‹ Sermons choisis de BossuetChapitre 54 sur 223 · P«. ICI · texte numérisé non relu

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ITœccogitaverunt, et erraverunt^; car il vous a plu, ô grand Architecte! qu'on ne vît la beauté de votre édifice qu'après que vous y aura? mis la dernière main ; et votre prophète a prédit que « ee serait seulement au dernier jour qu'on entendrait le mystère de votre conseil : » In n^vissimU diebus inteUigetis consiliumejus*.

Mais alors il sera bien tard pour profiter d'une connaissance si nécessaire : prévenons, messieurs, l'heure destinée, assistons en esprit au dernier jour; et du marchepied de ce tribunal, devant lequel nous comparaîtrons, contemplons les choses humaines. Dans cette crainte, dans cette épouvante, dans ce silence universel de toute la nature, avec quelle dérision sera entendu le raisonnement des impies, qui s'affermissaient dans le crime en voyant d'autres crimes impunis! Eux-mêmes, au contraire, s'étonneront comment ils ne voyaient pas que cette publique impunité les avertissait hautement de l'extrême rigueur de ce dernier jour. Oui, j'atteste le Dieu vivant qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeance, les châtiments exemplaires qu'il exerce sur quelques-uns ne me semblent pas si terribles que l'impunité de tous les autres. S'il punissait ici tous les criminels, je croirais toute sa justice épuisée, et Je ne vivrais pas en attente d'un diccernement plus redoutable. Maintenant sa douceur môme et sa patience ne me permettent pas de douter qu'il ne faille attendre ijn grand changement. Non, les choses ne sont pas encore ep leur place fixe, elles n'ont pas encore leur temps arrêté. Lazare souffre encore, quoique innocent ; le mauvais riche, quoique coupable, jouit encore de quelque repos ; ainsi ni la peine ni le repos ne sont pas encore où ils doivent être; cet état est violent et ne peut pas durer toujours. Ne vous y ûez pas, ô hommes (iu mon4e 1 il fa^^ qi^e ^e§ çliQ^ep

i. Sap., n, il.

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changent. Et, en effet, admirez la suite ; « Mon fils, tu as reçu des biens en ta vie, et Lazare aussi a reçu des maux.» Ce désordre se pouvait souffrir durant les temps de mélange où Dieu préparait un plus grand ouvrage ; mais sous un Dieu bon et sous un Dieu juste une telle confusion ne pouvait pas être éternelle. C'est pourquoi, poursuit Abraham, maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité, nunc autem, une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en sa place, la peine ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée : JVwnc autem hic consolatur^ tu vero cruciaris. Voilà, messieurs, le conseil de Dieu exposé fidèlement par son Écriture : voyons maintenant en peu de paroles quel usage nous en devons faire ; c'est par où je m'en vais conclure.

SECOND POINT

Quiconque est persuadé qu'une sagesse divine le gouverne et qu'un conseil immuable le conduit à une fin éternelle, rien ne lui paraît ni grand ni terrible, que ce qui a relation à l'éternité : c'est pourquoi les deux sentiments que lui inspire la foi de la Providence, c'est premièrement de n'admirer rien, et ensuite de ne rien craindre de tout ce qui se termine en la vie présente.

Il ne doit rien admirer, et en voici la raison. Cette sage et éternelle Providence, qui a fait, comme nous avons dit, deux sortes de biens, qui dispense des biens mêlés dans la vie présente, qui réserve les biens tout purs à la vie future, a établi (jette loi : qu'aucun n'aurait de part aux biens suprêmes qui aurait trop admiré les biens médiocres. Car Dieu veut, dit saint Augustin, que nous sachions distinguer entre les biens qu'il répand dans la vie présente, pour servit de consolation aux captifs, et C6ux qu'il réserve au

siècle à venir pour faire la félicHé de ses enfants : AHud est solatiwn captivorum, aliud gaudium liberorum^. La sage et véritable libéralité veut qu'on sache distinguer ses dons, ou, pour dire quelque chose de plus fort, Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu'il donne si souvent à ses ennemis, et ceux qu'il garde précieusement pour ne les communiquer qu'à ses serviteurs : Eœc omnia tribuit etiam mcUis, ne magni yendantur a bonis, dit daint Augustin*.

Et certainement, chrétiens, quand, rappelant en mon esprit la mémoire de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies; quand je vois les enfants d'Abraham et le seul peuple qui adore Dieu relégué en la Palestine, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles ; et, pour dire quelque chose qui nous touche de plus près, quand je vois cet ennemi déclaré du nom chrétien soutenir avec tant d'armées les blasphèmes de Mahomet contre \.'Évangile, abattre sous son croissant la croix de Jésus- Christ notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées , et que je considère d'ailleurs que, tout déclaré qu'il est contre Jésus-Christ, ce sage distributeur des couronnes le voit du plus haut des cieux assis sur le trône du grand Constantin, et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire, comme un présent de peu d'importance : ah ! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état de telles faveurs et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente! Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parais peu à ma vue quand je te regarde par cet endroit !

Mais peut-être que je m'oublie, ît que je ue songe pas

1, s. Aug., in Ps. cxixvi, û* 6« I. Ibid., Lxii; Q« 14.

OÙ je parle, quand j'appeUe les empires et les monarchies un présent de peu d'importance. Non, non, messieurs, je ne m'oublie pas; non, non, je n'ignore pas combien grand et combien auguste est le monarque qui nous honore de son audience ; et je sais assez remarquer combien Dieu est bienfaisant en son endroit de confier à sa conduite une si grande et si noble partie du genre hum9,in pour la protéger par 89. puissance, Mais je sais aussi, chrétiens, que les souverains pieux, quoique dans l'ordre des choses humaines ils ne voient rien de plus grand que leur sceptre, rien de plus sacré que leur personne, rien de plus inviolable que leur majesté, doivent néanmoins mépriser le royaume qu'ils possèdent seuls, au prix d'un autre royaume dans lequel ils ne craignent point d'avoir des égaux, et qu'ils désirent même, s'ils sont chrétiens, de partager un jour avec leurs sujets que la grâce de Jésus-Christ et la vision bienheureuse aura rendus leurs compagnons ; Flus miant illud regnum in quo non timmt habere consortes^. Ainsi, 1^ fpi de la Providence, en mettant toujours en vue aux enfants de Dieu la dernière décision, leur ôte l'admiration de toute autre chose; mais elle fait encore un plus grand effet: c'est^ de les délivrer de la crainte. Que craindraient-ils, chrétiens? rien ne les choque, rien ne les offense, rien ne leur répugne.

Il y a c&tte différence remarquiable entre les cause» particulières et h cause universelle du monde, que les causes particulières se choquent les unes les autres; le froid combat le chaud, et le chaud attaque le froid. Mais la cause première et universelle, qui enferme dans un môme ordre et les parties et le tout, ne trouve rien q.ui la combatte, parce que si les parties se choquent entre elles, c'est sans préjudice du tout; elles s'accordent avec le tout, dont elles font l'assemblage par leur discordance et leur

(• 8. Ans.« Ùe Civ» Deù lib. V, Mp. xzi?.

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contrariété. Il serait long, chrétiens, de démêler ce raisonnement. Mais, pour en faire l'application, quiconque a des desseins particuliers, quiconque s'attache aux causes particulières, disons encore plus clairement, qui veut obtenir ce bienfait du prince, ou qui veut faire sa fortune par la voie détournée, il trouve d'autres prétendants qui le contrarient, des rencontres inopinées qui le traversent : un ressort qui ne joue pas à temps, et la machine s'arrête ; l'intrigue n'a pas son effet, ses espérances s'en vont en fumée. Mais celui qui s'attache immuablement au tout et non aux parties, non aux causes prochaines, aux puissances, à la faveur, à l'intrigué, mais à la cause première et fondamentale, à Dieu, à sa volonté, à sa providence, il ne trouve rien qui s'oppose à lui ni qui trouble ses desseins : au contraire, toat concourt et tout coopère à l'exécution de ses desseins, parce que tout concourt et tout coopère, dit le saint apôtre *, à l'accomplissement de son salut ^ et son salut est sa grande affaire ; c'est là que se réduisent toutes ses pensées : Biligentibus Deum omnia cooperantui' in bonum*.

S'appliquant de cette sorte à la Providence si vaste, si étendue, qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets, il s'étend et se dilate lui-même, et il apprend à s'appliquer en bien toutes choses. Si Dieu lui envoie des prospérités, il reçoit le présent du ciel avec soumission, et il honore la miséricorde qui lui fait du bien en le répandant sur les misérables. S'il est dans l'advorsité, il songe que « l'épreuve produit l'espérance*, » que la guerre se fait pour la paix, et que si sa vertu combat elle sera un jour couronnée. Jamais il ne désespère, parce qu'il n'est jamais sans ressource. Il croit toujours entendre

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