‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 176 sur 223 · SERMO · texte numérisé non relu

SERMO

la gloire solide et véritable que nous pouvons porter hautement jusque devant ses autels ; et ce Dieu si délicat et 81 jaloux, qui défend à toute chair de se glorifier devant sa face *, a néanmoins agréable que Néhémias et tous ses imitateurs se glorifient à ses yeux du bien qu'ils font à son peuple. N'en disons pas davantage; et croyons que les princes qui ont le cœur grand sont plus pressés par leur gloire, par leur bonté, par leur conscience, à soulager les misères publiques et particulières, qu'ils ne peuvent l'être par nos paroles; mais Dieu seul est tout-puissant pour faire le bien.

Si de cette haute contemplation je commence à jeter les yeux sur la puissance des hommes, je découvre visiblement la pauvreté essentielle à la créature, et je vois dans tout le pouvoir humain je ne sais quoi de très-resserré, en ce que, si grand qu'il soit, il ne peut pas faire beaucoup d'heureux, et se croit souvent obligé de faire beaucoup de misérables. Je vois enfin que c'est le malheur et la condition essentielle des choses humaines, qu'il est toujours trop aisé de faire beaucoup de mal, et infiniment difficile de faire beaucoup de bien ; car, comme nous sommes ici au milieu des maux, il est aisé, chrétiens, de leur donner un grand cours, et de leur faire une ouverture large et spacieuse; mais comme les biens n'abondent pas en ce lieu de pauvreté et de misère, il ne faut pas s'étonner que la source des bienfaits soit sitôt tarie. Aussi le monde, stérile en biens et pauvre en effets, est contraint de débiter beaucoup d'espérances, qui ne laissent pas néanmoins d'amuser les hommes. C'est en quoi nous devons reconnaître l'indigence inséparable de la créature, et apprendre à ne pas tout exiger des grands de la terre. Les rois mômes ne peuvent pas faire tout îe bien qu'ils veulent : il suffit qu'ils n'ignorent pas an i/s ^endront compte à Dieu de ce qu'ils

t. Ctr., i, I*.

peuvent. Mais nous, qui voyons ordinairement parmi les hommes et la puissance et la volonté tellement bornées, chrétiens, mettons plus haut notre confiance. « En Dieu seul est la bonté véritable : » Nemo bonus, nisi unus Deus * En lui seul abonde le bien; lui seul le peut et le veut répandre sans bornes, et s'il retient quelquefois le cours de sa muniiicence à l'égard de certains biens, c'est qu'il voit que nous ne pouvons pas en porter l'abondance entière. Regardons-le donc comme le seul bon. Go qui fait aue nous n'éprouvons pas sa bonté, c'eet que nous ne la mettons pas à des épreuves dignes de lui : nous n'estimons que les biens du monde ; nous n'admirons que les grandeurs de la fortune ; et nous ne vouions pas entendre que ce qu'il réserve à ses entants est, sans aucune comparaison, plus riche et plus précieux que ce qu'il abandonne à ses ennemis.

Ainsi nous ne devons pas nous persuader que les sceptres mêmes, ni les couronnes soient les plus illustres présents du ciel; car jetez les yeux sur tout l'univers et sur tous les siècles : voyez avec quelle facilité Dieu a prodigué de tels présents indifféremment â ses ennemis et à ses amis ; regardez les superbes monarchies des Orientaux infidèles; voyez que Jésus-Christ regarde du plus haut des cieux l'ennemi le plus déclaré du christianisme, assis en la place du grand Constantin, d'où il menace si impunément les restes de la chrétienté, qu il a si cruellement ravagée. Que si Dieu tait si peu d'état de ce que le monde admire le plus, apprenons donc, chr-Hiens, à ne lui demander rien de mortel : demandons-ln: des choses qu'il soit digne de ses enfants de demander a uu tel père, et digne d'un tel père de les donner à ses enfants. C'est insulter à la misère que de demander aux p.Hits de grandes choses; c'est ravilir la majesté que de demander au Très-Grand de petites choses. C'est son trône, c'est sa grandeur, c*est sa propre félicité

Page 1