Ibid., II
vous vous souveniez du sang qui vous apaise et vous adoa- Dit. Ainsi a été accompli cet oraclje du prophète Isaïe : a Votre traité avec la mort sera annulé, et votre pacte avec l'enfer ne tiendra pas : * Delebitur fœdas vestrum cum mortey et pactum vestrum cum infemo non stabit^. Jésus a rompu ce domnable contrat par une meilleure alliance : dès lors nos espérances se sont relevées. Le ciel, qui était de fer pour nous, a commencé de répandre ses grâces sur les misérables mortels : Jésus nous l'a couvert par sa croix.
C'est pourquoi je la compare à cette mystérieuse échelle qui parut au patriarche Jacob, « où il voyait les anges monter et descendre*. » Que veut dire ceci, chrétiens? N'est-ce pas pour nous faire entendre que la croix de notre Sauveur renoue le commerce entre le ciel et la terre; que par cette croix les saints anges viennent à nous comme à leurs frères et leurs alliés, et en même temps nous apprennent que, par la môme croix, nous pouvons remonter au ciel avec eux, pour y remplir les places que leurs ingrats compagnons ont laissées vacantes?
Où mettrons-nous donc notre gloire, mes frères, si ce n'est en la croix de Jésus? Car, comme dit l'apôtre" saint Paul, K si lorsque nous étions ennemis, Dieu nous a réconciliés par la mort de son Fils unique; maintenant que nous avons la paix avec lui par le sang du Médiateur, comment ne nous comblera-t-il pas de ses dons? Et si, étant pécheurs, Jésus- Christ nous a tant aimés, qu'il est mort pour l'amour de nous, maintenant que nous sommes justifiés par son saïag ', » qui pourrait dire la tendresse de son amour? Or, si Dieu a usé envers n-.us d'une telle miséricorde pendant que nous étions des i/ibelles, que ne fera-; -il pas maintenant que par la croix du Sauveur nous sommes devenus ses eulunts? « E .
*. Is., XXVIII, 18. • 2. Cens., xwnu lî.
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celui qui nous a donné son Fila unique, que nous pourra-t-il refuser * ? »
Pour moi, je vous l'avoue, chrétiens, c'est là toute ma gloire, c'est là mon unique consolation : autrement, dans quel désespoir ne me jetterait pas le nombre iniini de mes crimes I Quand je considère le sentier étroit sur lequel Dieu m'a commandé de marcher, et l'incroyable difficulté qu'il y a de retenir, dans un chemin si glissant, une volonté si volage et si précipitée que la mienne; quand je jette les yeux sur la profondeur immense du cœur humain, capable de cacher dans ses replis tortueux tant d'inclinations corrompues, dont nous n'aurons nous-mêmes nulles connaissances; je frémis d'horreur, fidèles, et j'ai juste sujet de craindre qu'il ne se trouve beaucoup de péchés dans les choses qui me paraissent les plus innocentes. Et quand môme je serais très-juste devant les hommes, ô Dieu éternel, quelle justice humaine ne disparaîtra pas devant votre face I « Et qui serait celui qui pourrait justifier sa vie si vous entriez avec lui dans un examen rigoureux *? » Si le grand apôtre saint Paul, après avoir dit avec une si grande assurance « qu'il ne se sent point coupable en luimôme, ne laisse pas de craindre de n'ôtre pas justifié devant vous'; u que dirai-je, moi misérable? et quels devront donc être les troubles de ma conscience? Mais, ô mon pontife miséricordieux, mon pontife fidèle et compatissant à mes maux, c'est vous qui fépandez une certaine sérénité dans mon âme. Non, tant que je pourrai embrasser votre croix, jamais je ne perdrai l'espérance : tant que je voua verrai à la droite de votre père avec une nature semblable à la mienne, portant encore sur votre chair les cicatrices de ces aimables blessures que vous avez reçues pour l'amoui
t. Rom., rai, »
S. P.v. CXLU, 2.
Z. I Cor., IV, 4.
de moi, je ne croirai jamais que le genre humain vous dé* plaise, et la terreur de la majesté ne m'empêchera point d'approcher de l'asile de la miséricorde. Cela me rend cer~ iain que vous aurez pitié de mes maux : c'est pourquoi votre croix est toute ma gloire, parce qu'elle est toute mon espérance.
Mais est-il bien vrai, chrétiens, que nous nous glorifions lia la croix du sauveur Jésus? Nos actions ne démententelles pas nos paroles? Ne faudrait-il pas dire plutôt que la croix nous est un scandale,/ aussi bien qu'elle l'a été aux Gentils *? La croix ne t'est-elle pas un scandale à toi, qui dédaignes la pauvreté, qui ne peux souffrir les injures, qui cours après les plaisirs mortels, qui fuis tout ce que tu vois à la croix j oubliant que Notre-Seigneur Jésus-Christ a trouvé sa vie dans la mort, et ses richesses dans la pauvreté, et ses délices dans les tourments, et sa gloire dans l'ignominie? L'apôtre saint Paul disait à ceux qui voulaient établir la. justice par les œuvres et les cérémonies de la loi, que, « si la justice était par la loi, Jésus-Christ était mort en vain, et que ce grand scandale de la croix était inutile*. » Et ne pourrai s-je pas dire aujourd'hui, avec beaucoup plus de raison, qu'en vain Jésus-Christ est mort à la croix, puisque, n'étant mort qu'afin de nous rendre un peuple agréable à Dieu, nous vivons avec une telle licence que nous contraignons presque les infidèles à blasphémer le saint nom qui a été invoqué sur nous? En vain Jésus- Christ est mort à la croix pour renverser la sagesse mondaine, si, après sa mort, on mène toujours une môm»3 vie, si l'on applaudit aux mêmes maximes, si l'on met le souverain bonheur dans les mêmes choses. En vain la croix a-t-elle abattu les idoles par toute la terre, si nous nous faisons tous les jours de nouvelles idoles par nos passions
t. I Cor., I, 23.
t. GaL, is. aiiv ft.
déréglées; sacrifiant non point à Bacchus, mais à l'ivrognerie; non point à Vénus, mais à l'impudicité; non point à Plutus, mais à l'avarice; non point à Mars, mais à la vengeance ; et leur immolant, non des animaux égorgés, mais nos esprits remplis de l'esprit de Dieu, et « nos corps qui sont les temples du Dieu vivant, et nos membres qui sont devenus les membres de Jésus-Christ *. »
C'est donc une chose tr()p assurée, que la croix de Jésus n'est pas notre gloire ; car. si elle était notre gloire, nouF glorifierions-nous, comme nous taisons, dans les vanités? Pourquoi pensez-vous que l'apôtre saint Paul ne dise pas en ce lieu qu'il se glorifie en la sagesse de Jésus-Christ, en la puissance de Jésus-Christ, dans les miracles de Jé- Bus-Christ, en la résurrection de Jésus-Christ, mais seulement en la mort et en la croix de Jésus-Christ? A-t-il parlé ainsi sans raison? Ou plutôt ne ^'ous souvenez-vous pas que je vous ai dit, à l'entrée ôf' ce discours, que la croix était un assemblage de tous les tourments, de tous les opprobres, et de tout ce qui paraît non-seulement méprisable, mais horrible, mais effroyable à notre raison? C'est pour cela que saint Paul nous dit « qu'il se glorifie seulement en la croix du sauveur Jésus; » afin de nous apprendre l'humilité, afin de nous faire entendre que nous autres chrétiens nous n'avons de gloire que dans les choses que le monde méprise.
Eh, dites-moi, mes frères, « le signe du chrétie^i, n'est-ce pas la croix? N'est-ce pas par la croix, dit saint Augustin *, que l'on bénit, et l'eau qui nous régénère, et le sacrifice qui nous nourrit, et l'onction sainte qui nous fortifie? o Avez-vous oublié que l'on <-: imprimé la croix sur vos fronts, quand on vous a confirmés par le Saint-Esprit? Pourquoi l'imprimer sur le front? N'est-ce pas que le front est le
{. I Ctr., VI, 15, 19; Ephe»., ▼, 30.
t. In Joanii., tr c*. cxvm, u» 5. ttaa- HT, part, ii, col. 801.
kU SERMON
siège de la pudeur ? Jésus-Christ par la croix a voulu nous durcir le front contre cette fausse honte, qui nous fait rougir des choses que les hommes' estiment basses, et qui L^^ont grandes devant la face de Dieu. Combien de fois avonsnous rougi de bien faire 1 Combien de fois les emplois les plus saints nous ont-ils semblé bas et ravalés ! La croix imprimée sur nos fronts nous arme d'une généreuse impu* dence contre cette lâche pudeur; elle nous apprend que les honneurs de la terre ne sont pas pour nous.
Quand les magistrats veulent rendre les personnes infâmes et indignes des honneurs humains, souvent ils leur font imprimer sur le corps une marque honteuse, qui découvre à tout le monde leur infamie. Vous dirai-je ici ma pensée? Dieu a imprimé sur nos fronts, datis la partie du corps la plus éminente, une marque devant lui glorieuse, devant les hommes pleine d'ignominie, afin de nous rendre incapables de recevoir aucun honneur sur la terre. Ce n'est pas que, pour être bons chrétiens, nous soyons indignes dos honneurs du monde ; mais c'est que les honneurs du monde ne sont pas dignes de nous. Nous sommes infâmes, selon le monde ; parce que, selon le monde, la croix, qui est notre gloire, est un abrégé de toutes sortes d'infamies.
Cependant, comme si le christianisme et la croix de Jésus étaient une fable, nous n'avons d'ambition que pour la gloire du siècle : l'humilité chrétienne nous paraît une niaiserie. Nos premiers pères croyaient qu'à peine Us empereurs méritaieat-ils d'être chrétiens. Les choses à pré* sent sont changées. A peine croyons-nous que la piété chrétienne soit digne de paraître dans les personnes considérables : la bassesse de la croÎK m^v? est en horreur; nous voulons qu'on nous applaudisse et qu'on nous respecte.
Mais ma charge, me dircz-vous, veut que je me fasse honneur : si on no respecte les magistrats, toutes choses iront en désordre. Apprenez, apprenez quel usage le chré-
SUR LA VKRTlf DE LA CROIX DE JÉSUS-CHRIST 495
tien doit faire des honneurs du monde : qu'il les reçoive premièrement avec modestie, connaissant combien ils sont vains; qu'il les reçoive pour la police, mais qu'il ne les recherche pas pour la pompe; qu'il imite l'empereur Héraclius, qui déposa la pourpre et se revêtit d'un habit de pauvre pour porter la croix de Jésus. Ainsi, que le fidèle se dépouille de tous les honneurs devant la croix de notre bon Maître ; qu'il y paraisse comme pauvre, comme nu et comme mendiant: qu'il songe que, par la naissance, tous les hommes sont ses égaux; et que les [lauvres, dans le christianisme, sont en quelque façon ses supérieurs. Qu'il considère que l'honneur qu'on lui rend n'est pas pour sa propre grandeur, mais pour l'ordre du monde, qui ne peut subsister sans cela; que cet )^dre passera bientôt et qu'il s'élèvera un nouvel ordre de choses, où ceux-là seront les plus grands, qui auront été les plus gens de bien, et qui auront mis leur gloire en la croix du sauveur Jésus.
Adorons la croix dans cette pensée; assistons dans cette pensée au saint sacrilice qui se fait en mémoire de la passion du Fils de Dieu. Fasse Notre-Seigneur Jésus-Christ que nous comprenions combien sa croix est august ,', combien glorieuse, puisqu'elle seule est capable de fsire éclater 3ur les hommes la toute-puissance de Dieu, et de répandre sur eux les trésors immenses de sa miséricorde infinie, en leur ouvrant l'entrée à la félicité éternelle. Amen,
Sîlî DES SîîKKOBfb
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Quand on accoutumait les premiers chTétîcns, dès rétablissement du christianisme, à faire sur eux le signe de la croix dans toutes leurs actions saintes et profanes, à quelle autre fin pouvait-ee être, sinon pour marquer tous leurs sens du caractère de mort, et leur enseignei* que, s'ils avaient quelque vie et quelque satisfaction, ce ne devait pas être en eux-mêmes? D'où nous pouvons inférer, par la suite nécessaire de cette doctrine, et la signification grecque du mot de corps nous y peut servir, que nos corps sont comme des sépulcres où nos âmes sont gisantes et ensevelies. Partant, gardons-nous bien de parer ce» sépulcresdu faste et de la pompe du monde ; mais plutôt revêtonsles romme d'un deuil spirituel par la mortification et la pénitence. Chrétiens, voici le temps qui en approche; et les chaires et les prières publiques ne retentiront dorénavant que de la pénitence : toute l'Église s'unit pour offrir en esprit un sacrifice de jeûne. Nourrissons le nôtre de ce pain de larmes, qui doit être la vraie viande des pénitents. Répandons nos oraisons devant la face de Dieu, d'une conecience véritablement affligée, et n'épargnons point nos
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aumônes pour racheter nos iniquités, ouvrant nos cœurs sur la misère du pauvre. Voici, voici le temps de vaquer à ces exercicas : JIcce nunc tempus acceptabile^ ecce nunc dies saluiis^.
Mais, ô vie humaine, incapable de toute règle 1 si près des jours de retraite, la dissolution peut-elle être plus triomphante? Ne dirions-nous pas qu'elle a entrepris do nous fermer le passage de la pénitence, et qu'elle en occupe l'entrée pour faire de la débauche un chemin à la piété î Certes, je ne m'étonne pas si nous n'en avons que la montre et quelques froides grimaces ; car, il est certain, la chute de la pénitence au libertinage est bien aisée ; mais de remonter du libertinage à la pénitence , mais, sitôt après s'être rassasié des fausses douceurs de l'un , goûter l'amertume de l'autre, c'est ce que la corruption de notre nature ne saurait souffrir. Laissons donc au monde sa félicité; préparons-nous sérieusement à corriger notre vie; autant que le monde s'efforce de noircir ces jours par l'infamie de tant d'excessives débauches, autant devons-nous les sanctifier par la pénitence et par une piété sincère.
L'humilité est la disposition la plus essentielle dans la pénitence, et, pour l'acquérir, il faut découvrir et sentir toute la malice de son cœur ; or qui peut dire jusqu'où «'étend notre corruption? Nous ne sommes innocents d'au cun crime, par les dispositions que nous nourrissons, comme ceux qui ont disposition à certaines maladies par le vice de leur tempérament, quoiqu'ils n'aient pas le mal actuel.
Si vous voulez revenir sincèrement à Dieu et obtenir de lui le pardon de vos fautes, ne vous livrez pas à des conducteurs aveugles; car ceux qui sortent d'entre leurs mains