perdant elle se croit aussitôt perdue ellemême. Ma maison est brûlée; on se tourmente, et on dit : Je suis perdu, ma réputation est blessée, ma fortune est ruinée, je suis perdu. Mais surtout quand le corps est attaqué, c'est là qu'on s'écrie plus que jamais : Je suis perdu. L'homme se croit attaqué au fond de son être, sans vouloir jamais considérer que ce qui dit : Je suis perdu, n'est pas le corps ; car le corps, de lui-même, est sans sentiment ; et l'âme qui dit qu'elle est perdue ne sent pas qu'elle est autre chose que celui dont elle connaît la perte future; c'est pourquoi elle se croit perdue en le perdant. Ah I si elle n'avait pao oublié Dieu, si elle avait toujours songé qu'elle est son image, elle se serait tenue à lui comme au seul appui de son être, et attachée à un principe si haut, elle n'aurait pas cru périr en voyant tomber ce qui est si fort audessous d'elle. Mais, comme dit saint Augustin *, s'étant engagée tout entière dans son corps et dans les choses sensibles , roulée et enveloppée parmi les objets qu'elle aime, et dont eiîe traîne continuellement l'idée avec elle, elle ne s'en peut plus démêler, elle ne sait plus ce qu'elle est. Elle dit : Je suis une vapeur, je suis un souffle, je suis un air délié, ou un feu subtil ; sans doute une vapeur qui aime Dieu, un feu qui connaît Dieu, un air fait à son image. 0 ameî voilà le comble de tes maux ; en te cherchant, tu t'ei

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perdue ; et toi-même tu te méconnais. En ce triste et malheureux état, écoutons la parole de Dieu par la bouche de son prophète : Convertimùd, sicut in profundu^ recesseratis^ ftlii Israël * ! 0 âme ! reviens à Dieu autant du fond, que tu t'en étais si profondément retirée !

s E G O N D POINT

Et en effet, chrétiens, dans cet oubli profond et de Dieu et d'elle-même, où elle est plongée, ce grand Dieu sait bien la trouver. Il fait entendre sa voix, quand il lui plaît, au milieu du brait du monde, dans son plus grand éclat, et au milieu de toutes ses pompes, il en découvre le fond, c'està-dire, la vanité et le néant. L'âme, honteuse de sa servi tude, vient à considérer pourquoi elle est née, et recherchant en elle-même les restes de l'image de Dieu, elle songe à la rétablir en se réunissant à son auteur. Touchée de ce sentiment, elle commence à rejeter les choses extérieures. 0 richesses! dit-elle, vous n'avez qu'un nom trompeur! vous venez pour me remplir; mais j'ai un vide infini, où vous n'entrez pas. Mes secrets désirs, qui demandent Dieu, ne peuvent pas être satisfaits par tous vos trésors ; il faut que je m'enrichisse par quelque chose de plus grand et de plus intime. Voilà les richesses méprisées.

L'âme, considérant ensuite le corps auquel elle est unie, le voit revêtu de mille ornements étrangers : elle en a honte, parce qu'elle voit que ces ornements sont un piège pour les autres et pour elle-même. Alors elle est en état d'érouter les paroles que le Saint-Esprit adresse aux dames mondaines, par la bouche du prophète Isaïe : « J'ai vu les filles de Sion la tête lovée, marcii&nt d'un pus affecté, avec

des contenances étudiées, en faisant signe desyeiix à droite et à gauche : pour cela, dit le Seigneur, je ferai tomber tous leiirs cheveux ^. » Quelle sorte de vengeance ! Quoi, faillait-il foudroyer et le prendre d'un ton si haut pour abattre des cheveux ? Ce grand Dieu, qui se vante de déraciner par son souffle les cèdres du Liban, tonne pour abattre les feuilles des arbres I Est-ce là le digne effet d'une main toute-puissante? Qu'il est honteux à Thomme d'être si fort attaché à des choses vaines, que les lui ôter soit un supplice ! C'est pour cela qUe le prophète passe encore plus avant. Après avoir dit : a Je ferai tomber leurs cheveux; je détruirai, poursuit-il, et les colliers, et les bracelets, et les anneaux, et les boîtes à parfums, et les vestes, et les manteaux, et les rubans, et les broderies, et ces toiles si déliées ; » vaines couvertures qui ne cachent rien, et le reste. Car le Saint-Esprit a voulu descendre dans un dénombrement exact de tous les ornements de la vanité, s'atiachant, pour ainsi pai-ler, à suivre par sa vengeance toutes les diverses parures qu'une vaine curiosité a inventées. A ces menaces du Saint-Esprit, l'âme, qui s'est sentie longtemps attachée k ces ornements, commence à rentrer en elle-même. Quoi, Seigneur, dit-elle, vous voulez détruire toute cette vaine parure? Pour prévenir votre colère, je commencerai moi-même à m'en dépouiller. Entrons dans un état où il n'y ait plus d'ornement que celui de 1» vertu.

Ici cette âme dégoûtée du monde, s'avisant que ces oi> nements marquent dans les hommes quelque dignité, et venant à considérer les honneurs que le monde vante, elle en connaît aussitôt le fond. Elle voit l'orgueil qu'ils inspirent, et découvre dans cet orgueil et les disputes, et les jalousies, et tous les maux qu'il entraîne; elle voit efl même temps que si ces honneurs ont quelque chose de sc'

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lîde, c'est qu'ils obligent de donner au monde un grand exemple. Mais on peut en les quittant donner un exemple plus utile; et il est beau, quand on les a, d'en faire un s\ bel usage. Loin donc, honneurs delà terre : tout votre éclat couvre mal nos faiblesses et nos défauts; il ne les cache qu'à nous seuls, et les fait conniUtro à tous les autres. Ah f « j'aime mieux avoir la dernière place dans la maison de mon Dieu, que tenir les plus hauts rangs dans la demeure dos pt^cheurs ^ »

L'âme se dépouille, comme vous voyez, des choses extérieures; elle revient de son égarement, et commence à être plus proche d'elle-même. Mais osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé? N'aura-t-on point de pitié de cette complexion délicate? Au contraire, c'est à lui pi'incipaiement que Tâme s'en prend, comme à son plus dangereux séducteur. J'ai, dit-elle, trouvé une victime ; depuis que œ corps est devenu mortel, il semblait n'être de.venii pour moi qu'un embarras, et un attrait qui me porte aii mai; mais la pénittince me fait voir que je le puis mettre à un meilleur usage. Grâ^e à la miséricorde divine, j'ai en lui de quoi réparer mes fautes passées. Cette pensée la sollicite à ne plus rieu donner à ses sens : elle leur ôte tous leurs plaisirs; elle embrasse toutes les mortifications ; elle donne au corps une nourriture peu agréable, et afin que la nature s'en contente, elle attend que la nécessité la rende supportable. Ce corps si tendre couche sur la dure, la psalmodie de la nuit et le travail de la journée y attirent le sommeil ; sommeil léger qui n'appesantit pas l'esprit, ei n'interrompt presque point ses actions. Ainsi toutes les fonctions, même de la nature, commencent dorénavant à devenir des opérations de la grâce. On déclare une guerre immortelle et irréconciliable à tous les plaisirs; il n'y en â aucun Ge si innocent qui ne devienne suspect ; la raison

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que Dieu adonnée à l'âme pour la conduire sVrie eu les voyant approcher : « C'est ce serpent qui nous a séduits : » Setyens decepit me *. Les premiers plaisirs qui nous ont trompés sont entrés dans notre cœur avec une mine innocente, comme un ennemi qui se déguise pour entrer dans une place qu'il veut révolter contre les puissances légitimes. Ces désirs, qui nous semblaient innocents, ont remué peu à peu les passions les plus violentes, qui nous ont mis dans les fers que nous avons tant de peine à rompre.

L'âme, délivrée par ces réflexions de la captivité des sens, et détachée de son corps par la mortification, est enfin venue à elle-même. Elle est revenue de bien loin, et semble avoir fait un grand progrès : mais enfin, s'étant trouvée elle-même, elle a trouvé la source de tous ses maux. C'est donc à elle-même qu'elle en veut encore ; déçue par sa liberté, dont elle a fait un mauvais usage, elle songe à la contraindre de toutes parts : des grilles affreuses, une retraite profonde, une clôture impénétrable, une obéissance entière, toutes les actions réglées, tous les pas comptés, cent yeux qui vous observent; encore trouve-t-elle qu'il n'y en a pas assez pour l'empôcher de s'égarer. Elle se met de tous côtés sous le joug ; elle se souvient des tristes jalousies du monde, et s'abandonne sans réserve aux douces jalousies d'un Dieu bienfaisant, qui ne veut avoir les cœurs que pour les remplir des douceurs célestes. De peur de retomber sur ces objets extérieurs, et que sa liberté ne s'égare encore une fois en les cherchant, elle se met des bornes de tous côtés ; mais de peur de s'arrêter en elle-même, elle abandonne sa volonté propre. Ainsi resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du côté du oiel : elle se donne donc en proie à l'amour divin ; elle rappelle ga connaissance et son amour à leur usage primitif. C'est alors que nous pouvons dire avec David : « 0 Dieul votrd

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fcôn'iteur a trouvé son cœur, pour voua faire cette prière *. » L'âme, si longtemps égarée dans les choses extérieures, s'est eniin trouvée elle-même; mais c'est pour s'élever audessus d'elle, et se donner tout à fait à Dieu.

Il n'y a rien de plus nouveau que cet état, où l'âme pleine de Dieu s'oublie elle-même. De cette union avec Dieu, on voit naître bientôt en elle toutes les vertus. Là est la véritable prudence ; car on apprend à tendre à sa fin, c'est-àdire, à Dieu, par la seule voie qui y mène, c'est-à-dire par l'amour. Là est la force et le courage; car il n'y a rien qu'on ne souffre pour l'amour de Dieu. Là se trouve la tempérance parfaite; car on ne peut plus goûter les plaisirs des sens qui dérobent à Dieu les cœurs et l'attention des esprits. Là on commence à faire justice à Dieu, au prochain, et à soi-même : à Dieu, parce qu'on lui rend tout ce qu'on lui doit, en l'aimant plus que soi-même ; au prochain, parce qu'on commence à l'aimer véritablement, non pour soi-même, mais comme soi-même, après qu'on a fait l'effort de renoncer à soi-même ; enfin^ on se fait justice à soi-même, parce qu'on se donne de tout son cœur à qui on appartient naturellement. Mais en se donnant de la sorte, on acquiert le plus grand de tous les biens, et on a ce merveilleux avantage d'être heureux par le même objet qui iàit la félicité de Dieu.

L'amour de Dieu fait donc naître toutes les vertus; et pour les faire subsister éternellement, il leur donne pour fondement l'humilité. Demandez à ceux qui ont dans le cœur quelque passion violente, s'ils conservent quelque orgueil ou quelque fierté en présence de ce qu'ils aiment : on ne se soumet que trop, on n'est que trop humble. L'âme possédée de l'amour de Dieu, transportée par cet amour hors d'el-le-même, n'a garde de songer à elle, ni par conséquent de s'enorgueillir; car elle voit un objet au prixdu-

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quel elle se compte pour rien, et en est tellement éprise qu'elle le préfère à elle-même, non-seuletnent par raison, mais par amour.

Mais voici de quoi l'humilier plus profondément encore. Attachée à ce divin objet, elle voit toujours au-dessous d'elle deux gouffres profonds : le néant d'où elle est tirée, et un autre néant plus affreux encore, c'est ie péché, où elle peut retomber sans cesse, pour peu qu'elle s'éloigne de Dieu, et qu'elle l'oblige de la quitter. Elle considère' que si elle est juste, c'est Dieu qui la fait telle continuellement, Saint Augustin » ne veut pas qu'on dise que Dieu nous a faits justes; mais il dit qu'il nous fait justes à chaque moment. Ce n'est pas, dit-il, comme un médecin qui, ayant guéri son malade, le laisse dans une santé qui n'a pluâ besoin de son secours ; c'est comme l'air qui n'a pas été fait lumineux pouj' le demeurer ensuite par lui-môme, mais qui est fait tel continuellement par le soleil. Ainsi l'âme attachée à Dieu sent continaellement sa dépendance, et sent que la justice qui lui est donnée ne subsiste pas toute 'seiile, mai'â que Dieu la crée en elle à chaque instant : de sorte qu'elle se tient toujours attentive de ce côté-là; elle demeure toujours sous la main de Dieu, toujours attachée au gouvernement et comme au rayon de sa grâce. En cet état elle se connaît et ne craint plus de périr de la manière dont elle le craignait auparavant : elle sent qu'elle est faite pour un objet éternel, et ne connaît plus de mort que le péché.

11 faudrait ici vous découvrir la dernière perfection de l'amour de Dieu ; ii faudrait vous montrer cette âme détachée encore des chastes douceurs qui l'ont attirée à Dieu et possédée seulement de ce qu'elle découvre en Dieu môme, c'est-à-dire, de ses perfections infinies. Là se verrait l'union de l'âme avec Jésus délaissé; là s'entendrait la

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