‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 172 sur 223 · Cm., xviii · texte numérisé non relu

Cm., xviii

2. s. Isid., Epist., lib. I ep, cccx ; S, Greg., Moral., lih. XIX, cap. X£V,

toujours attentive à tout; mais en ajoutant ajrès : « Je descendrai et je verrai, » il leur apprend qu'à la vérité ils doivent tout écouter; mais qu'ils doivent rendre ce respect à l'autorité que Dieu a attachée à leur jugement, de ne l'arrêter jamais qu'après une exacte information et un sérieux examen.

Ajoutons, s'il vous plaît, messieurs, qu'encore ne suffit-il pas de recevoir ce qui se présente; il faut chercher de soimême et aller au-devant de la vérité, si nous voulons la connaître et la découvrir; car les hommes, et surtout les grands, ne sont pas si heureux que la vérité aille à eux d'elle-même, ni d'un droit fil, ni d'un seul endroit; il ne ■aut pas qu'ils se persuadent qu'elle perce tous les ohstacles qui les environnent, pour monter à cette hauteur où ils sont placés : m.ais plutôt il faut qu'ils descendent, pour la chercher elle-même. C'est pourquoi le Seigneur a dit : Je descendrai et je verrai; c'est-à-dire qu'il faut que les grands du monde descendent en quelque façon de ce haut faîte où rien n'approche qu'avec crainte, pour reconnaître les choses de plus près, et recueillir de çà et de là les traces dispersées de la vérité : et c'est en cela que consiste la véritable prudence. C'est pourquoi il est écrit du roi Salomon, qu'il avait le cœur étendu comme le sable de la mer : Dédit Deus Salomoni latitudinem cor dis, quasi arenam qwE et in litige mans^i c'est-à-dire qu'il était capable d'entrer dans un détail infini, de ramasser avec soin les moindres particularités, de peser les circonstances les plus menues, pour former un jugement droit et éviter les surprises.

îl est certain, chrétiens, que les personnes publiques chargent terriblement leurs consciences, et se rendent responsables devant Dieu de tous les désordres du monde, s'ils n'ont cette attention pour s'instruire exactement de la vérité. Et c'est pourquoi le roi David, pénétré de cette pensée

i. m Reg., IV, 29.

et de cette pesinte obligation, sentant approcher son heure dernière, fait venir son fils et son successeur, et, parmi plusieurs graves avertissements, il lui donne celui-ci, trèsconsidérable : « Prenez garde, lui dit-il, mon fils, que vout entendiez tout ce que vous faites, et de quel côté vous vous tournerez : » Ut mtelligas universa quœ facis, et quocumque tt vertens ** De même que s'il eût dit : Mon fils, que nul n^ soit si osé que de vouloir tourner votre esprit, ni voua donner des impressions contraires à la vérité; entendez distinctement tout ce que vous faites, et connaissez tous les ressorts de la grande machine que vous conduisez : « afin, dit-ilj que le Seigneur soit avec vous, et confirme toutes ses promesses touchant la félicité de vOtte règne : » Ut confirmet Doîninus universos sermones suos*.

C'est ce que dit le sage David au roi Salomon, son successeur; et il sera beau de voir de quelle sorte ce jeune prince profite de cet avis. Aussitôt qu'il eut pris en main les rênes de son empire^ il se mit à considérer profondément cette haute élévation où il se voyait, avec ce malheur attaché, que, dans cette multitude infinie qu'il voyait s'empresser autour de lui, il n'y en avait presque aucun qui ne pût avoir quelque intérêt de le surprendre. Il vit donc combien il eut dangereux de s'abandonner tout entier à une aveugle confiance; et il vit aussi que la défiance jetait Tesprit dans l'incertitude, et fermait d'une autre manière *a porte à la vérité. Dans cette perplexité, et pour tenir le milieu entre ces deux pHnls également grands, il connut qu'il n'y avait rien de plus nécessaire que de se jeter humblement entre les bras de celui auquel seul on ne peut jamais s'abandonner trop, et il fit à Dieu cette prière ; « Seigneur Dieu, vous avez fait régner votre serviteur ea ^a place de David, mon père, et moi je suis un petit eniantt

1 m Reg., a, l.

t. Ibid., m, 4.

ÀTii ne sais ni par où il faut commencer, ni par où il faut .sortir des affaires : » Egoautemsum puerparvulus^ et ignora7is jgressum et introitum meum^. Ne croyez pas, chrétiens, qu'il parlât ainsi par faiblesse : il parlait et il agissait dans se» «onseils avec la plus haute fermeté; et il avait déjà fait gentir aux plus grands de son État qu'il était le maître. Mais, tout sage et tout absolu qu'il était, il voyait qu'en la présence de Dieu toute cette force n'était que faiblesse, et que toute cette sagesse n'était qu'une enfance : Ego autem mm puei' parvulus; et il n'attend que du Saint-Esprit l'ouverture et la sortie de ses entreprises. Après quoi, le désir immense de rendre justice lui met cette parole à la bouche : « Vous donnerez, ô Dieu ! à votre serviteur un cœur docile, afin qu'il puisse juger votre peuple, et discerner entre le bien et le mal : car autrement qui pourrait conduire cette multitude infinie? » Dabis ergo servo tuo cor docile, ut popé-* lum tuum judicare possit^ et disceiiieTi^e inter bonum et malum ,■ quis enim poterit judicare populum istum, populûm tuurrt hm^ multum^'l

Vous voyez bien, chrétiens, qu'il sent le poids de sa dignité, et la charge épouvantable de sa conscience, s'il se laisse prévenir contre la justice; c'est pourquoi il demande à Dieu ce discernement et ce cœur docile : par où nous devons entendre non un cœur incertain et irrésolu ; car li véritable prudence n'est pas seulement considérée, mais encore tranchante et résolutive. C'est donc qu'il considérait que c'est un vice de l'esprit humain, non-seulement d'être «susceptible des impressions étrangères, mais encore de s'embarrasser dans ses propres imaginations; et que ce n'est pas toujours la faiblesse du génie, mais souvent même sa force qui fait que l'homme s'attache plus qu'il ne faut à soutenir ses opinions, sans vouloir jamais revenir. iVo» re^

Ibid., S.

cipit stultus verba prudentiœ, nisi ea dixeris qum versantur in corde ejus * : « L'insensé ne reçoit point les paroles de prudence, si vous ne lui parlez selon ce qu'il a dans le cœur. » De là vient que, regardant avec tremblement les excès où ces violentes préoccupations engagent souvent les meilleurs esprits, il demande à Dieu un cœur docile : c'est-à-dire, si nous l'entendons, un cœur si grand et si relevé, qu'il ne cède jamais qu'à la vérité; mais qu'il lui cède toujours en quelque temps qu'elle vienne, de quelque côté qu'elle aborde, sous quelque forme qu'elle ee présente.

C'est pour cela, chrétiens, qu'il n'y a rien de plus beau dans les personnes publiques, qu'une oreille toujours ouverte et une audience facile : c'est une des principales parties de la félicité du monde; et l'Ecclésiastique l'avait bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : « Heureux celui qui a trouvé un ami fidèle, et qui raconte son droit à une oreille attentive ! » Beatus qui invertit amicum verum, et qui enarrai justitiam auri audienti^l Ce grand homme a joint ensemble dans ce seul verset deux des plus sensibles consolations de la vie humaine : l'une, de trouver dans ses embarras un ami fidèle à qui l'on puisse demander un bon conseil; l'autre, de trouver dans ses affaires une oreille patiente à qui on puisse déduire toutes ses raisons : « L'oreille qui écoute et l'œil qui voit, c'est le Seigneur qui les a faits : » Aurem audientem et oculum videntem, Dominus fecit utrumque*. Il n'y a rien de plus doux ni de plus efficace pour gagner les cœurs ; et les personnes d'autorité doivent avoir de la joie de pouvoir faire ce bien à tous. La dernière décision des affaires les oblige à prendre parti, et ensuite ordinairement à fâcher quelqu'un; mais il semble que la justice,

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