‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 153 sur 223 · Rom., ïv 30, 3l · texte numérisé non relu

Rom., ïv 30, 3l

nière façon que saint Paul assiste les pauvres. Il ne les regarde pas seulement comme des malheureux qu'il faut assister; mais il regarde que da-ns leur misère ils sont les principaux membres de Jésus-Christ et les premiers-nés de l'Église. En cette qualité glorieuse, il les considère comme des personnes auxquelles il fait la cour, si je puis parler Je la sorte. C'est pourquoi il n'estime pas que ce soit esser que son présent les souls^ge, mais il souhaite que son service leur agrée ; et pour obtenir cette grâce, il met toute l'Église en prières. Tant les pauvres sont considérables dans l'Église de Jésus-Christ, que saint Paul semble établir sa félicité dans l'honneur de les servir et dans le bonheur de leur plaire : ut obsequii mei oblatio accepta fiât in Jérusalem sanctis.

Mesdames, revêtez-vous de ces sentiments apostoliques; et, dans les soins que vous prenez de cette maison, regardez avec respect les pauvres qui la composent. Méditez sérieusement, en la charité de Notre-Seigneur, que si les honneurs du siècle vous mettent au-dessus d'eux, le caractère de Jésus-Christ, qu'ils ont l'honneur de porter, les élève au-dessus de vous. Honorez, en les servant, la mystérieuse conduite de la providence divine, qui leur donne les premiers rangs dans l'Église avec une telle prérogative, que les riches n'y sont reçus que pour les servir.

SECOND POINT

£'est la seconde vérité que je me suis obligé de vous expliquer, et qui suit si évidemment de celle que j'ai déjà établie, qu'il ne sera pas nécessaire de m'étendre beaucoup sur la preuve. Et certainement, chrétiens, comme il a déjà été dit, Jésus, qui ne me promet dans son Évangile que des afflictions et des croix, n'a pas besoin de riches dans sa mainte Église; et leur faste n'ayant rien de commun avec

la profonde humiliation de ce Dieu anéanti jusques h h croix, il est bien aisé de juger, messieurs, qu'il ne les recherche pas pour eux-mêmes. Car à auoi lui sont-ils bons dans son royaume? Quoi! pour mi ériger des tempies su* perbes, ou pour orner ses autels d'or et de pierreries? No vous persuadez pas qu'il se plaise dans ces ornements : il les reçoit de la main des hommes comme des marques de leur piété, comme des hommages de leur religion. Mais, bien loin d'exiger ces grandes dépenses, ne voyez-vous pas au contraire qu'il n'est rien de plus commun ni de plus bas prix que ce qui est nécessaire à son culte? Il demande seulement de l'eau la plus simple pour régénérer ses enfants ; il ne faut qu'un peu de pain et de vin pour consacrer ses mystères, où réside la source de toutes ses grâces, Jamais il ne s'est tenu mieux servi que lorsqu'on lui sacrifiait dans des cachots, et que l'humilité et la foi faisaient tout l'ornement de ses temples. Autrefois, dans l'ancienne loi, il voulait de la pompe dans son service ; mais cette simplicité qu'il affecte, si je puis parler de la sorte, dans le culte de la nouvelle alliance, c'est pour faire voir aux riches du monde qu'il n'a plus besoin d'eux ni de leurs trésors, si ce n'est pour le service de ses pauvres.

Mais pour les pauvres, messieurs, il confesse qu'il en n besoin, et il implore leurs secours. Ecce mysterium vobh dice 1 : « Voici un mystère admirable. » Jésus n'a besoin de rien, et Jésus a besoin de tout : Jésus n'a besoin d'^ rien selon sa puissance ; mais Jésus a besoin de tout sek/îi sa compassion. Ecce mysterium vobis dico : « Voici un gran(1 mystère que j'ai à vous dire ; » c'est le mystère du Nouveau Testament. Cette même mis-éricorde, qui a obligé Jésus innocent à se charger de tous les crimes, oblige encore Jésus, tout heureux qu'il est, à se charger de toutes les misères. Car comme le plus innocent est celui qui a porté le

i. Cor., iT, M

plus de péchés, aussi le plus Jibondant est celui qui porte le plus de besoins. Ici il a faim, et là il a soif: là il gémit sous des chaînes, ici il est travaillé par des maladies : il BoiifTre en même temps le froid et le chaud, et les extrémi' tés opposées. Pauvre véritablement, et le plus pauvre de tous les pauvres : parce que tous les pauvres ne souffrent que pour eux-mêmes; et qu' « il n'y a que Jésus-Christ qui pâtisse dans toute l'universalité des misérables : » TJuus tantummodo Christus est qui in omnium pawperum universitote mendicet *. Ce sont donc les besoins pressants de ses pauvres membres qui l'obligent de se relâcher en faveur des riches. Il ne voudrait voir dans son Église que ceux qui portent ga marque, que des pauvres, que des indigents, que des affligés, que des misérables. Mais s'il n'y a que des malheureux, qui soulagera les malheureux? que deviendront les pauvres dans lesquels il souffre, et dont il ressent tous les besoins? Il pourrait leur envoyer ses saints anges ; mais il est plus juste qu'ils soient assistés par des homm.es, qui sont leurs semblables. Venez donc, ô riches! dans son Église ; la porte enfin vous en est ouverte : mais elle vous est ouverte en faveur des pauvres, et à condition de les servir. C'est pour l'amour de ses enfants qu'il permet l'entrée à ces étrangers. Voyez le miracle de la pauvreté! oui, les riches étaient étrangers ; mais le service des pauvres ks naturalise et leur sert à expier la contagion qu'ils contractent parmi leurs richesses. Par conséquent, ô riches du .siècle! prenez tant qu'il vous plaira des titres superbes; vous les pouvez porter dans le monde ; dans l'Église de Jésus- Christ, vous êtes seulement serviteurs des pauvres. Ne vous offensez pas de ce titre : le patriarche Abraham l'a tenu à gloire ; lui qui avait tant de serviteurs, et une si nombreuse famille, prenait néanmoins pour son partage le soin et l'obligation de servir lea nécessiteux. Aussitôt qu'ils appro-

i. SâWiiQ., ëdv. Avur., lib. IV, a* 4.

chent de sa maison, lui-même s'avance pour les recevoir; lui-même va choisir dans son troupeau ce qu'il y a de plus délicat et de plus tendre ; lui-même se donne la peine de servir leur table ^ Ainsi, dit l'éloquent Pierre Ghrysologue, « Abraham, sentant arriver les pauvres, ne se souvient plus qu'il est maître, » et il fait toutes les fonctions d'un serviteur : Abraham, viso peregrino, dominum se esse iiescivit K Mais d'où lui vient cet empressement à servir les pauvres? C'est que ce père des croyants voyait déjà en esprit le rang qu'ils devaient tenir dans l'Église : il considère déjà Jésus- Christ en eux; il oublie sa dignité dans la vue de celle des pauvres, et il montre aux riches, par son exemple, l'obligation qu'ils ont de les servir.

Mais quel service leur devons-nous rendre? en quoi sommes-nous tenus de les assister? Vous le voyez déjà, chrétiens, dans l'exemple du patriarche Abraham. Mais l'admirable saint Augustin vous va donner encore sur ce sujet-là une instruction plus particulière. « Le service que vous devez aux nécessiteux, c'est de porter avec eux une partie du fardeau qui les accable ^. » L'apôtre saint Paul ordonne aux fidèles de « porter les fardeaux les uns des autres : » Alter alterius onera portate *. Les pauvres ont leur fardeau, et les riches aussi ont le leur. Les pauvres ont leur fardeau : qui ne le sait pas? Quand nous les voyons suer et gémir, pouvons-nous ne pas reconnaître que tant de misères pressantes sont un fardeau très-pesant, dont leurs épaules sont accablées? Mais encore que les riches marchent à leur aise, et semblent n'avoir rien qui leur pèse, sachez qu'ils ont aussi leur fardeau. Et quel est ce fardeau des riches? chrétiens, le pourrez-vous croire? ce sont leurs propres richesses. Quel est le fardeau des pauvres? c'est

s. G^nes., xvin, 2.

„'. beim. cxxi, de Divit. f^t Lnr.o-.

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