De Gen. md litt., lib. YIIl, • 2IS
dernière consommation de l'amour divin dans un endroit de l'âme si profond et si retiré, que les sens n'en soupçonnent rien, tant il est éloigné de leur région ; mais pour expliquer cotte matière, il faudrait tenir un langage que le monde n'entendrait pas.
Pinisions donc ce discours, et permettez qu'en le finissant je vous demande, messieurs, si les saintes vérités que j'ai annoncées ont excité en vos cœurs quelque étincelle de l'amour divin. La vie chrétienne que je vous propose si pénitente, Si mortifiée, si détâchée deS sens et de nous-mêmes, vous paraît peut-être impossible. Peut-on vi« vre, direz-vous, de cette sorte? Peut-on renoncer à ce qui plaît? On vous dira de là -haut « qu'on peut quelque chose de plus difficile, puisque on peut embrasser tout ce qui choque. Mais pour le faire, direz-vous, il faut aimer Dieu ; et je ne sais si on peut le connaître assez pour l'aimer autant qu'il faudrait. On vous dira de là-haut qu'on en connaît aésez pour l'aitner sanâ bornes. Mais peutron mener dans 1g monde une telle vie? Oui sans doute, puisque le monde même vous désabuse du monde ; ses appas ont assez d'illusions, ses faveurs assez d'inconstances, ses rebuta assez d'amertumes ; il y a assez d'injustice et de perfidie dans le procédé des hommes, assez d'inégalité et de bizarreries dans leurs humeurs incommodes et contrariantes; c'en est assez sans doute pour nous dégoûter.
Eh ! dites-vous, je ne suis que trop dégoûté : tout me dégoûte en effet, mais rien ne me touche ; le monde me déplaît, mais Dieu ne me plaît pas pour cela. Je connais cet <%tat étrange, malheureux et insupportable, mais trop ordinaire dans la vie. Pour er sortir, âmes chrétiennes, sachez que qui cherche Dieu de bonne foi ne manque jamais de le t^'Ouver; ëa parole y est expresse : « Celui qui frappe, on lui ouvre; celui qui demande, on lui donne ; celui qui cherche
t. Madame de la Valiiere était à u -^via-, J su u;iui arec Ui rein*
364 SERMON POUR LA PROFESSiOiM
il trouve infailliblement ^ » Si donc vous ne trouvez pas, sans doute vous ne cherchez pas. Remuez jusqu'au fond de votre cœur: les plaies du cœur ont cela qu'elles peuvent être sondées jusqu'au fond, pourvu qu'on ait le courage de les pénétrer. Vous trouverez dans ce fond un secret or«gueil qui vous fait dédaigner tout ce qu'on vous dit, et tous les sages conseils; vous trouverez un esprit de raillerie inconsidérée, qui naît parmi l'enjouement des conversations. Quiconque en est possédé croit que toute la vie n'est qu'un jeu : on ne veut que se divertir; et la face de la raison, si je puis parler de la sorte, paraît trop sérieuse et trop chagrine.
Mais à quoi est-ce que je m'étudie? à chercher des causes secrètes du dégoût que vous donne ia piété? Il y en a de plus grossières et de plus palpables : on sait quelles sont les pensées qui arrêtent le monde ordinairement. On n'aime pointlapiétévéritable; parce que, contente des biens éternels, elle ne donne point d'établissement sur la terre, elle ne fait point la fortune de ceux qui la suivent. C'est l'objection ordinaire que font à Dieu les hommes du monde : mais il y a répondu, d'une manière digne de lui, par la bouche du prophète Malachie^. « Vos paroles se sont élevées contre moi, dit le Seigneur, et vous avez répondu : Quelles paroles avons-nous proférées contre vous? Vous avez dit: Celui qui sert Dieu se tourmente en vain. Quel bien nous est-il revenu d'avoir gardé ses commandements, et d'avoir marché tristement devant sa face? Les hommes superbes et entreprenants sont heureux : car ils se sont établis en vivant dans l'impiété ; et ils ont tenté Dieu en songeant à se faire heureux malgré ses lois, et ils ont fait leurs affaires. »
Voilà l'objection des impies, proposée dans toute sa force par le Saint-Esprit. « A ces mots, poursuit le prophète, l&i
i. Matth., m, 8.
i> lifsl., m. dt séqq.
nF. MADAME DE LA VALLIÈRE 365
gens de bien étonnés se sont parlé secrètement les uns aux autres.» Personne sur la terre n'ose entreprendre, ce Bemble, de répondre aux impies qui attaquent Dieu avec une audace si insensée; mais Dieu répondra lui-môme. « Le Seigneur a prêté l'oreille à ces choses, dit le prophète, et il les a ouïes : il a fait un livre où il écrit les noms de ceux qui le servent; en ce jour où j'agis, dit le Seigneur des armées, c'est-à-dire, en ce dernier jour où j'achève tous mes ouvrages, où je déploie ma miséricorde et ma justice; en ce jour, dit-il, les gens de bien seront ma possession particulière ; je les traiterai comme un bon père traite un fils obéissant. Alors vous vous retournerez, ô impies! vous verrez de loin leur félicité, dont vous serez exclus pour jamais; et vous verrez alors quelle différence il y a entre le juste et l'impie, entre celui qui sert Dieu et celui qui méprise ses lois. » C'est ainsi que Dieu répond aux objections des impies. Vous n'avez pas voulu croire que ceux qui me f.ervent puissent être heureux : vous n'en avez cru ni ma parole, ni l'expérience des autres; votre expérience vous en convaincra ; vous lea verrez heureux, et vous vous verrez misérables : Bœc dicit Dominun faciens hœc : « C'est ce que dit le Seigneur ; il l'en faut croire : car lui-même qui le dit, c'est lui qui le fait ; » et c'est ainsi qu'il fait taire les superbes et les incrédules,
Serez-vous assez heureux pour profiter de cet avis, et pour prévenir sa colère? Allez, messieurs, et pensez-y : ne soneez Doint au prédicateur oui vous a parlé, ni s'il a bien dit ni s'il a mai dit; qu'importe qu'ait cfitun nomme mortel ? Il y a un prédicateur invisible qui prêche dans le fond des cœurs ; c'est celui-là que les prédicateurs et les auditeurs doivent écouter. C'est lui qui parle intérieurement à celui qui parle au dehors ; et c'est lui que doivent entendre au dedans du cœur tous ceux qui prêtent l'oreille aux diecours sacrés. Le prédicateur, qui parle au dehors, ne fa^-' qu'un seul sermon pour tout un grand peuple : mais le pr^
dicateur du dedans, je yeux dire le Snint-Esprit, fait autant de prédications différentes qu'il y a de personnes dans un auditoire ; car il parle à chacun en particulier, et lui applique selon ses besoins la parole de la vie éternelle. Écoutezie donc, chrétiens ; laissez-lui remuer au fond de vos cœur? ce secret principe de l'amour de Dieu.
Esprit saint. Esprit pacifique, je vous ai préparé les voies en prêchant votre parole. Ma voix a été semblable peut-être à ce bruit impétueux qui a prévenu votre descente : descendez maintenant, ô feu invisible ! et que ces discours enflammés, que vous ferez au dedans des cœurs, les remplissent d'une ardeur céleste. Faites-ieur goûter la vie éternelle, qui consiste à connaître et à aimer E)ieu : idqnne^leur un essai de la vision dans la foi, un av-^nt-goût de la possession dans l'espérance , une goutte de ce torrent de dé,lices qui enivre les bienheureux, dans les transports célestes de l'amour divin.
Et vous, ma sœur, qui avez commencé à goûter ces chastes délices, descendez, allez à l'autel; victime de la pénitence, allez acheyer votre sacrifice ; le feu est allum.é, l'encens est prêt, le glaive est tiré : le glaive, c'est la p.^rpjp qui sépare l'âme d'avec elle-même, pour l'attacher uniqiiiement à son Dieu. Le sacré pontife vous attend ' avec ce voile mystérieux que vous demandez. Eny,eloppez-yous dans cjb voile : vivez cachép à vp^i^-mênie, aussi bjei^ ,q]Li'.à tout le monde ; et connue de Dieu, échappez-vous à vous-m^me, sortez de vous-même, et prenez un si noble essor, que vous ae trouviez de repo^ que d.ans l'essence du ^ère, du Filg et du Saint-Esprit.
*• U-. l'ârcheTéque de ?i^
e iTK l'kminentb dignité;
?.;minente dignité des paiivres dans l'Église; leurs droits, leurs prérogatives-, comment et pourquoi les riches doivent honorer icuî oonditiou, secourir leur misère, prendre part à leurs privilèges.
Erunt nomtn'mi primi, et primi no' viitimi.
Les dernleri seront les premiers, et les premier! saront les derniers.
Matth., XX, te.
Parcet j^^^Pt^ *t inopi, et animo pauperum salvM faciet.
Il pardonnera au pauvre et à l'indigent, 91 il sauvera les &mes des pauvres.
Tb. lxxi, 93.
Encore que ce qu'a dît le Sauveur Jésus, que les premier^! seront les derniers, et que les derniers seront les premiers, n'ait son entier accomplissement que dans la résurrection générale, où les justes, que le monde avait méprisés, rem pliront les premières places, pendant que les méchants et les impies, qui ont eu leur règne sur la terre, seront honteusement relégués aux ténèbres extérieures; toutefois ce renversement admirable des conditions humaines est déjà commencé dès cette vie, et nous en voyons les premiers traits dans l'institution de l'Église. Cette cité merveilleuse, dont Dieu même a jeté les fondements, a ses lois et sa po-
lice, par laquelle elle est gouvernée. Mais comme JésuS'* Christ son instituteur est venu au monde pour renverser l'ordre que l'orgueil y a établi , de là vient que sa politique est directement opposée à celle du siècle ; et je remarque cette opposition principalement en trois choses. Premièrement, dans V. monde les riches ont tout l'avantage et tiennent les premiers rangs : dans le royaume de Jésus-Christ la prééminence appartient aux pauvres, qui sont les premiers-nés de l'Église, et ses véritables enfants. Secondement, dans le monde les pauvres sont soumis aux riches, et ne semblent nés que pour les servir ; au contraire, dans la sainte Église, les riches n'y sont admis qu'à condition de servir les pauvres. Troisièmement, dans le monde les grâces et les privilèges sont pour le.s puissants et les riches; les pauvres n'y ont de part que par leur appui : au lieu que dans l'Église de Jésus-Christ les grâces et les bénédictions sont pour les pauvres, et le^ riches n'ont de privilège que par leur moyen. Ainsi, cette parole de l'Évangile, que j'ai choisie pour mon texte, s'accomplit déjà dès la vie présente. «Les derniers sont les premiers, et les premiers sont les derniers : » puisque les pauvres, qui sont les derniers dans le monde, sont les premiers dans l'Église; puisque les riches, qui s'imaginent que tout leur est dû, et qui foulent aux pieds les pauvres, ne sont dans l'Église que pour les servir, puisque les grâces du Nouveau Testament appartiennent de droit aux pauvres, et que les riches ne les reçoiverit que par leurs mains. Vérités certainement importantes, et qui vous doivent apprendre, ô riches du siècle I ce que vous devez faire à l'égard des pauvres ; c'est-à-dire, honorer leur condition, soulager leurs nécessités, prendre part à leurs privilèges. C'est ce que je me propose de vous faire entn,» dre avec le secours de la grâce
PREMIER POINT
Le docte et éloquent saint Jean Chrysostome nous propose me belle idée pour connaître les avantages de la pauvreté sur les richesses. Il nous représente deux villes, dont l'une ne soit composée que de riches, l'autre n'ait que des pauvres dans son enceinte; et il examine ensuite laquelle des deux est la plus puissante. Si nous consultions la plupart des hommes sur cette proposition, je ne doute pas, chrétiens, que les riches ne l'emportassent : mais le grand saint Chrysostome conclut pour les pauvres * ; et il se fonde sur cette raison, que cette ville de riches aurait beaucoup d'éclat et de pompe, mais qu'elle serait sans force et sans fondement assuré. L'abondance, ennemie du travail, incapable de se contraindre, et par conséquent toujours emportée dans la recherche des voluptés, corromprait tous les esprits, et amollirait tous les courages par le luxe, par l'orgueil, par l'oisiveté. Ainsi les arts seraient négligés, la terre peu cultivée; les ouvrages laborieux, par lesquels le genre humain se conserve, entièrement délaissés; et cette ville pompeuse, sans avoir besoin d'autres ennemis, tomberait enfin par elle-même, ruinée par son opulence. Au contraire, dans l'autre ville o\l il n'y aurait que des pauvres, la nécessité industrieuse, féconde en inventions, et mère des arts profitables, appliquerait les esprits parle besoin, les aiguiserait par l'étude, leur inspirerait une vigueur mâle par l'exercice de la patience; et, n'épargnant pas les sueurs, elle achève- <'ait les grands ouvrages, qui exigent nécessairement un grand travail. C'est à peu près ce que nou« dit saint Jean Chrysostome au sujet de ces deux villes différentes. Il se sert de cette pensée pour adjuger la préférence à la pauvreté.