‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 156 sur 223 · Luc, XTI · texte numérisé non relu

Luc, XTI

terrible do l'Évangile : Yœ vobis, divitibus ! «Malheur à vous, riches, car vous avez reçu votre consolation !» Ah ! pour détourner ce coup de foudre, pour vous mettre heureusement à couvert de cette malédiction inévitable, jetez-vous sous l'aile de la pauvreté; entrez en commerce avecles pauvres: donnez, et vous recevrez ; donnez les biens temporels, et recueillez les bénédictions spirituelles; prenez part aux misères des affligés, et Dieu vous donnera part à leurs privilèges.

C'est ce que j'avais à vous dire touchant les avantages de la pauvreté, et la nécessité de la secourir. Après quoi, il ne me reste plus autre chose à faire, sinon de m'écrier avec le prophète : Beatvs qui intelligit super egenum etpauperem*! «Heureux celui qui entend sur l'indigent et sur le pauvre.» Il ne suffit pas, chrétiens, d'ouvrir sur les pauvres les yeux de la chair ; mais il faut les considérer par les yeux de l'intelligence : Beatus qui intelligit. Ceux qui les regardent des yeux corporels, ils n'y voient rien que de bas, et ils lef^ méprisent. Ceux qui ouvrent sur eux l'œil intérieur, je veux dire l'intelligence guidée par la foi, ils re« marquent en eux Jésus-Christ ; ils y voient les images de sa pauvreté, les citoyens de son royaume, les héritiers de ses promesses, les distributeurs de ses grâces, les enfants véritables de son Église, les premiers membres de son corps lï^ystique. C'est ce qui les porte v.à les assister avec un empressement charitable. Mais encore n'est-ce pas assez de les lecourir dans leurs besoins. Tel assiste le pauvre qui n'est pas intelligent sur le pauvre. Celui qui leur distribue quelque aumône, ou contraint par leurs pressantes importunités, ou touché par quelque compassion naturelle, soulage la misère du pauvre; mais néanmoins il est véritable qu'il n'est pas intelligent sur le pauvre. Celui-là entend véritablement le mystère de la charité, qui coûsidère

les pauvres comme les premiers enfants de l'Église; qui, honorant cette qualité, se croit obligé de les servir: qui n'espère de participer aux bénédictions de l'Évangile que p;r: le moyen de la charité et de la communication fraternelle.

Donc, mes frères, ouvrez les yeux sur cette maison indigente, et soyez intelligents sur ses pauvres. Si je demandais vos aumônes pour une seule personne, tant de grandes et importantes raisons, qui vous obligent à la charité, devraient émouvoir vos cœurs. Maintenant j'élève ma voix au nom d'une maison tout entière, et encore d'une maison chargée d'une multitude nombreuse de pauvres filles entièrement délaissées. Faut-il vous représenter et le péril de ce sexe, et les suites dangereuses de sa pauvreté, l'écueil le plus ordinaire où sa pudeur fait naufrage? Que serviront les paroles, si la chose môme ne vous touche pas? Entrez dans cette maison, prenez connaissance de ses besoins; et si vous n'êtes touchés de l'extrémité où elle est réduite, je ne sais plus, mes frères, ce qui sera capable de vous attendrir. Il est vrai, des dames pieuses ont ouvert les yeux sur cette maison: elles ont entendu sur les pauvres; parce qu'elles connaissent leur dignité, elles se tiennent honorées de les servir; parce qu'elles sont chrétiennes, elles se croient obligées de les assister; parce qu'elles savent le poids des richesses mal employées, elles se déchargent entre leurs mains d'une partie de leur fardeau, et, en répandant les biens temporels, elles viennent recevoir en échange les grâces spirituelles.

PRtCHÉ BETANT LE ROI

Puérilité de l'honneur qu'on cherche Jans les choses vaines. Véntahle grandeur de ia créature raisonnable. D'où vient que les hommes courent après tant de faux honneurs : combien ils sont peu propres à les élever solidement. Étendue prodigieuse des vanités : leurs funestes effets. Maximes pernicieuses dont le faux honneur se sert pour autoriser le crime. Mépris des louanges naturel à la vertu chrétienne : efforts de la vaine gloire pour la corrompre. Criminel attentat de celui qui s'attribue les dons de Dieu.

Omnia opéra ma faeiuut ut videantur ab hominibus*

Ils font toutes leurs œuvres dans le des- «ein 4'etre vus des hommes.

Mattb., xziii, S.

Je me suis souvent étOi..ié comment les hommes, qui présument tant de la bonté de leurs jugements, se rendent si fort dépendants de l'opinion des autres, qu'ils s'y laissent souvent emporter contre leurs propres pensées. Nous sommes tellement jaloux de l'avantage de bien juger, que nous ne le voulons céder à personne: et cependant, chrétiens, nous donnons tant à l'opinion, et nous avons tant d'égards à ce que pensent les autres, qu'il semble quelquefois que nous ayons honte de suivre notre jugement, auquel nous avons néanmoins tant de confiance. C'est la tyran-

nie de l'honneur qui nous cause cette servitude. L'honneur nous idit les captifs de ceux dont nous voulons être honorés. Cl'est pourquoi nous sommes contraints de céder beaucoup de choses à leurs opinions; et souvent de grands politiques et des capitaines expérimentés, touchés de ce faux honneur, et du désir d'éviter un blâme qu'ils n'avaient point mérité, ont ruiné malheureusement, par les sentiments d'autrui, des affaires qu'ils auraient sauvées en suivant les leurs. Que s'il est si dangereux de se laisser trop emporter aux considérations de l'honneur, même dans les affaires du monde auxquelles il a tant de part, quel obstacle ne mettra-t-il pas aux affaires du salut? et combien est-il nécessaire que nous sachions prendre ici de vériiables mesures!, C'est pour cela, chrétiens, que, méditant l'Évangile où Jésus-Christ nous représente les pharisiens comme de misérables captifs de l'honneur du monde, j'ai pris la résolution de le combattre aujourd'hui; et pour cela j'appelle à mon aide la plus humble des créatures, en lui disant avec l'ange : ^ve, Maria.

L'honneur fait tous les jours et tant de bien et tant de mal dans le monae, qu'il est assez malaisé de définir quelle estime on en doit faire, et quel usage on doit lui laisser dans la vie humaine. S'il nous excite à la vert-u, il nous oblige aussi trop souvent à donner plus qu'il ne faut à l'opinion ; et quand je considère attentivement les divers événements des choses humaines, il me paraît, chrétiens, que la crainte d'être blâmé n'étouffe guère moins de bons sentiments qu'elle n'en réprime de mauvais. Plus j'enfonce dans cette matière, moins j'y trouve de fondement assuré; et je découvre au contraire tant de bien et tant de mal, et pour dire tout en un mot, tant de bizarres inégalités dans les opinions établies sur le sujet de l'honneur, que je ne sais plus à quoi m'arrêter.

En effet, entrant au détail de ce sujet important, j'ai remarqué, chrétiens, que nous mettons de l'honneur dan» de?

choses vaines, que nous en mettons souvent dans des choses qui sont mauvaises, et que nous en mettons aussi dans des choses bonnes. Nous mettons beaucoup d'honneur dans des choses vaines, dans la pompe, dans la paruie, dans cet appareil extérieur. Nous en mettons dans des choses mauvaises ; il y a des vices que nous honorons ; il y a de fausses vaillances qui ont leur couronne, et de fausses libéralités que 1q monde ne laisse pas d'admirer. Enfin nous mettons ie l'honneur dans des choses bonnes ; autrement la vertu ne serait pas honorée; par exemple, dans la vertu, dans la force et dans l'adresse d'esprit et de corps. Voilà, messieurs, l'honneur attaché à toutes sortes de choses. Qui ne serait surpris de cette bizarrerie? Mais si nous savons entendre le naturel de l'esprit humain, nous demeurerons convaincus qu'il ne pouvait pas en arriver d'une autre sorte. Car, comme l'honneur est un jugement que les hommes portent sur le prix et sur la valeur de certaines choses, parce que notre jugement est faible, il ne faut pas trouver étrange s'il est ébloui par des choses vaines; parce que notre jugement est dépravé, il était absolument impossible qu'il ne s'égarât jusqu'à en approuver beaucoup de mauvaises ; et parce qu'il n'est ni tout à fait faible, ni tout à fait dépravé, il fallait bien nécessairement qu'il en estimât beaucoup de très-bonnes. Toutefois encore y a-t-il ce vice dans l'estime que nous avons pour les bonnes choses, que cette même dépravation et cette même faiblesse de notre jugement fait que nous ne craignons pas de nous en attribuer tout l'honneur, au lieu de le donner tout entier à Dieu, qui est l'auteur de tout bien. Ainsi, pour rendre à l'honneur son usage véritable, nous devons apprendre, messieurs, a cnercher dans les choses que nous estimons : premièrement, du prix et de la valeur; et par là les choses vaines seront décriées ; secondement , la conformité avec la raison : et par là les vices perdront leur crédit; troisièmement, l'ordre nécessaire : et par là les

biens véritables seront tellement honorés, que la gloire en sera toute rapportée à Dieu, qui en est le premier principe. C'est le partage de ce discours, et le sujet de vos attentions.

PREMIER POINT

• L'Apôtre nous avertit que nous devons être enfants en malice 1; mais il ajoute, messieurs, que nous ne devons pas l'être daiiS les sentiments ; c*est-à-dire, qu'il y a en nous des faiblesses et des pensées puériles que nous devons corrigei*, afin de demeurer seulement enfants en simplicité et en innocence. Il considérait, chrétiens, qu'encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, nous fasse es^ pérer enfin la perfection, et qu'elle semble n'ajouter tant de traits nouveaux à l'ouvrage qu'elle a commencé que pour y mettre en son temps la dernière main , néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l'âge ne mûrit point; et c'est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l'enfance s'étendent toujours bien avant, si l'on n'y prend garde, dans toute la suite de la vie.

Or, parmi ces vices puérils, il n'y a personne qui ne voie que le plus puéril de tous, c'est l'honneur que nous mettons dans les choses vaines, et cette facilité de nous y laisse^ éblouir. D'où naît dans les hommes une telle erreur, qu'ils aiment mieux se distinguer par la pompe extérieure que par la vie, et par les ornements de la vanité que par la beauté des mœurs. D'où vient que celui qui se ravilit par ses vices au-dessous des derniers esclaves croit assez con» server son rang et soutenir sa dignité par un équipage magnifique, et que, pendant qu'il se néglige lui-môme jusqu'au point de ne se parer d'aucune vertu, il pense ôtre

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