‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 53 sur 223 · Apolog,, no 4î · texte numérisé non relu

Apolog,, no 4î

de ses desseins, parce qu'elle dépend des occasions, et que ces occasions sont certains moments dont la fuite soudaine cause une nécessaire précipitation à ceux qui sont obligés de s'y attacher. Mais Dieu, qui est l'arbitre de tous les temps, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des feièties, qui connaît sa toute-puissance, et qui sait que rieii ne peut échapper à ses mains souveraine», ah ! il ne précipite pas ses conseils. Il sait que la sagesse ne consiste pas à faire toujours les choses promptement, mais à les faire dans le temps qull fauil. Il laisse censurer ses desseins aux fous et aux téméraires, mais il ne trouve pas à propos d'en avancer l'exécution pour les murmures des hommes. Ce lui est assez, chrétiens, que ses amis et ses serviteurs regardent de loin venir son jour avec humilité et tremblement : pour les autres, il sait où il les attend , et le jour est marqué pour les punir ; il ne s'émeut pas de leurs reproches : quoidam prospicit quod veniet dies ejus '■ , « parce qu'il voit que son jour doit venir bientôt. »

Mais cependant, direz-vous, Dieu fait souvent du bien aux méchants; il laisse souffrir de grands maux aux justes; et quand un tel désordre ne durerait qu'un moment, c'est toujours quelque chose contre la justice. Désabusons-nous, chrétiens, et entendons aujourd'hui la difTérence des biens et des maux; il y en a de deux sortes : U y a les biens et les maux mêlés, qui dépendent de l'usage que nous en faisons. Par exemple, la maladie est un mal ; mais qu'elle sera un grand bien, si vous la sanctifiez par la patience ! la santé est un bien, mais qu'elle deviendra un mal dangereux en ïavorioant la débauche ! Voilà les biens et les maux mêlés, qui participent de la nature du bien et du mal, et qui touchent à l'un ou à J 'autre suivant l'usage où on les applique.

Mais entendez, chrétiens, qu'un Dieu tout-puibsaut s

• . ■'». XIXTI, 11.

SUR LA PROVIDENCE iSl

dans les trésors de sa bonté un souverain bien qui ne peut jamais être mal, c'est la félicité éternelle, et qu'il a dans les trésors de sa justice certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souiTrent, tels que les supplices des réprouvés. La règle de sa justice ne permet pas que les méchants goûtent jamais ce bien souverain, ni que les bons soient tourmentés par ces maux extrêmes; c'est pourquoi il fera un jour le discernement; mais, pour ce qui regarde les biens et les maux mêlés, il les donne indifféremment aux uns et aux autres.

Cette distinction étant supposée, il est bien aisé de comprendre que ces biens et ces maux suprùmes appartiennent au temps du discernement général, où les bons seront séparés pour jamais de la société des impies, et que ces biens et ces maux mêlés sont distribués avec équité dans le mélange où nous sommes. Car il fallait certainement, dit saint Augustin*, que la justice divine prédestinât certains biens aux justes, auxquels les méchants n'eussent point départ, et, de même, qu'elle préparât aux méchants des peines dont les bons ne fussent jamais tourmentés : c'est ce qui fera dans ie dernier jour un discernement éternel. Mais, en attendant ce temps limité dans ce siècle de confusion où les bons et les méchants sont mêlés ensemble, il fallait que les biens et les maux fussent communs aux uns et aux autres, afin que le désordre même tînt les hommes toujours suspendus dans l'attente de la décision dernière et irrévocable.

Que le saint et divin Psalmiste a célébré divinement cette belle distinction de biens et de maux I J'ai vu, dit-il, dans la main de Dieu une coupe remplie de trois liqueurs î Calix in manu Bomini vini meri pleniis mixto. Il y a premièrement le vin pur, vini meri; il y a secondement le vin mêlé, plenus miicto; enfin il y a la lie, veru/numten lœis ejm

nonexinanita^. Que signifie ce vin pur? la joie de l'éternité, joie qui n'est altérée par aucun mal, mêlée d'aucune amertume. Que signifie cette lie , sinon le supplice des réprouvés , supplice qui n'est tempéré d'aucune douceur? Et que représente ce vin mêlé, sinon ces biens et ces maux que l'usage peut faire changer de nature, tel? que uous les éprouvons dana la vie présente? 0 la belle distinction des biens et des maux que le prophète a chantée ! mais la sage dispensation que la Providence en a faite ! Voici les temps du mélange, voici les tenips de mérite, où il faut exercer les bons pour les éprouver, et supporter les pécheurs pour les attendre : qu'on répande dans ce mélange ces biens et ces maux mêlés dont les sages savent profiter, pendant que les insensés en abusent ; mais ces temps de mélange finiront. Venez, esprits purs, esprits innocents, venez boire le vin pur de Dieu, sa félicité sans mélange. Et vous, ô méchants endurcis, méchants éternellerneat séparés des justes, il n'y a plus pour vous de féli^ cité, plus de (Jianses, plus de banquets, plus de jeux ; venez boire toute l'amertume de la vengeance divine : Bibent omr nés peccatores Urrœ^. Voilà, messieurs, ce discernement qui démêlera toutes choses par une sentence dernière et irrévocable.

« Obi que vos œuvres sont grandes, que vos voies sont justes et véritables, ô Seigneur, Dieu tout-puissant I Qui ne vous louerait, qui ne vous bépirait, ô roi des siècles'! » qui n'admirerait votre providence, qui ne craindrait vos jugements ? Ah ! vraiment , « l'Jiomme insensé n'ei^tend pas ces choses, et le fou ne les connaît pas : » Yir insipiens non cognoscet, et stultus non inteUigei fecBC*. « Il ne regarde que ce qu'il voit, et i\ §e trompe - 9

Page 1