‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 192 sur 223 · Sap., u, S, î. Ibid., 9, 9. Ibid · texte numérisé non relu

Sap., u, S, î. Ibid., 9, 9. Ibid

secours. C'est, messieurs, cette dureté qui fait des voleurs sans dérober, et des meurtriers sans verser de sang. Tous les saints Pères disent d'un commua accord que ce riche inhumain de notre évangile a dépouillé le pauvre Lazare, parce qu'il ne l'a pas revêtu ; qu'il l'a égorgé cruellement, parce qu'il ne l'a pas nourri. Quianon pavisH, occidisti *. EL cette dureté meurtrière est née de son abondance et de ses délices. 0 Dieu clément et juste, ce n'est pas pour cette raison que vous avez communiqué aux grands de la terre an rayon de votre puissance ; vous les avez faits grands pour servir de pères à vos pauvres ; votre providence apris soin de détourner les maux de dessus leur tête, afin qu'ils pensassent à ceux du prochain ; vous les avez mis à leur aise et en liberté, afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants : et leur grandeur, au contraire, les rend dédaigneux, leur abondance secs, leur félicité insensibles; encore qu'ils voient tous les jours non tant des pauvres et des misérables, que la misère elle-même et la pauvreté en personne pleurante et gémissante à leur porte. D'où vient [une dureté si étonnante?]

Je ne m'en étonne pas, chrétiens ; d'autres pauvres plus pressants et plus affamés ont gagné les avenues les plus proches, et épuisé les libéralités à un passage plus secret. Expliquons-nous nettement : je parle de ces pauvres intérieurs qui ne cessent de murmurer, quelque soin qu'on prenne de les satisfaire, toujours avides, toujours affamés dans la profusion et dans l'excès même; je veux dire vos passions et vos convoitises. C'est en vain, ô pauvre Laaare, que tu gémis à la porte, ceux-ci sont déjà au cœur ; ik ne s'y présentent pas, mais ils l'assiègent; ils ne demandent pas, mais ils arrachent. G Dieu, quelle violence I Représentez-vous, chrétiens, dans une sédition, une populace furieuse, qui demande arrogamment, toute prête à

i LacU Dtttn. Inst., lib. VI, cap. xi.

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arracher si on la refuse ; ainsi dans l'âme de ce mauvais riche ; et ne Talions pas chercher dans la parabole, plusieurs le trouveront dans leur conscience. Donc dans l'âme de ce mauvais riche et de ses cruels imitateurs, où la raison a perdu l'empire, où les lois n'ont plus de vigueur, l'ambition, l'avarice, la délicatesse, toutes les autres passions, troupe mutine et emportée, font retentir de toute? parts un cri séditieux, où l'on n'entend que ces mots : « Apporte, apporte : » Dicentes : Affer, affer * : apporte toujours de l'aliment à l'avarice, du bois à cette flamme dévorante ; apporte une somptuosité plus raffinée à ce luxe curieux et délicat ; apporte des plaisirs plus exquis à cef appétit dégoûté par son abondance. Parmi les jris furieux de ces pauvres impudents et insatiables, se peut-il faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres, qui tremblent devant vous, qui, accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et par leurs sueurs, se laissent mourir de faim plutôt que de découvrir leur misère? C'est pourquoi ils meurent de faim ; oui, messieurs, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels ; nul ne court à leur aide : hélas I ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres que vous nourrissez trop bien au dedans épuisent tout votre fonds. La profusion, c'est leur besoin ; non-seulement le superflu, mais l'excès même leur est nécessaire: et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus- Christ, si vous n'apaisez ce tumulte et cette sédition iu' térieure : et cependant ils subsisteraient, si vous leur donniez quelque chose de ce que votre prodigalité répand, ou de ce que votre avarice ménage. Mais sans être possédé de toutes ces passions violentes.

t. Prmi,t XXX. ib.

la félicité toute seule, et je prie que ron entende cette vénié, oui, la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'honnme. L'aise, la joie, l'abondance, remplissent !'âme de telle sorte, qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres et mettent à sec, si l'on n'y prend garde, la source de la compassion. C'est ici la malédictioi. des grandes fortunes ; c'est ici que l'esprit du monde paraît le plus opposé à l'esprit du christianisme : car qu'est-ce que l'esprit du christianisme? Esprit de fraternité, esprit de tendresse et de compassion, qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts, souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'espiit du monde, c'està-dire l'esprit de grandeur, c'est un excès d'amour-propre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe : « Tu as dit en ton cœur : Je suis, et il n'y a que moi sur la terre : » Dixisti in corde tuo : Ego sum, et prœter me non est alter *. Je suis, il se fait un Dieu, et il semble vouloir imiter celui qui a dit : « Je suis celui qui est*. » Je suis, il n'y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi chacun ne compte que soi, et, tenant tout le reste dans l'indifférence, on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain.

Ah! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vousmême, riche impitoyable, aux jours de besoin et d'angoisse. Ne croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l'événement en est casuel; mais ce que je veux dire n'est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie, où parmi un nombre infini d'amis, de médecins et de serviteurs, voiis demeurerez sans secours, plus délaissé, plus abandonné que ce pauvre qui meurt sur

!. Is , XLVn, 10

i, Exod-, m, SO.

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la paille, et qui n'a pas un drap pour sa sépulture : car, en cette fatale maladie, que serviront ces amis, qu'à vous affliger par leur présence ; ces médecins, qu'à vous tourmenter; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs : ces pauvres que vous avez méprisés sont les seuls qui seraient capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous tendraient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels? Ah! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir, si vous aviez seulement écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieraient Dieu pour vous : les bénédictions qu'ils vous auraient données, lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante ; leurs côtés revêtus, dit le saint prophète, leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasiée vous auraient béni ; leurs saints anges veilleraient autour de votre lit comme des amis officieux; et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes. Mais vous avez aliéné leur esprit, et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant eux-mêmes sans miséricorde.

Voici, messieurs, un grand spectacle; venez considérer les saints anges dans la chambre d'un mauvais riche mourant. Oui, pendant que les médecins consultent l'état de sa maladie, et que sa famille tremblante attend le résultat de îa conférence, ces médecins invisibles consultent d'un mal bien plus dangereux : Guravimus Babylonem, et non est sanata * : « Nous avons soigné cette Babylone, et elle ne s'est point guérie. » Nous avons traité diligemment ce riche eniel; que d'huiles ramollissantes, que de'douces fomentations nous a voila mises sur ce cœurl et il ne s'esî ctia

amolli, et sa dureté ne s'est pas fléchie ; tout a réussi contre nos pensées, et le malade s'est empiré par nos remèdes. « Laissons-le là, disent-ils ; retournons à notre patrie, d'où nous étions descendus pour son secours : » Derelinquamu$ eum, et eamus unusquisque in terram suam * . Ne voyez-vous pas sur son front le caractère d'un réprouvé? La dureté de son cœur a endurci contre lui le cœur de Dieu : les pauvres l'ont déféré à son tribunal; son procès lui est fait au ciel; et quoiqu'il ait fait largesse en mourant des biens qu'il ne pouvait plus retenir, le ciel est de fer à ses prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde i Pervenit judicium ejus usqiie ad cœlos * . Considérez, chrétiens, si vous voulez mourir dans cet abandon ; et si cet état vous fait horreur, pour éviter les cris de reproche que feront contre vous les pauvres, écoutez les cris de la misère.

Ah ! le ciel n'est pas encore fléchi sur nos crimes. Dieu semblait s'être apaisé en donnant la paix à son peuple ; mais nos péchés continuels ont rallumé sa juste fureur : il nous a donné la paix, et lui-même nous fait la guerre ; il a envoyé contre uous, pour punir notre ingratitude, la maladie, la mortalité, la disette extrême, une intempérie étonnante, je ne sais quoi de déréglé dans toute la nature qui semble nous menacer de quelques suites funestes, si nous n'apaisons sa colère. Et dans les provinces éloignées, et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une infinité de familles meurent de faim Bt de désespoir : vérité constante, publique, assurée. 0 calamité de nos jours 1 quelle joie pouvons-nous avoir? faut- A que nous voyions de si grands malheurs ! et ne nous semble-t-il pas qu'à chaque moment tant de cruelles extrémités que nous savons, que nous entendons de toutes parts, nous reprochent devant Dieu et devant les hommes ce que

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