I Cor., XIV
SUR L'HONNEUR î^89
assez orné quand il a assemblé, pour ainsi dire, autour de lui ce que la nature a de plus rare. « Gomme si c'était là, dit saint Augustin*, le souverain bien et la richesse de l'homme, que tout ce qu'il a soit riche et précieux, excepté lui-même : » Quasi hoc sit summum hominis bonum habere omnia bona, prœter se ipsum.
L'éloquent et judicieux saint Jean Chrysostome en rend cette raison excellente, dans la quatrième homélie sur l'évangile de saint Matthieu, où il dit à peu près ces mêmes paroles' : «Je ne puis, dit-il, comprendre la cause de ce prodigieux aveuglement qui est dans les hommes, de croire se rendre illustres par cet éclat extérieur qui les environne, si ce n'est qu'ayant perdu leur bien véritable, ils ramassent tout ce qu'ils peuvent autour d'eux, et vont mendiant de tous côtés la gloire qu'ils ne trouvent plus dans leur conscience. »
Cette parole de saint Chrysostome me jette dans une plus profonde considération, et m'oblige de reprendre les choses d'un plus haut principe. Tous les hommes sont nés pour la grandeur, parce que tous sont nés pour posséder Dieu. Car, tomme Dieu est grand, parce qu'il n'a besoin que de luimême, l'homme aussi est grand, chrétiens, lorsqu'il est assez droit pour n'avoir besoin que de Dieu. C'était la véritable grandeur de la nature raisonnable, lorsque, sans avoir besoin des choses extérieures, qu'elle possédait noblement sans en être en aucune sorte possédée, elle faisait sa félicité par la seule innocence de ses désirs, et se trouvait 'lout ensemble et grande et heureuse, en s'attachant à Dieu par un saint amour. En effet, cette seule attache qui la rendait tempérante, juste, sage, vertueuse, la rendait aussi par conséquent libre, tranquille, assurée. La paix de la conscience répandait jusque sur les sens une
i. De Ciiit. Dei, lib. III, cap, u 2. Hom. nr in Matth.
joie divine. L'homme avait en lui-même toute sa grandeur, et tous les biens externes dont il jouissait lui étaient •dccordés libérdlement , non comme un fondement de son bonheur, mais comme une marque de son abondance. Telle était la première institution de la créature raisonnable.
Mais de même qu'en possédant Dieu elle avait la plénitude, ainsi, en le perdant par son péché, elle demeure épuisée. Elle est réduite à son propre fond, c'est-à-dire à son premier néant : elle ne possède plus rien, puisque, devenue dépendante des biens qu'elle semble posséder, elle en est plutôt la captive qu'elle n'en est la propriétaire et la souveraine. Toutefois, malgré la bassesse et la pauvreté où le péché nous réduit, le cœur de l'homme étant destiné pour posséder un bie*n immense, quoique la liaison qui l'y tenait attaché soit rompue, il en reste toujours en lui quelque impression qui fait qu'il cherche sans cesse quelque ombre d'infinité. L'homme, pauvre et indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut ; et comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez de parler ainsi, tout ce qu'il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Aussi, à voir comme il marche^ vous diriez que la terre ne le contient plus ; et, sa fortune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.
Et, en effet, pensez-vous, messieurs, que cette femme vaine et ambitieuse puisse se renfermer en elle-même, elb qui a non-seulement en sa puissance, mais qui traîne sur elle en ses ornements la subsistance d'une infinité de familles ; qui porte, dit Tertull-ien, en un petit fil autour de son cou, deif patrimoines entiers : Saltus et insulas tenera
cervix circumfert * ; et qui tâche d'épuiser au service d'un seul corps toutes les inventions de l'art et toutes les richesses de la nature? Ainsi l'homme, petit en soi et honteux de sa petitesse, travaille à s'accroître et se multiplier dans ses titres, dans ses possessions, dans ses vanités : tant de fois comte, tant do ibis seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du reste ; toutefois, qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort. Mais, mes frères, il n'y pense pas ; et, dans cet accroissement infini que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste.
C'est, messieurs, en cette manière que l'homme croit se rendre admirable. En effet, il est admiré, et devient un magnifique spectacle à d'autres aussi vains et autant trompés que lui. Mais ce qui le relève, c'est ce qui l'abaisse; carne voit-il pas, chrétiens, dans toute cette pompe qui l'environne, et au milieu de tous ces regards qu'il attire, que ce qu'on regarde le moins, ce qu'on admire le moins, c'est lui-même? tant l'homme est pauvre et nécessiteux, qui n'est pas capable de soutenir par ses qualités personnelles les honneurs dont il se repaît!
C'est ce que nous montre l'Écriture sainte dans cet orgueilleux roi de Babylone, le modèle des âmes vaines, ou plutôt la vanité même. Comme « l'orgueil monte toujours, » dit le roi prophète, et ne cesse jamais d'enchérir sur ce qu'il est : Superbia eorum... ascendit semper*, Nabuchodonosor no se contente pas des honneurs de la royauté, il veut des honneurs divins. Mais, comme sa personne ne peut soutenir un éclat si haut, qui est démenti trop visiblement par notre misérable mortalité, il érige sa magnifique stacue, il