‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 180 sur 223 · I. Luc. TU · texte numérisé non relu

I. Luc. TU

}U SBRMOlf

toutes ses dettes, et duquel on oublie toutes les injures? C'est donc une vérité très-indubitable, que le pécheur réconcilié doit à Dieu une amitié plus ardente que le juste qui persévère. Tu le dois certainement, chrétien, tu le dois, el Jôsps-Christ s'y attend, et il te l'a dit dans son Évongile; mais que son attente est frustrée ! 0 Sauveur, votre bonté nous fait tort, et les hommes abusent de votre indulgence, parce que votre mi s-éri corde se rend trop facile. Cette facilité, je Favoue, devrait exciter nos affections, mais notre âme basse et servile n'est pas capable de se gouverner par des considérations si honnêtes; il nous faut de la crainte comme à des esclaves. Éveillons-nous donc du moins, chrétiens, au bruit de la vengeance qui nous menace, si nous manquons à une amitié qui a été si saintement réparée. Tenons-nous en garde contre la facilité que nous nous imaginons à recouvrer la grâce ; on ne la recouvre pas avec cettf facilité que nous nous étions figurée. Je, vous prie, renouvelez vos attc ntions.

Nous apprenons dans les saintes Lettres que dans le première intention de Dieu la grâce sinctifiante ne devait être donnée qu'une seule fois, et que si les hommes venaient à la perdre, jamais elle ne pourrait leur être pendue. Cela paraît d'abord bien étrange ; cependant il n'est rien de plus véritable,, et c'est le fondement du christianisme. Mais d'où vient donc, direz-vous, que les hommes sont justifiés? Eh 1 fidèles, ne savez-vous pas? C'est que Jésus-Christ est intervenu. Entendez ce que c'est que notre justice : la justice du christianisme n'est pas un bien qui nous appartienne; ce n'est pas à nous qu'on le restitue, c'est un don que le père a fait à son fils, et ce fils miséricordieux nous le cède; il veut que nous jouissions de son droit; nous l'avons de lui par transport, ou plutôt nous ne l'avons qu'en Iqi seul, parce que le Saint-Esprit nous a faits ses membres : c'est l'espérance du chrétien. Donc la grâce de la justice, dans la première intention de Dieu, ne de-

vait point être rendue à ceux qui la perdent; et si Dieu s'est laissé fléchir en notre faveur à la considération de soa Fils, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il ait tout à tuit oublié son premier dessein, ni qu'il se soit entièrement relâché de sa première rigueur. 11 a fallu trouver un milieu, alîn de nous retenir toujours dans la crainte; de 'sorte qu'il a posé cette loi éternellement immuable, qu'autant de fois que nous perdrions la justice, s'il se résolvait à nous pardonner, il se rendrait de plus en plus difficile. Par exemple, nous l'avons reçue au baptême; avec quelle facilité, chrétiens! nous le voyons tous les jours par expérience, nous n'y avons rien contribué du nôtre, et nous n'avons pas même senti la grâce que l'on nous a faite. Si nous péchons après le baptême, nous ne trouvons plus cette première facilité ; il faut nécessairement recourir aux larmes et aux travaux de la pénitence, qui est appelée par l'antiquité un baptême laborieux. Écoutez le concile de Trente * : On ne répare point la justice par le sacrement de la pénitence sans de grandes peines et de grands travaux; le premier baptême n'est point pénible ; le second est laborieux. D'où vient cette nouvelle difficulté, sinon de la raison que nous avons dite? Vous avez perdu la justice; ou vous n'y reviendrez jamais, ou ce sera toujours avec plus de peine; et si nous violons les promesses non-seulement du sacré baptême, mais encore de la pénitence, par la même suite de raisonnement, la difficulté se fera plus grande ; Dieu se rendra toujours plus inexorable.

Et pour rechercher cette vérité jusque dans sa source, je remarque avec le docte Tertullien, au second livre contre Marcion, que « tout l'usage de la justice sert à la bonté : » Omne justiliœ opus, procuratio bonitatis est * ; parce que sa fonction principale c'est de soutenir la miséricorde, on la

Page 1