I. Cbi., a, iL
immortel pour posséder ces biens sans inquiétude ? qui ne sait qu'il est impossible? La figure de ce monde passe; tout ce que les hommes estiment n'est que folie et illusion ; et l'esprit de grâce que j'ai reçu, me remplissant des grandes idées des biens éternels qui me sont donnés, m'a élevé audessus du monde, et ses présents ne me sont plus rien. Telle est la première maxime de la générosité chrè' tienne.
Mais, fidèles, ce n'est pas assez : si vous n'aimez pas le monde, il vous haïra ; ceux qui méprisent les présents du monde encourent infailliblement sa disgrâce ; et il faut ou s'engager avec lui , en recevant ses faveurs , ou rompre ouvertement ses liens, et ne pas craindre de lui déplaire ; et c'est la seconde maxime de l'esprit du christianisme. Car c'est une vérité très-constante, que jamais les hommes ne produiront rien qui soit digne de l'Évangile et de l'esprit de la loi nouvelle, tant qu'on n'aura pas le courage de renoncer à la complaisance, et de se résoudre à déplaire aux hommes. En effet, considérez, chrétiens, les lois tyran-, niques et pernicieuses que le monde nous a imposées contre les obligations de notre baptême. N'est-ce pas le monde qui dit que de pardonner c'est faiblesse , et que c'est manquer de courage que de modérer son ambition ? N'est-ce pas le monde qui veut que la jeunesse coure aux voluptés , et que Vâge plus avancé n'ait de soin que pour s'établir et que tout cède à l'intérêt ? N'est-ce pas une loi du monde qu'il faut nécessairement s'avancer , s'il se peut, par les bonnes voies, sinon s'avancer par quelque façon ; s'il le faut par la flatterie : s'il est besoin , môme par le crime ? N'est-ce pas ce que dit le monde ? ne sont-ce pas ses lois et ses ordonnances ? Et pourquoi sont-elles suivies ? d'où leur vient cette autorité qu'elles se sont acquise par toute la terre? est-ce de la raison, ou de la justice ? Mais Jésus-Christ les u condamnées , et il a donné tout son sang pour nous délivrer de leur servitude : d'où vient donc que ces loia
maudites régnent encore par toute la terre, contre la doctrine de l'Évangile ? Je ne craindrai pas d'assurer que c'est la crainte de déplaire aux hommes qui leur donne cette autorité
Mais peut-être que vous jugerez que ce n'est pas à la complaisance qu'il faut imputer tout ce crime, et qu'il en faut aussi siccuser nos autres inclinations corrompues. Non, mes sœurs, je n'accuse qu'elle, et je m'appuie sur cette raison : car je confesse facilement que nos mauvaises inclinations nous jettent dans de mauvaises pratiques; mais je nie que ce soient nos inclinations qui leur donnent la force de lois auxquelles on n'ose pas contredire. Ce qui les 5rige en force de lois et ce qui contraint à les suivre, par une espèce de nécessité, c'est la tyrannie de la complaisance ; parce qu'on a honte de demeurer seul , parce qu'on n'ose pas s'écarter du chemin que l'on voit battu, parce qu'on craint de déplaire aux hommes ; et on dit pour toute raison : C'est ainsi qu'on vit dans le monde, il faut faire comme les autres. Tellement que ces lois damnables que le monde oppose au christianisme, il faut quelqu'un pour les proposer et quelqu'un pour les établir : nos inclinations les proposent et nos inclinations les conseillent ; mais c'est la crainte de déplaire aux hommes qui leur donne l'autorité souveraine. C'est ce que prévoyait le divin apôtre, lorsqu'il avertit ainsi les fidèles : « Vous avez été achetés d'un grand prix, ne vous rendez pas esclaves des hommes : » Nolite fieri servi hominum *. En effet , ne le sens-tu pas que tu te jettes dans la servitude ^ quand tu crains de déplaire aux hommes , et quand tu n'oses résister à leurs sentiments, esclave volontaire des erreurs d'autrui ?
Chrétiens, ce n'est pas là notre esprit, ce n'est pas l'esprit du christianisme. Écoutez l'apôtre saint Paul, qui nous dit avec tant de force : « Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce
nionrie : » Non enim spiritum hujus mundi accepimus . Je ne croirai pas me tromper si je dis que l'esprit du monde , dont parle l'Apôtre en ce lieu, c'est la complaisance mondaine, qui corrompt les meilleures âmes, qui , minant pou à peu les malheureux restes de notre vertu chancelante, nous fait être de tous les crimes, non tant par inclination que par compagnie; qui, au lieu de c«tte force invincible et de cette fermeté d'un front chrétien que la croix ^0}t avoir durci contre toute sorte d'opprobres, les rend si ten4reg ei si délicats, que nous avons nonte de déplaire aux hommes oour le service de Jésus-Ghrist. Mon Sauveur , ce n'est pas là cet Esprit que vous avez aujourd'hui répandu sur nous : Non enim spiritum hujas mundi accepimus, sed Spiritum qui ex Deo est : « Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde pour être les esclaves des hommes ; mais notre Esprit, venant de Dieu-même, » nous met au-dessus de Jeurs jugements, et nous fait mépriser leur haine ; et c'est la seconde inaxime de la générosité du christianisme.
Mais il faut encore s'élever plus haut; et la troisième, qui me reste à vous proposer, va faire trembler tous nos sens et étonner toute la nature ; car c'est elle qui fait dire au divin apôtre : « Qui est capable de nous séparer de la charité de Notre-Seigneur ? est-ce l'affliction ou J'angoisse? est-ce la nudité ou la faim, la persécution ou le glaive? Mais nous surmontons en toutes ces choses, à cause de celui qui nous a aimés : » In his omnibus superamus, propter eum qui dilexit nos *. Ainsi, que le monde fréniisse, qu'il allume par toute la terre le feu de ses persécutions , la générosité chrétienne surmontera sa rage impuissante ; et je comprends aisément la cause d'une victoire si glorieuse, piar une excellente doctrine que ('apôtre saint Jean nous enseigne, que « celui qui habite en nous est plus grand que celui qui est dans le monde : » H^ajor est gui in vobis est^
i. Rom., Tiri, 35^ 87.
.7»/am qui in manda ^ Entendez ici, chrétiens, que celui qui est en nous, c'est le Saint-Esprit que Dieu a répandu en nos cœurs. Et qui ne sait que cet Esprit tout-puissant est infiniment plus grand que le mon^e ? Par conséquent, quo-i qu'il entreprenne et quelques tourments qu'il prépare, le plus fort ne cédera pas au plus faible. Le chrétien généreux surmontera tout , parce qu'il est rempli d'un Esprit qui est inj9niment au-dessus du monde.
Ce sont, mes sœurs , ces fortes pensées qui ont si longtemps soutenu l'Église : elle voyait tout l'empire conjuré contre elle , elle lisait à tous les poteaux et à toutes le? places publiques les sentences épouvantables que l'on prononçait contre ses enfants : toutefois elle n'était pas effrayée ; mais, sentant l'esprit dont elle 'Hait pleine, elle savait bien maintenir cette liberté glorieuse de professer le christianisme, et, quoique les lois la lui refusassent, elle se la donnait par son sang : car c'était un crime chez elle de se l'acquérir par une autre voie; et l'unique moyen qu'elle proposait pour secouer ce joug, c'était de mourir constamment. C'est pourquoi Tertullien s'étonne qu'il y eût des chrétiens assez lâches pour se racheter par argent des persécutions qui les menaçaient ; et vous allez entendre des sentiments vraiment dignes de l'ancienne Église et de l'esprit du christianisme : Christianus pecunia salvus est ; et in hoc nummos habet ne patiatur, dum adversm Deum erit dives : « 0 honte de l'Église ! s'écrie ce grand homme, un chrétien sauvé par argent, un chrétien riche pour ne souffrir pas! u-t-il donc oublié, dit-il, que Jésus s'est montré riche pour lui par refTusion de son sang? » At enim Christus sanguine fuit dives pro illo *. Ne vous semble-t-il pas qu'il lui dise : Toi, qui t'es voulu sauver par ton or, dis-moi, chrétien, où était ton sang ? n'en avais-tu plus dans tes veines, quand