‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 160 sur 223 · Homil. II, in Aets · texte numérisé non relu

Homil. II, in Aets

cacher et presque sans se contraindre, paraître avec honneur dans le monde. Par exemple, est-il rien do plus injuste que de verser le sang humain pour des injures particulières, et d'ôter par un même attentat un citoyen à sa patrie, un serviteur à son roi, un enfant à l'Église, et une âme à Dieu qu'il a rachetée de son sang? Et toutefois, depuis que les hommes ont mêlé quelque couleur de vertu à ces actions sanguinaires, l'honneur s'y est attaché d'une manière si opiniâtre, que ni les anathèmes de l'Église, ni les lois sévères du prince, ni sa fermeté invincible, ni la justice rigoureuse d'un Dieu vengeur, n'ont point assez de force pour venir à bout de l'en arracher.

Il n'est rien de plus odieux que les concussions et les rapines ; et toutefois ceux qui ont su s'en servir pour faire une belle dépense, qui paraît libéralité et qui est une damnable injustice, ont presque effacé toute cette honte dans le sentiment du vulgaire. Est-il rien de plus haïssable que la médisance, qui déchire impitoyablement la réputation du prochain? Mais si peu qu'on l'appelle franchise de naturel et liberté qui dit ce qu'elle pense, ou, sans faire tant de façon, pour peu qu'on la débite avec esprit, en sorte qu'elle divertisse, oar c'est une grande vertu dans le monde que de savoir divertir, on ne regarde plus combien les traits sont envenimés, il suffit qu ils soient lancés avec art, ni combien les plaies sont mortelles, pourvu que les morsures soient ingénieuses.

L'impudicité même, c'es1>-à-dire la honte même, que l'on appelle brutalité quand elle court ouvertement à la débauche, si peu qu'elle s'étudie à se couvrir de belles couleurs le jQdélité, de discrétion, de douceur, de persévérance, ne va-t-elle pas la tête levée, ne semble-t-elle pas digne des héros? Ne perd-elle pas son nom d'impudicité, pour prendre celui de galanterie ; et n'avons-nous pas vu le mond* poli traiter de sauvages et de rustiques ceux qui n'avaient poiùt de telles attaches? Il est donc vrai, chrétiens, que le

moindre mélange de vertu trompeuse concilie de i'honneur au vice : et il ne faut pas pour cela beaucoup d'industrie ; le moindre mélange suffît, la plus légère teinture d'uno vertu trompeuse et falsifiée impose aux yeux de tout le monde. Ceux qui ne se connaissent pas en pierreries sont dupés et trompés par le moindre éclat, et le monde se connaît si peu en vertu solide, que souvent la moindre apparence éblouit sa vue. C'est pourquoi il ne s'agit presque plus parmi les hommes d'éviter les vices; il s'agit seulement de trouver des noms spécieux et des prétextes honnêtes. Ainsi le nom et la dignité d'homme de bien se soutient plus par esprit et par industrie que par probité et par vertu ; et l'on est en effet assez vertueux et assez réglé pour le monde, quand on a l'adresse de se ménager et l'invention de se couvrir.

Mais Dieu, protecteur de la vertu, ne souffrira pas longtemps que le vice se fasse honorer sous cette apparence. Bientôt il découvrira toute sa laideur et ne lui laissera que sa seule honte. C'est de quoi lui-môme se glorifie par la bouche de son prophète : Discooperui Esaû, revelavi abseondita ejus, et celari nonpoterit^ : a J'ai découvert Ésaû, j'ai dépouillé cet homme du monde de ces vains prétextes dans lesquels il s'enveloppait; j'ai manifesté toute sa honte, et il ne peut plus se cacher. » Car dans ce règne de la vérité» et de la justice on ne se payera point de prétextes, on ne prendra point le nom pour la chose ni la couleur pour la vérité. Tous les tours, toutes le® souplesses, toutes les habiletés de l'esprit, ne seront plus capables de rien diraiminuer de la honte d'une mauvaise nction; et tout l'honneur que votre adresse vous aura sauvé parmi les ténèbres de ce monde vous tournera en ignominie. Éveillez-vous donc chrétiens, le monde vous a assez abusés, assez éblcuirf par son faux honneur. Ouvrez les yeux, voyez la vertu qui

t* Jerem., xux, lu.

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va vous montrer l'honneur véritable, et voua aporendrft/. tout ensemble à le rendre à Dieu. Je suis sorti, comme vous le voyez, des deux premières parties, et il ne me reste plus qu'à conclure parla dernière.

TROISIÈME POINT

Jusques ici, chrétiens, j'ai pris facilement mon parti, et rien n'était plus aisé que de mépriser l'honneur qui révèle les choses vaines, et de condamner celui qui couronne les mauvaises. Mais devant parler maintenant de l'honneur qui accompagne les actions vertueuses, d'un côté, je voudrais bien pouvoir le priser pour l'amour de la vertu dont il rejaillit, et, d'autre part, la crainte de la vanité fait que j'appréhende de lui donner trop d'avantage. Et certes, il est véritable que si nous combattons avec tant de force l'amour des louanges, nous ôterons, sans y penser, un grand secours à la vertu, du moins à celle qui commence ; et nous tomberons dans cet autre excès, qu'un habile courtisan d'un grand empereur, homme d'esprit de l'antiquité, a remarqué en son temps, et que nous ne voyons déjà que trop fréquent dans le nôtre, que la plupart des hommes trou-' vent ridicule d'être loués, à cause qu'ils ont cessé de faire des actions dignes de louanges : Postquam desiimus facere laudanda, laudari quoque ineptum putamus^. Au contraire, saint Augustin a sagement prononcé que t< vouloir l'aire le bien et ne vouloir.pas qu'on nous en loue, c'est vouloir que l'ernmr prévale, c est se déclarer ennemi de la justice publique, et s'opposer au bien général des choses humaines, qui ne sont jamais établies dans un meilleur ordre, que lorsque la vertu reconnue reçoit l'honneur qu'elle mé-

i. PliQ., Epva., lib. III, epUt. m.

rite*. » D'ailleurs, on ne peut douter qu'il ne soit digne de l'homme de bien, et d'édifier le prochain par l'exemple de sa vertu, et d'être non-seulement confirmé, mais encore encouragé par le témoignage des autres. Mais surtout ceux que Dieu a mis dans les grandes places, comme leur dignité n'a rien de plus relevé que cette glorieuse obligation d'être l'exemple du monde, doivent souvent considérer ce que pense l'univers, dont ils sont le plus beau spectacle, et ce que pensera la postérité qui ne les flattera plus quand la mort les aura égalés au reste des hommes ; et comme la gloire véritable ne peut jamais être forcée, ils doivent en poser les fondements sur une vertu solide, qui s'attache à ne se démentir jamais, et à marcher constamment par les voies droites.

Mais encore qu'on puisse permettre à la vertu de se laisser exciter au bien par les louanges des hommes, c'est ravilir sa dignité et offenser sa pudeur que de l'en rendre captive. Car c'est, mes frères, une chose assez remarquable que la pudeur et la modestie ne s'opposent pas seulement aux actions déshonnêtes , mais encore à la vaine gloire et à l'amour désordonné des louanges. Une personne honnête et bien élevée rougit d'une parole immodeste; un homme sage et modéré rougit de ses propres louanges. En Tune et l'autre rencontre, la modestie fait baisser les yeux et monter la rougeur au front, par un certain sentiment que la raison nous inspire ; que comme le corps a sa chasteté, que l'impudicité corrompt, il y a une certaine intégrité de l'âme et de la vertu, qui appréhende d'être violée par les louanges ; d'où vient à une âme bien née cette honte des louanges naturelles à la vertu : je dis à la vertu chrétienne, car on n'en connaît point d'autre en cette chaire. Il est donc de la nature de la vertu d'apprébender les louanges; et vous devez peser attentivement

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