Pour le eudi de la deuxième semaine de Carêm
m'étais d'abord proposé de donner comme deux tableaux, dont l'un représenterait sa mauvaise vie, et l'autre sa tin malheureuse; mais j'ai cru que les pécheurs, toujours favorables à ce qui éloigne leur conversion, si je faisais ce partage, se persuaderaient t^rop facilement qu'ils pourraient aussi détacher ces choses , qui ne sont pour notre malheur que trop enchaînées, et qu'une espérance présomptueuse de corriger à la mort ce qui manquerait à la vie nourrirait leur impénitence. Je me suis donc résolu de leur faire considérer, dans ce discours, comme par une chute insensible on tombe d'une vie licencieuse à une mort désespérée ; afin que , contemplant d'une même vue ce qu'ils font et ce qu'ils s'attirent, où ils sont et où ils s'engagent, ils quittent la voie en laquelle ils marchent par la crainte de l'abîme où elle conduit. Vous donc, ô divin Esprit, sans lequel toutes nos pensées sont sans force et toutes nos paroles sans poids, donnez efficace à ce discours, touché des saintes prières de la bienheureuse Marie , à laquelle nous allons dire : Ave, Maria.
C'est trop se laisser surprendre aux vaines descriptions des peintres et des poètes, que de croire la vie et la mort autant dissemblables que les uns et les autres nous les figurent. Pour les peindre au naturel , pour les représenter chrétiennement, il leur faut donner les mêmes traits. C'est pourquoi les hommes se trompent, lorsque trouvant leur conversion si pénible pendant la vie, ils s'imaginent que 'a mort aplanira ces difficultés , se persuadant peut-être qu'il leur sera plus aisé de se changer, lorsque la nature altérée touchera de près à son changement dernier et irrémédiable. Car ils devraient penser au contraire que la mort n'a pas un être distinct qui la sépare de la vie, mais qu'elle n'est autre chose sinon une vie qui s'achève Or, qui ne sait, chrétiens, qu'à la conclusion de la pièce, on n'introduit pas d'autres personnages que ceux qui ont paru dans
les autres scènes ; et que les eaux d'un torrent, lorsqu'elles se perdent, ne sont pas d'une autre nature que lorsqu'elles coulent. C'est donc cet enchaînement qu'il nous faut aujourd'hui comprendre ; et, afin de concevoir plus distinctement comme ce qui se passe en la vie porte coup au point de la mort, traçons ici en un mot la vie d'un homme du monde.
Ses plaisirs et ses affaires partagent ses soins; par l'attache à ses plaisirs, il n'est pas à Dieu ; par l'empressement de ses afTaires, il n'est pas à soi ; et ces deux choses ensemble rendent insensible aux malheurs d'autrui. Ainsi notre mauvais riche, homme de plaisirs et de bonne chère, ajoutez, si vous le voulez , homme d'affaires et d'intrigues, étant enchanté par les uns et occupé par les autres, ne s'était jamais arrêté pour regarder en passant le pauvre Lazare qui mourait de faim à sa porte.
Telle est la vie d'un homme du monde ; et presque tous ceux qui m'écoutent se trouveront tantôt, s'ils y prennent garde, dans quelque partie de la parabole. Mais voyons enfin, chrétiens, quelle sera la fin de cette aventure. La mort, qui s'avançait pas à pas, arrive, imprévue et inopinée. On dit à ce mondain délicat, à ce mondain empressé, à ce mondain insensible et impitoyable, que son heure dernière est venue : il se réveille en sursaut, comme d'un profond assoupissement; il commence à se repentir de s'être si fort attaché au monde, qu'il est enfin contraint de quitter ; il veut rompre en un mom.ent ses liens, et il sent, si toutefois il sent quelque chose, qn'il n'est pas possible, du moins tout à coup, de faire une rupture si violente; il demande du temps en pleurant pour accomplir un si grand ouvrage, et il voit que tout le temps lui est échappé. Ahl dans une occasion si pressante où les grâces communes ne suffisent pas, il implore un secours extraordinaire ; mais comme il n'a lui-môme jamais eu pitié de personne, aussi tout est sourd à l'entour de lui au jour de son affliction :
tellement que par ses plaisirs, par ses empressements, par sa dureté, il arrive enfin, le malheureux, à la plus grand» séparation, sans détachement: premier point; à la plus grande affaire, sans loisir : second point; à la ]3lus grande misère, sans assistance: troisième point. 0 Seigneur, Seigneur tout-puissant , donnez efficace à mes paroles , pour graver dans les cœurs de ceux qui m'écoutent des vérités si importantes. Commençons à parler de l'attache au mocde.
PREMIER POINT
L'abondance, la bonne fortune , la vie délicate et voluptueuse , sont comparées souvent dans les saintes Lettres à des fleuves impétueux, qui passent sans s'arrêter, et tombent sans pouvoir soutenir leur propre poids. Mais si la félicité du monde imite un fleuve dans son inconstance, elle lui ressemble aussi dans sa force ; parce qu'en tombant elle nous pousse , et qu'en coulant elle nous tire : Attendis quia labiiur, cave quia trahit, dit saint Augustin *.
Il faut aujourd'hui , messieurs , vous représenter cet attrait puissant. Venez et ouvrez les yeux, et voyez les liens cachés dans lesquels votre cœur est pris ; mais pour comprendre tous les degrés de cette déplorable servitude où nous jettent les biens du monde, contemplez ce que fait en p^us l'attache d'un cœur qui les possède, l'attache d'un cœur qui en use , l'attache d'un cœur qui s'y abandonne. 0 quelles chaînes 1 ô quel esclavage ! mais disons les choses par ordre.
Premièrement , chrétiens , c'est une fausse imagination des âmes simples et ignorantes, qui n*ont pas expérimenté la fortune , que la possession des biens de la terre rend lame plus libre et plus dégagée. Par exemple , on se per-
',. Jn P^. «ixtiçvî. n" a, f»me lY, w.î 1514.
suade que l'avarice serait tout à fait éteinte, que l'on n'aurait plus d'attache aux ricliesses, si l'on en avait ce qu'il faut. Ah ! c'est alors, disons-nous, que le cœtir, qui se resserre dans l'inquiétude du besoin, reprendra sa liberté toute entière dans la commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu : tous les jours nous nous flattons de cette pensée ; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême. C'est une folie de s'imaginer que les richesses guérissent l'avarice , ni que cette eau puisse étancher cette soif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde , n'est pas moins impatient dans ses pertes, que le pauvre à qui tout manque ; et je ne m'en étonne pas : car il faut entendre, messieurs, que nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection générale , mais que chaque petite partie attire une affection particulière ; ce qui fait que nous voyons ordinairementque l'âme n'apasmoins d'attache, que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la disette. Il en est comme des cheveux, qui font toujours sentir la même douleur , soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire d'une tête qui en est couverte : on sent toujours la même douleur, à cause que chaque cheveu ayant sa racine propre , la violence est toujours égale. Ainsi,' chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant dans le fond du cœur par sa racine particulière, il s'ensuit manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette; au contraire, qu'elle est , du moins en ceci , et plus captive et plus engagée , qu'elle a plus de liens qui l'enchaînent et un plus grand poids qui l'accable. Te voilà donc, ô homme du monde, attaché à ton propre bien avec un amour immense. Mais il se croirait pauvre dans son abondance (de même de toutes les autres passions ) s'il n'usait de sa bonne fortune. Voyons quel est cet usage ; et pour procéder toujours avec ordre, laissons ceux qui s'emportent d'abord aux excès, et 'ttODsidéroQS un moment les autres qui s'imaginent êtno
SUR L'IMPÉWiTENCE FINALE 463
modérés, quand ils se donnent de tout leur cœirr aux choses permises.
Le mauvais riche de la parabole les doit faire trembler jusqu'au fond de l'âme. Qui n'a ouï remarquer cent fois que le Fils de Dieu ne nous parle ni de ses adultères, ni de ses rapines, ni de ses violences? Sa délicatesse et sa bonne chère font une partie si considérable de son crime, que c'est presque le seul désordre qui nous est rapporté dans notre évangile « C'est un homme, dit saint Grégoire, qui s'est damné dans les choses permises , parce qu'il s'y est donné tout entier, parce qu'il s'y est laissé aller sans retenue : » tant il est vrai, chrétiens, que ce n'est pas toujours l'objet défendu, mais que c'est fort souvent rattache qui fait des crimes damnables : Divitem ultrix gehenna suscepitf non quia aliquid illicitum ge sit, sed quia immoderato usu totum se licitistradidit ^ 0 Dieu ! qui ne serait étonné, qui ne s'écrirait avec le Sauveur : « Ah ! que la voie est étroite qui nous conduit au royaume ' 1 » Sommes-nous donc si malheureux, qu'il y ait quelque chose qui soit défendu, même daps l'usage de ce qui est permis? N'en doutons pas, chrétiens , quiconque a les yeux ouverts pour entendre la force de cet oracle prononcé par le Fils de Dieu : « Nul ne peut servir deux maîtres *, » il pourra aisément comprendre qu'à quelque bien que le cœur s'attache, soit qu'il soit défendu , soit qu'il soit permis, s'il s'y donne tout entier, il n'est plus à Dieu ; et ainsi qu'il peut y avoir des attache- ^nents damnables à des choses qui de leur nature seraient nnocentes. S'il est ainsi , chrétiens, et qui peut douter qu'il ne soit ainsi, après que la vérité nous en assure? ô grands, ô riches du siècle, que votre condition me fait :?eur, et que j'appréhende pour vous ces crimes cachés et
t. Pastor., part. III, cap. xx:, tomf M. col. 67. §. Matth., VII, 14.
%, Ibid., VI. 24.
délicats, qui ne se distinguent point par les objets, qui ne dépendent que du secret mouvement du cœur et d'un attachement presque imperceptible ! Mais lout le monde n'entend pas cette parole : passons outre, chrétiens; et puisque les hommes du monde ne comprennent pas cette vérité, tâchons de leur faire voir le triste état de leur âme par une chute plus apparente.
Et certes il est impossible qu'en prenant si peu de soin de se retenir dans les choses qui sont permises, ils ne s'emportent bientôt jusqu'à ne craindre plus de poursuivre celles qui sont ouvertement défendues. Car, chrétiens , qui ne le sait pas? qui ne le sent par expérience? notre esprit n'est pas fait de sorte qu'il puisse facilement se donner des bornes. Job l'avait bien connu par expérience : Pepigi fœdus cum oculis meis ^ : « J'ai fait un pacte avec mes yeux, de ne penser à aucune beauté mortelle. » Voyez qu'il règle la vue pour arrêter la pensée. Il réprime des regards qui pourraient être innocents, pour arrêter des pensées qui apparemment seraient criminelles : ce qui n'est peut-être pas si clairement défendu par la loi de Dieu, il y oblige ses yeux par traité exprès. Pourquoi? Parce qu'il sait que, par cet abandon aux choses licites, il se fait dans tout notre cœur un certain épanchement d'une joie mondaine; si bien que l'âme, se laissant aller à tout ce qui lui est permis, commence à s'irriter de ce que quelque chose lui est défendu. Ah ! quel état ! quel penchant I quelle étrange disposition I Je vous laisse à penser s' une liberté précipitée jusqu'au voisinage du vice ne s'emportera pas bientôt jusqu'à la licence; si elle ne passera pas bientôt les limites, quand il ne lui restera plus qu'une si légère démarche. Sans doute, ayant pria sa course avec tant d'ardeur dans cette vaste carrière des choses permises, elle ne pourra plus retenir ses pas, et il lui arrivera infailliblement ce que dit de soi-même