‹ Sermons choisis de J. Saurin sur divers textes de l'Ecriture sainteChapitre 19 sur 33 · DE JACQUES SAURIN · texte numérisé non relu

DE JACQUES SAURIN

Donnez en aamôncs ce que vous avoï.

Luc XI. 41.

Nos temples sont les maisons de Dieu. C'est le lieu d'où il répand ses grâces scvec une plus riche abondance. Il est vrai que l'immensité de son essence ne peut être renfermée dans des bornes; que « les cieux, € même les cieux des cieux ne sauraient le contenir % » et que le monde universel est le théâtre de ses libéralités. Cependant c'est dans ces temples qu'il donne les marques les plus augustes de sa présence, et qu'il ouvre ses plus magnifiques trésors. De là vient que Salomon, après avoir bâti cette superbe maison, dont nous avons la description au premier livre des Rois, faisait à Dieu

* Ce sermon fut prononcé à La Haye en 1705. Jacques Saurin Tavait composé dans Tintérét des pauvres de son église, et surtout des malheureux réfugiés protestants de France, que la perte de leurs biens et les calamités de la guerre pour la succession d^Espagne avaient jetés dans une profonde misère. Le pasteur français, exilé lui-même pour cause de religion, dut à ce discours un de ses plus beaux triomphes oratoires. {Noie de l'éditeur.)

' l.Bois VIII. 27.

celle prière : « 0 Éternel, que les yeux soient ouverts jour et nuit sur cette maison, qui est le lieu dont lu as dit : Mon nom sera là. Quand ton peuple d'Israël te priera dans ce lieu, quand il aura été battu par l'ennemi, quand les cieux seront fermés , quand il y aura famine, mortalité, brûlure; s*ils te prient, s'ils étendent leurs mains vers cette maison, exauce-les des cieux, du domicile arrêté de ta demeure ^ » Ne croyez pas que ces prérogatives fussent restreintes au temple de Jérusalem. Elles se trouvent dans les nôtres. Toutes les fois que nous vous assemblons dans ce lieu , nous vous conduisons au tribunal de Dieu même, nous vous disons avec la sagesse éternelle : « 0 vous qui êtes altérés, venez aux eaux; vous qui n'avez point d'argent, venez, mangez, achetez, sans aucun prix, du vin et du lait ^ »

Aujourd'hui^ chrétiens^ cette maison change de face; ce n'est plus ce superbe lieu d^où partent les richesses et l'aliondance, c'est une maison d'indigence; c'est, si je l'ose dire , un hôpital général , où j'afesemblè par la pensée tous les pauvres, toutes les veuves indigentes, totis les orpheline destitués, tous les vieillards affamés que ces provinces virent naître, et ceîux que lès malheurs des temps jetèrent siir vos bords, et répandirent au milieu de vous. Quel spectacle ! Dieu prend aujourd'hui la place de l'homme, et l'homme va prendre la place de Dieu; Dieu prie, c'est l'homme qui exauce; Dieu demande, c'est l'homme qui accorde. Dieu met toutes choses à prix, le ciel, la grâce, la gloire, et, du haut de ces cieux, où il habite i^armi les louanges des bienheureux, il sollicite vos charités, et vous crie,

' 1. Rois viii. 29 et suivants. — ' Ksaïc tr, 1,

SUR l'aumône. 3

par notre bouche : « Donnez en aumônes ce que vous avez. »

Quelle circonstance plus propre pourrait nous être oflerte pour vous prêcher la charité? Durant le cours de quelques semaines, ces voûtes ne retentiront que de la plus grande charité qui fut jamais*. Vos prédicateurs ne fixeront vos yeux que sur ce grand sacrifice de charité qui a réconcilié les hojoames avec Dieu ; en sorte que si nous sommes assez heureux pour toucher vos cceurs, on entendra un concert d'amour et de charité, e«tre le Créateur et la créature. La terre répondra au ciel, « le ciel répondra à la terre*; » le ciel criera à Tâme fidèle : « Voici Tagneau qui ôte le péché du monde ^; » et Tâme fidèle à son tour, pénétrée de reconnaissance, dira : « 0 Dieu! le bien que je fais ne va point jusqu'à toi, mais agx saints qui sont sur la terre, » et répandra sur les pieds de Jésus Christ cette onction qu'elle ne peut verser sur la tête de Jésus-Christ même. Secondez nos faibles efforts. Et toi, ô Dieu ! qui « es la charité même*, » anime chaque partie, chaque période, chaque expression de ce discours, donne-nous de faire de tous ceux qui l'écoutent des disciples à la charité. Amen.

« Donnez en aumônes ce que vous avez ; » ce sont les paroles dç potre tej^te et TÉvangiie de ce jour \ nous ne nous arrêterons pa§ à comparer les termes de notre version avec ceux de l'original, et à justifier nos interprètes. Quelques-uns avaient cru que ce n'était pas ici une exhortation à la charité, mais une censure sur l'idée que les Pharisiens se formaient de cette vertu. Les

' Les semaines de la Passion. — ^ Usée ii. 21. •— ^ Jean i. 29. — ^ i JeaniT, 8.

Pharisiens, après avoir fait des rapines et des extorsions, voulaient plâtrer leur conduite, en faisant quelques aumônes. Si nous en croyons ces interprètes, Jésus-Christ n'a ici d*autre vue que celle de condamner ces infâmes pratiques ; de sorte qu'au lieu de traduire: « Donnez en aumônes ce que vous avez, » il faudrait traduire, selon eux : « Vous donnez en aumônes ce que vous avez, et vous vous imaginez ensuite que toutes choses vous seront pures. »

Mais cette interprétation, qui présente une grande vérité à l'esprit, doit pourtant être rejetée, comme n'étant pas de ce lieu, et ne se trouvant conforme ni à la force du terme, qui emporte après soi un précepte, ni aux plus anciennes versions, ni à ces paroles qui suivent : « Toutes choses vous seront pures, » qui donnent ridée d'une promesse, et qui, par cela même, semblent devoir être jointes avec un précepte.

Retenons donc le sens de notre version, et reconnaissons dans ces paroles un ordre de notre Maître, qui nous prescrit la charité. Il adressait cet ordre aux Pharisiens, et en leur personne à tous les chrétiens. Les Pharisiens étaient de ces hommes qui aiment les vertus d'éclat, et qui prétendent, en s'acquitlant des petits devoirs, se dispenser des plus nécessaires. Jésus-Christ le leur a reproché dans ce chapitre. « Ils nettoyaient le dehors de la coupe et du plat, » et leur cœur « était rempli d'extorsion et de rapine. » Ils dimaient « la menthe, la rue ', » et toutes sortes d'herbages, mais ils négligeaient la charité. Dans une autre occasion, nous dirions qu'ils étaient comme quelques-uns de ceux qui nous écoutent, qui sont tout couverts au dehors de piété

• Luc XI. 39.

SUR l'aumône. 6

et de religion, qui lèvent les yeux au ciel, qui arrosent ces églises de leurs larmes, qui semblent exhaler leur âme en soupirs, qui crient sans cesse, la religion ! la religion ! mais qui ne connaissent la charité que par les peines qu'ils souffrent lorsqu'on leur en parle. A cela que dit Jésus-Christ? « Vous autres Pharisiens, vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, mais vous êtes au dedans pleins d'extorsion et de rapine ; mais plutôt, plutôt que de pratiquer tout cet extérieur, plutôt que d'affecter un zèle si mal entendu, plutôt que d'être si exacts dans ces minuties, donnez en aumônes ce que vous avez. » La charité est le centre où toutes les vertus aboutissent. « 0 homme, qu'est-ce que le Seigneur demande de toi*, sinon que tu exerces la miséricorde, et que tu marches avec humilité en la présence de ton Dieu '? Quand je parlerais toutes les langues des hommes et même des anges; quand je livrerais mon corps pour être brûlé ; quand j'aurais toute la foi, jusqu'à transporter les montagnes; » et ajoutons aussi, quand je communierais tous les jours de ma vie, quand je jeûnerais toutes les semaines, quand je brûlerais du zèle des séraphins, « si je n'ai pas la charité, je suis comme l'airain qui résoime, ou comme une cymbale qui retentit. »

Mais ces réflexions sont trop vagues, entrons dans un plus grand détail. Nous divisons tout ce discours en deux parties générales. Dans la première, nous ferons l'éloge de l'aumône, en faisant l'éloge de la charité, qui en doit être le principe. Dans la seconde, nous présenterons quelques considérations plus particulières sur l'aumône même.

• Micliéc¥i. 8. — 2 1. Cor. xiii, 1.

PRBMIBRB PART».

L'éloge de la charité sera la matière de notre première partie. Considérons cette vertu sous toutes ses différentes faces. I. Par rapport au bonheur de la société. II. Par rapport au grand but de la religion. III. Par rapport aux horreurs de la mort. lY. Par rapport au jugement de Dieu. Y. Par rapport au bonheur céleste. YI. Par rapport à Dieu même. La charité fait le bonheur de la société; la charité constitue l'essence de la religion; la charité triomphe des horreurs de la mort; la charité apaise ce tribunal redoutable, devant lequel nous devons être cités ; la charité fait le lien des inteUigences célestes, elle est le plus beau rayon de leur gloire, et le principal point de leur bonheur; la charité est Timage de la Divinité même, et Texpresçion de sop essence. Ainsi pratiquer le devoir de la charité, donner l'aumône par ce principe, c'est être citoyen fidèle, chrétien véritable, mourant tranquille, criminel absous, membre de l'Église triomphante; donner l'auipône, c'est retourner dans son centre et se réformer sur l'image de ce Dieu, de qui notre âme a tiré son origine. Pressons chacun de ces articles.

I. La charité fait le bonheur de la société. Pratiquer le devoir de l'aumône, c'est être citoyen fidèle. Pour le comprendre, vous n'avez qu'à examiner quel est le principe d'après lequel agit celui qui refuse d'assister les pauvres selon son pouvoir; vous n'avez qu'à considérer à quelle extrémité la société serait réduite, si chacun suivait le même principe. Le principe d'un homme qui refuse d'assister un pauvre est celui-ci, c'est que celui qui possède des biens, doit les posséder uniquement pour lui-même, et qu'il ne doit en faire part aux autres

SUR L'AUMÔNIi:. 7

qu*autant que son propre intérêt le demande ; mais que, quand cet intérêt propre est séparé de celui du prochain, il ne doit point être touché de ses misères. Or, il est constant qu'il n'y a point de principe plus opposé au bien public. Que deviendrait la société si chacun raisonnait de cette manière? Si le politique disait : Je me servirai de ma sagesse et de mon expérience pour arriver au faîte des grandeurs, et pour y porter ma famille ; mais dès que l'intérêt de la patrie s^ra séparé du mien, j'abandonnerai le timon de l'État, et je ne mo donnerai point de mouvement pour un bien qui ne m'est pas propre. Qife deviendrait la société, si le général dp nos armées disait : J'emploierai ma force et mon courage à surmonter tous les obstacles qui traverseront ma fortune ; mais dès que l'ennemi m*oOrira un parti plus avantageux, j'attaquerai ces armées que j'av^s accoutumé de défendre? Que deviendrait la société, si le pasteur disait : Je travaillerai uniquement à mon salut, pu je me servirai de mes lumières pour faire briller mou génie; mais lorsque indépendamment de cet intérêt je verrai une àine en perplexité, une conscience navrée, un mourant livré au désespoir, je leur fermerai mes entrailles, et je négligerai ces devoirs qui n'ont que Dieu et un malheureux pour témoins?

Étendez ce principe de l'intérêt particulier. Appliquez-le aux différents états de la vie; vous trouverez: qu'il conduit d'absurdité en absurdité, et de crime en crime. Vous verrez que celui qui en fait la règle de ses actions, viole toutes les lois que les hommes ont faites entre eux, lorsqu'ils ont bâti des villes et formé des États. Car dans ces établissements, les hommes ont fait ces tacites conditions : qu'ils se secourraient mutuellement, qu'ils récompenseraient leurs soins par d'autres

soins, mais que, quand quelqu'un d'entre eux serait destitué du pouvoir d'aider ses semblables, il ne serait point rejeté, et que chacun lui fournirait des secours auxquels il aurait prétendu lui-même, s'il se fût trouvé dans le même cas.

Ainsi, un homme riche qui refuse d'assister un pauvre viole cette loi primitive; par conséquent, il sape ,les fondements des sociétés. En bonne politique, il faudrait procéder rigoureusement contre un avare, il faudrait le loger avec des animaux d'une autre espèce, et lui refuser les douceurs qui naissent de cet assemblage d'hommes, puisqu'il refuse d'y contribuer, et qu'il ne veut vivre que pour lui-même. Au défaut des lois humaines, il y a je ne sais quelle malédiction attachée à ceux qui violent la charité. On les regarde avec horreur, on s'entretient de leur dureté, on s'en avertit mutuellement, comme pour se précautionner contre des gens qui ont des principes si odieux. Car ne vous y trompez pas, ne croyez pas imposer longtemps au public ; ne vous imaginez pas pouvoir cacher longtemps votre turpitude, « il n'y a rien de caché qui ne se révèle ' . On sait trèsbien distinguer une personne charitable d'avec celle qui manque de charité. On marque d'une note d'infamie cette dernière, et l'on se dit les uns aux autres : Voyez, voyez ce vieillard qui possède lui seul plus de biens que dix familles entières; voyez comme il entasse avec avidité monceau sur monceau, et comme il refuse cruellement aux pauvres quelque portion de ces biens que la mort va lui enlever. Voyez cette femme si superbe et si orgueilleuse, qui étale avec tant de faste sa vanité aux yeux de tout un grand peuple; voyez comme elle fait

1 Matth. X. 26.

SLR l'aumône. 9

expier aux pauwes les crimes de son orgueil, et comment elle retranche de leur substance de quoi fournir à sa mondanité. Voilà comment on raisonne. On fait plus; on compte, on calcule, on assemble, chacun dit son mot, chacun rapporte son histoire, et de to^js ces traits ramassés résulte un portrait odieux que chacun déteste.

II. Considérons la charité par rapport à la religion, et surtout par rapport au christianisme; nous disons qu'elle en fait Tessence. De quelque côté que vous envisagiez Jésus-Christ, le héraut de l'Évangile, il vous enseigne cette vertu. Jésus destiné pour notre salut; Jésus naissant, Jésus prêchant, Jésus agissant, Jésus se préparant à la mort, Jésus mourant, Jésus, sous toutes ces relations différentes, vous prêche la charité.

Jésus destiné pour notre salut. Car qu*est-ce qui a porté la Divinité à former le projet de sauver le monde? Était-ce quelque qualité éminente de la part des hommes? Mais n'étions-nous pas « des enfants de colère*, » et des objets exécrables aux yeux du Seigneur? Était-ce quelque service rendu à la Divinité? Mais n'étions-nous pas « ses ennemis par nos pensées et nos actions^? » Était-ce quelque espoir de rétribution? Mais «c le bien que nous faisons peut-il monter jusqu'à lui*? » et la toute -suffisance n'est-elle pas un de ses attributs? Qu'est-ce donc qui a porté la Divinité à foi-mer ce projet? Demandez-le à Jésus-Christ, il vous dira, que « Dieu a tant aimé le monde qu'il adonné son fils*. » Demandez-le à saint Paul, il vous dira que c*est la « grande charité dont Dieu nous a aimés*. »

Jésus naissant nous prêche la charité : car pourquoi ce sang? pourquoi cette chair? pourquoi cette incar-

* Épheg. II. 3. — ' Colos. i. 2i. — * Ps. xvi. 2. —* Jean m. 61. ^ ^ Ephes. II. 4.

10 Sermon

nation? £n général, c'était pour notre salut. Mais avez- Yous jamais pesé ces paroles de saint Paul? « Comme les enfants, dit-il , participent à la chair et au sang * » (car TÉcriture a des grandeurs qu'on ne peut assez étudier. Les Uiéologiens distinguent un sens littéral et un sens mystique; ajoutons-en un troisième, c'est un sens de sublimité, les paroles que nous citons en sont un ^eniple); « comme les enfants participent à la chair et au sang , il y a de même participé, afin qu'il fût miséricordieux : car ayant souffert lui-même , et ayant été tenté , il peut aussi secourir ceux qui sont tentés. Il a fallu qu'il participât à la chair et au sang, alin qu'il fût miséricordieux. » Estr-ce donc que sans cette chair et sans ce sang, il n'était pas miséricordieux? « parce qu'il a souffert lui-môme çt a été tenté, il peut aussi secourir ceux qui sont tentés ! s> Est-ce donc que Jésus-Christ, comme maître de l'univers, n'était pas puissant pour nous délivrer de nos tentations? Il est tout-puissant , il est vrai ; ses compassions le portent à nous secourir , il e^t vrai ; cependant il semble , selon saint Paul , qu'il manquait encore quelque degré à sa toute-puissance ; il semble que sa science universelle n'était pas suffisante pour lui faire connaître l'excès de qos misères. Ce qui lui manquait, c'est d'avoir connu nos maux par expérience et par sentiment. Cette connaissance est iao(Hnpatible avec la Divinité ; la Divinité est impassible; et c'est pour y suppléer, c'est pour acquérir cette connaissance, que Dieu a fait voir à Tuniv^s le mystère incmï d'un « Dieu manifesté eu chair % afin qu'il fût porté à soulager des misères qu'il avait lui-même senties, « U a partir

' Heb. 11. 14 et mr, «- ^ 1. Tim. m. 16.

SUR L*AUlil6NE. Il

cîpé à la chaîi* élau sang, afin qu'il fût mîséfrcordienx. Parce qn'il a été tenté , il est puissant pour secourir ceux qui sont tentés. »

Jésus prêchant nous prêche la charité : car à quoi aboutit toute sa doctrine, si ce n'est à la charité? Quel est le < nouveau commandement ^ » qu'il nous a donné, si ce n'est que « nous nous aimions les uns les autres? » Quelle est la < religion pure et sans tache devant Dieu notre Père', » si ce n'est « de visitet* lés veuves et les orphelins? » Qu'est-ce qui manquait à ce jeune homme qui n'avait point commis d'adultère, qui n'avait point tué , (^i n'avait poirtt dérobé , si ce n'est < de vendre ses bierts et de les donner aux pauvres^? » Toute la doctrine chrétienne aboutit à la charité; à la charité, les dogmes de cette religion; à la charité, ses préceptes; à la charité, ses promesses; à la charité, l'extérieur qui nous assemble dans une môme maison comme membres d'une même famille; nous mangeons à la même table comme enfants d'un même Père.

Jésus agissant nous prêche la charité : toute sa vie fut employée à des œuvres de charité. Quel zèle pour le salut du prochain ! témoin ses fortes instances , témoin ses tendres prières, témoin ses pressantes sollicitations. Quelle compassion pour les misères des autres! témoin « ses entrailles qui s'émurent à la viiè de c^s troupes dispersées et errantes comme des brebis qui n'ont point de berger* » : témoin ses pleurs répandus sur l'ingrate Jérusalem , et sur le tombeau de Lazare. Voici l'abrégé en deux mots de la plus belle vie qui fut jamais : a 11 allait de lieu en lieu , en faisant du bien\)>

' Jean XIII. 34. — ' Jacq. i. 27. — ^ Malt. xix. »l. — < Malt. it. 36. — ^ Actes X, :îS.

12 SEKMON

Jésus se préparant à la mort nous prêche la charité. Vous savez quels troubles agitèrent son esprit à l'approche de ce période terrible, vous savez quelle diflBérence se trouve entre notre mort et sa mort ; car en mourant nous allons au trône de la grâce, et Jésus- Chiist allait au tribunal de la vengeance ; nous allons à notre Père, et il allait à son juge; nous ne sommes responsables que de nos propres crimes, et la tête de cette victime était chargée de tous les crimes du peuple de Dieu. Au milieu de tant d'objets redoutables, qu'est-ce qui reniplit Jésus-Christ? C'est la charité. « Maintenant je ne suis plus au monde, dit-il, mais ceux-ci sont au monde. Père saint, garde-les en ton nom. Mon désir est que là où je suis, ceux que tu m'as donnés y soient aussi avec moi\ » Comme s'il disait : Père, prends-moi pour la victime de ta colère, décoche sur moi tous tes traits, fais-moi boire jusqu'à la lie le calice de ton indignation; pourvu que je sauve mes chers disciples, ma joie sera complète.

Enfin, Jésus mourant nous prêche la charité; car <( nul n'a un plus grand amour que celui de donner sa vie pour ses amis\ » 11 n'y a point de plaie sur son corps, point de cicatrice sur ses mains et sur ses pieds, point de goutte de ce sang répandu, qui ne publie sa charité. Sa charité le soutient contre les frayeurs de la mort, contre les terreurs de la justice divine, contre la rage de l'enfer. Sa charité embrasse ses bourreaux ; et moins sensible aux maux qu'il souffre qu'à ceux qu'ils vont s'attirer par cet attentat, il pousse pour dernier soupir im soupir d'amour, et il expire en disant : « Mon père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font*. »

' Jean xvii. il. — * Jeanxv. 13. — ^ lue xxiii. 34.

SUR l'aumône. 13

Tel est l'Évangile; telle est votre' religion. Or je demande y mes frères, peut-on se croire disciple d'un tel maître, peut-on aspirer à de si nobles promesses, peut-on recevoir de telles vérités, peut-on être chrétien, en un mot, sans être charitable? Et ne sommesnous pas fondés en raison, lorsque nous disons que la charité est Tessence du christianisme, et le centre où toutes les vertus chrétiennes aboutissent?

m. Mais une réflexion bien efficace pour nous porter à la charité, c'est celle que nous vous proposons en troisième lieu. La charité triomphe des horreurs de la mort. La méditation de notre dernière fin est le plus puissant de tous les motifs pour nous soutenir dans nos tentations, selon ce beau mot du fils de Sirach : « Pense à ta fin, et tu ne pécheras jamais ^ » Mais elle a une force particulière pour nous porter à la charité. En effet, qu'est-ce que la mort? Je me la représente sous deux idées principales, comme un naufrage universel, où sont enveloppés nos biens, nos titres, nos dignités : « Nous n'avons rien apporté dans ce monde, nous n'en pouvons rien emporter \ » Je me la représente encore, comme im moment d'examen et de jugement. Car « il est ordonné que tous les hommes meurent, après quoi suit le jugement \ s> Le moment de la mort est un période fatal , où se réunissent les excès de notre jeunesse , les distractions de l'âge mûr, l'attachement de la vieillesse , notre orgueil , notre ambition , notre impureté, notre avarice, nos médisances, nos faux serments, nos calomnies, nos blasphèmes, nos froideurs, nos profanations : tous ces crimes forment un nuage qui va crever sur nos têtes.

> Ecclésiast. tîi. 37.-2 |. xin,^ y,. 7^ 3 Hgbr. ix. 17.

14 siîhMaN

Voilà les deux ïMos que nous derorw avoit* de la mort, idées qui forment, s'il faut ainbi dire, lés deux traits les plus formidables, qtii font de la mort « te roi des épouvantements S » et dé toutes les ého^es léiribteSj la plus terrible. Mais rhômiiie charitable est à Tabri de ces deux traite.

1. L'homme charitable ne doit pas craindre d'être dépouillé de ses biens ; à cet égard l'homme charitable ne meurt point. Il a prévéhii fe mort' fe prémiier en se dépouillant; il a déraciné Tamoûr du mondé; il a donné à la chisirité ce qui faisait la rîiàtifere de l'avarice; mais non , l'hornme fidèle né se dépôuîlte point par la charité : il fait marcher ses biens devant lui; ce sont les idées de PÉctiture : « Celui qui a pitié du pauvre prétfe à l'Éternel , et il lui rendra son bienfait. Faitesvous des amis avec vos richesses iniques, afin que quand vous viendrez à manqiïer, ils vous reçoivent dans les tabernacles étemels'. » A l'heure de la mort, le chrétien trouve ces amiis qui lui tendent les braS, et je rappelle ici à ma mémoire un beau mot, qu'on dit être gravé sur le tombeau d'Atolus de Reims : « Il avait transporté dans le ciel ses biens par ses charités : il est allé en prendre possession *. » Ah! la belle épitaphe, mes frères! Heureux qui, au lieu dé ceà titres superbes, que la vanité des vivants grave sur la tombe, sous prétexte d'honorer le mort , et au lieu de ces inscriptions fastueuses, où l'on donne cours à son propre orgueil au milieu de ces ossements , de ces vers , de cette pourriture, objets si proprés en eux-mêmes à nous inculquer l'humilité, heureux qui aura l'épitaphe d'Atolus! « 11 a transporté ses biens dans le ciel par sa

' Job. xviii. 14. — ' ProY. XIX. i7. Luc xvi. 9, — ^ Voy. Blondel des sibylles, liv. Il, chap. 30.

charÂté, il est allé en pcendre possession. 2> Heureux gui, au lieu de ces cortèges pompeux , et de ces Qers ^uip£^es, par où Ton semble avoir moins en «vue de pleyr^ le mort que c^ le produire; heur^x qui aura pour convoi mortuaire une Uxmpe djC pauvres ! Heureux ^i a,ura pour toute oraison funèbre les sangloits des malheiH'eux, entrecoupés de ce3 r^egrets : Il revêtait ma nudité , il apamit im faim , il était Theureux instrument de la Providence pour soutenir ma mourante vie!

2. L'homme charitable ne doit point craindre la mort y ejavisagée oomme un moment qui nous a^)eUe 4 rendre compte. Que dit TÉcriture de la charité par rapport à nos péchés? « Qu'elle en couvre une multitude ^ » £t Daniel donnait ce conseil à un roi coupable : « Rachète tes péchés par tes aumônes ^ » Ce n'est pas que nos Ëcrilures autorisent un commentaire sacrilège que quelques pécheurs font sur ces paroles. Sous prétexte qu'^ est dit que « la cliarité couvre une multitude de péchés , ou qu'elle rachète nos péchés » (car le sens de ce premier passage est contesté, et ce n'est point ici le lieu de l'exi^iquer); squs ce prétexJt^, dis-je, quelques chrétiens se croient fondés i fjaire ua pacte tacite avec Dieu. Ce pacte porte que le pécheur adiètera le droit de persister dans ^es exc^, et que Dieu tolérera ces excès moyennant cette rançon. Un injuste qui retient le bien d' autrui fera quèl^,ies aumâsies, et sous prétexte <r que la charité couvre une multitude de péchés, » il g^ cu-oira dispensé de restituer. Un luxurieux fera quelques aumônes, et sous prétexte que « la charité couvre une multitude de péchçs , ^ il

» 1. Pier. IV 8. ^ 2 Pauiel iv, 27,

se croira autorisé à mener une vie impure. Est-ce là ridée que nous nous formons de ta majesté, grand Dieu ! Quels seront donc les principes de nos vices, si ce sont là les principes de nos vertus î Prétendonsnous aveugler par nos présents ces yeux, ces yeux qui sont la pureté même ? Voulons-nous faire de Dieu le complice de nos crimes, et avons-nous oublié cette défense si remarquable de sa loi, par où il déclare qu'il ne veut recevoir « ni le salaire d'une prostituée , ni le prix d'un chien ' ? » Mais il est pourtant très-certain que la charité désarme la mort , à l'égard du compte que nous devons rendre, parce qu'elle est la marque la moins équivoque de notre christianisme, le signe le moins suspect de notre foi.

Je ne sais si, occupés, comme vous l'êtes, de la santé et de la vie dont vous jouissez, vous entrez dans ces réflexions. Mais lorsque vous vous croyez près d'expirer, vous implorez notre secours, vous nous demandez nos consolations. Nous réussissons très-mal, pour l'ordinaire, dans ces occasions; nous sommes « des consolateurs fâcheux *. » La religion avec toutes ses preuves, la grâce avec toutes ses douceurs, les promesses de l'Évangile avec toute leur magnificence sont insufQsantes le plus souvent pour adoucir vos amertumes. Chrétiens, qui devez mourir certainement, armez-nous vous-mêmes contre vous-mêmes; munissez-nous aujourd'hui d'un bouclier que nous opposerons à vos frayeurs; donnez du poids à notre ministère, et, désarmant la mort par vos charités, mettez-vous vousmêmes en état de vous la montrer désarmée à la fin de votre vie.

• Dcut. xxiii. 18. — - Job XVI, 2.

SUR l'aumône. 17

IV. En quatrième lieu, la charité nous rassure contre les frayeurs que la pensée du dernier jugement doit nous inspii-cr. C'est Jésus-Christ qui nous fournit cette pensée, et qui nous dit dans le chap. 25 de saint Matth., que « quand le fils de l'homme viendra avec ses saints anges, il dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, possédez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde ; car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire. En tant que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même ^ »

Voici encore un de ces passages qui doivent être entendus dans ce sens de sublimité dont nous parlions tout à l'heure. Jésus-Christ revêt la personne des pauvres, il veut prendre sur soi, s'il faut ainsi dire, tout ce que nous ferons en leur faveur. Quelle est la raison de cette conduite? Si les pauvres lui sont si chers, pourquoi les laisse-l-il souffrir; et s'il les laisse souffrir, pourquoi dit-il qu'ils lui sont chers ? Mes frères, c'est pour nous mettre à l'épreuve, c'est pour épurer noire amour. S'il venait à nous avec la pompe de sa gloire, entouré du « feu dévorant % » précédé de la force et de la majesté, accompagné do ses séraphins et de ces « dix mille milliers qui sont continuellement devant lui ^ ; » s'il venait dans cet appareil nous demander un verre d'eau, un morceau de pain, un peu d'argent, qui de nous pourrait lui refuser sa demande? Mais cette marque de notre amour serait suspecte, ce serait un mouvement excité par l'éclat de sa majesté, plutôt qu'un mouvement d'un vrai amour dont nous serions animés.

* Voy. 31 etsuiv. — ' Esaïexiii. 14. — ^ Daniel vu. 10.

11 n*est pas étonnant qu'on roi soit respecté au milieu de sa cour çX sur son trône. La majesté éblouit, Tidée du pouvoir suprême met en mouvement, s'il faut ainsi dire, toutes les puissances de notre &me; n^ais s'il survient quelque disgrâce à ce roi , s'il est exilé de sqs Ëtals, abandonné de ses sujetf , alors il éprouve quels sont ses vrais amis, et il leur prépare mille récompenses. Voilà l'image de Jésus-Ohrist. En vain, abattus au pied de son trône, lui disons-nous mille ^t mille fois : a Seigneur, tu sais que je t'aime * ; s> c'est peutêtre l'amour pour les bienfaits, et non l'amour pouf le bienfaiteur qui nous dlete ces paroles. Exilé de ^a cour céleste dans la personne de bea membres, abandonné de ses sujets, couvert de baillons, logé dans les hôpitaux, il vient éprouver ses véritables sujets, il sollicite leur compassion, il leur présente ses misères, il leur dit en même temps qu'elles ne doivent pas être éternel!^, qu'il doit être rétabli un jour, et qu'alors il récoratpensera leur soin par une félicité éternelle; et c'est l'idée de ce texte : a J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire. » Grand motif à la charité, poids immense, sur une âme qui aurait quelque étincelle de ferveur, et quelque ombre de générosité ! Mais je ne suis pas surpris que des motifs si forts en eux-mêmes le soient si peu par rapport à nous. Toujours renfermés dans cette sphère d'objets qui s'oflre à nos yeux, occupés du période présent que nous fournissons, resserrés dans les bornes étroites de notre petitesse, nous ne portons jamais nps regards sur l'avenir, nous ne pensons jamais à ce grand jour où Dieu doit <i juger le monde avec justice % » et

* Jean xxi. 17> — ^ Actes xtu* 3i.

SUR L*AUMÔKË. 19

prononcer de notre destinée éternelle. Mais qui, à la face de tous les luMumes, à la bce de tous les anges» à la face de tout L'univers, et à la face de Dieu même, pourra soutenir ce reproche, sortant de la bouche du fils de Dieu : f ïs^i eu faim, et vous avez refusfé de me donner à manger, ]'ai eu soif, et vous avez refusé de me donner à Ixnre?

V. £n cinquième lieu, nous considérons la charité par rapport au ciel même. Nous disons que la charité est une vertu céleste, et c'est la cinquième réflexion que nous vous prpppçpns pour en presser la nécessité, et pour en relever l-ejLcellence. Prenez-y garde, mes frères, toutes les autres vertus que T Évangile nous prescrit portent avec elles un caractère de mortiQcation qui nous fait rentrer daps notre néant, et qui rappelle à nos esprits notre turpitude et notre misère. Ce ne sont pas des biens, ce sont des remède à nos maux. La foi, par exemple, suppose notre ignorance; Tespérance suppose notre pauvreté; la patience suppose nos afflictions; la repentance suppqse notre péché. Tout ce culte que nous rendons à Dieu dans ces assemblées, ces prières, ces humihations, ces jeûnes, ces sacrements, nous disent que nous sommes grpssiers et charnels. Tout cela n'aura point de lieu dans le ciel. Dans le ciel il n'y aura ni foi, ni espérance, ni prière, ni patience ; dans le ciel on ne célébrera ni humiliation, ni jeûnes, ni sacrements. La (harité excelle sur toutes ces autres pratiques, elle a une excellence qui lui est propre, la charité doit nous suivre dans le ciel; le ciel est le séjour de la K^harité. L^ établit son empire le « Dieu qui est charité ' ; là règne l'amour parfait ; là on voit cet aiuour

* i« Jeaaiv. 8.

Wi

ineflable que le Père a pour «on Fils ; là se trouve celle union incompréhensible, qui lie les trois personnes divines, qui sont l'objet de notre culte; là, on voit Jésus-Ohrist, notre chef mystique, qui se réunit avec ses membres; là on voit cet amour que Dieu a pour les saints glorifiés, avec lesquels il partage sa félicité et sa gloire; là, on voit l'amour que les saints glorifiés ont à leur tour pour leur Dieu; là, on voit ces liaisons si douces qui unissent les habitants du ciel, des cœurs qui tendent à un même but, qui sont animés d'un même feu, qui brûlent d'un même zèle, qui joignent ieurs voix |X)ur célébrer l'auteur de leur être : la charité est donc une vertu céleste, elle fait le bonheur du ciel, l'amour est le plus parfait des plaisirs. Plus la Divinité s'approche des saints par l'effusion de cet amour, et plus il leur communique de délices; et plus les saints s'approchent de Dieu par le retour de leur amour, et plus ils s'approchent de la source du bonheur, et se rendent heureux par ces communications.

Ne passons pas légèrement sur cette réflexion , « il est bon que nous soyons ici. Quel est celui qui a des oreilles pour entendre ' ? » Qui est-ce qui possède un sens assez épuré, une conception assez vive, une imagination assez noble pour concevoir une société unie par un si beau lien, et cimentée |:ar une vertu si pure? Voilà ce qu'est le paradis; voilà ce qu'est la charité: charité qui ne fait point d'aumônes, parce que ceux qui sont dans le ciel n'ont point d'indigence, mais charité qui va jusqu'à donner tout, jusqu'à abandonner son bonheur, jusqu'à se donner, jusqu'à se sacrifier soi-même pour ceux que l'on aime; témoin les présents

' Matth. XVII. 4; Mattb. xi 15.

qui nous sont venus des cieux, témoin les descriptions qui nous sont faites de ce lieu sacré, témoin ce Dieu qui nous a donné son Fils, son propre Fils, l'objet le plus tendre de son amour, témoin ce Fils qui s'est donné lui-même, témoin ces anges bienheureux qui < campent sans cesse autour » de nos personnes pour nous protéger et nous défendre ', témoin les joies des saints gloriiiés, qui se réjouissent « lorsqu'un pécheur vient à s'amender *, » plus sensibles à son bonheur qu'à leur bonheur propre; témoin ces couronnes que les saints c jettent au pied du trône de l'agneau % » comme pour se dépouiller en sa faveur de leur félicité et de leur gloire ; témoin ces expressions d'amour dont nous entendrons un jour le sens par la jouissance que nous en aurons? « L'étendard que je porte, c'est l'amour; détourne tes yeux, car ils me forcent ; mets-moi comme un cachet sur ton cœur, comme un cachet sur ton bras ; l'amour est plus fort que le sépulcre, ses embrasements sont des embrasements de feu, c'est une flamme véhémente que des fleuves même ne sauraient éteindre \ »

Après avoir élevé notre méditation jusqu'au ciel, nous revenons à vous, mes frères, nous rougissons de ce que nous faisons aujourd'hui, nous avons honte qu'il faille prêcher, crier, exhorter : pourquoi? Est-ce pour vous porter à sacrifier vos fortunes, à renoncer à la vie, à être « anathème pour vos frères * ? » Est-ce pour vous porter à quelque acte héroïque d'amour ? Non ; il faut exhorter, il faut crier, il faut prêcher, pour obtenir de vous un peu de pain, quelques haillons, quelque petite portion de ces biens que vous donnez si li-

* Ps. XXXIV. 8. — * Luc XV. 7. — ' Apoc. v. 10. — ' Cantiq., chap. II, 4. Ibid., 8, 6. — ^ Rom. ix, B,

bérâleineut au monde. Quels chrétiens êies-vous, bon Dieu ! Est-ce ici TÉglise ? Sont-ce là ces « domestiquais de la foi * ? » Prêchons-nous aux « bourgeois des cieux ^ If » Frappons-nous à la porte de ces coeurs qui croient une vie éternelle? Mais comment avec des sentiments si durs entreriez-vous dans ce séjour? iriezvous rompre la communion des saints? iriez-vous troubler les concerts des anges ? Et ne sentez-vous pas que si vous ne « revêtez des entrailles de charité *,i vous vous bannissez vous-mêmes d'un séjour où tout respire la charité ?

Enfin, nous considérons la charité par rapport à Dieu même. La charité fait Tessence de la Divinité même : < Dieu est charité * ; » c'est la définition que nous en donne un apôtre. Et ici les réflexions sortent de toutes parts pour établir ce principe : la nature, la Providence, la société, l'Église, le ciel, la terre, les éléments , tout nous prêche la charité de Dieu , tout nous prêche l'excellence de la charité, qui nous fait ressembler à Dieu par le plus beau de ses attributs. Idées que nous aimerions à étendre, si nous n'étions appelés, après avoir fait des réflexions générales sur la charité, qui est le principe de l'aumône, à faire quelques réflexions particulières sur l'aumône même.

DBUXIIMB PARTIS.

Mes frères, s'il ne s'agissait dans ce discours que de vous donner une grande idée de la charité, et de vous convaincre en général de la nécessité de l'aumône, nous mettrions ici des bornes à notre méditation. Mais pouvons-nous ignorer ce qui se passe dans ces circon-

1 Galat. Yi. iO. - 2 Fhil. m. 20. —* Cui. m. 12. « * Jean ir. S.

SUR l'aumône. 23

Aances? Chacun se contente de donner un acquiescement ysigah à ces Tentés, chacun demeure convaincu qu'il faut être charitable, que les pauvres doivent être secourus; mais chacun demeure satisfait de soi-même, en examinant moins combiBu il donne, que s'il donne, il se persuadé qu'il en fait tcfujours asseï:, et qu'on n'a aucune plainte à porter contre lui sur cet article. Il est donc nécessaire, avant que de finir ce discours, d'entrer dans quelques détails, de se prescrire quelques règles auxquelles on puisse connaître, à peu près, jusqu'où chacun est obligé de porter l'aumône. Nous ne voulons rien dire de précis sur cette matière, nous sonimes très-convaincus que si nous vous conduisions, de principe en principe, jusqu'à vous montrer exactement ce que l'Évangile exige de Vous sur ce point, nous vous dirions des choses qui ^'bus feraient soupçonner que nous prenons à tâche d'avancer des maximes inouïes, et de prêcher des paradoxes.

Nous nous contentons de vous proposer cinq considérations, où, pour mieux dire, nous allons vous produire cinq calculs, auxquels nous vous prions d'être attentifs, et après les avoir exposés à vos yeux, nous laisserons à la conscience de chacun la liberté d'en tirer les conséquences. Le premier calcul est celui des charités que Dieu avait prescrites au peuple juif sous l'ancienne loi; le second est celui des charités de l'Église chrétienne dans les premiers siècles; le troisième est celui de nos dépenses superflues ; le quatrième est celui du nombre de nos pauvres ; le dernier est celui des fonds destinés à leur subsistance.

Le premier calcul que nous exposons devant vos yeux, c'est celui des aumônes que Dieu avait proscrites à son peuple, et nous mettrons dans ce rang tout ce

que ce peuple était obligé de fournir indispensablemeni pour la religion. Ce calcul est d'un genre à faire honte aux chrétiens, et à nous convaincre de cette triste vérité, que si notre religion excelle sur toutes les religions du monde, c'est dans nos Évangiles, mais non dans la conduite de ceux qui la professent.

1. Les Juifs étaient obligés de s'abstenir de tous les fruits qui croissaient les trois premières années, depuis qu'un arbre fruitier avait été planté. Ces premiers fruits s'appelaient « le prépuce. » C'était un crime de se les approprier; cette loi est au xix* cbap. du Lévitique \

2. Les fruits de la quatrième année devaient être voués au Seigneur; c'était « une chose consacrée à l'Éternel ^ y> Il fallait les envoyer à Jérusalem, du moins il fallait en faire l'estimation et a les racheter, » en donnant au sacriOcateur une somme équivalente, en sorte que ce peuple ne commençait à recueillir ses revenus que dans la cinquième année; cette loi se trouve au même chapitre.

3. Ils étaient obligés d'offrir à Dieu chaque année « les prémices de tous les fruits de la terre ' ; » les « prémices » c'étaient les premiers fruits que la terre produisait. Quand le père de famille se promenait dans son jardin, et qu'il apercevait un arbre qui portait quelque fruit , il le marquait avec un fil , afin de pouvoir le discerner lorsqu'il serait parvenu à une maturité parfaite. Le père de famille mettait ce fruit dans une corbeille. On assemblait ensuite tous ceux qui avaient été recueillis dans une ville; cette ville envoyait des députés à Jérusalem. Un bœuf couronné de fleurs était chargé de cette offrande, et ceux qui

' Lévit. V. 23. — » Ibid. v. 24. — ' Deut. xxru 2.

avaient la commission de la convoyer allaient en pompe à Jérusalem en chantant ces paroles du psau-^ me 122: « Je me suis réjoui à cause de ceux qui m'ont dit : Nous monterons à la maison de TÉternel \ i Quand ils étaient arrivés à la ville, ils chantaient ces autres paroles : « Nos pieds se sont arrêtés dans tes portes, ô Jérusalem ^ i> Ensuite ils allaient au temple, chacun ayant son offrande sur ses épaules, le roi même n'en étant pas excepté, et ils chantaient encore : « Portes, élevez vos linteaux, et vous aussi, portes étemelles, haussez-vous; portes, élevez vos linteaux, portes éternelles, haussez-vous *. •

4. Il fallait qu'ils laissassent ce qui croissait dans l'extrémité de leurs champs, et qu'ils le cédassent aux pauvres ; et pour éviter les fraudes qui auraient pu se mêler dans cette pratique , ils avaient déterminé un point fixe à l'observation de cette loi, et ils laissaient la soixantième partie de leur champ pour cet usage *.

ô. Les épis qui tombaient pendant la moisson étaient employés à la même fin *. Et si vous consultez Josèphe, il vous dira que cet ordre de Dieu les obligeait, non-seulement de céder aux pauvres ces épis qui étaient tombés comme par hasard, mais d'en laisser tomber même volontairement, et de propos délibéré •.

6. Ils étaient obligés de donner chaque année, pour les sacrificateurs, la quarantième partie de leurs revenus, du moins, c'est ainsi que le Sanhédrin avait expliqué la loi du chapitre xvni du Deutéronome '•

7. Ils en devaient une dixième pour l'entretien des lévites •.

* Dcut. V. 1. — 2 Ibid., V. 2. — ^ Ps. ixiv. — ^ Levit. xit. 9.— ^ Ibid. — « Anliq. jud., chap. 8, Ht. 4. ^ ' Ibid., v. 4. — » Nomb. xriii. 16.

26 SfillNOFt

8. Les revenue qiie portait la teire, chaque septième année, étaient pour les pauvres, du moins le propriétaire n*7 avait pas plus de droit que les étrangéhs. Ge commandement est exprès au chapitre xxv du Lévittque' ; etleshiifsonteu une si grande idée dé ce préoepter, qu'ils prétendent qte c'est pour l'avoir violé, qu'ils ont été transportés à Babylotie. C'est à cela qu'ils rapportent ces paroles du Lévitique : « Alors la terre prendra plaisir à ses sabbBÙ( tout le temps qu'elle sera di^léê, et lorsque vous seréx au pays de vos ennemis, la terre se reposera, et preildra plaisir à ses sabbats '.

9. Toutes les dettes contractées parmi le peuple devaient être remises entièrement api^s le terme de sept ans, en sorte qu'un débiteur qui durant sept années était hors d'état de s'acquitter, devait être parfoitement absous'.

Ajoutez à toutes ces dépenses les occasions exli^brdinaires, tant desacriflces, tant d'oMations, tant devoyages à Jérusalem *. Ajoutez-y le demi-sicle du sanctuaire : vous verrez que Dieu avait imposé à son peuple un tribut qui allait à près de la moitié de ses revenus. Et ce qui est digne de considération, c'est que les Juifs d'aujourd'hui, comme vous pouvez vous en convaincre vousmêmes par leur commerce, ne pouvant pratiquer à la lettre un grand nombre de ces préceptes, qui ont relation à l'état où se trouvaient autrefois leurs pères, ne se sont point relâchés à l'égard de l'aumône envers les pauvres : jusque-là, que dès qu'ils se trouvent un assez grand nombre dans un lieu pour former ce qu'ils appellent une assemblée (ot le nombre de dix suffit pour cela), ils établissent des trésoriers pour recueillir les

' Levit. V. 6. — 2 Ibid. xxvi. 34. Voy. aussi 2 Chr. xxxvi. 21. — Deut. XV 2. — < Voy. Episcopius, Inst. theol., lib. m. chap. 6.

SUR l'aumône. 27

charités. Et de peur que l'avarice, prévalant sur le devoir, ne les empêche de s'en acquitter, ils ont des juges qui examinent leurs facultés, et qui les taxent à la dixième partie de leurs revenus, en sorte qu'un des plus grands scandales que nous leur donnons, et qui les prévi^nt contre le christianisme, c'est le peu de chaiûté ^ue les dirétiens ont pour les pauvres. Scandale qui, pour le dire en passant, et pour le dire à votre confu- ^on, serait sans doute bien plus grand s'ils vous re^urdaient de plus près, et s'ils voyaient cette distraction affectée, qui empêche plusieurs d^ vous d'apercevoir les mains que vous tendent les directeurs de nos au- •mânes, à la porte de ces églises.

Tel est le premier calcul que nous avons à vous proposer. Après vous y avoir engagés, nous ne voulons lien déterminer, mais nous ne saurions nous empêcher de faire une réflexion, c'est que l'Ëvangile est une économie infiniment plus noble, et plus excellente que la lioi; c'est que l'Évangile, en abolissant ce qu'il y avait de cérémonial dans le culte lévitique, a pressé beau- ^OPiU> plus ce qu'il y avait de moral, et particulièrement i» qui règaçrde la charité- H n'a rien fixé sur cet arjUele» il s'est contenté de nous oi]donnear en général «.d*aimer notre prochain comme nous-mémtô\ p ne voulant mettre d'autres bornes k l'amour que nous aur rions pour lui, que celles que nous mettrions à l'amour jque nous aurions pour nous-mêmes. Si donc sous une économie si grossière, si sous une économie où subsistaient encore des difiérences de imkt de gentil^, de nations, de peuple (ce qui resseirait infiniment la charité). Dieu voulait que son peuple donnât jusqu'à la

' llatt. xxu. 39.

troisième parlie de son revenu; quelle, quelle doit être l'obligation des chrétiens à cet égard? Je le répète, si Ton pressait ces réflexions, constamment on serait taxé d'avancer des maximes inouïes et de prêcher des paradoxes.

Le second calcul que nous avons à vous proposer, c'est celui des charités des premiers chrétiens. La charité avait si bien passé dans l'âme des disciples, que, selon le rapport de saint Luc, « tous leurs biens étaient conununs, qu'ils vendaient leurs possessions, pour en porter le prix aux pieds des apôtres ^ » Du temps de Tertullien, la charité des chrétiens passait en proverbe, Ton disait en parlant d'eux : « Voyez comme ils s'aiment les uns les autres ' ; » jusque-là que les païens, surpris de voir une union si tendre, l'attribuaient à des causes surnaturelles. Ils disaient que les chrétiens avaient je ne sais quel caractère imprimé sur leur corps, et que ce caractère avait la vertu de leur inspirer de l'amour les uns pour les autres \ Lucien, ce satirique auteur qui mourut sous l'empire de Marc-Aurèle, dans un discours sur la mort du philosophe Pérégrinus, qui se brûla aux jeux olympiques, Lucien, dis-je, fit l'élc^e des chrétiens en pensant faire leur satire : « C'est une chose incroyable, dit-il, que les soins et la diligence qu'ils apportent à ne rien épargner pour se secourir les uns les autres. Leur législation leur a fait croire qu'ils sont tous frères, depuis qu'ils ont renoncé à notre religion, et qu'adorant le crucifié, ils vivent selon ses lois, de sorte que toutes leurs richesses sont communes *. » Nous avons aussi sur ce sujet le témoignage non suspect

* Actes II. 44, 45. Yoy. Cave, sur la relig. des anciens chrét. , 3* partie, chap. 2. — ^ xertul., Apol., chap, 39. — ' Minutius Félix. — * Lucien, lom. II, de la Mort duphil. Pérégrinus.

de Julien Tapostat. Il fut uu des plus grands persécuteurs des chrétiens, et dans Tàrt de persécuter il fut meilleur politique que ceux qui l'avaient précédé, et disons aussi que ceux qui ont été ses successeurs. Julien Tapostat n'attaqua pas la religion à force ouverte, il savait ce que nous avons vu de nos propres yeux, que la persécution ouverte embrase le zèle, et que le sang des martyrs est la semence de l'Église. Il attaqua la religion d'une autre manière. Car comme la charité des chrétiens rendait le christianisme vénérable, ce tyran voulut revêtir le paganisme de la charité chrétienne. Voici ce qu'il écrit lui-même à un prêtre païen : « Considérons, dit-il, que rien n'a tant contribué aux progrès de la superstition des chrétiens, que la charité qu'ils témoignent aux étrangers. J'estime que nous devons nous acquitter de ces devoirs. Établissez des hôpitaux dans chaque ville; car ce serait une chose honteuse que nous abandonnassions nos pauvres, pendant que les Juifs n'en ont aucuns, pendant que ces impies Galiléens fc'est ainsi qu'il nomme les chrétiens) nourrissent non-seulement ceux qui sont parmi eux, mais ceux même qui sont parmi nous '. »

Que si vous voulez encore des réflexions plus particulières, si vous demandez quels efi*ets produisait au dehors une si grande charité ; nous vous répondrons que les premiers chrétiens faisaient des frais immenses pour la propagation de la foi, et pour la publication de l'Évangile. Ils croyaient que le principal soin d'un chrétien, après avoir rendu F.es propres « pensées captives à Jésus-Christ % » devait être de lui faire de nouvelles conquêtes. Il y en a divers exemples dans l'histoire ec-

* Julien, épUre 49. * ^ 2. Cor. x. 4, 5.

30 SEBMON

clésiastique, et en particulier celui de saint Clirysofitome, dont Théodoret rapporte, qu'il c assemUa des ^Utaires tout remplis de zèle, qui ajlaie];it porter i'Évangile jusque dans la Phénicie; qu'ayant appris qu'il y ^vait près du Danube des peuples dispersés, qui avaient soif des eauï de la grâce, il chercha des hommes qui eussent un zèle ardent, pour travailler comme les apô^ lires à rédifiçation de r%lise ' ; p exemi^ que je ne rapporte qu'en mugissant, puisqu'il renouYeUe le reproche qu'on nous ^ fait tant de fois, à ju^te titre, que nous n'avons point dfe zèle pour le salut des mfidèles, et que les flottes que nous envoyons dans le nouveau monde sont bien plus animées du désir d'en rapporter des richesses temporelles, que d'y porter les lumière de l'Évangile.

2. Les premiers chrétiens avaient un soin miçrveilleux pour les malades, ils avaient des gens constitués pour ce pieux office. Dans la seule ville d'Alexandrie, il y eu avait un si grand nombre, que Théodose fut oblige de le diminuer, et le fixer à cinq cents; et sur les représentations qui lui furent faites que ce nombre n'y pouvait suffire, il l'étendit jusqu'à six cents, comme on le peut voir par une loi qui se lit dans le code théodo* sien \ Je ne saurais m'empècher de rapporter sur ce sujet un beau passage d'Eusèbe, il parle d'une peste qui ravagea l'Egypte, et après en avoir fait la description, il ajoute : « Plusieurs de nos frères, négligeant le soin de leur santé par l'excès de la cjiarité, se sont chargés des douleurs des autres, et ont attiré leurs n>$iux sur eux-mêmes. Après avoir tenu les corps des sainte cnirp leurs bras, après leur avoir fermé la bouche et les

• Théodoret, UUl. ecclès,, liv. V, chap. 29 et 31, -^ * cg^e théod., liv. XVI, lit. 2.

SUR l'aumône. 31

yeojK» après U» avoir perlés mr lents épaules,, après les avoir embrassés, baisés, après les avoir lavés, et parés de leurs meilleurs vêtements, ils oui reçu les mêmes devoirs par d'autres qui oujL imité leur ^e et leur dianié'.

«3. Les premiers chrétiens avaient une charité fer- .vente pour le xaehat des captifs. Témoin saint Ain- ))roise *, ipii veut qu'on vende les vases sacrés pour cet usage; témoin une lettre de saint Cy(»*ien au^ évéques de Numidie, au sujet des chrétiens qui avaient été menés en captivité par les barbares : dans cette lettre, saint Cyprien implore leur charité pour la délivrance de ces misérables, et, pour y contribuer, il leur eavoie la somme de vingt^ânq mille livres ; témoin cette histoire que nous, rapporte Socrale l'historien : les Romains avaient pris six mille personnes prisonnières, qui mouraient de faim dans leur captivité : Acace, évèque d'Amide, assembla ses ecclésiastiques, et leur fit cette chré-^ tienne représentation : « Dieu n'a besoin, dit-il, ni de plats, ni de coupes, puisqu il ne boit ni ne mange; il est juste de vendre quantité de vases d'or et d*argx3nt que possède l'Église, et d'enemployer le prix à nourrir les prisonniers et* à les racheter \ » Ayant donc fait fondre ces vases, ajoute l'historien Socrate, il paya aux soldats la rançon des prisonniers, il les nourrit pendant l'hivqr, et les renvoya avec de l'argent pour la dépense de leur voyage.

Enfin la charité des premiers chrétiens paraissait par les fondations pieuses qu'ils avaient faites, par les hôpitaux sans nombre qu'ils entretçuaient, et surtout par

» Eusèbe, BisL eecUt., liv. VII, chap. 22.-2 Arabr., Offic., liv. II, cbap. 28; Saint Cyprieo, l^ett. ^0 qu 62, 4»ii6 Tédit. d'Oxford, — ^ Socrate, HÙU eccléi.^ Uy. Yll, 21.

la quantité immense et presque innombrable de pauvres qu'ils nourrissaient. Écoutez ces paroles de saint Chrysostome : « Considérez, dil-il, à combien de pauvres, de veuves, de vierges, cette église distribue les revenus qu'elle a reçus d'un seul riche; le nombre qui en est écrit sur le catalogue va jusqu'à trois mille, sans parler des assistances qu'on rend à ceux qui sont dans les prisons, de ceux qui sont malades dans les hôpitaux, des étrangers, des lépreux, de ceux qui servent à l'autel, de tant de personnes qui surviennent tous les jours et à qui elle donne la nourriture et le vêtement ' . » Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les premiers chrétiens faisaient consister leur véritable gloire dans leurs charités. Nous en avons un exemple illustre dans la conduite de l'Église de Rome à l'égard de l'empereur Décie. Ce tyran lui demanda ses trésors; un diacre répondit pour toute l'Église, et demanda un jour pour satisfaire à l'ordre de l'empereur. Le terme expiré, il assembla tous les boiteux, tous les aveugles, tous les malades qui étaient entretenus par l'Église, et en les montrant à ce tyran , il lui dit : « Voilà les fonds de l'Église, voilà ses revenus, voilà ses richesses, voilà ses véritables trésors \ » Je rassemble tous ces exemples et tous ces témoignages, mes frères, pour vous montrer que nous avons dégénéré de la vertu de nos ancêtres, et que la vie de l'Église primitive était, du moins sur cet article, un commentaire vivant de la doctrine de son Maître.

Un troisième calcul que nous vous conjurons d'envisager avec des yeux chrétiens, c'est celui de vos dépenses superflues. Nous appelons superflu, non ce

' Homélie 66, sur saint Matth., ou 67 dans Inédit de Front. Duc. — > ' Ambr., Of^c, liv. II, chap. Î8.

qui est nécessaire à votre entrelien, non ce qui contribue à la douceur de votre vie, non ce que vous donnez à la bienséance de votre condition : nous ne touchons point à cette portion de vos biens, nous voulons qu'avant de penser à vos frères, à vos compatriotes, c aux domestiques de la foi^ » vous mettiez à Técart (triste nécessité, nies frères, qui nous engage à vous prêcher une morale si relâchée, et à vous demander ^i peu, de crainte de n'obtenir rien), nous voulons, dis-je, qu'avant de penser aux pauvres, vous mutiez à part ce qui est nécessaire pour votre entretien jusqu'à un certain degré, pour vos ornements jusqu'à un certain degré, pour vos fêles jusqu'à un certain degré ; nous vous abandonnons tout cela, nous voulons que ce soit là une portion sacrée, et à laquelle c'est un crime de toucher. Mais comptons, je vous prie, ce qui se consume au delà, jetons les yeux sur cette Église ; faisons un effort d'imagination pour voir les sommes immenses que vous répandez depuis que vous êtes sortis des termes de cette sage simplicité, dont vos pères vous avaient donné de si beaux modèles; je dis depuis cette époque, car alors cet article n'aurait point trouvé de place dans un sermon; comptons ce qui se consume aujourd'hui en repas immodérés, en jeux excessifs, en habillements immodestes, en ameublements somptueux, en spectacles réitérés, et devenus comme nécessaires par l'habitude. Nous trouverons dans ce calcul que ce qu'on donne aux pauvres n'est rien, au prix de ce qui se consume à ces usages. Cependant j'ose assurer que dans des temps comme ceux-ci, nous sommes engagés à donner beaucoup au delà de notre superflu.

I Galat.vi. 10.

Les pauvres que nous vous recommandona sont, pour la plupart, si vénérables, ils se sont appauvris pour une si noble cause, que uqus deYrioo3 nous retrancher, même de notre nécessaire, pour lejur entretien. Mjiis au moins ce superflu, ce superflu tel qi^bs nous venons de le marquer, ce superflu que nous donnons au orime, pouvons-nous le refuser au §eigneùr? Si nous le destiiiions aux pauvres, nous ojQiririons à Die.u,.M>ut ensemble, et nos plaisirs criminels et les somm^ quils nous consument ; n^us lui oflririons nos passions et m^ chfirités, nous ferions deux œuvres religieuses, et nous présenterions un douj>le sacrifice.

J^ quatrièn^e calcul que vous devez faire, triste calcul à la vérité, mais nécessaire, deaX celui dn nombre de nos pauvres; et pour abréger, nous y joignons celui des £6n4s que nous avons pour leur 5ub»stance. U est nécessaire de vous faire entrer dans ce détail : il y a des personnes qui ne font aucune attention i ces choses; ils savent bien €^ général qu*il y a des pauvres ; mais satisfaits de leur propre abondance, ils se mettent peu en peine 4e gayoir jusqu'où peut aU^ le nombre des indigents.

Détournez un moment les yeux de votre p»)spérit6, et fixez-les sur ces objets. Tout le nu^de sait le nombce inflnide pauvres que cet Ëtat entr^eni, toiH le OM»de sait jque tous ces coups dont Dieu a frappé nos Églises ont inondé ces provinces d'une multitude innomtotUe de malheureux, qui n'ont pour {ressource quç la charité de nos souverains; cette chanté sera À jamais la matière de notre reconnaissance. EUe rejaillit, nonseulement sur ceux qui y sont compris, mais sur le reste de ces exilés, qui voient avec un vif retour le bien que l'on fait à leurs frères. Mais malheur à vous

SUR l'atiiiiônk. 35

si fe charité de éel État fournissait des prétextes à votte dorélé, et si les aumônes publiques étaient des obsCades ate aumônes particulières! Apprenez donc qtt'oûtre ces pauvres que nous venons d'indîquier, il y^ en â un grand nombre qui n'ont point de part à la béliéficéhde de nos sotfveràirtâ. Cette Église en a qui lui sont particuliers. Outre utte infinité d'occasions qui se présentent tous les joots, outre mille cas extrâordîikaireis , outre cette foule d'indigents qu'elle n'assiste qu'en passant ; éîle entretient plusieurs centaines de fatttillès, dans tesqudlés il se trouve des enfants, dés Bitflâid^, dîBS vieillards, des morts et des mourants, qoî' <foûïént apréis leur mort pour leur sépulture, comme ife ont coûté pendant leur vie pour leur subsistance. On pourvoit à ces besoins régulièrement chaque semaine, soit qu'il y ait des sommes, soit qu'il n'y en ait pas : au défaut de vos charités, nos distributeurs assistent les pauvres de leur bien, comme ils les assistent de leur peine. Car diffèreraient-ils de payer les pensionis promises? S'ils différaient d'un seul jour, il faudrait (jue le pâlivre manquât de pain pendant ce iom*-là, iî faudrait que le mourant expirât sans secours, il faudrait que le mort demeurât sans sépulture, et <(u'il infectât, par sa puanteur, ceux qui l'assistèrent pendant sa vie.

Cependant quelque avance que l'on fasse, quelque exactitude qu'on apporte, quelque grandes que soient vos charités, les fondis de celte Église ne sauraient suffire aux besoins de tous ces pauvres ; que dis-je, les fonds de cette %lise? Elle n'en a aucun; elle n'a d'autre ressource que ce qu'on recùéflle de vos charités aux port^ de ce temple, que les legs de quelques personnes pieuses, que ce qui revient des collectes.

Cela môme est épuisé, et plus qu'épuisé. Nos distributeurs sont en aiTière, et n'ont d'autre espérance que dans les efforts que vous ferez aujourd'hui, ou mercredi prochain, dans la collecte que je vous annonce.

Vous demanderez sans doute comment subsistent donc tous ces pauvres? Car il est très-vrai qu'ils subsistent, et que personne ne meurt de faim. Conunent ils subsistent? Pouvez-vous l'ignorer? Ils souffrent, ils pleurent, ils gémissent, ils tombent de la faim dans la maladie, les maladies augmentent leurs besoins : leurs besoins augmentent leurs maladies. Ils sont la victime d'une mort d'autant plus cruelle qu'elle est plus lente, et cette mort, cette mort crie vengeance au ciel contre ceux qui leur ont fermé leurs entrailles.

APPLICATION

Mes frères, de quel œil envisagerez- vous ces choses? Quels effets produisent sur vous ces tristes objets? Verriez-vous sans compassion les misères de vos frères? Entendriez-vous sans pitié Jésus-Christ qui vous demande du pain? Et tous ces coups, que nous venons de frapper à la porte de vos cœurs, ne serviraient-ils qu*à en faire connaître la dureté, et qu'à vous rendre condamnables?

Nous ne cessons de nous plaindre que nos sermons sont inutiles, que nos exhortations sont sans fruit, que notre ministère ne produit ni lumière dans votre esprit, ni sentiment dans vos cœurs, ni changement dans votre conduite. Vous vous plaignez à votre tour, vous dites que l'on déclame, vous soutenez qu'on exagère, et comme le fondement ou la nullité de nos plaintes dé-

SLR l' AUMÔNE. 37

dépend d*une discussion dans laquelle il est impossible d'entrer, la question demeure indécise.

Vous pouvez, mes frères, aujourd'hui et mercredi prochain, faire votre apologie; vous pouvez nous donner une preuve certaine que vous n'êtes pas insensibles aux soins que Dieu prend pour votre salut, vous pouvez nous faire le plaisir de nous cx)nfondre dans nos reproches, et de leur imposer silence; voilà nos besoins exposés : voici nos mains tendues pour solliciter vos charités.

Et ne vous retranchez pas sur ce que vous avez déjà fait, ne vous récriez point sur nos importunités, ne dites pas que les misères sont éternelles, que les besoins des pauvres sont sans fin, mais plutôt, que vos charités passées vous servent de puissants motifs à des charités nouvelles. Servez-vous à vous-mêmes de modèle, suivez votre propre exemple. Pensez que ce qui fait la gloire de cet état et de cette Église, ce que Jésus- Christ louera au deniier jour, ce qui vous consolera au lit de la mort, ce ne seront point ces riches buflcts qui brillent dans vos maisons, ces superbes équipages qui vous suivent, ces mets exquis qui vous nourrissent; ce ne seront pas même ces exploits signalés, et ces victoires sans nombre, qui font aujourd'hui l'étonnement de l'univers, et qui le remplissent de votre nom : ce seront ces fondations pieuses que vous avez faites, ce seront ces familles que vous avez recueillies; ce seront ces exilés que vous avez reçus dans votre sein.

Les misères sont éternelles , dites-vous , les besoins des pauvres sont sans fin, et c'est ce qui vous rebute. Uélas! n'esirce point, au contraire, ce qui doit embraser votre charité? Quoi! parce que les besoins augmentent, vos charités diminueraient-elles? Quoi! parce

icpie vos frères ne se lassent polfit de poHër la croix de Christ, vous lassèriez-Vous de lés âôtilâgët?

Les misëi-es sont éternelles, diteè-voiis , leë bëkiins n'ont point de fin; je VbuS ëillëhdà, ce reproche noiis touche de près. Mais éû sbitliilës-nous iiiôins à piaiiid^èi, si nous somtnes toujours iniÉëi*ables? mais peut-être ne serons-nous pas tbiijdUH dâité lihë condition si triste. Peut-être Dieu àura-t-îl cbrii|iàssibh 4 de ceux qu'il à affligés*; » peut-être ce glaive flamboyatit, qui nous poursuit depuis vingt années, « rentrera-t-il dàtls son fourreau * ; » peut-être que nous cesserons quelque jour d'être un peuple malheureux, errant sur là face dé l'univers, excitant le courrdtli des uns, lassant la charité des autres ; peut-être que Dieu , pour récomjietiser là charité que vous avez témoignée en noiis recueillant, voUs donnera la gloire dé nous rétablir, et qu'après avdit logé l'arche captive, toiis la ramènerez en Silo, avec chant de tridmphé; pëtit-être que si nous concourons tous aujourd'hui à uii mênie but, si nous sommes tous unis par im lien de charité, si, animes d'un feu si bëâu^ nous lui adressons nos prières, après lui avoir offert nos aumônes, peut-être que nous relèterons les murs dé notre Jérusalem , peut-être que nous rachèterons nos forçats; peut^tre que, si Dieu veut que cette Egypte qui les renferihe soit à jamais le théâtre de sa vengeance et de sa nialédiction , il en retirera les restes de son Israël « avec force, à bras étendu, avec des vases d'or et d'argent, sans qu'il y demeure même un ongle de son peuple', » selon l'expression de Moïse.

Après tout, qu'il vous souvienne de la réflexion que

i Eaale XLix. 13* — * Jerém. xtrii. 6. — ' Éxode x, 26.

nous avQQs iosiouée dans ce discours, c'est que si Dieu vous dpin^nde yos aumônes, c*est par un effet de sa bonté envers vous. Oui , je voudrais graver cette vérité dans yotre âme et ce sentiment dans vos cœurs, je voudrais vous faire bien comprendre que Dieu n'a paç besoin de vous pouf Tenlretien des pauvres, et qu'il a mille moyens en vf\9xn ppqr leur subsistance ; je voudrais vous pouyoir bien convaincre que, s'il a voulu qu'il y eût des pauyres, ça été par pe principe que nous avons marqué, c'a été par un principe de grandeur, à laquelle jepe sais quel ppm il faudrait donner. Dans la dispensation de ses autres grâces, il vous réjpuit par la n^agnificence de ses dons, il vou$ accable sous leur poids : aujourd'hui il veut vous devoir quelque chose, il veut devenir votre débiteur, il se fait pauvre, pour pouvoir être enrichi par vous. 11 veut qu'on lui adresse la prière que lui faisait autrefois le prophète : « 0 Éternel , c'est à toi qu'appartient la magniGcence et la majesté , tpift ce qui est aux deu% et sur la terre est à toi. Les richesses et les honneurs viennent de toi , la vertu et la puissance SQnt en ta m4in. Maintenant donc, ô Dieu, non^ te célébrons, nous louons ton nom glorieux. Qui sonimes-nous? Qui est ce peuple que nous ayons le pouvoir de t'offrir volontairement toutes ces choses? Car après que nous les avons reçues de ta maip, tu souffres que nous te Jps présentions , nous , étrangers sur cette terre, nous qui ne sommes que comme l'ombre devant toi\ »

Que des raisons si pressantes, que de si nobles motifs se fassent jour à travers les cœurs les plus endurcis; que chacun se les applique en particulier. Car il arrive

* 1 . Cbr. XXIX. 1 1 et §uiv.

pour l'ordinaire, dans ces circonstances» que chacun se repose sur le public, et s'imaginant que sa charité particulière ne sera rien sur la somme totale, il se dispense de donner par cette raison. Non , mes frères , il n'y a personne ici qui ne fasse nombre, il n'y a personne qui ne doive se considérer comme le public , si j'ose ainsi dire , et comme faisant eu quelque sorte toute rassemblée; il n'y a personne qui ne doive considérer sa contribution, comme décidant de l'abondance ou de la disette de notre collecte ; ainsi , que chacun se taxe, que personne ne demeure en arrière, qu'envoie une noble émulation au milieu de nous; que le grand donne des revenus de ses emplois, que l'homme de guerre donne de sa paye, que le marchand donne du fniit de son commerce, que l'artisan donne du travail de ses mains, que le pasteur consacre de ce que lui procurent ses méditations et ses études, que le jeune homme donne de ses plaisirs, que la femme mondaine donne de ses ornements , que la pécheresse donne « le parfum de grand prix* » destiné à des usages profanes, que l'habitant de ces provinces donne de son patrimoine, que le réfugié donne, qu'il ramasse le débris de son vaisseau fracassé, et qu'il en allume un feu pour offrir des sacrifices à ce Dieu qui l'a sauvé du naufrage.

Mes frères, je ne sais quels mouvements de joie me pénètrent et me transportent , je ne sais quels mouvements de mon cœur me promettent que ce discours aura plus de succès que ceux que nous vous avons adressés jusqu'à ce jour. Demandez avec hardiesse, distributeurs de nos charités, « venez dans nos maisons,

» Matth. XXVI. 7.

SUR l'aumône. 41

bénis de rÉtcrnel', »ei recueillez les aumônes d'un peuple qui contribuera avec joie, et qui donnera même avec reconnaissance.

Mais, nous ne sommes pas encore contents de vous, mes frères. Quand vous surpasseriez notre attente; quand vous donneriez tous vos biens; quand vous ne laisseriez plus de pauvres au milieu de vous , cela seul ne saurait suffire. Nous vous demandons non-seulement pour l'intérêt des pauvres , mais pour votre intérêt propre; nous voulons que vous donniez par des principes qui répondent à ces vues. En donnant vos aumônes, donnez vos esprits, donnez vos cœurs ; confiez à Jésus-Christ, non-seulement cette petite portion de vos biens, mais confiez-lui votre corps, votre salut, afin de pouvoir dire à l'heure de la mort : « Je sais à qui j'ai cru; je suis persuadé qu'il est puissant pour garder mon dépôl jusqu'à ce jour-là ^ » Amen. Dieu nous en fasse la grâce. Â lui , au Père , au Fils et au Saint-Esprit, soient honneur et gloire à jamais. Amen.

Genèse xxiv. 31. — * 2. Tim. i. 12

Cherchai llîterael pendant qu'il w tronv^, inroqu^z- If pfn4f9tqi)'i)09^prè8.

ÉSAll LT. 6.

Il y ^ jdéjà quelque t^mps, 8*il yous en souvient, mes frères, que nous vous ^dressâmes ces paroles. Nous nous proposions moins d*en peser les termes avec scrupule, que d'en prendre ocCftsion de combattre le renvoi (le la conversion, et les idées outrées des miséricordes divines; et nous vous dîmes alors que nous puiserions DOS réftexions dans trojs sources : dans rtipmme, dans l'Éçrituf-e, dans rexpénence, Nous commençâmes par le premier ppin^ 4^ ce projet. Aujourd'hui npus avons dessein ^e suivre le second, et si la Providence nous appelle ^ remonter dans cette chaire, nous expliquerons le troisiè)ne , et nous mettrons ainsi la dernière n^aifi à cette matijère.

Si voi^s avie? été attentifs à ce que nous vous proppsâfnes dans nptre dernier discours, si le désir de votre salut yous attirait dans ces assemblées, vpus seriez d^ venus plus sages. Yous auriez senti vivement combien est vaine la prétention de ces pécheurs, qui yériti^Wement v^^lent travailler à l'ouvrage de leur salut, mais qui le diflèçent saifi^ pepse. Car f{i)*y a-t-il de plus

propre, je vous prie, à jeter Tépouvante et Thorreur dans un cœur qui renvoie sa conversion, que les réflexions auxquelles nous engagea la seule inspection * de rhomme ? Qu'y a-t-il de plus propre à terrasser un tel homme, que de lui dire, comme nous fîmes alors : Votre cerveau s'usera avec la vieillesse; votre âme aura des idées étrangères dont elle sera remplie; elle perdra avec les années la puissance de se tourner vers d'autres objets que vers des objets sensibles, et d'entrer dans l'examen des vérités de la religion? Qu'y at-il de plus propre à arracher un tel homme à ses préjugés, que de lui remontrer que la manière et Tunique manière d'acquérir des habitudes, c'est d'en faire des actes réitérés : que la vertu ne saurait se former au dedans de nous par un seul mouvement de Tâme, par une résolution subite et précipitée, mais par un travail opiniâtre et réitéré, que l'habitude du crime se fortifie à mesure qu'on s'abandonne au crime? Qu'y a-t-il de plus propre enfin à nous faire employer le temps de notre santé à notre salut , que d'exposer à nos yeux l'état d'un mourant, que de nous le dépeindre étendu dans un lit d'infirmités, occupé de ses maux, troublé de fantômes et de rêveries, flatté par des amis, épouvanté de lëT mort, et incapable par cela même de fournir un ouvrage dont il différait l'exécution jusqu'à ce tragique période? Je le répèle encore, mes frères, si vous, étiez attentifs aux discours que l'on vous adresse, si le désir de votre salut vous attirait dans ces assemblées, il n'y a personne de vous que ces sortes de réflexions ne fissent rentrer en lui-même, et ne forçassent de travailler à réformer sans délai le plan de sa vie.

Mais il semble à quelques personnes que nous rétrécissons le chemin du ciel; que les vérités de la foi étant

hors de la sphère des vérités philosophiques, il faudrait éteindre les lumières de la raison, et ne prendre pour notre guide dans les voies de la religion que le flambeau de l'Écriture : nous allons travailler à les satisfaire. Nous allons vous montrer la religion, fortifiant ces mêmes réflexions que notre raison nous avait fournies, bien loin qu'elle les aflaiblisse ; nous allons vous prouver qu'elle ne dit rien qui ne doive effrayer ceux qui renvoient leur conversion , et qui règlent l'idée qu'ils se forment des miséricordes divines, non sur la nature de Dieu, mais sur le penchant déréglé de leur propre cœur, et sur le système impur de leur cupidité. Voilà le dessein de cet exercice.

Vous le dirons-nous, mes frères? En entrant dans cette matière, nous craignons peu les difficultés dont elle peut être susceptible : nous espérons que la vérité va paraître dans tout son jour, malgré nos grandes faiblesses. D'autres pensées roulent dans notre imagination, et peu s'en faut qu'elles ne nous arrêtent au premier pas dans la carrière. Nous craignons les difficultés de vos cœurs; nous craignons plus, nous craignons que ce discours, où vous allez voir que les trésors de la grâce aggravent la condamnation de ceux qui la changent en dissolution ; nous craignons que ce discours, par l'abus que plusieurs de vous en vont faire, ne les fasse servir eux-mêmes de preuve à la vérité que nous voulons établir. 0 Dieu! détourne ce funeste augure, et que ces « cordages d'humanité * » que tu déploies à nos yeux nous attirent et nous entraînent. Amen.

L'Écriture sainte est la source où nous puiserons aujourd'hui nos arguments pour combattre le délai de la

< Osée XI. 4.

conversion. Si nous n* avions dessein qu4$ de vous allé* guer ce qu*eUe dit de positif sur cette matière, nous n'aurions pas besoin d'up grand effort de méditation. Nous n'aurions qu'à transcrire CQt amas de décisipi)^ infaillibles, d'avertissements réitérés, d'exemples formidables, de terrassantes mpnaces , dont elle est r^nplie, et qu'elle adresse à tous ceui: qui osent différer de ^ convertir. Nouç n'aurions qu'à vous fair^ entendre cette leçon d'un prophète : « Aujourd'hui si vouseor tendez ma voix, n'endurcissez ppipt voscoeurp ' ; » leçon qu'il appuie de son exemple, comme il nous le déplare lui-même I « Je me suis bâté, et je p'ai point différé d'observer tes commandements *. » Nous n'aurions qu'à vous adresser cette réflexion de l'auteur du second livre des chroniques : « Le Seigneur, le Dieu de leurs pères, les avait fait somn^cr par ses messcigers, parpe qu'il était touché de compassion envers son peuple; mais ils méprisaient leurs paroles, ils abusaient de ses prophètes, jusqu'à ce que la fureur de l'Éternel s'alluma contre son peuple, tellement qu'il n'y eut plus de remède. C'est pourquoi il fit venir contre eux le roi des Çhaldéens, qui tua leurs jeunes gens avec l'épée. Il ne fut point touché de pitié, ni pour les hommes, ni pour les filles, ni pour les vieillards. On brûla la maison de Dieq, on démolit les murailles de Jérusalem, on mit en feu tous ses palais ^ » Nous n'aurions qu'à vous proposer cette déclaration de la sapience étemelle : f Pi^ree que j'ai crié, et que vous avez refusé d'ouïr» je rirai 4e votre calamité, je j^e moquerai quand votre effroi surviendra *. » Nous n'aurions qu'à vous représenter ce tendre spectacle, Jésus-Christ pleurant sur Jérnsateoi»

^ Ps. xcv. 7, 8. — ' Ps. cxix. 60. — ' 2, Chron. xxxw et nuT. — * Prov. I 24, 26.

et disant : c 0 si toi aussi eusses connu, du moins en cette journée, les choses qui regardent ta paix ! Mais maintenant elles sont cachées à tes yeux \ » Nous n'aurions qu*à dire à chacun de vous^ comme autrefois saint Paul : « Méprises-tu les richesses de sa bonté, de sa patience , et de son long support, ne considérant pas cpie la bonté de Dieu t'invite à la repentance? Mais par toii endurcissement et Timpénitence de ton ccsar, tu t'amasses la colère , pour le jour de la colère etdu juste jugement de Dieu ^ » Et ailleurs, que « Dieu abandonne à la séduction , pour croire au mensonge^ ceui qui résistent à la vérité \ » Nous n'aurions qu'à faire raisonner dans cet auditoire ces foudroyante^ paroles de l'épître aux Hébreux : « Si nous i)échons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour le péché, il n'y a plus rien à attendre qu'un jugement terrible, et un feu ardent qui doit dévorer les adversaires \ » Car si la miséricorde de Dieu est sans bornes, si elle est prête à recevoir les pécheurs dès que la crainte de la peine les porte à se jeter entre ses bras, pourquoi ce jour marqué pour ouïr la voix de Dieu ? Pourquoi se hâter If Pourquoi cet épuisement de ressources et de remèdes ? Pourquoi cette efficace d'erreur? Pourquoi ce refus d'écouter une pénitence tardive? Pourquoi cette fin des jours de la Visitation sur Jérusalem? Pourquoi ces trésors de colère amassés? Pourquoi ce défaut de sacrifice pour le péché? Tous ces passages, mes frères, sont autant d'arrêts contre nos délais, contre ces idées contradictoires que nous aimons à nous former des miséricordes divines, et dont nous nous ser-

• Lue xw, 42. — * Rom. ii. 4 et suiv. — ^ Thess. ii. 2. — Hebr. z. 26.

Yons follement pour nous endormir dans nos vices.

Mais par cela même que toutes ces choses sont claires et sensibles, nous ne nous arrêterons pas à les expliquer. Portons plus avant notre méditation. Lorsque nous avons employé des arguments philosophiques contre le renvoi de la conversion ; lorsque nous vous avons prouvé par la force des habitudes qu'il était trèsdifficile, pour ne pas dire impossible, qu'un cœur vieilli dans le crime se convertît à l'heure de la mort, il vous a paru que nous ébranlions deux dogmes, qui sont en effet deux points fondamentaux de votre foi.

Le premier est le secours surnaturel de l'esprit de Dieu, qui est promis sous l'alliance de grâce, secours qui fléchit les volontés les plus rebelles, et qui peut surmonter dans un instant tous les obstacles que la force de l'habitude pourrait opposer à la conversion.

Le second dogme est celui de la miséricorde, dont l'accès nous étant ouvert par Taspersion du sang de Jésus-Christ, il n'y a point de moment où il semble que nous n'y puissions être admis, dès que nous voudrons y avoir recours, fût-ce aux extrémités de notre vie. Voilà en substance, si je ne me trompe, tout ce que la religion et nos Écritures semblent opposer à ce que nous avons avancé dans notre première action. Si nous vous faisons donc voir que ces deux dogmes ne combattent point nos principes, si nous prouvons qu'ils n'ont rien qui ne soit entièrement opposé aux conséquences qu'on en tire, ne ferons-nous pas voir par cela même que l'Écriture , dont on se sert pour nous combattre, n'a rien qui ne doive effrayer ceux qui s'appuient sur une repentance tardive? C'est ce qu'il faut développer; la chose n'est pas sans difficulté. Nous allons marcher désormais entredeux écueils également dangereux.

Car, d*un côté, si nous nous éloignons de ces dogmes, nous abjurons la foi de nos pères, et nous nous attirons une note d'hétérodoxie. D'un autre côté, si nous donnons trop à ces dogmes, nous fournissons des prétextes au libertinage, nous sapons ce que nous avons édifié, et nous nous réfutons nous-mêmes. Évitons l'un et l'autre de ces écueils.

I. La première preuve dont on se sert pour excuser ses renvois et sa négligence, et les premiers arguments qu'on puise de l'Écriture pour nous combattre, sont pris des secours de l'esprit qui nous sont promis sous la nouvelle économie. Pourquoi ces discours menaçants, dit-on ; pourquoi effrayer un pécheur qui diftère de se convertir; pourquoi confondre ainsi les habitudes de la religion avec les habitudes naturelles? Celles-ci se forment, il est vrai, par le travail et par l'étude, par une assiduité opiniâtre et sans interruption ; les autres viennent au contraire par des secours étrangers. Ce sont les productions de la grâce ; c'est le Saint-Esprit qui les infuse dans une âme. Je n'invaliderai donc point des dogmes si consolants : je mettrai à profit les prérogatives du christianisme : je donnerai ma vie au monde, et quand je la verrai prête à s'éteindre, je me prévaudrai du titre de chrétien, je m'abandonnerai à la conduite du Saint-Esprit ; et alors cet esprit, selon sa promesse, se répandra dans mon âme avec toute sou efficace; il domptera mes mauvais penchants, il déracinera mes habitudes les plus invétérées, et il fera dans un moment ce qui m'eût coûté tant de travaux et tant de pemes. Voilà une objection que bien des pécheurs n'ont point honte de prononcer, qu'une fausse théologie n'entretient que trop dans plusieurs esprits, et sur laquelle nous

fondons presque tous la chimérique espérance de nous convertir au lit de la mort.

C'est à nous à répondre à cette objection. Nous allons en faire voir la fausseté. 1. Par le ministère que Dieu a établi dans TÉglise. 2. Par les efforts qu'il nous ordonne de faire lorsque nous croyons n'avoir pas reçu le Saint-Esprit. 3. Par la manière dont il veut que nous répondions aux opérations de l'esprit, lorsque nous l'avons reçu. 4. Par les peines qu'il dénonce à ceux qui refuseront de répondre à ces opérations. 5. Enfin, par les consécpiences que l'Écriture tire elle-même de notre impuissance naturelle, et de la nécessité de la grâce. Voilà, mes frères, cinq sources de considérations qui vont démontrer que tout homme qiii tire des secours de la grâce qui nous sont promis, des conséquences pour vivre dans la nonchalance, pour se flatter d'acquérir sans travail, sans peine, sans actes réitérés, les habitudes de la piété, fait violence à la religion, et n'entre point dans le génie de l'économie du Saint-Esprit.

1. Première preuve que les secours du Saint-Esprit n'autorisent point la nonchalance de l'homme et le délai de la conversion, c'est l'établissement du ministère dans l'Église. Car si le but du Saint-Esprit était de nous éclairer de ses lumières, sans que nous étudiassions nous-mêmes la religion, si le but du Saint-Esprit était de nous sanctifier sur-le-champ, sans que nous travaillassions nous-mêmes à ce grand ouvrage, pourquoi établir un ministère dans l'Église? Pourquoi vouloir que dans notre enfance on nous montre les premiers éléments de la religion ; que l'on nous enseigne « ligne après ligne, commandement après commandement % »

' Fsaïe xxriii. 10.

selon l'expression d'un prophète? Pourquoi vouloir ensuite que, « laissant les premiers principes de la doctrine du Christ, nous tendions à la perfection ', » pour m'exprimer avec saint Paul ^ î Pourquoi vouloir que l'on iiouç fasse passer « du lait à une nourriture solide, » comme parle le même apôtre, pourquoi vouloir que Ton nous propose des motifs, qu'on nous adresse des ^xhorlatioBsl Pourquoi ne pas nous éclairer et ne pas nous sanetifi^E sans moyens, sans pasteur, sans prédication, sans parole, sans ministère? Pourquoi agir précisément dans la science du salut comme dans les sciences humaines? Car, quand on veut enseigner une science à un homme, on se proportionne à sa capacité, à son esprit, à sa mémoire, et c'est ce que Dieu veut que l'on fasse à noire égard, c La foi vient de ce que Ton entend, et ce qu'on entend vient de la parole de Dieu ', » dit saint P4ul, « étant monté en haut, il a donné les uns pour être apôtres, les autres pour être prophètes, les autres pour Mre évangélistes, les autres pour être pasteurs et docteurs, pour l'assemblage des saints, pour l'œuvre du ministère; » remarquez ces expressions « et pour l'édification du corps de Christ*. » Ne sentez-vous donc pas qiielle était l'injui^tice de votre prétention? Puisque Dieu yeiii qu'il y ait un ministère, ne concevez-vous pas qu'il v«it que vous défériez à ce ministère? Pqisqu'il oqvre ks portes de ces temples, ne conpevez-vous pas qu'il yeiit que vous y entriez? Puisqu'il v^iit qu'on vous pr^die, i^e pQppevez-vqus pas qu'il veut aussi que vous ^Qlitî^z ? Puisqu'il veut que vqus écoutiez, ne conceve^i-vous pa$ qu'il veut aussi que vous com{»*eniez? puisqu'il veut qu'cm vous adresse des motifs, qu'il veift

• Hébr. n. 1. — » I. Cor m.* i,t. — • Rom. x. 17. — * Eph. ir. 11,12.

qpe VOUS les sentiez? Voyez-vous qu'il tienne une autre conduite? Montrez-nous un homme qui, après avoir vécu quatre-vingts ans sans étude, sans piété, soit devenu tout à coup bon théologien, fidèle, consommé dans la vertu et dans la piété. Ne voyez-vous pas au contraire que celui qui étudie son catéchisme avec soin devient bon catéchumène ; que celui qui médite profondément sur la théologie, devient bon théologien ; que celui qui travaille à modérer ses passions, parvient à s'en rendre le maître? et par conséquent le Saint-Esprit veut que vous agissiez. Par conséquent, quand nous vous avons prêché que pour devenir bon chrétien il faut y travailler, comme l'on agit pour devenir bon négociant, bon capitaine, bon mathématicien, bon prédicateur, par l'étude, par l'exercice, par le travail, par des actes réitérés, nous n'avons rien avancé que de conforme au génie de la religion. Donc celui qui tire des secours du Saint-Esprit des conséquences pour demeurer dans Tinaction, et pour différer l'ouvrage de son salut, fait violence à l'économie du Saint-Esprit, et renverse le but du ministère que Dieu a établi dans l'Église. C'est notre première réflexion.

2. Nous avons marqué en second lieu les efforts que Dieu veut que nous fassions pour obtenir la grâce du Saint-Esprit, lorsque nous croyons ne l'avoir pas encore reçue. Car il est constant que Dieu veut du moins que nous la demandions. Les textes sont formels : « Si quelqu'im manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu ^ . Cherchez et vous trouverez, demandez et on vous donnera, heuitez et on vous ouvrira ^ » Si nous sommes obligés de demander la grâce, nous sommes aussi obll-

' Jacques i. 5. — ' Blatlh. vu. 7.

gés de faire nos éfTorts, quelque faibles, quelque imparfaits qu'ils puissent être, pour obtenir cette grâce que nous demandons; car de quel front oserions-nous demander à Dieu de nous secourir dans Touvrage de notre salut, si de propos délibéré nous travaillions nousmêmes à nous perdre? De quel front demanderions-nous à Dieu de ne pas « nous abandonner à la tentation, » lorsque nous irions chercher nous-mêmes la tentation, et que nous nous y plongerions avec fureur ? De quel front voudrions-nous qu'il éteignit le feu de notre cupidité, tandis que nous entretiendrions un commerce continuel avec l'objet qui l'embrase?

Nous devons donc agir dans l'ouvrage de notre salut comme à l'égard de notre santé et de notre vie. En vain travaillerions-nous à nous les conserver, si Dieu même ne nous prêtait son bras : l'air, la nature, les éléments, tout conspire à nous enlever au monde ; nous nous évanouissons comme de nous-mêmes, et Dieu peut seul retenir ce souflle qui nous soutient. Un roi d'Israël ' fut blâmé pour avoir eu recours au médecin sans recourir à l'Éternel. Mais ne serions-nous pas des insensés si, sous prétexte que Dieu seul peut conserver notre vie, nous nous précipitions dans un abîme, si nous nous abandonnions aux flots de l'Océan, si nous ne prenions ni aliments, lorsque nous avons de la santé, ni remèdes, lorsque nous sommes malades? Ainsi dans l'ouvrage du salut nous devons, lors même que nous implorons le secours du ciel, travailler à cet ouvrage. Nous devons imiter l'exemple de Moïse attaqué par l'Amalécite : il partage avec Josué l'ouvrage de la victoire*. Moïse monte sur la montagne, Josué descend dans la plaine ;

* 1. Cliron. X. 14. — ^ Etbd. xrii. 9.

54 6Egll09l

Jpsué combat, Bfpise pri^; Moïse tend seç mains suppliantes au cipl, Josué lève un bras guerrier; Moïse oppose sa ferveur au courroux du ciel, Jpsué oppose ses aru)es et spu cpurage à Tepueuii 4i) peuple juif ; et par ce sage concours de prières et d'aptipn 4^ confiance et de vigilance, Israill triomphe, Apia}ek pst m^ eu 4^ route.

3. Remarquez en tfoi^ième lieu la ^aiiiépe 4jOpt le Saint-Esprit veut qqe nop^ réppndipqs à ses spin^, lojn^ qup ijipus en ^piftïup^ ÏQpifit- Ef? 4ép|Qyw!^ ?!^ efficace 9U-de4ans de nous, il ne prétefid p^s y agir CQQUpe aicep (les troncs ou avec des pierres. €'eçt wj^ excQlljsnt WQ/l de saint Augustin^ « que Dieu qui npu$ ^ <^*éé$ sans nous, ne vegt pas nous s^pyer san§ pous. » ]Et rÉpriture joint ordinaif-eineQt .ces deux choses, Taptipu de Dieu qui nous convertit, et le devoir de rbomme qui doit r^pqndre à cette action. « Aujourd'hui si vous entendez sa voix; » voilà ractipn de Dieu : « u*endurcisscz point vos cœurs ' ; f> voilà le devoir de Thpuune: « vous avez été scellés par le Saint-Esprit; p voilà l'action de Dieu : « n'attristez point le Saint-Esprit ? ; p voilà le devoir de Thomme : « voici je mç tiens à la porte et je frappe ; » voilà l'action de Dieu : « si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre ' ; » yoil^ le devoir de l'homme : « Dieu produit en vous la volonté et l'exécution ; » voilà l'actipn de Dieu : « travaillez à yotre salut avec crainte et tremblement* ; p voilà je devoir de l'homme : « j'ôterai le coeur dç pierre, et je donnerai un c(Bur dp chair ^;p voilà l'action 4e Pieu: «fi^lesvous un cioeur nouveau, faitesrvpy^ un i^sprit nouveau'; » voilà le devoir de l'honuaç.. Que ^gniOi^t

« Ps. xcv. 7, 8» — = Eph. IV. 30. — * Apoc. m. 20. —* Phil. ii. 13. — * Ezéch. XI. i9.--« Ibid. xviu. 31.

toutes ces ei^pressions, si le but de TÉcritiure, en nous {uroinettant eés spcQurs, a été d^ favoriser notrQ nonphalance^et de Qfitterle dél^i de notre conversion? Que sont ces deyoirs qu elle yiept de npus prescrire, sinon jseux-}à mêff^eç don^ nops avops prouvé la nécessité, lofT^ue nous soyons raisonné sur les habitudes? Qu'est-ce que c ne pas endurcir son cœur à la voix de Dieu, » si pe q'est trayaillef à le rendre sensible à cette voix? Qu'est-ce qpe ne pas % contrister le Saint-jËsprit, » si ce Q'est défé}*er à tout ç^ qu'il daigne nous prescrire? Q]i)*^st-ce ff qp'ouvrir à Pieu frappant à la porte de nos coeurs, si 00 n'pst écouter lorsqu'il nous parle, marcher lor^qu'fl nous appelle, se rendre lorsqu'il nous presse, trembler Iprsqii'il nous menace, espérer lorsqu'il nous prome|.? Qu'est-ce que « travailler à son salut avec cwu\^ et tremblement, si ce n'est avoir cette continuelle vigilance, ces salutaire^ circonspections, ces soins ^pressés dpiit nous faisions voir la nécessité?

4. Notre quj^trièiTie réflexion est prise des menaces que DiejA dénonce à ceux qui refusent de répondre 8i|x spins de la grâce, {.'esprit de Dieu, dites-vous, sera plus foft flije vptfe obstination, il surmontera vos penchants, il triomphera de vos oppositions, la grâce sera yiciori^use et vous sauvera comme malgré vous. Mais (rfptôt cejte grâce se retirera de voiis, si vous persistez à }^ ipépriser; mais plutôt cet esprit vous abandonnera ^ vous-même, après que vous l'aiirez centriste. « 11 ôte ip talent ^ » ^n serviteur infidèle qui néglige de le cultiver, ^t flous avons cilfi ce passage : « Parce qu'ils n'pnj pa^ reçii l'amP^F ^^ !? vérité, Pieu les a abandonné; ^ la pui^ance de la séduction, en sortç qu'ils

* Mattb, x%r. 28.

56 SRRMON

ont cru au mensonge ' ; » d'où saint Paul tire cette conséquence : « C'est pourquoi demeurez fermes, » leur dit-il; « retenant les enseignements que nous vous avons donnés, soit de vive voix, soit par notre lettre ^ » Ailleurs il est dit que « celui qui aura connu la volonté du maître, et qui ne l'aura pas faite, recevra un plus grand nombre de coups ' ; » et l'auteur de l'Épître aux Hébreux proteste « qu'il est impossible que ceux qui ont été illuminés, s'ils retombent, soient renouvelés à la repen tance *. » Je sais que l'apôtre avait particulièrement en vue le crime de ces Juifs, qui, après avoir connu et embrassé l'Évangile, abjuraient la profession par lâcheté ou par malice ; nous devons pourtant en tirer cette conséquence, c'est que quand le Saint-Esprit nous a fait parvenir à un certain degré de lumière et de sainteté, si nous retombons dans nos vices, nous cessons d'être l'objet de ses soins.

Mais pourquoi cet amas de raisonnements divers, pour montrer l'absurdité du pécheur, qui s'excuse sur sa faiblesse, et qui vit dans la nonchalance en espérant l'opération de la grâce? Nous avons une voie plus abrégée pour confondre le pécheur, et pour résoudre le sophisme que sa corruption nous oppose. Ouvrons nos livres sacrés; voyons les conséquences que l'Écriture tire elle-même des dogmes de notre impuissance et des promesses de la grâce. Si les conséquences s'accordent avec les vôtres, nous vous donnons gain de cause; si elles y sont opposées, c'est à vous à reconnaître votre erreur. Or, montrez-nous quelque endroit de l'Écriture où l'on trouve des raisonnements pareils à ceux que nous réfutons. Montrez-nous quelque passage où rÉcri-

' Tliess. II. 10, 11.— 2 Ibid. ii. 15. — ^ Luc xii. 47.— < Hébr. n. 6.

ture, après avoir enseigné que vous êtes faibles et que le Sainl-Esprit veut suppléer à vos faiblesses, conclut de ces dogmes que vous pouvez vivre dans l'indolence. Ne voyez-vous pas au contraire qu'elle en tire des conséquences directement opposées? Je choisis deux textes entre un grand nombre : l'un est un oracle de Jésus- Christ; l'autre est un raisonnement de saint Paul. € Veillez et priez, afin que vous ne succombiez à la tentation , car l'esprit est plein de courage, mais la chair est faible ^ ; » c'est l'oracle de Jésus-Christ. « Dieu produit en vous la volonté et l'exécution, travaillez à votre salut avec crainte et avec tremblement'; » c'est le raisonnement de saint Paul. Si nous avons fait un sophisme, lorsqu'après avoir établi la fragilité humaine et la nécessité de la grâce, nous avons appuyé sur ces dogmes mêmes les motifs qui doivent vous animer au travail, et vous porter à la vigilance; c'est un sophisme dont l'Écriture est responsable. « L'esprit est plein de courage, mais la chair est faible, » voilà le principe de Jésus-Christ; « veillez donc et priez, » voilà la conséquence : « Dieu produit en vous la volonté et l'exécution, voilà le principe de saint Paul; « travaillez à votre salut, » voilà sa conséquence. Est-ce donc un esprit d'orthodoxie et de vérité qui vous anime, lorsque vous vous récriez contre nos discours? Ètes-vous plus orthodoxes que le Saint-Esprit, et plus véritables que la vérité éternelle? ou plutôt d'où vient qu'étant orthodoxes vous-mêmes, dans le premier membre de la proposition de nos auteurs, vous êtes hérétiques dans le second? Pourquoi, orthodoxes dans le principe, êtes-vous hérétiques dans la conséquence?

» Marc !▼. 38. — » Phil. ii. 12, 13.

â8 SERMQK

Rassemblez maintenant toutes ces réflexions, mas frères, ouvrez les yeux à la lumière qui sort de toutes parts, pour corriger vos préjugés, et voyez combien est peu fondé un homme qui trouve dans sa faiblesse naturelle et dans le secours du Saint-Esprit des motifs pour différer sa conversion. Le Saint-Esprit agit au dedans de nous, il est vrai, mais avec le cpncours de la parole et du ministère, en nous envoyant des pasteurs, en accompagnant de lumière leurs discours, de force leurs exhortations, d'efficace leur faiblesse : et vou9, vous qui n'aurez jamais lu cette parole, vous qui vous serez soustraits à ce ministère, vous qui n'aurez voulu ni écouter ces discours, ni déférer à ces exhortations, ni vous rendre à cette efficace, vous voudre? que le Saint-Esprit vous convertisse par des moyens inouïs, et hors des règles de ses opérations? Le Saint-Esprit agit au dedans de nous, il est vrai, mais il veut que nous le cherchions, que nous demandions ce secours dont nous sentons l'importance, que nous fassions nos efforti;, même nos impuissants efforts pour nous sanctifier nousmêmes : et vous, vous voulez qu'il vous convertisse, lorsque vous aurez négligé de le rechercher, lorsque vous n'aurez pas daigné le demander, lors du moins que vousyous serez abandonnés à l'inaction et à la mollesse? Le Saint-Esprit agit au dedans de nous, il est vrai, mais il veut que vous répondiez à ses soins, que vous secondiez ses opérations, que vous cédiez à ses instances : et vous, vous voulez qu'il vous convertisse, lorsque vous serez endurcis à sa voix, lorsque vous n*aurez cessé de le contrister? Le Saint-Esprit agit au dedans de nous, il est vrai, mais il nous déclare que si nous nous obstinons à lui résister il nous laissera à nous-mêmes, il nous refusera des secours qu'il nous

avëît offerts vainement, il nous livrera à notre propre sttipidité et à notre corruption naturelle : et, vous, parvenus au moment de la vengeance, arrivés à l'époque de l'accomplissement de sa menace, au bout d'une carrière criminelle^ vous prétendez que cet esprit entre pour vous dans une nouvelle économie, et qu'il fasse un miracle en vôtre faveur? Le Saint-Esprit agit au dedand dé iious, il est trai; mais de là même il conclut dans nos Écritures que nous devons agir, que nous devons travailler, que nous devons employer à l'ouvrage de notre salut là force de notre tempérament, la facilité de notre conception, la fermeté de notre* mémoire, la présence de notre esprit j la vivacité de notre génie : et vous, vous qui donnez au monde seul ce génie, cet esprit, cette mémoire, cette conception, ce tempérament, vous vous appuyez sur ces discours mêmes, pour autoriser un délai et une nonchalance que l'idée de ces secours devait corriger. Si ce n'est pas là tordre l'Écriture, si ce n'est pas là faire violence à la religion, et renverser le but que se proposait le Saint-Esprit lorsqu'il nous montrait notre faiblesse naturelle, et qu'il nous promettait les secours de la grâce, il faut résister aux démonstrations les plus palpables.

Voilà qui suffit, ce me semble, pour établir notre première proposition, que les secours de l'esprit de Dieu fondent la nécessité de former des actes de piété pour en acquérir l'habitude; et que la difficulté qu'on nous opposait se convertit en démonstration en faveur de ce qu'elle semblait renverser. Et voilà aussi selon nous la vraie théologie, et les vérités dont doivent retentir des auditoires protestants. Heureux les docteurs! pour le dire en passant, si, au lieu de multiplier les questions et les controverses, ils s'attachaient à presser ces

60 SERMOiN

vérités importantes. Mon âme, ne te perds point dans des spéculations creuses et abstraites : ne sonde point les voies mystérieuses que Dieu suit pour pénélrer dans un cœur. « Le vent souffle où il veut, tu en entends bien le bruit, mais tu ne sais ni d*où il vient ni où il va : il en est de même de tout homme qui est né de Tesprit de Dieu'. L'orgueil va devant l'écrasement*; mais riiumilité précède la gloire % et le scrutateur de la majesté sera absorbé de son éclat. » Contenlc-toi d*adorer la bonté de Dieu qui te promet son secours, et qui par l'opération de la grâce daigne surmonter les désordres de la nature. Mais tandis que tu imploreras ce secours, tandis que tu gémiras dans le sentiment de ton impuissance, travaille à te surmonter et à triompher de toimême, tire des promesses de Dieu des motifs à te sano tifier et à t' instruire, et lors même que tu diras : Je ne suis rien, je ne puis rien, agis comme si tout dépendait de toi, comme si tu pouvais toutes choses.

IL L'idée des secours du Saint-Esprit est la première source d'illusions , nous venons de la com* battre. L'idée de la miséricorde de Dieu en est une seconde; nous devons y faire aussi nos réflexions. Dieu est miséricordieux, dit-on : l'alliance qu'il a Irailée avec nous est une alliance de grâce : « nous ne sommes pas venus à l'obscurité, ni au feu brûlant, ni à la tempête * ; » une amnistie générale est accordée à tous les pécheurs. Ainsi notre conversion fût-elle imparfaite. Dieu recevra nos derniers soupirs, et se rendra à nos larmes. Qui nous empêche donc de donner un libre essor à nos passions, et d'attendre à entrer dans

• Jean m. 8. — ' Prov. xn. 18. — * Prov. xtiii. 12 — * Heb. «i. 18,

les voies de la conversion que nous ne soyons plus bons pour le monde?

Étrange raisonnement, détestable sophisme! Mes frères, voici le plus haut période de la corruption, et ringralitude au degré suprême. Que dis-je? Pour ingrate que soit une âme, elle témoigne de la sensibilité et de la reconnaissance, du moins sur-le-champ, et dans le moment qu|on la favorise. L*oubli des bienfaits et la méconnaissance ne viennent que lorsque le temps, ayant offert d'autres objets à l'esprit, l'empêche de s^occuper des grâces qu'il a reçues. Mais voici dans le raisonnement du pécheur un attentat d'un nouveau genr€ : il se fait un art malheureux d'embrasser dans l'enceinte de son ingratitude et le présent et l'avenir; les grâces qu'il a déjà et celles qu'on lui prépare. Je serai ingrat par avance; je méconnaîtrai dès à présent des biens que je n'ai point reçus encore. Dans chaque acte de mes crimes, je rappellerai à une mémoire anticipée les faveurs que Dieu doit me faire un jour, et je trouverai dans cette idée un motif pour m'affermir dans mes rébellions, et pour pécher avec audace. N'estce pas là l'excès de la corruption et de l'ingratitude la plus détestable?

Mais ce n'est pas assez de combattre ce système par des raisons de justice et de bienséance. Ce serait se faire de l'homme un portrait trop flatté que de le croire sensible à de si nobles motifs. Ce serait peu toucher des pécheurs que de leur dire : Vous êtes des ingrats si vous persistez dans vos vices; l'auteur de notre religion connaissait trop le cœur humain pour ne pas lui opposer de plus fortes digues. Portons nos hypothèses plus loin, et montrons que ceux qui raisonnent de cette manière se fondent sur de faux prin-

cipés, s'aâstirent sur lîne miséricorde à laquelle ils n'ont point droit de prétendre, et qu'ainsi, poui* trbtivei* Dieu favoi*able, il faut «le chercher pendant qu'il se trouve, et l'invoquer tandis qu'il est près. »

Ici un ton scolastiqùe, et plusieurs questldiis qti*on agite dans les écoles seraient pèut-ètrë de saison si nous prêchions à Un atiditDu*e de dbctètih consommés et prêts à nous opposer leurs arguments et leurs preuves. Mais nous ne voulons pas râhièiier ces disputes et ces controverses. Nous réduisons tout ce que nous avons à vous dire aux termes les plus clairs et aux questions les plus simples, et nous tous demandons deux choses. La miséricorde que Dieu vous idffre sous l'Évangile vous est- elle offerte absolument et sans condition? C'est la première question. Supposé que l'Évangile vous prescrite quelques conditions, sont-eHes d'un genre à pouvoir être remplies dans un moment, au lit de la mort et après une carrière criminelle? C'est une seconde question.

Des idées que vous vous formerez Sur ces deux questions, dépend l'opinion que vous devez avoir d'un homme qui prétend être admis au trône de la miséricorde après une vie mondaine; car si l'Évangile est une alliance absolue qui n'exige rien des chrétiens, ou si ce qu'il exige de vous est un devoir aisé, qu'un soupir, qu'une larme, qu'un repentir superficiel, qu'un léger recours à la grâce puisse fournir parfaitement, votre raisonnement est démonstratif; notre morale est outrée. Prévalez-vOus des prérogatives d'une religion si commode : cessez d'anticiper sur un avenir itaportun, et réduisez tout l'Évangile à un formulaire pour demander grâce. Mais si l'Évangile est une alliance conditionnelle, si les conditions sous lesquelles la

grâce vous est offerte sont d*un genre à demander du tempç, du travail, de la peine, et à devenir même impraticables lorsqu'on les diflère, votre raisonnement e3t sophistique, votre conduite est extravagante.

Or, pies frères, j'aHe§to ici 1^ conscience des pécheurs les plus obstinés, et des casuiste^ les moins rigide$. Peut-on raisonnablement hésiter à se déterminer sur ce$ deux questions? Et aurqn^-nous de la peine à prouver, d'un côté que l'Évangile, en nous offrant la nuséricorde , nous impose certains devoirs ; et de l'autre, que nous nous mettons dans l'impuissance (manifeste de les remplir lorsque nous différons à le faire?

}. Dire qup l'Évangile est une alliance absolue, c*est vouloir nous épargner le soin de combattre et de réfuter, c'est se contredire soi*même : car qui dit une ^liance dit pn contrat mutuel entre deux parties. D'ailleurs c'est renverser mille textes formels que nous évitons de rapporter, parce que nous supposons qu'ils sont très-connus de ceux qui nous écoutent.

2. Toul^ \^ question se réduit donc à celle-ci, à savoir quelle est la condi^pn qqi nous est imposée. Nous convenons tous à l'égard de$ termes. Cette condition est une disposition de l'âme, que l'Écriture appelle tantôt /ût, tantôt r&pçntance. Ife ppus arrêtons pas aux mots. Qu'est-ce que cette /of , qu'est-ce que cette repentance qui vous ouvrent l'accès au trône de la grâce ! En quoi ces vertus consistpnt-elles? est-ce dans un simple désir d'être sauvé? est-ce dans un simple consentement à participer aux fruits 4e la mort du Christ? Ou si là foi et la repentance emportent dans leur notion un renoncement au monde, un abandon de nos crimes, un changement total de notre vie, un principe qui, en

nous faisant accepter toutes les faveurs que la croix de Christ nous procure, nous fait travailler sincèrement et de bonne foi à renoncer à tous les crimes qui l'y attachèrent? En un mot, suffit-il au pénitent de dire dans son lit de mort : Je veux être sauvé, je consens que mon Rédempteur ait porté la peine de mes crimes; ou s'il faut y joindre des sentiments proportionnés à la sainteté de ce salut qu'il demande, et déraciner tous ces crimes dont Jésus-Christ a fait Texpiation?

Je Tavoue, mes frères, je ne traite ces questions qu'à regret. Je crains que ceux des communions étrangères qui peuvent se trouver dans cet auditoire ne soient scandalisés de ce discours, et ue publient, à la honte du nom réformé, que c'est un problème parmi nous, si le renoncement au vice et l'adhérence à la vertu doivent entrer dans l'idée de la foi, et des conditions que nous prescrivons à nos pénitents. « Ne Tallez point dire en Gath, ne le publiez point en Askélon \ » Il y a des insensés dans chaque société. Nous en avons aussi dans la nôtre. 11 y a dans chaque religion des membres qui renversent les principes les plus généralement reçus dans cette communion, nous en avons aussi dans la nôtre ; et il n'y a que des esprits de ce genre, il n'y a que des insensés, il n'y a que de faux protestants qui osent se former des idées si relâchées de la foi de la pénitence.

Un bon protestant croit, avec nos auteurs sacrés, que € celui qui confesse ses péchés et qui les délaisse obtiendra miséricorde ^ > que c c'est afin que Dieu soit craint qu'il y a pai^don auprès de lui \ i et que c Dieu parle de paix à son i>euple, afin qu il ne retourne plus

' t. S*m. I. 20. ^ > Prot. xxr.u. 13. —' Ps. cxxx 4.

à sa folie '. > Un bon protestant croit que < la foi sans les œuvres est morte, qu'elle est œuvrante par la charité ; » que l'on « est justifié parles œuvres '. » Un bon protestant croit que « l'approche du royaume des cieux » est précisément ce qui doit nous porter à ^ porter des fruits de repentance * ; » obliger le péager à « ne frauder plus, » l'homme de guerre « à ne plus user de concussion, et à se contenter de ses gages. » Un bon protestant croit « qu'il n'y a plus de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ, pour ceux qui ne marchent point selon la chair, mais selon l'esprit * ; » que « le péché n'a point d'empire sur nous, parce que nous ne sommes point sous la loi mais sous la grâce ^ Un bon protestent croit « que sans la sanctification personne ne verra le Seigneur, » que rien d'impur n'entrera au royaume des cieux, que «c ni les impurs, ni les idolâtres, ni les efiëminés, ni les larrons, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, n'hériteront point le royaume des cieux ®. »

Sans cette notion de la foi et de la pénitence, si la pénitence, si la foi ne sont qu'un simple désir d'avoir part au mérite de Jésus-Christ, s'il ne faut que demander grâce, sans corriger le fond de son cœur, pour être sauvé, que serait l'Évangile? J'ose le dire, ce serait la plus impure des religions, ce serait une économie monstrueuse, ce serait une invitation au crime, ce serait le renversement de la loi naturelle. Dans ces suppositions, les plus scélérats pourront' avoir part à la miséricorde, les lois de Dieu seront impunément violées; Jésus-Christ sera descendu du ciel, non pour nous corriger de nos vices, mais pour nous rassurer

, » Ps. L«xT. 9. — ' Jacq. ii. 26, 24, 2i. — ' Mallh. m. 2, 8. — * Rom. Yiii. I.— * Rom. vi. 14. — ^ Rcbr. xii. 14. — ' I. Cor. yi. 10,

66 SEhIKKN

lorsque noqs le§ oommettrons. Ua paieo exclu de Ta}liance de grâce i^ra répriip^ da^^ f^s ^çès par la crainte d'une plus grande pui^itiqu : uo phirétien, au contraire, s'aniiQera é^^ymiu^G daps la çoiftiiiuatipp d^ ses désordres ,. par Tjdée 4*1IP^ fpisérifçofde toi^^irs prjète à le recevoir. Et vous, jCelsus, v(m§. Porphyre, vous, Zo^ime, vous, Julien, ennen)is célèbres du nom chrétien, qui i^eprochâlBS à T^i^li^ najsçanfc, ejt qui accusâtes taTit de fois le^ premiers cbr^tienq d'ai|f(origer la liccncQ, you^^ étiez fondés dans vos p}aintes, et i)ou^ n*avQns auc]4nc réponse à voi^s aliégvicr. Aiita^t 4? réflexions, autant de déiponstratlon^ que Is^ foi et la pénitence, san$ laquelle nous pe saufiô^s trouva aigres à la miséricorde au lit de la iport , fj e cpp^istiept pas dans un simple ^pér d*être Si^uvé, ^s^u^ un recoMfs superficiel au n^érite 4^ Jé$u9-Chrisl' , na^is qu*eije^ renferment dans leur notiou ce rf^iiQUcement au inonde, cet abandpn de nos crimes, cette transforip^tion du cœur dont nous parlions tout à Theure ; et (\\xçi san3 cette foi , il n'y a point de grâce, point de paiséricpi^e, point de salut.

Je sais qu'il est des conversions naissante^, que 1^ foi a ses degrés, la piété ses commencements, le chrétien son enfance , et qu'au tribunal d'un Dieu paiséricordieux, la sincérité de la repentauce supplée à {sa perfection. Mais appellerez-vous conversion iiaissante, nommerez-vpiis foi, prendrez-vousponr repentancç les mouvements d'une conscience excitée, non par l'horreur que donne le criipe, pa^is par la crainte de la peine ; non par un principe de l'amour 4iyin, mais par un principe de l'amour-propre ; non par un désir de s'unir à Dieu, mais par l'horreur que cause l'idée d'une mort prochaine, et l'image d'un feu dévorant? Et en-

ccMre imefois, n'est-il pas vrai qu'à quelque degré qu'on prisse porter le$ condescendances évangéliques , \\ est toujours démontré que la foi pt la repenlançe emportent dans leur notion du moins le^ principes de ce détapbement du monde, de ce renoncement au crime, dp cette transformation du cœur, (Jpnt pons pressons la Diécessité.

Ce qui étant ^iu^i établi, la vérité |,riomplie, ce im semble, et je démontre combien peu un homme qui diffère sa cpnversJQn est fondé à s'appuyer sur la miséricorde de pieu, et à prétendre au salut; car, après avoir vécu dans l'indolence, par quel secret inouï fornaerez-yous dans votre âme cette repentance, cette foi» que nous venons de dépeindre, et sans laquelle l'accès à la miséricorde de Dieu est fermé? D'où la puiseriez-vous ? Sera-ce de vos propres forces ou de l'opération du Saint-Esprit? Direz- vous que c'est de vos propres forces? Que deviendrait alors votre orthodoxie ? Que deviendraient les dogmes de l'impuissance de l'homme et de la nécessité de la grâce, qui vous servaient de prétexte pour différer votre conversion? Ne voyez-vous pas que vous détruisez vos principes, que vous sapez d'une main ce que vous édifiez de l'autre?

D'ailleurs, souvenez-vous de ce que nous établîmes dans notre premier discours sur la force des habitudes. Et comnient voudriez-vous qu'une habitude formée par des actes réitérés, qu'une habitude qui a croupi, vieilli dans un homme, se changeât dans un monient? Comment voudriez-vous qu'un homme qui a consumé tant d'années dans le crime, qui s'est accoutumé à regarder le monde comme son bien, qui a toujours cru que la vertu n'était bonne tout au plus que

pour servir de dernière ressource ; comment voudriezvous qu'un tel homme se refondît dans un instant? Et dans quel instant encore? Dans les années de la vieillesse, lorsque les sens sont usés, que la mémoire est affaiblie, que la raison est troublée, que la chaleur naturelle est presque éteinte , ou bien aux approches de la mort, lorsque la seule idée de ce « roi des épouvantements ' » agite, trouble, confond? Il n'y a donc qu'une grâce extraordinaire du Saint-Esprit qui puisse convertir un tel homme. Mais quelle preuve avez-vous que le Saint-Esprit fera un pareil miracle en votre faveur? ou plutôt, combien de présomptions notre première partie ne nous a-t-elle point fourni contre cette chimérique espérance ?

Concluons : rien n'est si suspect qu'une repentance tardive, rien n'est moins sage que le renvoi de la conversion. Concluons encore : pour être secouru de la grâce, il faut vivre dans une continuelle vigilance; pour être l'objet de la miséricorde, il faut avoir La repentance et la foi : la seule marque non suspecte de ces vertus, c'est une longue suite d'actions pieuses. Sans un miracle de la grâce, et dans le cours ordinaire de la religion, un homme qui a consumé sa vie dans le crime, quelques soupirs qu'il pousse au ciel à l'heure de la mort, a lieu de craindre que l'accès à la miséricorde ne lui soit fermé.

Toutes ces choses paraissent bien sensibles, mes frères ; cependant les pécheurs aiment à se tromper eux-mêmes ; ils afïectent de croire par raison ce qu'ils ne se persuadent que par caprice, et ils nous font des objections qu'il est important de résoudre , et par où

Job XVIII. 14.

nous allons entrer dans l'application de tout ce discours.

Nous trouvons des gens qui nous disent naturellement qu'ils ne peuvent pas comprendre ces choses; qu'ils ne sauraient s'imaginer que la justice de Dieu soit aussi sévère que nous voulons le faire entendre, et les conditions de l'alliance de grâce aussi rigoureuses que nous venons de l'établir.

Mais que sont tous ces raisonnements, que des suppositions sans fondement et des conjectures frivoles? c 11 y a de l'apparence. Je ne saurais concevoir. Je ne puis pas m'imaginer. w Voudriez-vous, sur des suppositions de ce genre, hasarder votre réputation, votre honneur, votre fortune, votre vie? Comment pouvezvous y hasarder votre salut ?

La justice de Dieu n'est peutrêtre pas si rigoureuse qu*on nous le dit. Il est vrai, cela peut être. Si Dieu a par devers lui quelque économie de grâce qu'il ne nous ait pas révélée, s'il doit y avoir quelque Évangile nouveau, si Dieu prépare un autre sacrifice, vos conjectures auront lieu. Mais s'il « n'y a aucun autre nom sous le ciel qui soit donné aux hommes pour être sauvé ^ que celui de » notre <k Jésus; » s'il n'y a point d'autre sang que celui de l'aspersion faite par ce divin Sauveur ; « si Dieu doit juger le monde universel selon son Évangile S » tout votre raisonnement croule, et votre salut est désespéré.

D'ailleurs, quelle manière de raisonner est celle-ci? c 11 y a de l'apparence. Je ne puis pas concevoir. Je ne

• Act. iT. lî, — * Rom. 11. 16,

saurais m'imaginer. » Et qui êtes-vous^ pour raisonner de celle manière? Êles-vous chrétiens? Où est donc cette foi qui soumettait la raison aux décisions de TÉcriturc, qui faisait recevoir les dogmes les plus abstraits, les mystères les plus sublimes? S'il est permis de raisonner ainsi, de répliquer lorsque Dieu parle, d'argumenter lorsqu'il décide, formons-nous une religion nouvelle, mettons la raison sur lé trône, faisonsen descendre la foi. Le dogme de la Trinité m'arrête, la satisfaction me confond, l'incarnation me présente des précipices où ma raison se trouve absorbée. Si vous voulez douter des dogmes que nous avons établis, cous prétexte que vous ne pouvez pas les comprendre, révoquons en doute les autres, ils ne sont pas moins incompréhensibles.

Je vais encore plus loin ; et j'ose soutenir que s'il faut consulter la raison sur l'idée que nous vous avons donnée de la justice de Dieu, elle s'accorde avec l'Écriture. Tu ne peux pas concevoir que la justice soit si rigoureuse ; et moi je ne saurais pas concevoir qu'elle soit si indulgente; et moi je ne saurais pas concevoir que le maître du monde ait voulu revêtir une chair humaine, s'exposer à la fureur d'une populace effrénée et expirer sur une croix : c'est la plus grande difficulté que je trouve dans l'Évangile. Mais tais-toi, raison impérieuse : voici de quoi te satisfaire. Joins la difficulté que tu trouves sur la justice avec celle que te fait naître l'idée de la miséricorde. L'une est le correctif de l'autre. L'excès de la miséricorde justifie l'excès de la justice, et l'excès de la justice vient de l'excès de la miséricorde.

Si les gens qui nous tiennent ce langage; si les gens qui trouvent la justice de Die^ trop rigoureu$(3; si

suit LE RENVOI DE LÀ CONVERSION. 71

o^étaieht des gens qui travaillassent avec quelque soin à leur salui ; si c'étaient des gens qui y employassent «ne Hèiire de la jontnéc , leur difficulté aurait quelque couleur, ils paraîtraient avoir quelque lieu de se plaindre. Mais qui soiit-tls? Ce seront dés gètis qui lâchent la bride à leurs passions ; ce seront des abominables qui font glbirè de leiirs commerces ihfâmes ; ce seront des ctBùrS implacables qui haïssent leur prochain, et qui veulent le haïr toute leur vie ; ce seront des mondains qui emploient une partie de la nuit aux jeux, aux excès, aux spectacles, et qui reprennent sur le jour la partie de la mtit qu'ils avaient dérobée à leur mollesse ; ce seront deS gens flers, arrogants, qui, sous prétexte qu'ils ont des équipages somptueux, des titres superbes, clrolent pouvoir violer impunément tous les engagements du Christianisme. Ces gens-là, lorsque nous leur disons qiie, s'ils persistent dans ce train de vie, il n*y aura point de grâce pour eux, nous disent qu'ils ne peuvent pas concevoir que la justice de Dieu les traite d'une manière si rigoureuse. Et moi je ne puis pas concevoir qu'elle ife traite d'une manière si indulgente ; et moi je ne |)uis pas concevoir comment Dieu permet qiie ce soleil t' éclaire ; et moi je ne puis pas concevoir comment, tenant la foudre à la main, il semble pourtant n'être que Spectateur oisif de tes sacrilèges ; et moi je ne puis pas concevoir comment la terre ne s'ouvre pas sous tes pieds, et comment ses gouffres affreux n'anticipent pas la peine que la vengeance divine t'apprête dans les enfers.

Mais, ditron, cette miséricorde, dont on nous donnait de si grandes idées, a donc des bornes étroites. Mais plutôt comment se peut-il qu'on ose se former des difficultés de ce genre? Dieu, « le Dieu souverai-

nemeni heureux ', » TÊtre suprême vous lire du néant, il vous donne son fils, il vous offre son esprit; il vous promet de vous supporter tels que vous êtes, avec vos infirmités, avec votre corruption, avec vos faiblesses; il vous ouvre les portes du ciel ; il veut se donner luimême à vous ; il ne vous demande autre chose , si ce n'est que vous lui consacriez ce peu de jours que vous devez vivre sur la terre ; il n'exclut du paradis que les impénitents, que les endurcis : comment peut-on dire que la miséricorde de Dieu soit bornée? Quoi ! Dieu ne peut-il être miséricordieux , sans couronner vos injustices? Et ne concevez -* vous de miséricorde à votre gré, que celle qui vous permet un abandon général au crime ?

Mais encore, dit-on, si les conditions de l'alliance de grâce sont telles qu'on les a marquées, c'est donc une grande tâche que celle du chrétien , et il est donc bien difficile d'être sauvé. Mais, mes frères, croyezvous que cette difficulté nous épouvante? Ne savezvous pas que « c'est la porte étroite, que c'est le chemin étroit qui mène à la vie * ? » Ne savez-vous pas qu'il faut « s'arracher un œil , se couper un bras • , » surmonter les penchants les plus tendres et les plus doux, rompre les liens de la chair et du sang , de l' amourpropre et de la nature ? Ne savez-vous pas qu'il faut « se dépouiller du vieil liommcS renoncer à soi-même*?» Ne savez-vous pas qu'il faut « joindre à la foi la vertu, à la vertu la science, à la science la patience, à la patience l'amour fraternel, à l'amour fraternel la charité % » à la charité toutes les vertus ?

Mais, ajoutc-t-on, il y aura donc bien peu de gens

» 1. Tim. n . — 2 Matth. xyii. U. — ' Mallh, xrm. 8. — * Cor. m. «. — ^ Malth. XVI. 24. — « 2. Pier. i. 5, 6.

sauvés : autre objection que nous redoutons très-peu. Elle serait insoluble, peutrètre, si Jésus-Christ ne nous avait appris lui-même à y répondre. Mais est-ce là un nouvel Évangile ? Est-ce une doctrine nouvelle, de dire qu'il y aura peu de gens sauvés ? et Jésus-Christ ne l'a-i-il pas dà^laré lui-même ? J'en appelle ici à tous ceux qui entendent la doctrine des types. Je leur propose un type, im type parlant, un type non équivoque, mais un type terrible : c'est cette malheureuse troupe d'Israélites qui murmurèrent contre Dieu après qu'ils furent sortis d'Egypte. Le but où ils tendaient, c'était le pays de Canaan. Dieu fait des miracles sans nombre pour les y introduire : la mer s'ouvre pour leur faire un passage , le pain descend du ciel pour les nourrir, on voit des eaux sourdre d'un rocher pour les abreuver. Une seule chose leur manque, c'est qu'ils n'entrent point en Canaan \ Il n'y en a que deux parmi ces milliers de personnes qui y soient admis. Que signifie ce type? Cela même qu'on nous oppose. Les Israélites représentent ces auditeurs; les miracles représentent les soins de la Providence pour votre salut; le Canaan représente le paradis où vous aspirez. Et Josué et Caleb seuls reçus dans un pays que tant de miracles semblaient promettre à tout le peuple, que signifient-ils par rapport à tous ces chrétiens ? Mes frères , je n'ose pas en faire l'application. Je vous laisse cet objet à contempler, et cet effrayant sujet à méditer. '

Mais encore, dit-on, pourquoi vient-on nous prêcher une doctrine si terrible î C'est renverser la religion , c'est porter les hommes au désespoir. Grand péril en effet, danger éminent, de porter au désespoir les per-

' Deut. !• 35, 36.

7i SERMON

sonnes que je combats ! Supprimez les poisons, etileTeî les poignardii^ fenn^ tous les accès de le mort à ces cœurs que le souvenir de tour êrîme va porter aux dei^ niers excès. Mats quoi ? Ces esprits que tlëus venons de dépeindre, ees hommes froids, ces âmes indoleiltés, ces cœurs vendus au iliônde et à ses voluptés , sont-cé là ces ccmsciences faibles et délieates que nous devons épargner» et chei; qui nous devons craindre que les idées de la justice divine ne produisent des iiinpfessiohs trop vives et trop profondes Y ^! malheureux, qui nous proposez des difficultés de ce genre, si vous vous trouviez dans un lit de mort, si^ parvenus au bout d'une carrière criminelle, vous voyiez l'enfer ouVert sous vdi pieds, tout prêt à vous engloutir^ si vous n*avîez plus 'pour ressource que les derniers efibrts d'une âme empirante , vous seriez dignes de pitiés Mais vous respirez encore, la grâce vous est offerte, tods les chemins de la pénitence vous sont ouverts, « l'Éternel se trouve encore ; » il n'y a personne -au milieu de vous qui ne puisse l'invoquer avec succès. Mais vous voulez donner au monde le temps de votre vie , vous voulez vieillir dans vos vices, vous voulez vous enraciner dans vos mauvaises habitudes, et quand on vous presse, quand on vous fait voir votre tuipitude* quand on vous mtmtre l'abîme où vous vous plongez volontairement, vous dites que c'est là vous désespérer. Nous admettons cette conséquence : pour des gens tels que vous, il n*y a rien à attendre que l'horreur et le désespoir. WAt à Dieu que notre voix devenue semblable au son du tonnerre, et la lumière de nos discours rendue aussi vive que celle dont saint Paul fut terrassé sur le chemin de Damas, vous abattissent aux pieds du Seigneur, comme cet apôtre ! Plût à Dieu que l'idée du désespoir

el rimagd nflretiae de Tenfer vous remplissent d*iinc frayeur sîililtaire, et yùm portassent à l'éviter I Plût à Dieu que « le corpK livré» » dès ce moment, « à Satan, Tesprii trauvât son salut dans la journée du Seigneur ' ! » C'est à vous à vous appliquer eés efaoses, mes frères, et à pr<rfiter dès aujourd'hui des moyens de conversion que la Providence voua offre. Et s'il y a quelque ressoiHK^ encore, quelque espoir pour le pécheur qui diffèro de se convertir, ce â*ést pc^nt aux ministres de l'Évangile à vous les annoiicer. Nous ne sommes pas les maîtres de la religion : « nous sommes les ambassadeurs de Christ ^ ; » nous avons nos ordres précis , et notre commission bornée. Dieu veut que nous publions son alliance, que nous vous promettions tous les secours de la grâce, que nous vogs ouvrions tous les trésors d^ ses miséricordes, et que nous vous conduisions aux lieux saints, à la trace du sang du Sauveur du monde. Hais chacun de ces privilèges a ses conditions annexées, et vous en avez vu la nature. Remplissez-les : repentezvous , donnez de votre conversion des marques effectives, solides, constantes : alors il y aura pour vous des trésors de grâce. Mais tant que vous persisterez dans le crime, et (pour vous dire aujourd'hui des choses qu'il sera peut-être inutile de vous dire demain) tant que vous y aurez persisté pendant votre vie, et que l'idée d'une mort prochaine et la crainte de l'enfer vous arracheront quelques protestations forcées et vous feront revêtir quelque fantôme de conversion, nous ne saurions, sans passer nos ordres et sans aller au delà de notre commission , parler de paix à vos âmes et vous annoncer le salut.

» i. Cor. Y. 3, 5.-2 a. Cor. y. 20.

Et ces réflexiona doivent disculper les ministres de l'Évangile , qui savent soutenir la majesté de leur emploi, et répondre à leur caractère. Si elles ne nous disculpent pas dans vos esprits, elles nous justifieront au moins dans ce grand jour, où les choses les plus cachées seront mises en évidence. On n'a point d'idée de notre ministère. On nous appelle chez un mourant, que nous savons avoir été un scélérat, ou du moins avoir été trèséloigné de remplir les conditions de l'alliance de grâce. Ce scélérat, aux approches de la mort, se compose, ne parle que de repentir, que de miséricorde, que de larmes: on voudrait qu'à la vue de cet extérieur de conversion, nous supposassions qu'un tel homme est plus que converti, et que, dans cette téméraire supposition, nous lui offrissions les premières places dans le ^jour des bienheureux.

Mais malheur, malheur à ces ministres, qui, par une cruelle douceur, précipitent des âmes dans l'enfer, sous prétexte de leur ouvrir le paradis ! Malheur au ministre de l'Évangile qui sera si libéral des faveurs de Dieu! Au lieu de parler de paix à un tel homme, « je crierai à plein gosier, je ferai retentir ma voix comme une trom- • pette*, » je censurerai, je tonnerai, je décocherai contre lui « les flèches du Tout-Puissant; » je lui en ferai c sucer tout le venin*. » Heureux si je me fais jour à travers tant de passions invétérées, si je sauve t par frayeur*, » et si j'arrache comme du feu un cœur endurci dans le crime !

Que si, comme il arrive pour l'ordinaire, le mourant ne donne à sa conversion que les restes d'un corps usé, et les derniers soupirs d'une vie mourante : malheur,

* E5aïe Lvui. i, — > Job vi. 4, — ' Jud. xuu.

malheur encore au ministre de l'Évangile, qui, par une lâche politique, viendra, pour ainsi dire, canoniser ce mourant, comme s'il était expiré de la « mort des justes*! » Et qu'on ne dise pas : Que voulez-vous? Voulez-vous troubler les cendres d'un mort? Voulez- vous désespérer une famille ? Voulez-vous mettre une note d'infamie dans une maison? Ce que je veux? Je veux soutenir les intérêts de mon maître; je veux agir en digne ministre de Jésus -Christ; je veux vous faire éviter de prendre pour une bonne mort une mort antichrétienne; je veux mettre à profit la perte que je viens de faire, et que la proie que le démon vient de m' enlever épouvante les assistants, une famille, toute une ^lise.

Voulez-vous savoir, mes chers frères, quel est le moyen de prévenir de si grands malheurs? Voulez-vous savoir quel est le véritable temps d'implorer la miséricorde, d'attirer le Saint-Esprit dans vos cœurs? C'est ce moment, c'est à présent : « Cherchez l'Étemel tandis qu'il se trouve. » Oui, il se trouve aujourd'hui ; il se trouve dans cette assemblée ; il se trouve dans cette parole que nous vous adressons encore ; il se trouve dans ces exhortations que nous vous faisons de sa part ; il se trouve dans vos cœurs par ces remords, par ces peines, par ces mouvements qu'il y excite, et qui vous disent, c de sa part, de chercher sa face' ; » il se trouve dans vos cabinets, où il s'offre d'avoir avec vous les entretiens les plus familiers et les plus tendres; il se trouve chez ces pauvres, chez ces malades, chez ces cadavres mouvants, chez ces images vivantes de la mort et du tombeau, qui sollicitent vos compassions,

' Nombr. xxiii. iO. — '^ Ps, «vu. 8,

78 SEANON

et qui vous ouvrent un chemiu de oliarité^ pour aller au Dieu qui est la charité même. Il se trouve aujourd'hui, et peut-être demain il ne se trouvera plus; peuW êtrc demain vous le chercherez vainement; peut^-ètre demain la mesure sera comblée; peut-être demain hi grâce sera retirée pour jamais; penVétre demain l'arrêt qui doit décider de votre destinée éternelle sera prononcé!

O qui saurait connaître ce que vaut un temps si pré^ cieux 1 0 qui saurait se comparer fivec ces malheureuses victimes que la vengeance divine s'immole dans les eih fers et pour lesquelles il « n'y a plus de temps ^ » Qui saurait, au sortir de ce temple, au lieu de tant de \atnt entretiens et de dissipations criminelles, qui saurai! aller se jeter au}^ pieds de la majesté de Dieu^ pleurer le passé, r^ler le présent, prendre de salutaires précautions pour l'avenir! Qui saurait le forcer par des soupirs entrecoupés, par des prièi^es ferventes, par des torrents de larmes de ne se retirer jamais ! Qui sauraii lui dire, et plus du cœur que de la bouche : « Demeure avec moi. Seigneur % je ne te laisserai point aller que tu ne m'aies béni *, :s> que tu n'aies triomphé de ma corruption, que tu ne m'aies donné les arrhes de mon salut ! Seigneur, le temps de ma Visitation esi comme expiré, je le vois, je le sais, je le sens, il faut un mii'aele pour ma conversion; mais je te le demande ce miracle, et je l'obtiendrai de tes compassions.

Mes frères, mes chers frères, nous n'avons point d'expression assez tendre, point de mouvem^iit assez pathér tique, point de prière assez touchante, pour vous porter à ces devoirs. Que votre zèle supplée à notre faiblesse.

* Apoc. X. 6. — ^ Luc XXXV. 26. — ^ Geoè9« xxxii. 26.

Si nous avons fait briller à vos yeux le glaive de la vengeance divine, ce n'est pas pour vous perdre, c'est pour vous sauver; ce n'est pas pour vous désespérer, c'est pour exciter en vous « une tristesse selon Dieu, une repentance dont vous ne vous repentirez jamais ' . » Il ne tient qu'à chacun de ces chrétiens qui m'écoutent et qui me regardent, de participer à ces avantages. Puissiez-vous, dès à présent, former la résolution de mettre à profit une liberté si précieuse ! Puisse l'heure de votre mort, répondant à la sincérité de vos résolutions , et à la sainteté de votre vie, vous ouvrir les portes du ciel, et vous faire trouver, dans la gloire, ce Dieu que vous aurez trouvé favorable dans l'Église ! Dieu vous en fasse la grâce. Au Père, au Fils et au Saint-Esprit soient honneur et gloire à jamais. Âmen.

» 2. Cor, VII. 10.

Cherches rÉternel pendant qu'il se trouve, invoquez-le tandis qu'il est près.

ÉSÀÎE LV. 6.

Mes frères, Texpérience est un grand maître ; c'est un docteur irréprochable qui n'avance que des preuves claires, certaines, incontestables. La raison est bien une lumière qui nous est donnée pour guide dans la recherche de la vérité. La révélation a bien été ajoutée à la raison, pour la rectifier et pour la conduire : mais elles ont l'une et l'autre leurs difficultés. La raison est bornée, ses vues sont courtes, ses égarements sont fréquents; les faux pas qu'on lui voit faire rendent suspectes ses démarches même les plus assurées et les plus fermes. La révélation, quelque vénérable que soit son tribunal, quelque infaillibles que soient ses décisions, « est folie à l'homme animaP, » selon l'expression de l'apôtre, et se trouve exposée aux gloses des faux docteurs, aux difficultés des hérétiques, et aux contradictions mêmes des incrédules. Mais l'expérience est audessus de toute exception : elle parle au cœur, aux sens, à l'esprit : elle ne raisonne pas, elle n'argumente pas

* I. Cor. II. 14.

seulement ; elle convainc, elle démontre ; elle entraîne le consentement du chrétien, du philosophe, de l'athée même, en sorte qu'il n'y a qu'un renversement de cerveau qui puisse faire appeler de ses décisions.

C'est ce grand maître qui doit prêcher aujourd'hui dans celte chaire. Ce n'est pas assez qu'yen vous expliquant les paroles de notre texte, nous vous ayons fait voir par la v^mn et par l'Éci iture^ dans nos derniers discours, quelle est la folie du pécheur qui diffère sa conversion. Ce n'est pas assez que la philosophie et la religion aient concouru à vous prouver que, pour travailler à son salut avec succès, il faut le faire de bonne heure, dans le temps de la sanlé, et dans les années de la jeunesse. Nous voulons vous le prouver par l'expérience, nous voulons vous moritrer de tristes garants des vérités que nous vous avons annoncées ; nous voulons produire à vos yeux de funestes images du courroux du ciel, qui vous crient d'une voix forte et pathétique : « Cherchez l'Élernel pendant qu'il se trouve, invoqiiez-le tandis qu'il est près. »

Ces témoins, ees garants, ces images seront pris des personnes qui furent autrefois ce que vous êtes maintenant, instruits dès volontés de Dieu, sommés par seô serviteurs, vivant dans les jours où « là patience de Dieu les attendait ', » comme s'exprime saint Pierre. El vous, vous chrétiens, vous seriez un jour ce qu'ils sont aujourd'hui, exemples sinistres de la colère de Dieu, monuments étemels de sa fureur et de sa Vengeance, si vos yeux ouverts à tant de lumières, si vos cœurs touchés de tant de motifs, si vos consciences bouleversées au son formidable des jugements de IMeti, ne vous ppr*

' 1. Pierr, m. 20,

SUR LE HfiMVOl nE LA CONVERSION. 83

taieni à préTenir i^ârrèt qui se traœ dans ses conseils élernels, et dont TekéGution est à iu portei

Mais ne vous semble-t-ii pas^ mes frères^ qiie nous entrepr^ons un ouvrage trop pénible ^ lorsque nous BOUS engag^eons à vous prouver par l'expérience que la patience de Dieu a ses bornes, et que différer sa eon-^ ver^n, c'est s*expcts^ au danger éminent de ne se convertir jamais? Vous nous alléguez déjà, je m'assure^ rexemplo d'un nombre presque infini de pécheurs^ qui semble détruire nos principes : tant de serviteurs appe^ lés dans la dernière heure du jour ; tant de ecBurs que la grâce a transformés dans un instant; tant d'âmes pénitentes qui» aux premières démarches de la repentance-, ont trouvé les bras de hà miséricorde ouverte, et dont les succès heureux rassurent encore aujourd'hui les imi^^ tateurs de leurs crimes.

Nous écouterons vos raisons, avant que de vous proposer les nôtresi Nous voudrions, s'il était possible, ne laisser rien en arrière qui pût vous faire illusion, sur une matière où il est si dangereux de se tromper, et notre discours roulera sur ces deux articles. D'abord nous allons parcourir les exemples de ces pécheurs qui favorisent en apparence la conduite des chrétiens qui différent leur conversion ; après quoi nous alléguerons, en deuxième lieu, ceux qui fortifient nos principes, et qui combattent la sécurité et les délais d'une manière directe.

rtBVlBSE PAtriB.

Examinons premièrement l'exemple de ces pécheurs qui paraissent ébranler ce que nous vous dîmes dans nos discours précédents. Tout ce que nous proposâmes

alors peut se rapporter à deux chefs. Nous vous dtmes premièrement que, pour acquérir l'habitude de la piété, il n*y a qu'un moyen unique, c'est d'en faire des actes réitérés. Nous établîmes en second lieu que là miséricorde a ses bornes, et qu'on est en danger d'en être exclu, lorsqu'on ne peut offrir à Dieu que les derniers soupirs d'une vie presque éteinte. Nous fondâmes notre première proposition sur la force des habitudes, et sur le génie de l'économie du Saint-Esprit, qui abandonne pour l'ordinaire à leur turpitude ceux qui résistent à ses opérations. Ce fut la matière de notre premier sermon, et de la première partie de l'autre. Nous établîmes notre seconde proposition sur la nature de l'alliance de grâce, qui, ne nous offrant la miséricorde que sous les conditions de la foi, de la repentance et de l'amour de Dieu, rend très-suspect, par cela même, l'état de ceux qui n'ont pas employé à l'acquisition de ces vertus un temps qui suffise pour y parvenir. Voilà les deux chefs principaux auxquels se rapporte tout ce que nous vous proposâmes sur cette matière.

On peut nous opposer aussi deux sortes d'exemples. Dans la première classe, on peut ranger ces conversions subites, ces transformations que la grâce a faites tout à coup et dans un instant, et qui semblent détruire ce que nous avons avancé sur la force des habitudes et sur le génie de l'économie du Saint-Esprit. Dans la seconde classe, on mettra ces autres pécheurs, qui, après avoir commis des crimes énormes, en ont obtenu le pardon par un soupir, par une prière, par quelques larmes, et qui nous donnent lieu de présumer qu'à quelque excès que nous ayons porté le crime, nous ne sortirons jamais des termes de la miséricorde, mais que nous serons toujours reçus au trône de la

grâce. Écoutons les difficultés que Ton puise dans ces dexoi sources.

Premièrement on nous allègue ces conversions précipitées, ces transformations faites sur-le-champ et dans un instant, sans peine, sans travail, sans actes réitérés. On en voit divers exemples dans TÉcriture. A cette classe peuvent se rapporter celui d'un Simon, celui d'un André, celui d'un Jacques, fils de Zébédée, et de la plupart des apôtres que Jésus-Christ trouva jetant leurs filets dans la mer, occupés du vil emploi de prendre des poissons ou de recueillir des péages, et qui tout à coup, sur-le-champ, dans un instant, revêtent de nouvelles pensées, de nouveaux désirs, de nouvelles inclinations; deviennent, de bas artisans qu^ils étaient, les héros de TÉvangile, forment le noble dessein de conquérir Tunivers, et de soumettre le monde entier à l'empire de leur maître.

A cette classe peut se rapporter encore l'exemple d'un Zachée, qui semble renaître dans un instant, qui corrige sur-le-champ, sans actes réitérés, la passion la plus opiniâtre, celle qui croît le plus avec l'âge, et dont presque personne ne se corrige, je veux dire l'avarice, et qui tient ce langage inouï dans la bouche d'un négociant, et d'un négociant avare: «Voici, je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai fait tort à quelqu'un, j'en restitue le quadruple'.» A cette classe peut se rapporter encore l'exemple de tous ces milliers de personnes qui changèrent leur foi et leurs mœurs aux premières prédications des apôtres.

Après tant de trophées dressés à l'efficace de la grâce, que deviendront vos raisonnements, nous dit-on, sur

• I,UC XIK. 8.

la force des habitudes et sur le génie de réooiiémie du Saint-Esprit? Qui osera soutenir encore que l'habitude de la piété ne peut 8 -acqiiérir sans travail^ sans pelhe» sans actes réitérés 1 Pourquoi ne pourrai-je pas qie promettre, si je donne à i'^erciee du èrime la plus grande partie de ma vie, d'avoir autant de pouvoir sur moi-mêoie qu'en eurent Zachée, les apdtres, les premiers diseiples de TÉvangile? Pourquoi ne poùrrai-je pas espérer ces irradiations qui les éclairèrent, ces secours qui les attirèrent^ eette force crâttriee qui les régénéra dans un instant! Et pourquoi ferai-Je de ma vie un martyre perpétuel pour avancer un ouvrage cpi'un de ces moments heureux consommera parfaite^ ment? Voilà la première difficulté, voilà les premiers exemples qu'oh nous allègue.

On nous oppose en deuxième lieu l'exemple de ces pécheurs qui, après les plus grands crimes^ et aux premières démarches de la pénitence, ont trouvé les bras de la miséricorde ouverts pour les recevoir, il y en a aussi grand nombre dans rÉcriture. I^es principaux sont celui de David, celui de saint Pierre, celui de saint Paul, et plus particulièrement celui du brigand converti, qui a avec notre sujet un rapport plus intime que les autres. Voilà des noms que les pécheurs ont presque toujours dans la bouche; et il faut reconnaître que ce sont là d'illustres monuments des miséricordes divines. 11 semble qu'on en peut tirer cette conséquence, qu'à quelque degré qu*on ait porté le crime, on a lieu d'espérer le salut et le pardon.

Après tant d'exemples de la miséricorde divine, nous disent encore les pécheurs , pourquoi vient-on jeter des terreurs paniques dans nos esprits? Pourquoi faire de la justice de Dieu des images si effrayantes?

SUA LE REHYOI DE LA COMYERSION. 87

ta {K>urquoi stmstrairQ les péebeurs, de quelque genre qu'Us puisfieni être, au tribunal de la grâee? Moi qui aurai no^ une intrigue criminelle à peine soupçon* Bée, loin d'être connue dans le monde, aurai-je plus de peine à obtenir miséricoyde que David qui cmnmit un adultère à la face de tout Israël ? Moi qui me serai écarté pour un temps de la vraie Ëglis^, aurai-je plus de p«De à obtaiiir misériooixle que n'en eut saint Faut qui peàrséeuta les chrétiens, ou que saint Pierre qui renia Jésus-Gbrist si ouvertement, et devant Jésus- Christ lui-même? Moi qui n'aurai pas volé directement, mais qui me serai oontenté de gagner du bien par quelques voies obliques véritablement, mais poui^ tant autorisée^ de l'exemple et de la coutume, par quelques droits fraudés avec art, par quelques men* songea palliés, par quelque serment eonfraire à la vérité, mais nécessaire dans l'emploi où le ciel m'appelle, serai-je plus coupable que le brigand converti qui volait sur les grands chemins? Qui m'empêcherait donc do p^rsist» dans mes crimes, de suivre ces personnagea dans leurs péchés pendant tout le cours de ma ¥16, sauf à mei à me jeter comme eux entre les bras de la miséricorde, et à imiter leur repentance dans Bfien lit de mort?

Avea^voua assez dit, pécbeiirs? Sont-ee là toutes vos c cachettes déboute^» et tous les prétextes frivoles dosit le démon de la sécurité vous berce? Voilà donc à quoi ¥oua sert votre religion, et l'usage que vous retires de nos Èoritures ! Le Saint-Esprit vous y a tracé la vie de œs illustres personnages qui furent autrefois dea ¥aae& d'honneur dans la maison du Seigneur : il

> l.Cor. lY. 2.

VOUS a < environnés d'une nuée de témoins * » pour vous animer dans votre course, en vous faisant voir des hommes comme vous, qui l'ont finie avec succès. Il vous a laissé aussi l'histoire de leurs faiblesses pour vous exciter à la vigilance, et pom* dire à chacun de vous : Prends garde à toi, pécheur; si ces grands saints ont chancelé, quelle ne sera pas ta chute lorsque tu viendras à te relâcher? Si ces grandes colonnes ont été ébranlées, que ne doivent point redouter ces frêles roseaux? Si les cèdres du Liban ont été prêts à tomber, quelle ne sera pas la destinée de Thysope des murailles? Vous êtes sourds à ces réflexions, et comme pour tromper la sagesse éternelle, et «être plus prudents dans votre folle génération ' » que le père même de lumière, vous faites de ces exemples, destinés à vous rendre sages, des motifs pour vous affermir dans le crime. Nous allons travailler à résoudre tous ces sophismes.

D'abord nous faisons cette réflexion générale : c'est que quand nous vous avons dit dans nos discours précédents, que, pour acquérir l'habitude de la piété, il faut en faire les actes , et que pour être admis au trône de la grâce, il faut justifier sa foi par une succession d'actions vertueuses , nous n'avons voulu vous parler que de ce qui arrive communément, et du cours ordinaire de la religion. Nous n'avons pas embrassé dans nos réflexions ce qui se fait par miracle, et par des coups inopinés et extraordinaires de la grâce; car, mes frères. Dieu, qui s'est plu quelquefois à franchir les lois de la nature, franchit quelquefois aussi celles de la religion, et aime à élendre les bornes de l'alliance de

^ Hébr. XII. 1. — 2 Lyç j^,^ g^

grâce. Les lois qu*il suit dans la nature sont établies avec sagesse. Il a assigné un pavillon au soleil ; il a fixé la < terre sur ses bases \ » il a donné des limites à la mer, et ce superbe élément vient respecter sur l'arène les ordres du Créateur qui lui disent : tTu t'arrêteras là; là se brisera l'impétuosité de tes vagues'. » Cependant on l'a vu franchir les lois de la nature, et faire paraître autant de sagesse dans leur violation qu'il en avait montré dans leur établissement. On a vu quelquefois la terre trembler, le soleil s'arrêter et suspendre son cours, les eaux de la mer se précipiter en avant ou rétrograder en arrière, et se diviser « comme en deux murs à droite et à gauche % » soit pour favoriser des peuples élus, soit pour confondre des nations rebelles. De même les lois de la religion sont des lots très-sages ; les conditions de l'alliance de grâce sont fondées également sur la bonté et sur la justice : cependant Dieu se plaît quelquefois à s'aflranchir de ces lois, et à étendre les bornes de ces conditions.

Et cette réflexion s'applique à plusieurs de ces exemples que vous alléguez, et particulièrement à ces conversions opérées dans un instant. Ce n'est pas là la manière dont le Saint-Esprit se conduit communément; ce n'est pas là le cours ordinaire de la religion : ce sont des exceptions aux lois générales ; ce sont des miracles. Au lieu de juger des lois générales de la religion par ces exemples particuliers, vous devez regarder l'idée de ces exemples particuliers par les lois générales de la religion. Directeurs commodes, casuistes relâchés, pestes publiques qui endormez vos pénitents par des espérances trompeuses, voilà notre première solution.

' Job luviii. 6. — ^ Jobxxxviii. 11. — ' Exode xir. 22.

90 PBIIXJI^P SBIIH6K

Lorsqu'uB médeein, aprèa avoir épuisé ioue kfi sécréta de son ati pour rendfe la sanié à un itialade, voit que les remèdea $oni sans fruit, que ses. soins sont sans succès, que ses lumières sonit épuisées ; lorsqu'il Toit que le eerveau se trouble» que le lAou^iemeiBl do saug se dérègle, que la poitrine ae renaplit, et que la naluFd accablée est prête à céder sous le poids de la Hlaladie^ il dit que œ malade efit dansi un état désespéré. Il ne prétend pas que Dieu ne pMii^ le guérir ^ il ne pié* tend pas même que Ton n'ait jamais tu d'enempto d'un pareil retour^ il pnife du cours ordinaire des chosies humaines, il parle selon les maximee de son art, il parle comme médecin^ et non comme « Tbaum»» turge^ De même quand nous i^oyons danâ F%lise qu'un homme a persisté ttente^ quarante, eiiiquaiile années dans une habitude ^iminelle; quand neios voyons que cet homme est attaqué d'une maladie moc^ telle; que d'abord ses premiers soins sont pour la gué-^ rison de son corps, qu'il appelle l'art et la nature à son secours, que ses espérances étant perdues du côté du monde, il se tourne du côté de la religion; qu'il dif qu'il veut se convertir, qu'il pleure, qu'il soupire, qu'il demande grâce, et qu'il ne fait paraitre à nos yeux que des fantômes de conversion et do pénitence, nous disons que l'état de cet homme est suspect et inânimenl suspect. Mais nous parlons çelon les lois ordinaires de la religion ; nous ne voulons pas exclure la voie des miracles; nous savons bic» que Dieu est tout-puissant. Ainsi tous ces exemples que vous noua opposèx» touâ ces prodiges de conversion, à l'égard desquels Dieu est comme sorti des lois ordinaires, ne tirent point à oon*

' Faiseur de miracles.

séqueace ; el tous ces discours qu*on y ajoute sur la {MiiflsancQ de Dieu^ 6ùr la forcé «efficace» irrésistible, créatrice, victorieuse» de la grâce, tous ces disciiurtl solides d'àilleurst» aptdiqués à notre sujet, sont de vaines déclainaliona qui ne font rien contre nous.

Mais to}ia ces temples de conversion et de pénitence sont-ils des miracles? Non , mes frères ; aussi n'est-ace pa&( là tout ee que noua avons à répondre ; et eussions-nous démontré qu'ils sont tous tels en effet, nous eussions peu ffiit eoioore, et vous retourneriez dans vos maisons, peut-être, chacun flatté de la chimérique espérance que Dieu fera dans votre lit de mort de pareils f»t>diges en votre faveur. Entrons dans uâe plus ^aete discussion; remarquons, et c'est la grande solution que nous avons à proposer, remarquons que de tauà oes pécheurs dont on nous oppose Feiemple, il n'y en a pas uni seul, pas un seul qui soit dans le cas d'un chrétien qui diffère sa conversion , et qui ne prétend donner à Dieu que la lie de ses jours et \eà derniers moments d'une maladie mortelle. Non , de tous ces pécheurs il n'y en a pas un seul qui soit dans le cas d'un chrétien, et par conséquent il n'y esï a pas un seul, |)as un seul qui puisse fournir de prétexte raisonnable pour flatter les chrétiens que nous combattons. Développons oette réflexion, elle est de la dernière importance. Remarquez cinq diifôrences essentielles : il y a de la diflérence, ou par rapport à leurs lumières, ou par rapport, à leurs motifs, ou par rapport à la durée de leur erime, ou par rapport à leurs vertus, on enfln par rapport à la certitude de leur conversion et de leur pénitence ; cinq considérations, mes frères, que vous ne sauriez inculquer trop avant dans vos esprits. Quelques-unes conviennent à tous, quelques autres à une

partie. Vous prendrez sur vous d'appliquer vous-mêmes chacune de nos réflexions à Texemple qui lui sera propre.

Nous parlons d*abord des lumières de ces deux sortes de pécheurs; nous soutenons qu'il y a une difiTérence essentielle entre ces pécheurs , dont on nous oppose l'exemple, et les chrétiens qui diffèrent leur conver* sion. Car de tous ces pécheurs il n'y en a pas un seul qui fût éclairé au point où nous le sommes aujourd'hui. Zachée, les apôtres, les prophètes, David, toutes ces personnes dans l'époque dont il est question, étaient à cet égard inférieurs au plus ignorant des chrétiens. < Le plus petit au royaume des cieux est plus grand qu'eux ' ; » c'est iésus-Christ qui Ta décidé. Saint Pierre n'avait pas encore vu la résurrection de Jésus-Christ, lorsqu'il eut la faiblesse de le renier. Le brigand converti n'en avait peut-être jamais ouï parler, lorsqu'il s'abandonnait à ses crimes, et saint Paul suivait les vieux préjugés du judaïsme, lorsqu'il persécutait les chrétiens, c et péchait par ignorance ', » comme il le reconnaît lui-même. Première considération qui aggrave votre condamnation , et qui rend votre salut plus douteux si vous en différez l'ouvrage. « La grâce vous a été manifestée ^» Dieu vous a fait naître dans un siècle si éclairé, qu'il semble que l'esprit humain est allé au période de perfection le plus élevé où sa faiblesse lui permet d'atteindre ; la philosophie est dégagée de tous ces termes ambigus, de tous ces points inutiles, de tous ces riens pompeux, dont on gâtait autrefois l'esprit de ceux à qui on voulait le former. On a porté la morale au degré suprême. La théologie est

• Luc VII. 28. — ^ Tiin. i. 13. — lUe u, 11.

puisée, du moins dans quelques endroits, plut à Dieu le fût-elle partout ! de toutes ces recherches épineuses, de toutes ces vaines questions qui amusèrent nos pères! Si quelques petits esprits suivent encore ces vieilles idées, on s'en rit, ils sont le sujet de l'ennui des peuples et l'aversion des savants, et on les laisse débiter leurs idées aux murs poudreux de leurs solitaires écoles.

Gomment n*a-t-on pas prouvé, par exemple, Texistence d'un Dieu î Sur combien de preuves claires, aisées, démonstratives, n'a-t-on pas fondé ce point ca-

' jtttal de la religion ï Comment n'a-t-on pas éclairci le dogme de l'immortalité de l'âme? Avec quelle dextérité la philosophie ne s'est-elle pas accommodée avec la religion sur cet article, pour démêler l'esprit d'avec la matière, pour marquer les fonctions de chaque substance, pour distinguer ce qui appartient au corps, ce qui appartient à l'esprit? Gomment n'a-t-on pas prouvé encore la vérité de la religion chrétienne ? Avec quelle

' adresse n'a-t-on pas fouillé dans les enfoncements du passé le plus éloigné, montré à nos yeux, et rendu palpables des prodiges faits il y a dix-sept siècles?

Je ne dis pas ces choses |)our faire l'éloge de notre siècle, et pour vous en donner une grande idée. Mes frères, j'ai des vues plus relevées. Toutes ces connaissances de nos jours sont dispensées par cette sage Providence qui veille sur votre salut, et serviront chacune à vous réfuter. Elles entrent dans Téconomie du Saint- Esprit qui vous illumine. S'il est donc vrai que l'atrocité du crime se mesure par les connaissances de celui qui le commet ; s'il est vrai que «c ceux qui auront connu la volonté de leur maître seront punis de plus de coups que ceux qui ne l'avaient négligée que pour

94 DStJXIiEMI SBRHQN

l'avoir ignorée ' ^ » s'il est vrai « que le pécha de eaux qui voient ^bsiste ' » (eomme disait Jésus-Christ); s'il est vrai « qu'il vaudrait mieux n'avoir jamais connu la voie de la justice, que de se détourner du saint oommandement * ; » s'il est vrai « que Dieu redemandera cinq talents à ceux qui ont reçu cinq talents» tandis que ceux qui n'en avaient reçu que deux ne seront responsables que de deux * ; » s'il est vrai « que Tyr et Sidon seront traitées moins rigoureusement que Corazin et Bethzaïda *; b il est vrai aussi que votre raisonne^* ment est sophistique, que l'exemple de ceé pécheurs ne peut vous donner que des espérances trompeuses, pour vous flatter dans le délai de votre conversion.

De cette première considération il en nait une autre qui fait une seconde différence, se sont les motifs de conversion qui vous pressent et que les autres avaient à peine entrevus. Vous êtes pressés plus qu'eux par des motifs de reconnaissance : car qu'étaient toutes les grâces qu'ils avaient reçues de Dieu , au prix de celles dont il vous comble, vous qu'il a fait naître dans le « temps favorable, » dans « les jours de salut *,» dans ces jours heureux où tant de « justes et tant de prophètes avaient désiré d'atteindre*? » Plus qu^eux, par des motifs d'intérêt ; vous qui avez < reçu de sa plénitude grâce sur grâce * ; » vous à qui < iésus^ihrist a révélé l'immoi^talité et la vie, » et qui, ayant de telles promesses, devez d'autant plus vous retirer « de toutes souillures de chair et d'esprit * ; » plus qu'eux, par dea motifs de crainte; car « sachant ce que c'est que la crainte du Seigneur '% » vous deves être pedrtés «à la

' Luc X. 47.— * Jean ix. 41. — * 2. Pierre ii. îl. — < Mttth. xxy. — * Matth. XI. — « 2. Cor. vi. «. — ' Matth. xiii, 17. — • Jc«n i. 16. — » i. Cor. Tn. 1. — «• 2 Cor. t. tf.

SUR LE REUTOt DB LA CONVERSION. 05

foi ; » plus qu*eux , par des motifs d'émulation ; car non-seulement vous avess «oette nuée de témoins *, » mais vous avez le grand exemple, le modèle de per^ fection, qui vous a laissé de si beaux exemples « afin que vous suivies ses traces * ; » qui vous dit : « Apprend de moi que Je suis doux et humble de cœur ; re>gardant Jésus le chef et le consommateur de votre foi *| 9 vous devez être portés à ne « point vous relâcher en perdant courage * ^ » selon l'exhortation dé saint Paul : plus qu'eux, par des motifs pris de la gran^^ deur de votre origine; car < vous n'avez pas reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte, mais vous avee reçu l'esprit d'adoption, par leqirel ▼ous criez abba, 9 o^est-à-dire « père \ »

A quoi conduit cette réflexion ? Si vous av^ plus de motifs, vous êtes plus coupables : la miséricorde qu'ils ont obtenue ne conclut rien en votre faveur, et l'objection que vous tirez de leur exemple est entièrement sophistique. D'ailleurs cette supériorité de mo* tifs rend votre conversion plus difficile, et détruit par cela même l'espérance que vous appuyez sur leur exemple. Gsu*, quoique le Saint-Esprit ait un pou- Toir suprême sur nos cœurs , il est pourtant très-constant que quand il opère notre conversion, il agit avec nous comme avec des personnes raisonnables, et d'une manière conforme à notre nature en nous proposant des motifs, et se servant de leur force pour nous porter à notre devoir. Or quand notre cœur a résisté pendant longtemps aux grands motifs de conversion , il y devient insensible.

Gomment se sont faites ces conversions miraculeuses

' Hébr. XII. 1.— * 1. Pierre II. 21. — ' Matlh. XI. 29. — < Hébr, XII, 2, 3, — *Rom. Tiii. 15.

% DEUXIÈME SËRMS

quo vous nous opposez? C*a été par une voie qui ne saurait avoir de succès par rapport à vous. Zachée voit pour la première fois Jésus^Christ, qui lui annonce le salut ; Zachée sentant , par Topération de la grâce, la force d'un motif qui ne lui avait jamais été proposé, se rend incontinent sans hésiter. Les prosélytes des apôtres sont encore en suspens sur l'idée qu'on doit se former de Jésus-Christ; « ils l'avaient crucifié par ignorance ', » et Jérusalem demeure indéterminée sur ce qu'on doit penser de lui après sa mort. Les apôtres prêchent : ils prouvent par leurs miracles la vérité de sa résurrection. Alors ces hommes, frappés de ces motifs qui ne leur avaient jamais été proposés, se rendent incontinent. Ainsi le Saint-Esprit agissait dans ces cœurs, mais d'une manière conforme à leur nature, en leur proposant des motifs, et en employant la force de CCS motifs pour les entraîner.

Mais cette conduite du Saint-Esprit a perdu de son efficace par rapport à vous. Quel motif désormais pourrait vous être proposé, qui ne l'ait été mille fois, et qui n'ait perdu de sa force par cela même? Sera-ce la miséricorde de Dieu? Mais vous l'avez a changée en dissolution*; » sera-ce l'idée d'un Jésus-Christ crucifié? Mais vous le crucifiez tous les jours sans remords et sans repentir; sera-ce l'espérance du paradis? Mais vous ne regardez « qu'aux choses visibles * ; » sera-ce la crainte de l'enfer? Mais on l'a tracé mille et mille fois à vos yeux , et vous savez l'art malheureux d'en braver les peines et les horreurs. Quand donc Dieu emploierait en votre faveur ce même degré de puissance qui opéra ces conversions subites, il ne serait

« Act. m. 17. — * Jude iv. — *» 2. for. iv. 18.

pas suffisant : quand il ferait le même miracle pour vous, ce miracle serait trop faible. Il faut une plus abondante portion de grâce pour vous convertir qu'il n'en fallut pour les autres, et par conséquent ce miracle moins grand qui leur a été accordé , ne conclut point pour celui qui est l'objet de votre espérance, et le frivole fondement de votre sécurité.

Une troisième différence est prise de la durée du péché; car de tous ces pécheurs que nous avons marqués, si vous en exceptez le brigand converti , il n'y en a aucun qui ait persisté dans le vice jusques à la fin de sa vie. Saint Pierre, saint Paul, David, n'y ont été que quelques moments, que quelques jours, tout au plus que quelques années. La plus belle partie de leur vie a été consacrée au service de Dieu. Ils ont commis quelques actes d'infidélité , mais ils n'ont jamais cessé d'être fidèles. Leur chute a ébranlé leur foi, mais elle ne l'a point étouffée : elle l'a obscurcie, mais elle ne l'a point éteinte.

J'avoue que le bon brigand semble avoir avec les pécheurs que nous combattons cette triste conformité, d'avoir persisté dans le crime Jusqu'aux extrémités de sa vie. Mais son histoire est si concise dans l'Évangile et si peu circonstanciée; les conjectures que l'on peut faire sur son sujet sont si douteuses et si incertaines, qu'il n'est pas possible qu'un homme raisonnable y trouve de règle certaine pour sa conduite. Quel homme était ce brigand? Quel fut son crime? Quel motif put l'y animer? Quel fut le premier moment de sa dépravation? Quel fut celui de sa pénitence? Quel moyen la grâce mit-elle en avant pour le convertir? Autant de questions, autant de doutes, autant de raisons suffisantes pour ne rien conclure de sa conversion. Peut-

98 tlBUXIÊIIB SBfllMM

être n**vaii-il fait oe funétti métier qnd depuis UtI peUt espace de tempi. Peut-être qu'entraîné par une malheureuse facilité» il fut moins coupable de larcin que de mollesse et de complaisant. Peutrêtre (|Ué com* plioe de la sédition de Barrabas, il avait mdnB en vue de troubler la s^eiété que de donner deè bornes A la puissance tyrannique et exorbitante des tlotnalns. Peut^tre que» surpris par faiblesse, du tenté par nécessité» il trouva sa condamnation dans le premier acte de son crime. Peut-être qu'ayant croupi plusieurs années dans la prison » 11 avait fait plumeurs actes de pénitence. Nous n'afflttnons pas ces choses» ce ne sont là que des conjectures , mais tout ce que vous ponvee y opposer ne seront que des conjectures pareilles qu'on peut réfuter avec la même facilité. Et quand même on réfuterait également toutes ceà probabilités, combien de circonstances ne se rencontre-t^ii pas dans votre vie, qui ne furent point la sienne et qui vous rendent plus coupables? Nous Tavons dit, il n'avait point reçu l'éducation que vous avez eue, il ne fut point participant d'un torrent de grâces spirituelles qui vous inondent» il ignorait mille motifs qui vous pressent : dés qu'il connut Jésus-Christ, il Taima et il crut en lui. Et comment encore? Quelle foi? Dans quel temps? De la manière du monde la plus héroïque ; une foi telle qu'il ne s'en trouva jamais de pareille en Israël; dans le temps que Jésus-Christ est attaché à la croix, lorsqu'il est percé de clous, lorsqu'il est livré à une populace effrénée, lorsqu'on crache sur son visage, lorsque le Grec s'en rit, lorsque le Juif s'en scandalise, lorsque Judas le trahit, lorsque saint Pierre le renie, lorsque les disciples prennent la fuite, lorsque Jésus, < anéanti souverainement, n'a plus de forme que celle de servi-

SUR LE HailVOl DB LA. CONVERSION. 99

teur^ ; » le brigand semble avoir pris à lui toute la foi, et composer lui seul loute TÉglise. Après tout, c*est ici un exemple unique ; si le brigand qui se convertit vous rassure dans vos crimes, trembles, tremblez, pécheurs, en jetant les yeux sur celui qui s'endurcit à son côté, et que la rareté de cette conversion tardive vous fasse craindre de n'avoir pas été choisi de Dieu fu^écisément pour fournir un second exemple ^ Funivers du succès d'une conversion différée jusqu'à la mort.

Une quatrième différence roule sur les vertus de ces pécheurs dont on nous allègue l'exemple; car quoi* qu'une habitude criminelle suffise pour entraîner dans l'abime celui qui s'y abandonne , quelque vertu qu'il ait d'ailleurs, s'il manque de faire pénitence, il est certain qu'il y a une distance infinie entre l'état de deux hommes , dont l'un est tombé véritablement dans le crime» mais qui d'ailleurs a les vertus d'un grand saint, el celui d'uti autre qui, manquant des vertus d'un grand saint, est tombé dans le même crime. Vous supportes un défaut dans un domestique , lorsqu'il a les talents essentiels pour votre service ; ce défkut vous serait in* supportable dans la personne d'un autre homme privé des mêmes talents.

Appliqua cette réflexion au sujet que nous traitons. Il s'agit de savoir si Dieu vous fera miséricorde après de grands crimes. Vous nous alléguez pour vous rassura l'exemple de ces pécheurs qui l'ont obtenue après avoir porté le crime, du moins selon votre prétention aussi loin que vous. Prenez deux balances; pesez d'une main vos crimes avec leurs crimes, et de l'autre vos vertus aveo leurs vertus. Si le poids est égal , votre rai-

» Phil. M. 7.

sonnement conclut ; la grâce qu*ils ont obtenue est un garant infaillible que vous n*en serez point exclus ; niais s*il se trouvait de la différence dans cet examen ; s*il se trouvait au lit de votre mort que vous leur eussiez ressemblé dans ce qu'ils eurent d*odieux , et non dans ce qu'ils eurent de recommandable , ne concevez -vous pas, mes frères, l'injustice de votre prétention, et la grossièreté de vos sophismes ?

Or qui est-ce, qui est celui d'entre les chrétiens, qui, s' abandonnant au crime, osera se comparer à ces grands saints par rapport à leurs vertus, comme nous reconnaissons sans peine qu'ils leur sont conformes par rapport à tous leurs excès? Vous « suivez aujourd'hui la multitude pour faire le mal S » comme autrefois Zachée et les apôtres avant leur conversion : jusque-là le parallèle est juste ; mais pourrez-vous vous rendre témoignagne comme eux d'avoir suivi Jésus-Christ à sa première sommation; de n'avoir été rebuté ni par la sévérité de ses lois, ni par les sanglantes horreurs de sa croix et de son martyre? Vous immolez comme David à une impudique Bath-Scebah les droits du Seigneur, qui vous imposent la tempérance et la chasteté : jusque-là le parallèle est juste; mais aurez- vous comme lui « porté la loi de Dieu au dedans de vos entrailles '? » Vous serez-vous comme lui « levés à minuit pour chanter ses louanges immortelles^? » Aurez-vous fait comme lui, de la charité votre gloire, et de la piété vos délices? Vous persécutez l'Église comme saint Paul , et par vos objections malignes, par vos railleries profanes, vous lui enlevez des disciples , comme autrefois ce zélateur, par les persécutions et par les supplices : jusque-là le

' Exode xxiii. 2. — = Ps. xl. 9» — ' P». cxix 62.

parallèle est juste, mais aurez-vous dit à Jésus-Christ, comme lui : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ', » dès qu*il vous sera apparu sur le chemin de Damas? N'aurez-vous consulté comme lui « ni la chair ni le sangs, » lorsqu'il aura été question d'aller à Jérusalem et d'abjurer les préjugés de vos pères? Àurez-vous porté le zèle comme lui jusqu'à sentir votre « cœur s'aigrir' » à l'aspect d'un autel superstitieux, et la charité jusqu'à consentir « d'être fait anathème par vos frères * ? » Vous avez renié Jésus-Christ comme saint Pierre, et cette niolle lâcheté, qui vous a fait plier dans telle et telle société lorsqu'on attaquait la vertu, vous a rendus semblables à cet apôtre qui le renia dans la cour de Caiphe : jusque-là le parallèle est juste; mais aurezvous été comme lui tout brûlant pour les intérêts de sa gloire? Aurez-vous dit avec une ardeur pareille à la sienne : « Seigneur, tu sais que je t'aime *? » Vous aurat-on vus comme lui prodigues de votre sang pour sceller les vérités de l'Évangile, et après avoir été « en spectacle • » à tout Tunivers, aurez-vous servi comme lui € d'aspersion sur le sacrifice ' ? » Vous êtes comme le brigand; ce faux poids et cette fausse mesure dont vous usez dans le secret de vos comptoirs et de vos magasins; ou cette autorité dont vous abusez à la face de l'univers sur vos tribunaux , vous rend tels que ce malheureux qui peut-être surprenait les passants avec finesse, ou qui les attaquait à force ouverte : jusque-là le parallèle est juste; mais aurez-vous eu comme lui des yeux qui aient percé tous ces nuages dont la croix de Christ était entourée? Aurez-vous reconnu comme lui le Dieu du ciel et de la terre dans la personne d'un

* Actes IX. 6. — ' Galat. i. 16 —^ Actes xtii. 16. — * Rom. ix. 3, — * Jean xxi. 17. — « 1. Cor. iv. 9. — ' Philip, u 17,

102 DBUXIKMB SBHNON

cruciûé? Àurez-Yous réparé comaie lui p|ir la sincérité d'un dernier soupir les orinies de toute une vie? Si le parallèle est juste, votre raisonnemont est concluant, et votre recours à la grâce aura un pareil succès; mais si le parallèle est imparfait, et s'il se trouve au lit de votre mort que yqus n'avez suivi c6s personnages que dans ce qu'ils eurent d'odieux, votre preuve est sophis» tique, et vous devex renoncer du moins aui espérances que vous aviez appuyées sur leurs exemples.

Enfin nous trouvons cette dernière différence entoe les chrétiens qui diflèrent leur conversion, et ces pécheurs dont on nous oppose l'exemple ; c'est qu'il est certain que ceux-ci se sont convertis et qu'ils ont obtenu miséricorde, au lieu qu'il est très-douteux encore si les autres y auront part et s'ils se convertiront ja« mais. Dans votre raisonnement, ce qui fait la force de votre objection fait la solidité de notre réponse. Un pé« cheur, tandis qu'il s'abandonne au crime, est dans une situation flottante, placé entre la vie et la mort, paiement incertain s'il aura part au salujt, ou s'il sera la victime de l'enfer. Voilà ce que font les pécheurs qui diflèrent leur conversion : voilà ce que nous combat- Ions. Vous nous alléguez l'exemple de gens qui ont pardessus vous la détennination de leur état, et de qui la pénitence a été vérifiée par l'expérience. Tous ces pécheurs, lorsqu'ils s'abandonnaient au crime conune vous, étaient comme vous aujourd'hui incertains s'ils auraient part à la grâce, ou si l'accès leur en sérail fermé. L'accès leur en a été ouvert, la grâce leur a été donnée : voilà la question décidée; voilà le doute terminé par rapport à eux.

Mais vous êtes dans des circonstances tout opposées. Vous avez ce qu'il y eut de flottant dans l'état des au-

ires et non ce qu^il y eut de déterminé» et qui le lit pencher du côté favorable. Dans cette cruelle incertitude, qui est fondé en raison? Ou nous qui sommes épouvantés du danger réel que vous courez , ou vous qui vous appuyez sur Tespérance incertaine de vous en affranchir? Qui est fondé en rai8on,ou ce directeur com« mode, qui dans vos plus grands excès étale à vos yeux ces naêmes miséricordes divines, qui vous sm'vent de prétexte pour vous affermir dans le crime, ou nous qui faisons briller à vos yeux le glaive redoutable de sa vengeance, pour U*oubler cette indolence et pour vous réveiller de cette molle sécurité?

Rassemblez maintenant, mes frères, toutes ces difl^é* rentes réflexions, et s* il vous reste quelque ombre d'équité, renoncez aux avantages que vous prétendiez tirer de ces temples. Considères non-seulement que plusieurs de ces conversions sont hors des voies ordinaires de la religion, mais qu'elles n'ont pu être opérées que par des miracles. Considérez que de tous ces pécheurs il n'y en a pas un seul qui soit dans le cas d'un chrétien qui diffère sa conversion jusques aux extrémités de sa vie. Considérez que vous êtes éclairés d'une vive lumière qu'ils avaient à peine entrevue. Considérez que vous êtes pressés de mille motifs qui leur étaient inconnus. Considérez qu'ils n'ont passé pour la plupart qu'un petit espace de temps dans le crime, et que vous

consumez toute votre vie. Considérez qu'ils ont eu de grandes vertus qui les rendirent agréables aux yeux de Dieu, et que vous ne pourrez lui offrir que vos égarements ou votre indolence. Considérez qu'ils se sont relevés par la pénitence et qu'ils ont donné des preuves constantes de leur sincérité, au lieu que vous êtes encore dans rincerlitude de vous convertir jamais, et que

VOUS allez même vous réduire dans Timpossibilité de le faire. Et voyez si vos raisonnements étaient justes et vos prétentions bien appuyées.

Ces exemples sont consolants, nous le reconnaissons, mes frères, pour les pécheurs qui travaillent sans relâche à se relever. J*aime à les proposer à ces cœurs contrits et navrés, à ces consciences « froissées, brisées et tremblantes à la parole * » de Dieu. Nous ne venons pas rétrécir le chemin du ciel : nous ne venons pas prêcher une morale farouche, et vous annoncer une divinité cruelle et barbare. Plût à Dieu que chacun des pécheurs qui nous écoutent voulût revenir à lui-même, et grossir la liste de ces exemples en qui la grâce a triomphé! Mais les âmes endurcies n'y sauraient rien aj»ercevoir qui ne doive les eftrayer.

Jusques ici nous avons examiné l'exemple de ces pécheurs qui semblaient combattre nos principes. Voyons en peu de mots ceux qui les établissent, prouvons ainsi par Texpérience, que la patience de Dieu a ses bornes, et que pour le trouver favorable, il faut « le chercher pendant qu'il se trouve, et l'invoquer tandis qu'il est proche. » C'est notre seconde partie.

SICOItDI PARTU.

Trois fameux exemples, mes frères, trois funestes monuments établissent ces grandes vérités. Indiquonsles : 1. Les catastrophes publiques. 2. Les pécheurs endurcis. 3. Les mourants. Heureux ceux que les malheurs d'autrui rendront avisés!

1. Premièrement les catastrophes publiques. Il y a sur chaque église un temps marqué par la Ptovidence :

' Ksaïc Lxvi. 5.

il y a un temps où « le iSeigneur se trouve, » et un temps < où il ne se trouvera point. » Un temps où il se trouve; alors le commerce fleurit, les familles prospèrent, les armées sont victorieuses, les politiques gouvernent avec succès, les sanctuaires sont ouverts, les fêtes solennelles sont publiées, et les fidèles se disent les uns aux autres : «Venez, et montons la montagne de TÉternel *; » voilà le temps où « le Seigneur se trouve; » temps heureux qui n'aurait d'autres bornes que celles de la durée du monde, si l'ingratitude des hommes n'y faisait succéder cet autre temps où « le Seigneur ne se trouve point. » Alors le commerce est interrompu, les familles tombent en décadence, les armées sont mises en déroute, les politiques sont confondus, les sanctuaires sont renversés, les fêtes solennelles cessent, « et la terre vomit ses habitants % d selon l'expression de Moïse.

Isaïe nous fournit une preuve de cette terrible vérité dans la personne des Juifs de son temps. Il leur parlait alors, il priait, il exhortait, il menaçait, il tonnait. Combien de fois l'entendit-on dans les rues de Jérusalem, tantôt voulant attirer cette malheureuse nation par des cordages d'humanité, tantôt voulant « Tarracher comme du feu, et la sauver par la frayeur ^ ! » Combien de fois fit-il résonner ces menaçantes paroles : « Voici, le Seigneur s'en va ôter de Jérusalem tout le soutien du pain et tout le soutien de l'eau, l'homme fort et l'homme de guerre, le juge et le prophète, le prévoyant et l'ancien, l'homme d'autorité et le conseiller, l'artisan et l'homme éloquent * ! » Combien de fois leur dit-il de la part de Dieu : « Écoutez ce que je vais

• Michée it. 2. — * Lévit. »vi:i. 2$. — ' Jude xxni. — * B»aîe iii. 1, 2, 3,et8oiv«

faire à ma vigne. J'ôterai sa haie, et elle sera broutée; je romprai sa cloison, elle sera foulée; je la réduirai en désert, les ronces et les épines y croîtront; je défendrai à la pluie des cieux de tomber sur elle ^! Combien de* fois leur représenta-t-il, dans un malheureux avenir, les Chaldéens s'approchant, Jérusalem assiégée, la sainte Cité jonchée de corps morts, le temple de TÉternel réduit en monceaux de pierres, le mont sacré ruis« selant de sang, la Judée ensevelie dans ses cendres ou noyée dans le sang de ses habitants! Combien de fois avec une voix plus tendre cria-t-il : a 0 si tu eusses obéi à mes commandements ^ ! Pourquoi seriez-vous encore battus? Pourquoi ajoutez-vous révolte sur révolte? Depuis la plante du pied jusqu au sommet de la tête, il n'y a rien d'entier en lui *; toi, porte, hurle; toi, ville, crie; toi, tout le pays des PhilisUna, sois saisi d'épouvante ^ Entre dans la roche, cache-toi dans la poudre, à cause de la frayeur de TÉternel ^ Il était temps alors de prévenir tous ces malheurs, et c'était le but du prophète et le dessein de notre texte; mais les Juifs s'endurcirent à cette voix. Dieu prononça sa sentence; il exécuta l'arrêt de sa colère; il fit approcher le Chal^ déen des murs de Jérusalem, et alors (dit l'historien sacré) « il n'y eut plus de remède ^ » Le peuple juif fil bien ses eflorts pour fléchir le courroux du ciel ; lea vieillards élevèrent bien des voix plaintives et tremblantes; les enfants jetèrent bien des cris lugubres et perçants; les filles de Jérusalem firent bien retentir leurs sons lamentables; « les sacrificateurs pleurèrent bien entre les portiques et l'autel ' ; » ils dirent bien mille et mille fois avec des sanglots redoublés : « Éternel, pardonne à

' Esaïe V. et suiv. — ? Bsaie xtYiii. 18. — ^ Esaïc i. 5. — * Btak xiv, 3t, — * Esaïe ii. 10. — « 2. Chroa. xxxri. 16. — ' Joël ii, 17,

SUR LE RfiffVOt DB LA CONVERSION. 107

ton peuple, n'expose point ton héritage à l'opprobre '. C'en était fait âlors^ le temps était expiré; « le Seigneur ne se trouvait plus, et tout cet appareil <]e pénitence» dont la plus petite partie eût sUin peut-être pour dés-^ trmer le courroux du ciel dans une autre oiscasion, ftit «ntièrement inutile. C'est èe qui est exprimé d'une manière si noble et si énergique dans ces belles paroles que nous itoudrions imprimer à jamais dans votre ttié* moire : « Le Seigneur, le Dieu de leurs pères, leur en- YO]fait des ntessagers en toute diligence, parce qu'il ^it toudié de compassion envers son peuple; mais ils se moquaient de ces messagers, ils méprisaient leur parole; jusqu'à ce qu'enfin la colère de l'Éternel s'en* flamma contre son peuple tellement qu'il n'y eut plus de remède^ C'est pourquoi il fit monter contre eux le it)i des Châldéens, qui tua les jeunes gens avec Tépée; il ne ftit touché de pitié ni envers les jeunes gens, ni énv^*s les vieillards et les gens décrépits. On brûla aussi la maison de Dieu, on démolit ses palais *.

Ce qui arriva à la Jérusalem ancienne se vit aussi dans la Jérusalem moderne. J'appelle la Jérusalem mod&me celle qui subsistait du temps de Jésus-Christ. Mille oracles lui prédirent la venue du Messie; les prophètes dirent qu'il allait venir; saint Jean-Baptiste leur annonça qu'il était à la porte; Jésus-Christ vint enfin, dit : Me voici. Il se promena dans les rues de Jérusalem, il les instruisit par sa doctrine, il les étonna par ses miracles, il les pressa par son exemple, cria dans leurs assemblées : « Marchez tandis que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent *. Jérusalem, Jérusalem qui tuez les prophètes, combien de fois

* Joël II. 17. — * 2. Chron. xxxri. 15 et suiv. — ' Jean xu. 35,

108 OEUXTÈMË SERMON

n*ai--je pas voulu rassembler tes enfants eomme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l'avez point voulu'. » Il était temps alors; mais ils le laissèrent écouler ce temps précieux. Et que dit Jésus- Christ? « 0 si tu avais reconnu, au moins en ce jour qui t*est donné, les choses qui regardent ta paix! Mais maintenant elles sont cachéesàtesyeux'.» Sentez-vous tonte la force de ces dernières paroles : « Maintenant elles sont cachées à tes yeux?» Jérusalem n'était pourtant pas détruite encore, le temple subsistait encore, les Romains leur offraient la paix, le siège n'était pas formé; plus de quarante ans s'écoulèrent entre la menace et l'événement. Cependant dès lors, ces choses ce étaient cachées à leurs yeux ; » dès lors leur perte était résolue; dès lors les jours de leur Visitation étaient expirés; dès lors le jour de leur ruine était assigné. Tant il est vrai que le temps de la patience a ses bornes, et que la miséricorde ne vient pas toujours à point nommé, et dans le moment précis qu'il nous plait de lui assigner.

Mais, mes frères, à qui prêché-je? A qui prouvé-je aujourd'hui cette triste vérité? Qui compose cet auditoire? Qui sont ces « tisons retirés du feu, » et ces réchappes « de la grande tribûlation ^? » Par quel coup de la Providence paraît ici à mes yeux cet amas de tant de provinces? D'où êtes-vous? Quelle terre vous vit naître? Ah! mes frères, que vous êtes savants sur la vérité que je prêche! Le temps de la patience a ses bornes, disions-nous: hélas! pouvez-vous l'ignorer? N'en ôles-vous pas dos témoins d'expérience? Nos preuves ne sont-elles pas sensibles? Demandez-vous

» Malth. xxiii. 37. — * Luc x\x. 42. — '' Joël m. 2,

des arguments plus concluants ? Venez, voyez ; allons sur les masures de nos temples * , allons voir la poudre de nos sanctuaires ; allons voir nos forçats dans les fers et nos cx)nfesseurs dans les chaînes % allons voir la « terre qui nous vomit ^ » sur la face de Tunivers, et le nom réfugié vénéré, dirai-je, ou en horreur par toute la terre ? Et pour 'VOUS présenter des objets plus touchants encore, allons voir nos frères au pied d'un autel qu'ils croient idolâtre, les mères soutenant la fortune de leur maison aux dépens de Tâme de leurs enfants qu'elles vouent à l'idolâtrie, et par un funeste retour* conservant cette même fortune à leurs enfants aux dépens de leur âme propre. Cédez, cédez à nos misères, catastrophes des siècles passés , mères dont la tragique mémoire étonne la postérité , parce que vous fûtes forcées par les horreurs de la famine à manger la chair de vos fils, et \\ conserver votre vie en l'arrachant à ceux qui l'avaient reçue de vous! Quelque sanglant que fût votre état, vous ne leur étiez qu'une vie passagère, et vous dérobiez par un même coup eux et vous aux rigueurs de la famine. Ici tout se suit dans le même abîme, et, par un prodige inouï, la mère se nourrit, s'il faut ainsi dire, de la substance de l'âme de son fils, et le fils à son tour dévore la substance de l'âme de sa mère.

* On avait détruit, sous des prétextes divers, un grand nombre de temples dans les années qui précédèrent la réTOcation de Tédit de Nantes. Ceux qui restaient debout en 1685 furent renversés en vertu d^une disposition spt^ciale de Tédit révocatoire. {Noie de VédUew.)

^ Les bagnes de Marseille et de Toulon étaient remplis de protestants condamnés aux galères (Voir VBisioire det réfugiée proteitanU , tome ri* pages 99 à 1 0 1 ). {Note de l'édUeur.)

^ Apoc. Tii. 14; Levil. xviii. 28.

(*) Il y a une déclaration du roi de France qui porte que Ton confisquera le bien de ceux qui ne feront pas les actes de bons catholiques romains, au lit de la mort . ; Note de Saurin . )

110 Deuxième sermon

Ah! mes frères, voilà nos preuves, voilà nos arguments, voilà les solutions que noua opposons à vos objections ; voilà véritablement le temps où le t Seigneur ne se trouve plus. » Car depuis vos misères, quels efforts n'avcz-vous pas faits pour les terminer et pour fléchir la vengeance qui vous poursuit ; combien d*humiliations, combien de jeûnes, combien de soupirs, combien de larmes, combien de protestations, combien de mères éplorées, satisfaites de la ruine de leur maison, ont demandé pour tout butin l'âme de leurs enfants? Combien « de Jobs, » combien « de Samuels se sont tenus devant Dieu S » et ont imploré la délivrance de l'Église? Tout cela est inutile. I^ temps est écoulé, le Seigneur ne se trouve plus, et peut-être, peut-être ne se trouvera-t-il jamais.

Heureux dans l'excès de nos misères si nous pouvions espérer qu'elles seront salutaires à ceux qui nous ont recueillis sur leurs bords dans notre naufrage! Car, mes frères , nous consentons que vous détourniez les yeux de ce que notre exil a de glorieux, et que vous ne l'envisagiez que par ce qu'il a de déplorable. Que vous disent ces troupes fugitives et ces familles démembrées ? Nous sommes envoyés de la part du Dieu des vengeances. En nous arrachant à notre patrie, il nous a dit : Allez , allez peuple malheureux, allez apprendre à l'univers ce que c'est que de tomber entre les mains d'un Dieu irrité. Portez au monde chrétien vos sanglantes mais salutaires leçons, et dites à tous mes enfants , en quelques lieux du monde qu'ils puissent être : « Si vous ne vous ameAdez, vous périrez, vous périrez scmblablement \ » Mais vous subsistez,

* Jércm. XT. 1.— ' Lnc -kiii. 3.

murs de ce temple, vous florissez, provinces bienlieureuses, et la patience de Dieu a ses bornes! Je m'arrête sur les bords d'un sinistre augure.

2. Je ne fais plus qu'indiquer les matières. L'expérience nous fournit un second exemple ; c'est l'endurcissement des pécheurs. C'est une opinion assez ordinaire, et qui n'est pas sans fondement, que le temps de la pénitence embrasse toute la vie, et que tandis que Dieu nous laisse encore au monde , il a pour but de nous convertir. C'a été la pensée du paraphraste cbaldaîque, qui explique ainsi les paroles de mon texte : « Cherchez l'Éternel tandis que vous êtes en vie; invoquez-le tandis qu'il vous laisse au monde.» Nous ne combattons pas cette pensée. Cependant nous osons soutenir qu'on voit tous les jours dans l'Église des pécheurs que la grâce semble avoir abandonnés, et qui paraissent être perdus sans ressource.

Combien ne voyons-nous pas de gens parmi nous qui, pour s'être accoutumés à pécher contre les mou-, vemcnts de leur conscience, pèchent enfin sans remords et sans repentir ? Si les choses que nous leur prêchons éiaient des choses problématiques, si elles étaient telles qu'elles laissassent quelque lieu au doute et à l'incertitude, en sorte qu'on ne pût s'assurer si elles sont permises ou défendues , nous ne serions pas surpris de cette insensibilité. Mais ne voyons-nous pas des chrétiens commettant de sang-froid les crimes les plus énormes, entretenant des commerces infâmes, nourrissant des animosités invétérées qu'ils communiquent de père en fils, et qu'ils font passer en héritage dans les familles ? Ne voyons-nous pas des personnes qui commettent ces choses de sang-froid, sans remords, Sfins repentir, qui sont moins émues aujourd'hui de

l'excès du crime qu*ils ne Tétaient autrefois de la seule pensée du crime, et qui sont aussi insensibles à tout ce que nous pouvons dire pour les émouvoir, que si nous racontions des fables et si nous débitions des contes frivoles? D'où vient cela, mes frères? De cela même que nous avons tâché de vous prouver par nos discours précédents ; c'est que les habitudes se fortifient lorsqu'on néglige de les corriger; c'est que le Saint-Esprit se retire, c'est qu'il cesse de frapper à la porte de nos cœurs, c'est qu'il nous abandonne à nous-mêmes quand nous persistons à lui résister. Ce sont là <c Ces consciences cautérisées * ; » ce sont ces esprits fascinés; ce sont « ces hommes livrés à un esprit dépourvu de sens ' ; » ce sont « ces cœurs engraissés ; » ce sont cces yeux qui voient et qui n'aperçoivent point, ces intelligences qui entendent et qui ne comprennent point *, » selon le style de l'Écriture. Et si les raisonnements que nous avons pressés dans nos discours précédents ont été incapables de vous convaincre, ne nous contestez pas du moins ce que vous voyez tous les jours, et qui se passe sous vos yeux. Après cela, prédicateurs, étonnez-vous si vos raisonnements, si vos preuves, si vos démonstrations, si vos instances les plus pathétiques et les plus tendres ont souvent si peu de succès. Dieu combat lui-même contre vous. Vous démontrez, et Dieu «bouche les yeux * ; » vous exhortez, et Dieu a endurcit » le cœur, et cet esprit, cet esprit qui par sa puissance victorieuse travaille avec nous pour illuminer les simples et pour faire entendre « son secret à ceux qui le craignent «»; » cet esprit, par une puissance vengeresse,

« !. Tira. IV. 2. — ' Rom. i. 21, 24. — ' Esaïe vi, 10.— * Esaïe vi. 10.—^ Pi. XXV. 14.

afferniit les autres dans leur insensibililc volontaire.

Ce période funeste vient souvent avec plus de rapidité que Ton ne pense. Quand nous parlons de ces pécheurs qui sont devenus comme incorrigibles, nous n*entendons pas seulement ces vieillards qui ont roulé des cinquante, des soixante années dans le crime, et en qui le péché est devenu comme naturel. Nous parlons même de ceux qui, dans un âge moins avancé, pour avoir refusé de consacrer à Dieu les premières années de leur jeunesse, et pris à titre de bel esprit rincrédulité et Tathéisme, sont devenus des athées en effet, en sorte que rien n'est capable de les émouvoir. D'abord c'était un simple défaut de zèle, de là est venu le relâchement; après a suivi la froideur ; depuis l'indolence; ensuite le mépris pour la religion; enfui la profanation la plus outrée et la plus opiniâtre. Je vous propose ces exemples à vous qui êtes susceptibles encore des impressions de la grâce. Ils sont placés sous vos yeux par la Providence pour vous inspirer un tremblement salutaire; et Dieu les expose dans rÉgiisc comme ces mâts fracassés que l'on laisse sur les bancs de l'Océan pour avertir les nautoniers , et pour leur dire : Éloignez-vous d'ici , passants ; fuyez cet endroit funeste, et que les débris de notre naufrage vous fassent chercher une mer plus sûre et une route moins périlleuse.

3. Nous produisons un troisième exemple, et plût à Dieu que nous eussions moins de droit de le produire, et que nous fussions moins savants sur cette matière ! Ce sont vos mourants ; exemple que vous vous proposez vous-mêmes pour vous endurcir dans le vice, mais qui serait plus propre à vous effrayer si vous saviez le comprendre. On voit pour l'ordinaire qu'il n'y a point de

mourant 9 pour méchant qu*il ait été pendant sa vie, qui ne paraisse converti au lit de la mort ; l'on se persuade facilement qu'il n'y en a point aussi qui ne le soit en effet, et qu'il n'y a rien de si facile que de se convertir dans ces derniers moments. Mais deux choses m'ont toujours prévenu contre ces repentances tardives : les caractères mêmes de ces repentances, et surtout leurs suites.

Premièrement, les caractères de ces repentances. Quand on connaît un peu le coeur humain, on voit bien qu'il n'y a rien que de forcé, pour l'ordinaire, dans ces sortes de conversions ; que c'est la crainte du péril, et non des sentiments de piété et de justice; que c'est l'approche de la mort, et non la haine du péché ; que ce sont les horreurs de l'enfer, et non les transports d'un véritable zèle qui animent ces pénitents. I^ matelot, pendant qu'il jouit d'un vent favorable, brave la Divinité, vomit des blasphèmes contre le ciel, et semble ne reconnaître d'autre Providence que son art et son industrie. L'air s'épaissit, les bondes des cieux viennent à s'ouvrir, le tonnerre se fait entendre, l'éclair brille dans les airs, les vents mugissent, l'écume blanchit, l'abîme de TOcéan semble monter dans les cieux, et les cieux semblent à leur tour être précipités dans l'abîme; la conscience, réveillée par ces affreux objets, plus bouleversée encore par l'image de l'enfer, et par la pensée d'une mort prochaine et inévitable, cherche à se dérober à la fureur du Dieu qui la poursuit. Le blasphème se change en bénédictions, la présomption en prières, la sécurité en terreur. Le scélérat tout à cx)up devient un saint du premier ordre; et, comme |)our tromper la Divinité, après s'être trompé lui-même, il veut, à la faveur de cette fausse régéné*

SUR LE RENVOI DE LA CONVERSION. Ilj5

ration, s'ouvrir les portes des cieux, et s'attirer tous les droits de la vraiç pénitence.

Que de conversions de ce genre vous éblouissent, chrétiens! Que de nautoniers parmi vous dont les larmes et les soupirs ne doivent leur naissance qu'aux horreurs d'un péril présent auquel on veut se soustraire ! Mais ce n'est point dans l'agitation produite par le danger que l'on peut connaître si l'on a un recours sincère à la grâce ; c'est dans la tranquillité, et lorsque l'âme concentrée dans elle-même peut s'examiner de sangfroid, et se voir dans son état naturel. Ce n'est pas lorsque le monde nous quitte que nous pouvons commencer à quitter le monde en vrais chrétiens ; c'est lorsque le monde est â notre porte, et qu'il dépend de nous d'en goûter les charmes.

Mais ce qui décide sur ces résolutions précipitées, ce sont leurs suites. De tous ces saints faits à la hâte, vous n'en trouverez presque aucun qui, affranchi du péril, remplisse les projets qu'il avait formés. Il n'y en a presque aucun qui ne se plonge dans le crime avec la même rapidité qu'il avait fait paraître pour s'en retirer ; argument plus que démonstratif que ces conversions n'étaient pas sincères ; car si cela avait été un zèle véritable et un principe d'amour pour Dieu qui vous eût dicté tous ces discours, et qui eût allumé ce feu dont vous paraissez embrasés, vous vous fussiez sans doute soutenus dans la suite ; et ccmune Ton ne voit aucun fruit de ces ferventes résolutions, on doit être convaincu qu elles étaient extorquées 5 car votre cœur passerait-il ainsi en un moment dans les deux extrémités? passerait-il dans un moment de la pénitence à rendurcis^ement, et de l'endurcissement à la pénitence? corrigerait-il dans un moment l'habitude du vice pour revêtir l'habitude de la

116 DEUXIÈME SEllMUN

piété, et renoncerait-il avec une égale facilité à l'habitude de la piété pour reprendre l'habitude du vice? L'exemple de ceux que Dieu rappelle à la vie doit régler votre jugement sur ceux qui en sont enlevés.

A toutes ces preuves, mes frères, qu'il ne m'est plus permis de mettre dans tout leur jour, je crains qu'on n'en puisse bientôt ajouter une autre; je crains qu'un quatrième exemple ne fasse bientôt voir à l'univers combien il est dangereux de différer sa conversion. Cette preuve, cet exemple, c'est vous-mêmes pour la plupart. A voir le genre de vie que suit le plus grand nombre de vous, l'on ne trouve que trop de lieu à cette funeste conjecture. Mais vous verrions-nous sans frémir courir à bride abattue dans un abîme, dont des regrets sans fin et des larmes éternelles seront incapables de vous retirer? Non, mes frères, nous redoublons nos instances, nous faisons de nouveaux efforts pour inculquer dans vos esprits ces vérités importantes.

APPLICATION

La première chose que nous exigeons de vous, c'est que vous entriez dans votre cœur, et que vous vous rendiez justice à vous-mêmes; c'est que vous reconnaissiez que vous êtes, pour la plupart, dans la funeste situation que nous avons attaquée; que vous êtes presque tous dans le cas du renvoi de la convei*sion. Je sais que le cœur humain a ses illusions et la conscience ses profondeurs. Mais après tout vous n'êtes pas aveugles à ce point, entraînés les uns par l'avarice, les autres par l'ambition ; les uns par la volupté, les autres par la médisance ; les uns par une fierté que rien ne peut faire plier : vivant comme vous faites la plupart, placés dans

une ville où Ton trouve toutes les occasions du ci imc qui se rencontrent dans les grands lieux, et toute la facililé qui se voit dans les petits, vous n'êtes pas assez aveugles pour croire être en état de grâce, tandis que vous persisterez dans cet état. Et comme je suppose d'ailleurs que personne de vous n'a porté la fureur jusqu'à se dire à soi-même : J'ai pris mon parti, je me jette tête baissée dans les abîmes des enfers, je consens d'en être la proie étemelle; comme personne de vous ne porte la fureur jusqu'à ce i)oint, je suis en droit d'en conclure que vous vous fondez presque tous sur une conversion éloignée. Commencez par là ; commencez par vous rendre justice sur ce point; c'est la première chose que nous exigeons.

La seconde, c'est que vous rappeliez dans votre mémoire les raisons que nous vous avons rapportées dans nos discours précédents contre le renvoi de la conversion, et que vous en reconnaissiez la force. D'abord nous vous avons parlé simplement comme à des hommes qui ont un bon sens et une raison naturelle ; nous avons prouvé par votre propre constitution que la conversion devient difficile ou impraticable à mesure qu'on la diffère. Nous vous avons traités ensuitecommechrétiens, comme reconnaissant une révélation émanée du ciel, et nous avons tâché de vous prouver ces vérités par cette révélation, par le génie de l'économie du Saint-Esprit, par la nature des conditions de l'alliance de grâce, joints capitaux de votre foi, articles fondamentaux de votre religion, et dont vous ne sauriez vous éloigner si vous avez quelque ombre de christianisme. Aujourd'hui nous venons d'apporter tous nos soins à vous faire sentir les mêmes choses par des expériences claires, certaines et incontestables. Mettant donc à part ce qui nous concerne

en particulier, et notre propre faiblesse que nous reconnaissons et que nous sentons, rendez justice à nos preuves, reconnaissez-en la force, et voyez si vous avez encore quelques difficultés à y opposer. Cherchez, examinez, approfondissez. N'est-il pas vrai que les mauvaises habitudes s'enracinent avec les années, qu'elles s'emparent de nos cœurs, qu'elles prennent possession de toutes les puissances de nos âmes, qu'elles se transforment, pour ainsi dire, en notre nature? N'est-il pas vrai que les habitudes de la piété ne s'acquièrent pa& tout à coup, dans un instant, par mie résolution subite, par un simple mouvement de l'âme? N'est-il pas vrai que ce détachement des sens, que cet abandon du monde et de ses faux biens, que ce renoncement à soimême, que ce zèle, que cette ferveur, devoirs indispensables du christianisme, caractères essentiels du vrai chrétien, n'est-il pas vrai que ce n'est pas là l'ouvrage d'un moment, d'une heure, d'un jour? N'est-il pas vrai que pour parvenir à cet heureux état, il faut du temps, du travail, des actes réitérés, et par conséquent qu'une réflexion légère au lit de la mort et dans les dernières années de la vie ne saurait suffire à ce grand ouvrage? N'est-il pas vrai que le Saint-Esprit, en nous assistant, veut que nous implorions son secours, que nous cédions à ses instances, que nous déférions au ministère évangélique? N'est-il pas vrai qu'il abandonne à eux-mêmes ceux qui résistent à ses opérations, et qu'il conclut dans nos Écritures, de cela même que nous avons besoin de sa grâce pour notre sanctification, que nous devons travailler à notre salut avec d'autant plus d'effort? N'est-il pas vrai que la miséricorde de Dieu a ses bornes et ses restrictions, qu'elle n'est promise qu'à ceux qui rempliront les conditions de l'alliance de grâce; que ces

StJR LE RENVOI DE LA CONVERSION. 119

conditions ne sont pas un simple repentir, un léger recours à la grâce, un désir superficiel d'avoir part aux fruits de la mort de Christ; mais qu'elles emportent avec elles un changement total, un renouvellement de cœur, une transformation de l'âme ; en sorte que quojad on s'est mis hors d'état de remplir ces conditions, on sort par cela même de la sphère des promesses évangéliques? N'esl-il pas vrai, enfin, que ces vérités sont fondées non-seulement sur des raisonnements, sur une enchatnure de conséquences et de principes éloignés, mais qu'elles sont sensibles encore par une expérience soutenue et incontestable? Nous vous demandons encore une fois que vous sentiez la force de ces raisonnements, que vous rendiez justice à l'évidence de nos preuves.

Une troisième chose que nous exigeons encore, c'est que vous reconnaissiez ce que sont les sermons par rapport à vous, le peu de succès qu'ils ont pour l'ordinaire , et par conséquent le peu d'influence que les nôtres, et nommément ceux que nous vous avons adressés en dernier lieu, auront sur votre conduite. Il n'y a point de semaine qu'on n'attaque quelque vice ; il n'y a point de semaine qu'on n'en dût corriger quelqu'un ; il n'y a point de semaine qui ne dût produire quelque changement sensible dans la société et dans l'Église. Le voit-on? J'en atteste vos consciences. Vous nous regardez comme des déclamateurs appelés à vous entretenir pendant une heure pour divertir vos plaisirs, ou pour vous délasser, le premier jour de la semaine , des affaires qui vous occupaient les autres jours. 11 semble que nous montions dans ces chaires pour vous servir d'amusement, pour vous donner des spectacles; tout au plus pour soumettre à votre jugement des pièces académiques, et pour vous dire : Venez, venez

voir si nous avons rimaginalion Tertile, c la voix belle *,» le geste régulier, Taclion selon votre goût. Dans celle détestable supposition, vous érigez la plupart un tribunal où vous jugez en dernier ressort de nos sermons, et vous nous trouvez tantôt trop longs, tantôt trop courts, tantôt trop faibles, tantôt trop froids, tantôt trop pathétiques. Presque personne ne rapporte ces exercices à leur véritable usage, à la satisfaction du coeur, à Tamendement de la vie. Voilà le succès des sermons que l'on vous adresse. Les nôtres seraient-ils plus heureux ? Nous serions trop crédules de nous le promettre. Reconnaissez-le, mes frères, tout ce que nous avons dit contre le renvoi de la conversion est à peu près inutile, par rapport au plus grand nombre. Philosophie, religion, expérience, tout cela vous laissera chacun à peu près tels que vous étiez auparavant. C'est la troisième chose que vous devez reconnaître.

Quand vous aurez fait ces réflexions , nous vous demanderons quelles sont vos vues ? Quel parti voulezvous prendre? Que voulez-vous devenir? Quelle sera la destinée de toutes ces personnes qui composent votre assemblée? Vous reconnaissez, d'un côté, que vous êtes dans le cas du renvoi de la conversion. Vous voyez de l'autre, par des preuves tirées de la raison , de l'Écriture , de Texpérience , que ceux qui la diflèrent ainsi s'exposent au danger éminent de ne se convertir jamais. Vous êtes contraints d'avouer que les exhortations les plus pathétiques sont pour l'ordinaire sans effet, et que cependant le temps presse , que votre vie s'envole , et que le moment où vous devez servir vous-mêmes do preuve h ces tristes vérités est prêt à venir. Toutes ces

' Ezéch. xtxiii. n2.

choses ne feront-elles aucune impression sur vos esprits? ne porteront-elles aucune atteinte à cette malheureuse sécurité où vous vivez? ne troubleront-elles point cette fausse paix que vous goûtez ? n'auront-elles aucune influence sur votre vie ?

Je sais le parti que vous allez prendre ; c'est que, n'y pouvant penser. sans effroi, vous allez les bannir de votre esprit, et les effacer de votre mémoire. Vous allez, en sortant de ce lieu, vous munir contre ce tremblement salutaire qu'on vous y avait peut-être inspiré ; vous allez vous entretenir de tout autre sujet que de ces grandes vérités qui vous y ont été prêchées, et trouvant ainsi votre sûreté dans votre indolence , vous cesserez de craindre et de pâlir, parce que vous éloignerez tous les sujets que vous aviez de le faire ; semblables à un homme qui dormirait tranquillement dans une maison embrasée ; on le presse, on lui crie : Sortez de votre assoupissement, votre maison est en feu; il se réveille, il ouvre les yeux , il est frappé de ces horreurs, il veut pourvoir à sa sûreté, et incontinent il retombe dans son premier sommeil, et sert de pAture aux flammes.

Mais, mes frères, mes très-chers frères, pensez, pensez que la situation de votre esprit ne porte aucune altération à la nature des choses. Vous pouvez bien oublier ces grandes vérités , mais vous ne sauriez les changer. Elles subsistent dans leur entier, soit que vous y pensiez , soit que vous n'y pensiez point. Vous pouvez bien fermer les yeux aux abîmes qui sont sous vos pas , mais vous ne sauriez les combler, mais vous ne sauriez les éviter, à moins que vous ne défériez à nos exhortations, et que vous ne cédiez à nos instances.

Si votre salut vous est cher, s'il vous reste encore

122 DËtJXtÈME SERMON

quelque sensibilité et quelque étincelle d*anlour pouf Dieu, si vous n'avez pas résolu votre perte et juré votre ruine , rentrez dans vous-mêmes dès ce moment. Prenez , dès ce moment, de justes mesures , chacun pour triompher de la passion qui vous domme. Ne sortez point de ce temple sans être fermement résolus à changer de vie.

Pensez que vous n'avez pas été mis dans le monde pour vous agrandir, pour vous enrichir, pour y former mille attachements qui serrent les nœuds malheureux qui vous arrêtent sur la terre; beaucoup moins pour y scandaliser l'Église, pour être fiers, superbes, oi^eilleux, injustxîs, intempérants, avares; mais Dieu vous y a placés comme dans un lieu d'épreuve, afin que vous vous prépariez à l'éternité. Pensez que si les distractions du monde appellent souvent un homme raisonnable à s'occuper du monde malgré lui, il n'y a rien de si indigne que d'être toujours dans la dissipation, toujours dans les plaisirs, comme vous êtes pour la plupart. Pensez que si l'on pardonne ces vides continuels à un jeune homme qui ne fait que de naître et qui n'a pas encore eu le temps de réfléchir, les jeux , les divertissements, les spectacles ne s'accordent guère avec les cheveux gris ; et que du moins, du moins ces restes de vie, il faudrait les consacrer au service de Dieu et à son propre salut.

Examinez-vous sur ces principes. Que chacun en fasse la pierre de touche de ses actions ; qu'il y trouve des motifs à se réformer ; « que le temps passé lui suffise*, » pour avoir satisfait à ses convoitises, et qu'il tremble en considérant les coups qu'il a porlés à son

* 1. Pier. IV. 3.

âme, et les dangers qu'il a courus en différant jusqu'à ce jour.

Il y a quarante , cinquante , soixante années que je suis au monde, A quoi les ai -je employées? Quel compte puis-je rendre d'un temps si précieux ? Quelles vertus ai-je acquises? Quel mauvais penchant ai-je corrigé? Quel progrès ai-je fait dans la charité, dans l'humilité, dans toutes ces vertus pour lesquelles Dieu m'avait fait naître? Mille passions différentes ne se sont-elles pas partagé l'empire de mon cœur ? Ne m'avilissentrclles pas en esclave? Misérable! peut-être ai-je épuisé le temps de la patience ; peut-être désormais jç frapperai en vain à la porte de la grâce ; peut-être seraije do ceux dont parlait Jésus-Christ, « qui voudront se sauver et qui ne le pourront ' ; peut-être que cette insensibilité que j'éprouve, et que ces résistances que mon malheureux cœur forme encore sont de ces effets de la vengeance du Seigneur ; peut-être que les jours de ma Visitation sont expirés ; peut-être que Dieu ne me conserve la vie que pour faire de moi un exemple effrayant du malheur de ceux qui diffèrent de se convertir; peutêtre que c'est à moi que s'adresse cette voix : « Que celui qui est injuste soit injuste encore; que celui qui est impur se rende impur encore ^ » Mais aussi peutêtre ai-je du temps encore ; peut-être que Dieu ne me laisse au monde que pour me fournir des occasions de réparer mes fautes passées ; peut-être ne m'a-t-il fait venir aujourd'hui dans cette Église que pour me toucher, et pour m' arracher à mes misères -, peut-être que ces mouvements de mon âme et ces larmes qui coulent de mes yeux sont des productions de la grâce ; peut-

• Luc XIII, 24. — ' Apoc. xxii. 1 i.

être que ces atlendrisseineuls , que celle componcUon» que ces craintes sont des voix qui < me disent de la part de Dieu de chercher sa face* ; » peut-être que c'est ici « l'année de la bienveillance, le temps agréable, le jour du salut ^; » peut-être que si je ne diflere plus et que si je travaille à mon salut sans délai, j'aurai encore du succès dans mes travaux , et je verrai mes peines couronnées.

Charité de mon Sauveur, entrailles miséricordieuses, abimes des compassions divines , < longueur, lai'geur, hauteur, profondeur de Tamour de Dieu qui surpassez toute connaissance % » résolvez cette importante ques« lion, calmez Tagitation de mon esprit, rassurez mon âme flottante. Oui, mon Dieu, puisque tu me laisses la vie , je me flatte que c'est pour me sauver *, puisque tu me cherches encore , je me flatte que c'est pour me corriger. Ainsi je prends de nouveaux engagements, je ratifie de nouveau l'alliance que j'ai tant de fois violée, je te prête de nouveau ces serments que j'ai tant de fois rompus.

Si vous agissez de cette manière, votre travail ne sera pas vain au Seigneur; car qu'est-ce que Dieu demande de vous? Pourquoi vous a-t-il tirés du néant? pourquoi vous a-t-il donné son Fils? pourquoi vous communiquet-il son esprit? Est-ce pour vous perdre? est-ce pour vous damner? Connaîtriez- vous si peu le Père des compassions, le Dieu qui « est charité* ? Prendrait-il plaisir à la mort du pécheur, comme à ce qu'il se convertisse et qu'il vive ^ ? »

Ce sont les assurances qui suivent les exhortations du prophète, et les paroles de mon texte; car après

' Ps. XXVII. 8.-2 Esaïe xlix. 8 ; 2. Cor. yi. 2. — ^ Ephès. m. 18. — '1. Jcati IV, 8. — ■' Ezéch. xxxiii. il.

avoir dit : t Cherchez F Étemel pendunl qu'il se trouve, invoquez-le tandis qu'il est près , » il en tire cette conclusion à laquelle je voulais vous conduire, qui a été le but de ces trois discours, et par où je vais les finir. € Que le méchant délaisse sa voie , et l'homme inique ses pensées; qu'il retourne à l'Éternel, et il aura pitié de lui ; et à notre Dieu , car il pardonne abondamment ' . » Et de peur que le pécheur pénitent, accablé sous le poids de ses crimes, mesurant à sa propre petitesse l'étendue des miséricordes divines, ne désespérât de son salut, il ajoute encore cette sentence de la part de Dieu, sentence qui exprime si bien la grandeur de ces compassions : « Mes pensées ne sont pas vos pensées; mes voies ne sont pas vos voies ; car autant que les cieux sont élevés par-dessus la terre, autant mes pensées sontelles par-dessus vos pensées'. » A Dieu le Père, le Fils, et le Saint-Esprit soient honneur et gloire à jamais. Amen.

* Esaîe Lv. 7. — ^ Vers. viii. 9.

0 profondeur des richesses, de la sagesse ei de la connaissance de Dieu! Que ses jugements sont impénétrables, et que ses voies sont incompréhensibles.

Romains xi. tt.

Une des principales sources de la corruption des hommes, c*est qu'ils ne se forment point d'assez nobles idées de la Divinité. L'idée de la morale que Ton suit, et ridée du Dieu qu'on adore sont deux choses étroitement jointes ensemble. Si l'on regarde la Divinité comme un être élevé, grand, sublime, on se fera une morale grande, sublime, élevée. Si l'on considère Dieu au contraire comme un être limité dans ses vues, borné dans son pouvoir, peu épuré dans ses conceptions, on se fera une morale sortabie à la divinité qu'on imagine.

Mais il y a deux voies bien différentes, mes frères, pour se former cette sublimité de conception qui a tant d'influence sur la religion et sur la conduite de la vie. On voit la grandeur de Dieu < dans ce qu'on peut connaître de lui', » selon l'expression d'un apôtre, dans le brillant de ce soleil qui nous éclaire , dans l'étendue

' Rom, I. 19.

de ce iirmaineiit qui nous couvre , dans la variété de ces créatures qui frappent nos yeux : et jugeant de l'ouvrier par l'ouvrage, on s'écrie à la vue de tant de merveilles avec le prophète : « 0 Dieu que ton nom est magnifique par toute la terre! Tu as établi ta majesté par-dessus les cieux : quand je regarde les cieux qui sont l'ouvrage de tes mains, la lune et les étoiles que tu as agencées, je m'écrie : Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui , et le fils de l'homme pour que tu le visites ' ? »

Mais il y a une autre voie pour connaître la grandeur de Dieu, voie moins accessible véritablement, mais plus noble et même plus sensible à celui qui a « les yeux de son esprit éclairés S » c'est de juger de Dieu, non par les choses que l'on voit , mais par celles que l'on ne voit point ; non par les choses que l'on connaît, mais par celles que l'on ignore : voie sublime où l'âme, après s'être perdue dans l'abîme des grandeurs divines, couvre ses yeux, à l'exemple des séraphins^ devant la majesté de Dieu, et s'écrie avec un prophète : « Certainement tu es le Dieu fort qui te caches ^ Les choses cachées appartiennent à l'Éternel , mais les choses révélées sont pour nous et pour nos enfants \ » C'est par oe côté ténébreux que nous nous proposons de vous faire envisager la Divinité. Les ténèbres nous serviront de lumière, et la nuit impénétrable de ses profondeui*s sera notre guide, pour nous conduire jusques à la clarté inaccessible. « 0 profondeur des richesses de la sagesse et de la connaissance de Dieu ! Que ses jugements sont impénétrables, et que ses voies sont incompréhensibles ! »

' Ps. VIII. l et suiv. — '■' Ephes. i, 18. — ' Esaïe ti. 2. — * EMÏe XLV. l». — ^ Deut. XXIX. 29.

Pour bien entrer dans la pensée de Tapôlre , il est important de se mettre devant les yeux le sujet auquel il rapplique, et de ne perdre jamais de vue le but de toute cette épitre. L'apôtre se proposait principalemeut de s'opposer à un schisme scandaleux qui déchirait l'Église de Rome. Elle était composée de deux sortes de . chrétiens, dont les uns venaient d'entre les Gentils, et les autres du judaïsme. Les derniers consei-vaient pour les autres ce mépris qu'ils avaient toujours eu pour les nations étrangères. Ils soutenaient que quant à eux, ils avaient un droit naturel aux grâces que le Messie venait de répandre dans l'Église, parce qu'étant nés Juifs, ils étaient les légitimes héritiers d'Abraham, à qui la promesse était faite, au lieu que les Gentils n'y participaient que par pure grâce. Saint Paul a combattu ce préjugé. Il a prouvé que les Juifs et les Gentils étant tous également < assujettis au péché ' , » ils avaient un égal besoin de l'alliance de grâce : qu'ils devaient les uns et les autres leur vocation à la miséricorde de Dieu ; que nul n'était rejeté comme Gentil , ni admis comme Juif, mais que ceux-là seuls auraient part au salut, qui avaient été élus par les décrets éternels de Dieu. Les Juifs ne pouvaient goûter des idées si humiliantes, et ajuster toute cette doctrine avec les prérogatives de leur nation : beaucoup moins pouvaient-ils entrer dans le système de saint Paul sur la prédestination. Saint Paul destine le chapitre dont nous avons pris notic texte, et les deux qui le précèdent , à répondre à leurs difficultés. Il s'est tourné, s'il faut ainsi dire, de tous les côtés pour les éclairer. Il a raisonné, prouvé, argumenté. Mais après avoir entassé preuves sur preuves,

* Rom. m. 1.

raisonnements sur raisonnements, solutions sur solutions, il avoue, dans les paroles de mon tes^te» qu'il met sa gloire à demeurer au-dessous de son sujet; il se range en quelque façon dans la classe des plus igiio-> rants de ceux à qui il écrit; il reconnaît qu'il n'a pas reçu une mesure assez abondante de l'esprit de Dieu pour pénétrer dans ces abîmes, il s'écrie sur leurs bords : « 0 profondeur des richesses de la sagesse et de la connaissance de Dieu ! que ses jugements sont impénétrables, et que ses voies sont incompréhensibles! 9 Ainsi l'apôtre, en parlant des profondeurs divines, avait principalement en vue la conduite de Dieu à l'égard de ceux qu'il destine à la gloire, et à l'égard de ceux qu'il laisse dans leur perdition. J'avoue que pour traiter ce texte dans la plus pxacte précision, il faudrait le considérer par rapport à ces événements et à ces dogmes, mais rien n'empêche que nous ne l'envisagions dans une plus grande étendue. L'apôtre propose une maxime générale : d'un sujet particulier, l'apôtre prend occasion d'établir une vérité universelle; c'est que la grandeur divine est telle, qu'elle absorbe nos conceptions et nos pensées, et que c'est fiorter la témérité à son comble, que de vouloir réduire la conduite de Dieu au niveau de notre faible raison.

C'est ce que nous devons vous prouver. Suivez-nous, venez apprendre, chrétiens, à vous connaître vousmêmes, et à sentir votre petitesse. Nous allons vous ouvrir quatre abîmes, en vous faisant envisager la Divinité sous quatre diflcrentes faces. Nous allons vous donner quatre sujets de vous écrier avec l'apôtre : « 0 profondeur ! » Les quatre voies dont Dieu se sert pour se faire connaître à l'homme, et qui sont en efiet

SUR LES PROFONDEURS DIVINES. l3l

quatre miroirs de ses perfections, sont en même temps quatre abîmes, où notre faible raison se perd. Ces voies sont : l'idée de la Divinité, la nature, la Providence, la Révélation. Voilà quatre chemins, si j'ose ainsi dire, tout rayonnants de lumière; mais eu même temps voilà quatre abîmes tout couverts d'une obscurité adorable.

I. Le premier miroir où nous contemplons la Divinité, et en même temps le premier abîme où notre faible raison se trouve égarée, c'est l'idée des perfections divines. C'est une voie qui nous conduit à Dieu ; c'est un miroir de la Divinité. Pour le prouver, il n'est pas besoin que nous examinions d'où nous avons puisé cette idée, si elle nous est naturelle, ou si elle nous est acquise , si nous la devons à ceux qui nous donnèrent la naissance , ou à ceux qui prirent soin de notre éducation; si elle vient immédiatement de l'auteur de notre être, qui l'a gravée dans notre âme, ou si nous l'avons formée nous-mêmes par un enchaînement de principes et de conséquences : question si agitée dans l'école, tant de fois établie et lant de fois combattue , et sur laquelle chacun semble dire des choses si claires et si solides, quoiqu'opposées. Toujours sais-je par moimême que j'ai l'idée d'un être souverainement parfait , et dont je ne pourrais séparer une seule perfection , sans détruire l'essence de son sujet. Je sais même qu'il doit y avoir hors de moi un objet qui réponde à celte idée ; car par cela même que je pense , et que je sais que je ne suis pas Tauleur de cette faculté qui pense au-d^dans de moi , j'ai lieu de conclure qu'une cause étrangère l'a produite. Si cette cause étrangère est un êlre qui tire son existence d'une autre cause étrangère,

il faut remonter nécessairement de degré en dc^ré, jiisqirà ce que nous trouvions celui qui tire son e\is> tence de son propre fonds : Fêtre qui tire son existence de son propre fonds, c'est l'être infini. J'ai donc l'idée de l'être infini. Cette idée n'est pas une chimère de mon esprit; c'est le portrait d'un original qui existe indépendamment de mes réflexions. Voilà la première voie par où nous allons jusqu'au Créateur : voilà le premier miroir de ses perfections.

Mais que cette voie a de profondeurs ! Mais que ce miroir est obscur! Et que mon âme est confondue lorsqu'elle veut, si j'ose ainsi dire, voguer sur cet Océan 1 Un homme infâme qui vivait au commencement du siècle passé ; un homme qui avait formé le plus abominable dessein qui' fut jamais; qui avait levé avec onze personnes de sa trempe un collège d'incrédulité, d'où il devait répandre ses émissaires dans tout l'univers, pour déraciner de tous les coeurs le dogme de l'existence de Dieu; cet homme, dis-je, se prit d'une façon bien singulière à prouver qu'il n'y a point de Dieu, ce fut d'en donner l'idée. Il crut que le définir c'était le détruire, et que le meilleur moyen de faire voir qu'il n'y a point de Dieu , c'était de dire ce que Dieu est. < Dieu, » disait cet impie, c Dieu est un être qui subsiste depuis d'infinies révolutions de siècles, et cependant il n'a point de temps et n'est susceptible ni de passé ni d'avenir : il remplit tout sans être dans aucun lieu, il est immobile sans situation; il parcourt tout sans mouvement; il est bon sans qualité, grand sans quantité, universel sans parties, mouvant toutes choses sans se mouvoir; sa volonté constitue sa puissance, et sa puissance est cx)nfondue avec sa volonté; au-dessus do tout, hors de

SUR LES PROFOj^DBURS DIVINES. 133

tout, au dedans de tout, au delà de tout, avant tout, et après tout *• »

Mais s'il y a de l'extravagance à vouloir tirer de la ublimité des perfections divines des ai^ments pour combattre l'existence de Dieu, il est de la sagesse de l'homme d'y trouver des sujets pour humilier cette superbe raison à laquelle il encense. Nous ne rougissons pas d'une partie de la définition que notre athée donne de Dieu, et nous détestons le but qui la lui a inspirée. Bien loin que cette définition nous porte à dégrader Tobjet de notre culte du rang suprême qu*il occupe dans la nature des êtres, elle nous porte à lui rendre Thommage le plus profond dont la créature puisse être capable, et de prosterner notre faible raison devant son immensité.

Oui, « Dieu subsiste depuis des révolutions infinies de siècles ; cependant il n'est susceptible ni de passé ni d'avenir. » Ces amas de siècles écoulés, que la rapidité des temps a emportés, sont aussi présents à ses yeux que le moment indivisible où nous subsistons, et Tavenir le plus reculé ne saurait mettre aucun voile qui cachât à ses yeux les choses qui sont à naître. Il réunit dans un seul point le passé, le présent et Tavenir. H est par excellence : « Je suis celui qui suis. » Il ne perd rien par les années consumées, il n'acquiert rien jiar celles qui leur succèdent. «Oui, Dieu remplit tout, sans avoir de lieu. Montez au delà des voûtes des cicux, il y est ; descendez dans le sépulcre, l'y voilà ; prenez les ailes de l'aube du jour et logez-vous à l'extrémité de la mer, là sa main vous conduira, là sa droito vous saisira ; couvrez-vous des ombres do la nuit, la

- Vaiiiiii, i4iii|)^»//t<'a/rum Providenliœ,

nuit même lui servira de lumière autour de vous *. » Cependant il n'a point de lieu, et cette qualité par laquelle notre corps est renfermé dans l'enceinte de ces murs, et s'ajuste avec les parties de cet air qui nous environne, ne saurait convenir à sa spiritualité. « Dieu parcourt tout sans mouvement. » La promptitude de l'éclair, qui dans un instant passe de l'Orient à l'Occident, ne peut égaler la rapidité avec laquelle son intelligence monte jusqu'au plus haut des cieux, descend au fond des abîmes, et visite dans un moment toutes les parties de l'univers. Cependant il est immobile ; pour se trouver dans un lieu, il n'abandonne point un autre lieu, demeurant avec ses disciples sur la terre , lors même qu'il se trouve au ciel, dans le centre de la félicité et de la gloire. « Sa volonté constitue sa puissance et sa puissance n'est point distincte de sa volonté. » Toutes les créatures de l'univers doivent leur existence à un seul acte de cette volonté, et mille mondes nouveaux n'attendent qu'un acte pareil pour sortir du sein du néant et pour paraître avec éclat. « Dieu est au-dessus de tout, » tout étant soumis à sa puissance ; « au dedans de tout, » tout étant un écoulement de sa volonté ; « avant tout , après tout. » Guindé ton imagination, créature faible, mais superbe : fais des efforts de génie, élève ta méditation; concentre-toi dans tes pensées; vois si tu pourras atteindre à comprendre une existence sans commencement, une durée sans succession, une présence sans circonférence, une immobilité sans situation, une agilité sans mouvement, et tant d'autres attributs, où la langue, moins puissante pour s'expliquer que IWme pour concevoir, ne saurait trouver d'ex-

' Ps. cxxxix. 8 et SUIT.

pression. Vois, pèse, calcule. « Ce sont les hauteurs des cieux, qu'y ferais-tu ? Ce sont les profondeurs de Tabime, qu'y connaîtrais-tu? » Crions donc sur le bord de cet abîme : « 0 profondeur ' ! »

n. La seconde voie qui nous conduit au Créateur, et en même temps le second abîme où notre raison se perd, ce sont les ouvrages de la nature. L'étude de la nature a un côté clair et lumineux; c'est là, selon le style du prophète, a le langage des cieux, qui racontent la gloire du Dieu fort * ; » c'est « l'image visible des choses invisibles ' de Dieu, » comme parle saint Paul, llaia elle a aussi un côté sombre et ténébreux. Quelle prodigieuse variété de créatures , qui sont hors de la sphère de nos sens! Que de milliers, que de dix mille milliers d'esprits que l'Écriture nomme anges, archanges, chérubins , séraphins, trônes, puissances, vertus, principautés, et dont nous ignorons les propriétés, les opérations, le nombre, le ministère ! Quelle prodigieuse multitude d'astres, de soleils, de mondes mouvants, au prix desquels notre terre n'est qu'un point, et dont nous ne connaissons ni la variété, ni l'éclat, ni la destination! Combien, dans le sein de la terre , de plantes, do minéraux, d'animaux, dans la connaissance desquels l'industrie de l'homme n'a pu encore pénétrer ! A quoi servent tant de trésors, que la mer renferme dans ses abîmes? A quoi ces vastes campagnes, ces forêts inipénétrables; et ces pays inhabités qu'on n'a jamais découverts et qu'on ne découvrira peut-être jamais? A quoi ces insectes, ces monstres, qui semblent être à charge à la nature, et ne faire que h .défigurer ? Pour*

» Job XI. 8. — 2 Ps. XIX. 1. — 3 Rom. i. ÎO.

136 SKRMON

quoi le Créateur laisse-t-il Tliomme prive de tant de riches productions, qui lui seraient d*un si grand usage, tandis qu^il les abandonne aux animaux des champs ou aux [wissons de la mer, à qui elles sont inutiles ? D*où viennent les fleuves, les fontaines, les vents et les tempêtes; la vertu de l'aimant, le flux et le reflux de la mer? Philosophe, répondez, ou plutôt avouez votre ignorance, et reconnaissez les profondeurs des voies du Créateur.

Mais ce serait peu de confondre l'homme dans les sujets que nous venons de produire. Il n'est pas étonnant qu'il s'égare dans les voies les plus sublimes, et il lui est plus glorieux d'avoir tenté ces routes impraticables, que honteux de l'avoir fait sans succès. Il y a des objets plus propres à humilier la raison humaine. Les objets les moins susceptibles en apparence de grandeur et de difficultés absorbent l'esprit de l'homme, s'il veut les approfondir. Qu'il se considère soi-même, il se l)erdra dans la mcditiition de sa propre essence. Qu'estce qu'un homme ? Qu'est-ce que c^tte âme qui pense et qui réfléchit ? Qu'est-ce que cette union d'un esprit à une portion de matière ? Qu'est-ce que cette matière même à laquelle un esprit est uni ? Autant de questions, autant d'abîmes, autant de profondeurs impénétrables dans les voies du Créateur.

1* Qu'est-ce que cette âme? Qu'on nous dise en quoi consiste son essence? Est-ce la puissance de déployer ses facultés ? Mais de là il suit cette conséquence qu'une âme peut avoir l'essence d'une âme sans avoir jamais l)ensé, raisonné, réfléchi, pourvu qu'elle ait la puissance de le faire. Est-ce l'acte même de penser? Mais de là il suit cette autre conséquence qu'un esprit cesse d'être esprit lorsqu'il cesse de penser : ce qui semble

contraire à rexpérience. Qu'est-ce donc que noire âme?' Est-ce cet amas de pensées qui nous occupent et qui se succèdent Tune à Tautre? Mais comment telles ou telles pensées, dont aucune n'est essentielle à l'âme, constituent-elles son essence lorsqu'elles sont jointes ensemble? Est-ce un sujet différent de chacune de ces pensées particulières? Mais qu'on nous donne, s'il est possible, une idée distincte de ce sujet. Qu'est-ce donc qu'une âme? Est-ce une substance immatérielle, indivisible, différente du corps, et qui ne peut être enveloppée dans ses ruines? Sans doute; mais lorsque vous en donnez cette notion, vous dites plutôt ce que l'âme n'est pas que ce qu'elle est en effet : vous en éloignez les fausses idées, mais vous n'en donnez pas une véritable : vous dites bien que l'esprit n'est pas un corps, mais vous n'expliquez pas ce que c'est que l'esprit ; et je cherche une idée claire, réelle, positive.

2® Mais si je me confonds moi-même en considérant la nature de mon âme, je me confonds de nouveau quand je cherche la liaison de celte âme avec ce corps. Qu'on me dise par quelle merveille une substance sans étendue et sans partie peut s'unir à un sujet matériel et étendu ? Quelle liaison il y a entre la volonté de se mouvoir et le mouvement? Quel rapport entre la trace d'un cei'veau et l'idée d'un esprit? Comment l'âme, avant que d'avoir son idée présente, va la chercher? Et si elle l'a présente, comment il est besoin qu'elle la cherche ? Avoir recours à la puissance de Dieu, cela est sage, j'en conviens, si l'on se sert de cette réponse pour avouer son ignorance; mais si l'on s'en sert pour la couvrir, si l'on prétend avoir beaucoup expliqué quand on a dit que c'est Dieu qui sait toutes ces choses, on se trompe sans doute ; c'est dire je n'en sais

rien, en termes philosophiques, et lorsqu'il semble que Ton va dire je le sais.

3"" Enfin je demande que l'on explique ce que c'est que le corps humain. Que dis-je, le corps humain; j'en prends la plus petite partie ; je n'en prends qu'un atome, et qu'un petit grain de poussière, et je le donne à examiner à toutes les écoles et à toutes les académies de l'univers. Cet atome a de l'étendue, il peut être di<visé; il est susceptible de mouvement, il réfléchit la lumière. Il n'y a pas un seul de ses attributs qui ne nous fournisse mille et mille questions, que le plus grand philosophe ne saurait résoudre. Mes frères, quand on est dans une école, quand on occupe une chaire académique, quand on se fait une loi de répondre à tout, il est aisé de parler, et de a trouver beaucoup de discours', » comme s'exprime le sage. Il y a un art, qui s'appelle « soutenir, » et cet art est bien nommé , car il ne consiste pas à peser les difficultés, et à les résoudre, ou à reconnaître son ignorance , mais à persister dans sa propre thèse, et à la défendre avec acharnement. Mais quand on est dans son cabinet, quand on médite de sang-froid, quand on cherche à se satisfaire, et qu'on a d'ailleurs quelque justesse d'esprit, on raisonne d'une autre manière. Il n'y a point d'homme sincère, s'il a un bon génie, qui ne soit contraint de reconnaître que la pesanteur, que la dureté, que la lumière, que l'étendue, sont des sujets sur lesquels on a dit jusqu'à ce jour des choses très-curieuses et trèsspirituellement imaginées , mais qui laissent l'esprit, après tout, à peu près dans la même incertitude où il était auparavant. Ainsi ce génie sublime, cet auteur

• Ecclés, vil. 29.

de tant de volumes, ce philosophe consommé, ne peut pas expliquer ce qu'est un grain de poussière; un atome, un atome est un écueil fatal à sa philosophie, où toute sa science se brise et s'évanouit.

Concluons que la nature, ce miroir où Dieu se peint à nos yeux, est couvert d'ombres et d'obscurités. C'est ce qui est énergiquement exprimé par deux auteurs sacrés, par saint Paul et par le saint homme Job. a Dieu a fait, » dit le premier, c Dieu a fait l'étendue de la terre, l'ordre des temps et des saisons, les bornes de l'habitation des hommes, afin qu'ils cherchent le Seigneur, pour le trouver en quelque sorte comme en tâtonnante » Voilà la voie de Dieu, et l'abîme tout ensemble. « Afin qu'ils cherchent le Seigneur : » voilà la voie qui nous conduit jusqu'à Dieu ; « pour le trouver en quelque sorte comme en tâtonnant : » voilà l'abîme. Et dans le chap. 26 de Job, l'auteur sacré dépeint, avec de vives couleurs, la multitude, la variété, le nombre innombrable des ouvrages du Créateur, et il finit par reconnaître que tout ce que nous connaissons n'est rien, au prix de ce que nous ignorons encore. «11 étend le septentrion, dit-il; il suspend la terre sur le néant; il a compassé des bornes sur les eaux tout autour; les colonnes des cieux s'étonnent et s'ébranlent à sa menace : il fend la mer par son pouvoir; il frappe les flots par son intelligence. Cependant ce ne sont là .que les bords de ses voies. » Pesez bien ces expressions. Cette étendue, cette terre, ces trésors d'eaux amasses, ces colonnes des cieux, ces espaces infinis, ce soleil avec sa lumière, ces cieux avec leurs asUes, celte terre avec ses plantes, cette mer avec ses poissons, «ce ne

> ietes XVII. 26, 29«

sont là que les bords de ses voies, ce que nous en savons est peu de chose, et qui est-ce qui pourrait sonder le grand éclat de sa puissance?» Crions donc, placés sur les bords des ouvrages de la nature : cO profondeur! »

111. La Providence est la troisième voie qui nous conduit à Dieu et qui nous donne de nouveaux sujets d'adorer ses perfections, mais qui confond notre esprit, et qui nous fait sentir que Dieu n*est pas moins incompréhensible dans la manière dont il gouverne le monde, que dans la manière dont il Ta formé. C'est ce qu'il serait aisé de prouver, si les bornes qui nous renferment nous permettaient d'examiner les ressorts dont la Providence se sert dans le gouvernement de cet univers. Contentez-vous de jeter les yeux un moment sur la conduite de la Providence dans le gouvernement de l'Église, depuis un siècle et demi.

Qui eût cru que dans un royaume voisin, un roi cruel et superstitieux*, le plus grand ennemi que la réformation eût jamais, lui qui, par la fureur de ses armes et par les productions de sa plume s'opposait à ce grand ouvrage , réfutant ceux qu'il ne pouvait persécuter, persécutant ceux qu'il ne pouvait réfuter; qui eût cru que ce monarque servît le premier au dessein qu'il voulait renverser, frayât le chemin à la réformation, et en secouant le joug du pontife romain, exécutât le plau de la Providence, lorsqu'il semblait ne faire qu'assouvir sa volupté et son ambition?

Qui eût cru que l'ambitieux Clément ', pour soute-

• Henri VIII, roi d'Angleterre, fondateur de l'Église anglicane. 2 Le pape Clément VII, qui refusa de sanctionner le divorce d*Henri VIII, prononcé par l'archevêque de Cantorbéry, Thomas Cranmer. En lancautrex-

nir des droits chimériques, que l'orgueil du clergé a forgés, et auxquels la lâcheté des peuples et la mollesse même des souverains les soumet; qui eût cru, dis-je, que cet ambitieux pontife, en lançant les foudres du Vatican contre ce roi, eût perdu tout un grand royaume et eût porté ainsi le premier coup à la tyrannie qu'il avait dessein d'affermir?

Qui eût cru que Zwingle eût eu de si grands succès au milieu du peuple de l'univers le plus inviolablement attaché aux coutumes de ses pères ; d'un peuple qui retient avec scrupule jusqu'à la forme des habits de ses ancêtres; d'un peuple surtout si ennemi des innovations en matière de religion, qu'il peut à peine souffrir une explication nouvelle d'un passage de l'Écriture, un argument qui n'avait point encore été employé, une remarque de critique ; qui eût cru qu'on eût pu lui persuader une religion si diamétralement opposée à celle qu'il avait sucée avec le lait?

Qui eût cru que Luther pût triompher de tant d'obstacles, qui s'opposaient au succès de ses prédications en Allemagne, et que ce superbe empereur* , qui comptait parmi ses captifs des pontifes et des rois, ne pût triompher d'un misérable moine?

Qui eût cru que ce tribunal barbare de l'inquisition, qui asservit tant de peuples à la superstition, eût été dans ces provinces une des premières causes de notre réformation ?

Et peut-être que de cette nuit ténébreuse qui enveloppe aujourd'hui une partie de l'Église va s'élever la lumière. Peut-être que ceux qui parleront après nous

commimicatioa contre ce prince, il hâta la séparation de TAn^leterre <{ç TEglise romaine. (i\'o(e de Védilewr.)

* Chartes Y,

sur la Providcnco auront lien de mettre dans le catalogue de ses profondeurs la manière dont Dieu aura délivré la vérité opprimée dans un royaume, où elle fleurissait avec tant d'éclat, et que ces coups redoublés qu'on porte contre les réformés ne serviront qu'à affermir la réformation. Mais nous abr^eons ce troisième article, et nous passons au quatrième, où nous devons vous entretenir des profondeurs de la révélation.

IV. Vous produirons-nous la liste mortifiante des questions insolubles, dont plusieurs dogmes de notre loi sont susceptibles; comme sont, par exemple, la trinité, l'incarnation, l'union des deux natures en Jésus- Christ, les voies secrètes que suit le Saint-Esprit dans la conversion des cœurs, la nature précise du bonheur dont nous jouirons dans Tintcrvalle qui sera entre notre mort et notre résurrection, les facultés des corps glorifiés, les idées qui nous resteront de ce que nous aurons vu dans ce monde, et divers dogmes de ce genre?

Mais nous vous éloignons trop longtemps du but principal de l'apôtre. Il est temps de vous ramener au sujet précis qui lui a inspiré cette exclamation. Les paroles de notre texte sont, ainsi que nous l'avons insinué, la conclusion des chapitres ix, x, et xi de cette épître. Ces chapitres sont la croix des théologiens. Les questions sur les décrets de Dieu, qui y sont traitées, sont si abstruses, que dans tous les siècles de l'Église, et particulièrement depuis le schisme de Pélago, les théologiens orthodoxes ont employé tous leurs efforts pour nous donner un système exempt de difficultés, et ils ont tous échoué dans ce dessein.

Pour vous le faire comprendre, nous allons vous

rapporter succinctement leur différents systèmes; et la courte revue ique nous en ferons suffira pour vous convaincre que la matière passe la portée de l'esprit humain, et que si le sentiment de nos Églises a cet avantage par-dessus les autres, qu'il est plus conforme à la droite raison, et aux décisions de rÉcriture, il a pourtant ses abîmes et ses profondeurs.

Commençons par le système de Socin et de ses sectateurs. Dieu, selon eux, non-seulement n'a pas déterminé le salut de ses enfants, mais même il n'a pu le prévoir. Tout ce que Thomme résout dépend de la liberté, et tout ce qui dépend de la liberté de l'homme ne saurait être l'objet de la connaissance de Dieu ; ainsi Dieu ne saurait prévoir si je croirai ou si je ne croirai point, si j'obéirai ou si je n'obéirai point, si je recevrai l'Évangile ou si je le rejetterai. 11 n'a fait d'autre décret que celui de sauver celui qui croira, qui obéira, qui se soumettra à l'Évangile : ces choses dépendent de ma volonté, ce qui dépend de ma volonté est incertain ; un objet incertain ne peut être l'objet d'une connaissance certaine : Dieu ne peut donc pas prévoir certainement si ma condition sera éternellement heureuse, ou si mon sort sera funeste dans l'étemité.

Voilà ce système. Grâce au ciel, nous prêchons à un auditoire chrétien. Il n'est pas nécessaire que nous nous arrêtions à réfuter ces erreurs, et vous sentez, je m*a8sure, que raisonner de cette manière, ce n*est pas éclaircir la religion ; c'est renverser la religion, c'est dégrader d'un même coup Dieu de sa qualité de Dieu, el l'Écriture de son infaillibilité.

C'est vouloir dégrader Dieu de sa qualité de Dieu ; car qu'est-ce, je vous prie, qu'un Dieu qui a fait des

êtres, et qui n'a pu prévoir ce qui résulterait de leur existence? Un Dieu qui a formé des esprits unis à des corps sous de certaines lois, et qui n*a pas su faire une juste combinaison de ces lois, pour connaître ce qu'elles pourraient produire? Un Dieu qui est forcé à suspendre ses jugements? Un Dieu qui apprend tous les jours quelque chose de nouveau', et qui ignore aujourd'hui ce qui arrivera demain? Un Dieu qui ne saurait connaître si la paix sera conclue, ou si la guerre continuera à ravager l'univers; si la religion sera reçue dans tel royaume, ou si elle en sera bannie; si le légitime successeur succédera à la couronne, ou si la couronne sera usurpée? Car selon la diiférente détermination de la volonté des hommes, du roi, du peuple, le prince fera la paix ou il déclarera la guerre, la religion sera bannie ou reçue, le tyran ou le véritable roi occuperont le trône ; et si Dieu ne peut pas prévoir à quoi se déterminera la volonté humaine, il ne peut prévoir aussi aucun de ces événements, ce qui est dégrader Dieu de sa divinité, et faire, de la plus parfaite de toutes les intelligences, un être environné de ténèbres.

Mais nier la prescience de Dieu, c'est dégrader l'Écriture de son infaillibilité; car comment oser soutenir qu'on respecte TÉcriture, lorsqu'on nie que Dieu connaisse les déterminations de la volonté humaine? Que voudraient donc dire tant de déclamations expresses qui sont faites sur ce sujet? Que voudrait dire le psalmiste * : « 0 Dieu, tu connais quand je m'assieds et quand je me lève, tu découvres de loin ma pensée, tu as une parfaite connaissance do toutes mes voies, même devant

' Ps. CXXXIX. -If \.

que la parole soit sur ma langue, tu sais tout ce que je vais dire ' ? » Que voudrait dire Dieu lui-même par la bouche d*Ézéchiel? « Ainsi a dit rÉtemel, vous parlez de cette manière, ô maison d'Israël ! mais je connais toutes les pensées de votre esprit. » Et par la bouche d*Ésa!e : t J'ai su que tu agirais avec perfidie ' 1 » Que voudrait dire saint Pierre, parlant de ses propres conceptions : « Seigneur, tu connais toutes choses ^^ Que voudrait dire le Sage, qui nous assure non-seulement que Dieu connaît le cœur des rois, mais « qu'il le tient même en sa main et qu'il le fléchit comme le cours des eaux * ! »

Surtout comment accorder avec ce principe tant de prophéties expresses d'événements qui, ayant une liaison intime avec la volonté humaine, n'auraient pu être prédits certainement, si Dieu n'avait une connaissance certaine de ces déterminations? « La prescience de Dieu y dit Tertullien, a autant de témoins qu'elle a fait de prophètes et de prophéties \ » Si Dieu n'a pas prévu que Jésus-Christ viendrait prêcher l'Évangile, que les Juifs concevraient de la haine contre lui, qu'ils le livreraient à Pilate, qu'ils solliciteraient sa mort, que Pilate aurait la lâcheté de mollir et de se rendre à leurs instances; si Dieu n'a pas connu toutes ces choses, comment a-t-il pu les prodire?

Mais ceux que nous combattons ne respectent guère rÉcriture et ses décisions. Et voilà à quoi conduit c(î principe, que c'est à la raison à décider des dogmes do l Écriture, et non aux dogmes de l'Écriture h dirigcM* la raison. Ce principe une fois posé, tous les dogmes dé notre foi croulent et Texpérience confirme cette ré-»

• Ezéch. XI. 5. — ^ Raaïtf XLViii. 8. — " J'aiixii. 17. — ' Prov. \xi. t» — * Tt^rtulltcn, liv. i, contre Marciuii.

146 sBRUroN

flexion. Voyez dans quels précipices ce principe a conduit Socin et ses sectateurs. A quelle décision de TÉcriture, à quel dogme de la foi, à quelle vérité établie, pressée, répétée, ne les fit-il point porter atteinte? Ve^ clavage de la volonté humaine semble détruire la nature de l'homme : il faut nier cet esclavage. Mais le dogme des décrets absolus semble choquer la liberté de l'homme : il faut nier ces décrets absolus. Mais la prescience de Dieu ne saurait subsister dans ce dogme : il faut nier cette prescience. Mais ttiille et mille prophéties prouvent cette prescience : il faut nier le sens mystique de ces prophéties. Mais Jésus-Christ les a vérifiées : il faut contester à Jésus-Christ ses titres, ses attributs, ses ouvrages, son culte, sa satisfaction : il faut nier sa divinité, son unité avec Dieu, son incarna-^ tion : il faut en faire un homme; un prophète, un docteur distingué des autres seulement par quelques talents extraordinaires : il faut nier tout le système de l'Évangile, du salut, de la rédemption. Suivre ses idées, mes frères, c'est aller de précipice en précipice.

Nous proposons, en second lieu, le système de nos frères de la confession d'Augsbourg, et celui d'Arminius ; car, quoiqu'ils diffèrent sur d'autres atticles, ils sont les uns et les autres à peu près dans les mêmes principes sur ce point. Les voici. Ils accordent la prescience, et ils nient la prédestination. Us disent bien que Dieu a prévu de tout temps quels seraient les bienheureux dans le ciel, et les victimes de l'enfer; mais ils frémissent de la thèse qui établit que Dieu a prédestiné les premiers à la félicité et les autres à la misère. Selon eux, Dieu n'a fait d'autre décret que de sauver les croyants, et de damner les incrédules; il a donné à tous les hommes des secours suffisants pour croire, et ayant

seulement prévu quels ser8|ienl ceux qui auraient la foi, quels seraient ceux qui seraient incrédules, il n'a formé aucun décret d'où suive ni la foi des uns, ni Tincrédu- Uté des autres.

Mais quoique ce ne soit nullement notre coutume d'envenimer les controverses, et de crier à l'hérétique dès qu'on n'est pas de notre opinion ; quoique nous aimions mieux concilier les sentiments qui nous sont contraires, que de triompher en les réfutant, nous ne saunons nous empêcher de faire trois réflexions sur ce système, et de remarquer : 1° qu'il s'accorde peu avec lui-i-même ; 2» qu'il est directement opposé à diverses décisions du Saint-Esprit, et particulièrement à la doctrine des trois chapitres que nous avons cités ; 3** que quand nous accorderions à ceux qui le proposent tout ce qu'ils prétendent prouver, ils laisseraient encore mille dif(ici|ltés dans la doctrine des décrets de Dieu, et qu'ils seraient toujours obligés de s'écrier comme nous sur cet article : « 0 profondeur ! »

Nous disons que ce système s'accorde peu avec luimême, que la doctrine de la prescience pupppse celle de la prédestination, et qu'à moins de nier que Dieu prévoit notre salut, on est obligé, par sa propre thèse, de dire qu'il nous y prédestine. J'avoue qu'il y a un sens très-véritable, selon lequel il est vrai de dire que pré-» voir une chose est une action de l'esprit, différente de la résoudre. Mais il y a un autre sens, où résoudre et prévoir ne sont qu'une action unique. Si je prévois que le souverain, en envoyant des troupes armées dans la maison de. la veuve et de l'orphelin, exposera cette maison au pillage, il est certain que ma prévision n'a aucune influence sur le sort de cette maison, et que prévoir 8on pillage, ce n'est pas la prédestiner à être

pillée. Mais si le souverain prévoit cet événement, s*il connaît la rage et la fureur dont les soldats sont animés, s*il sait par expérience que dans des conjonctures pareilles, ils ont fait de pareils désordres, si, malgré cette prescience, il envoie ces furieux dans cette maison, s*ii leur laisse leurs armes, s*il ne leur donne aucun frein, aucun maître supérieur pour retenir leur fureur, ne sentez-vous pas, mes frères, que prévoir et résoudre ne sont en cette occasion qu'une même chose 1 Appliquez ces réflexions à notre sujet. Supposons (ju*avant la création de cet univers. Dieu eût subsisté seul, avec un autre esprit tel qu'il vous plaira l'imaginer; supposons ensuite que Dieu ait formé le pian du monde, et qu'il l'ait communiqué à cet esprit qui subsistait avec lui; supposons enfin que Dieu qui formait ce plan, et que cette intelligence à qui Dieu l'a communiqué, aient prévu l'un et l'autre qu'il y aurait des hommes de ce monde sauvés, et qu'il y en aurait de damnés, ne sentez-vous pas qu'il y aurait une différence essentielle entre la prescience de Dieu et la prescience de cet esprit que nous avons supposé? La prescience de ce dernier n'a aucune influence sur le salut ni sur la damnation des hommes, parce que cet esprit ne fait que prévoir et qu'il en demeure là. Mais la prescience de Dieu n'est-elle pas d'un autre genre? Est-ce une prescience nue, oisive et sans influence? Non-seulement il prévoit, mais il crée ; non-seulement il prévoit qu'un homme libre fera un bon ou un mauvais usage de sa liberté; mais il la lui donne. Prévoir et résoudre en Dieu, n'est-ce pas une même chose? Que si l'on ne veut soutenir, en disant que ce sont deux actes diflérents, si ce n'est que Dieu n'a pas fait violence à sa créature, mais que, nonobstant sa prescience, l'un s'endurcit

librement, et i*autre croit librement : si l'on ne veut établir que cela, donnons-nous la main d'association ; voilà précisément notre système, et nous n'avons point de sujet de nous noircir les uns les autres, puisque nous avançons la même thèse.

Nous trouvons un second inconvénient dans le système de la simple prescience, c'est qu'il ne saurait cadrer avec le système de l'Écriture, qui établit clairement la doctrine obscure de la prédestination. Nous laissons plusieurs passages que l'on allègue communément sur cette matière; comme ce que Jésus-Christ dit à son Père : < Je te rends grâces de ce que tu as caché r^es choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux petits enfants : il en est ainsi, ô mon Père, parce que tel a été ton bon plaisir* : ]> comme ce que dit saint Paul, au chapitre premier de son Épitre aux Éphésiens, que « Dieu nous avait élus avant la création du monde, nous ayant prédestinés pour nous adopter à soi ^ : » comme ce fameux passage du huitième de l'Épitre aux Romains : « Ceux qu'il a auparavant connus, il les a aussi prédestinés; ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés \ »

Nous laissons tous ces passages, parce que ceux que lious combattons contestent les explications que nous leur donnons, et qu'il est de l'équité ou d'écouter ce qu'ils y opposent et de leur répondre (ce que les limites de ces exercices ne sauraient nous permettre), ou de ne pas nous en servir, en supposant cela même qui est en question^ qu'il s'agit là de la prédestination telle que nous la concevons. Contentons-nous, pour combattre le système de la prescience sans prédestination, de

• Matth. XI. 2b. — ' Eph. i. 4. — ' llom. vin. 28, Î9.

VOUS faire jeter les yeux sur ces trois chapitnes de l'Épître aux Romains, dont notre texte feit la clôture.

Je sais bien ce qu'on nous oppose. On dit que nous nous formons des fantômes pour les combattre; que la pensée de saint Paul y est claire; qu'elle parait dans tout son jour, par le but quUl se proposait, et que ce but n'a aucun rapport avec les d^rets absolus, bien loin de les établir. L'apôtre avait posé cette thèse, que l'Évangile serait désormais la seule alliance qui conduirait les hommes au salut, au lieu que l'adhérence à l'économie lévitique serait funeste. Là-dessns les Juifis se récrient; ils ne peuvent comprendre que l'adhérence à une loi émanée de Dieu conduise à la perdition. Saint Paul répond à cos plaintes : il dit que Dieu est en droit d'annexer sa grâce aux conditions que bon lui semble; que les Juifs ayant renié le Messie qui leur apportait le salut, n'ont aucun lieu de se plaindre, si Dieu les prive des fruits d'une alliance dont ils rejettent les conditions. Voilà, selon ces théologiens, tout le mystère de ces chapitres, où il n'y a, disent-ils, aucune trace de prédestination.

Mais comment borner là le but de saint Paul? Supposez qu'un juif parût dans cet auditoire, et qu'il nous fit cette objection : Vous autres chrétiens, vous vous formez de Dieu une idée contradictoire ; Dieu a dit que le culte mosaïque serait étemel, et vous soutenez que Dieu l'a aboli ; Dieu a dit que < celui qui ferait ces choses vivrait par elles ', » et vous dites que leur observation conduit à la perdition éternelle; Dieu a dit que )o Messie viendrait pour les enfants d'Abraham, et vous dites qu'il s'est retiré de cette postérité, et qu'il a traité

' Rom. X. 5.

alliance avec dos nations étrangères. Supposez qu'un juif nous fit ces difficultés, et que nous voulussions simplement les résoudre, indépendamment des décrets étemels que nous supposons en Dieu, que répondrionsnous à ce juif? Nous lui dirions d'abord qu'il a mal compris le sens de la loi ; que cette éternité qui était promise à l'économie lévitique ne devait s'étendre que jusqu'à Ift venue du Messie. Sur tout nous lui dirions que les plaintes qu'il fait contre le Messie sont très-mal fondées. Vous vous plaignez, dirions-nous, que Dieu déroge à la fidélité en vous abandonnant; mais votre plainte est injuste : Dieu a traité son alliance avec vos pères; il a promis de bénir leur postérité; il s'est engagé de vous envoyer un libérateur chargé de bénédictions et de grâce. Non-seulement ce libérateur est venu, mais il est né au milieu de vous, dans votre nation, d'une do ¥06 tribus, d'une de vos familles; il a commencé par vous les fonctions de son ministère; il vous a ofiert le salut, vous l'avez rejeté, vous avez tourné en ridicule sa doctrine, vous l'avez appelé Beelzébub, vous avez sollicité sa mort, vous l'avez crucifié, vous l'avez persécuté ensuite dans la personne de ses ministres et de ses disciples. Les Gentils, au contraire, arborent ses étendards; ils sont prodigues de leur sang pour les intérêts de sa gloire : est-il étonnant que Dieu distingue dans la dispcnsation de ses grâces deux nations si étran* gement différentes dans la manière dont elles ont répondu à sa voix?

Au lieu de cela, que fait saint Paul? Écoute:; ses réponses : « Avant que les enfants fussent nés, et qu'ils eussent fait ni bieu ni mal, afin que ce que Dieu avait arrêté par le choix qu'il avait fait demeurât ferme, il fut dit : L'ainé sera assujetti au plus jeune : j'ai aimé

Jacob, et j'ai haï Esau ; je ferai miséricorde à celui à qui je ferai miséricorde, et j'aurai compassion de celui de qui j'aurai compassion. » L'Écriture dit de Pharaon : « C'est pour cela que je t'ai fait subsister, afin de faire y(Àr en toi ma puissance. Il fait miséricorde à qui il i^eut, et endurcit celui qu'il veut. Qui es-tu, toi qui con- Instes contre Dieu? Le vase d'argile dira-t-il à celui qui l'a formé : Pourquoi m'as-tu fait ainsi? Le potier d<î terre n'a-t-il pas le pouvoir de faire d'une même masse d'argile un vase pour des usages honorables, et un autre vaisseau pour des usages vils? Qu'y a-t il à dire si Dieu, en voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a suppcjrté avec une grande patience les vaisseaux de colère disposés à la perdition? » Dans toutes ces réponses, saint Paul a recours aux décrets de Dieu. Et une preuve que c'est là ce qu'il veut apprendre à ce juif converti à qui il parle, c'est que ce juif lui fait des objections qui n'ont point de lieu dans le système que nous attaquons, mais qui sont précisément les mêmes que Ton a faites de tout temps sur la doctrine de la prédestination : « Pourquoi Dieu se plaint-il encore;? Qui est-ce qui peut résister à sa volonté? » Ainsi le système de la prescience sans la prédestination ne peut s'ajuster avec l'Écriture.

Mais, en troisième lieu, à quoi ce système est-il bon ? Répand-il de la lumière sur les voies de la Providence? comble-t-il quelques-uns de ces abîmes où notre faible raison s'absorbe ? Et n'est-il pas sujet aux mêmes diflicultés que celui de la prédestination? Ces difficultés sont les suivantes : comment un Dieu souverainement bon crée-tril des hommes qu'il sait devoir être un jour infiniment misérables? Comment un Dieu infiniment saint permetril que le péché ait entrée au monde? Com-

meui un Dieu qui a un amour sans bornes pour la juslice ne donne-t-il pas à tous les hommes des secours efficaces qui les rendent parfaitement saints? Comment un Dieu qui nous dit qu*ii a veut que tous les hommes soient sauvés', » n'a-t-il fait connaître ses lois, pendant l'espace de quatre mille ans, qu'à la seule nation des Juifs? Gomment encore aujourd'hui n'étend-il pas nos conquêtes jusqu'aux extrémités de l'univers, afin que nous y portions la lumière du christianisme, et que nous fassions retentir le son de notre prédication dans les climats idolâtres et jusqu'au fond des mosquées? Comment prête-t-il son concours à la créature, lorsqu'elle s'abandonne à ces noirs attentats, qui font frémir la nature? Voilà les grandes difficidlés qu'on semble pouvoir opposer à la Providence. Qu'on nous indique un système où elles n'aient point de lieu, nous sommes prêts à l'embrasser. Mais dans le système que nous venons de combattre, toutes ces difficultés se rencontrent, et quand nous donnerions à ceux qui l'adoptent tout ce qu'ils demandent, ils seraient obligés pourtant de s'écrier avec nous sur le bord des voies de Dieu : « 0 profondeur! »

Le troisième système est celui de ces théologiens qu'on nomme supralapsaires. Ce nom de supralapsaire signifie au-dessus de la chute, et on appelle ainsi ces théologiens, parce que dans la manière dont ils rangent les décrets de Dieu, ils remontent au-dessus de la chute de l'homme, comme nous allons l'expliquer. Leur grand principe est que Dieu a tout fait pour sa propre gloire; que, dans la création de cet univers, il a eu pour but de manifester ses attributs, et particulière-

* 1. Tim. 11. 4.

ment sa bonté et sa justjco; que, pour parvenir à ce but, il a créé des hommes dans le dessein qu'ils péchassent, afm qu'ensuite il parût infiniment bon, en pardonnant à quelques-uns, et parfaitement juste en condamnant les autres ; en sorte que Dieu a résolu de damner tels et tels, non parce qu'il a prévu qu'ils pécheraient, mais il a résolu qu'ils péchassent, afin de lesdamner. Voilà ce système en deux mots. Ce n'est pas celui qui est généralement reçu dans nos Églises, quoiqu'il ait eu pour défenseurs plusieurs de ses membres et de ses docteurs. Mais quelque vénération que nous ayons pour leur mémoire, nous reconnaissons ingénument que nous ne saurions digérer les oonséquences qu'il nous semble traîner après soi. Nous y trouvons les difficultés suivantes, que nous ne faisons qu'indiquer.

1 . Nous demandons qu'on nous explique ce qu'on entend par ce principe, « Dieu a tout fait pour sa gloire. » Si Ton veut dire par là qu'il est juste que la créature se dévoue à la louange du Créateur, nous y souscrivons volontiers. Si l'on veut dire que les attributs de Dieu brillent dans tous ses ouvrages, nous y souscrivons encore. Mais si l'on veut établir par là cette proposition, que Dieu en créant les hommes n'a eu d'autre vue, pour ainsi dire, que son propre intérêt, nous nions cette proposition, et nous soutenons que Dieu a créé les hommes pour leur bonheur propre, et afin d'avoir des sujets sur qui il répandît ses grâces.

2. Nous demandons qu'on nous dise comment on conçoit que résoudre de damner des milliers d'hommes contribue « à la gloire de Dieu ? » Nous concevons bien qu'il est de la gloire, de la justice de Dieu de punir des hommes coupables, mais résoudre de damner des hom-

mes qui ne sont pas encore considérés comme pécheurs» les créer afin (ju'iis pèchent, vouloir qu'ils pèchent pour les damner, c'est ce qui nous semble plus propre à ternir la gloire de Dieu qu'à la relever.

3. Nous demandons comment» dans cette hypothèse, on peut concevoir que Dieu n'est pas auteur du péché. Dans le système ordinaire de nos églises, Dieu permet seulement que les hommes pèchent : c'est le mauvais usage de sa liberté qui entraine l'homme dans le précipice, et ce principe, tout odieux qu'il parait, est encore sujet à bien des difficultés. Mais dans celui-ci^ Dieu veut le péché pour parvenir au but qu'il s'est proposé en créant le inonde, et il faut que les hommes pèchent. Dieu les a créés pour cela. Si ce n'est pas là constituer Dieu auteur du péché, il faut donc que nous renoncions aux idées les plus distinctes et les plus claires.

4. Nous demandons qu'on accorde ce système avec tant de déclarations expresses, qui tious disent que € Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ' ; » avec ces pressantes instances, avec ces reproches perçants, avec ces tendres regrets que Dieu fait paraître à l'égard de ceux qui ne se convertissent point : « O si mon peuple m'eût écouté^ ! Jérusalem, Jérusalem, combieil de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins, et vous ne l'avez point voulu! »

6. Nous demandons qu'on nous dise comment il est possible de concevoir un Dieu qui, étant souverainement heureux, a voulu ajouter ce degré, quoique inutile à son bonheur, de créer des hommes sans nombre

1 !.. Tim. II. 4.-* Pi. lxxxi. 14. > Matth. xxiii. 37.

pour les accabler h jamais sous des chaînes d*obscu« lilé, et pour les faire dévorer par des flammes éternelles.

Tels sont les abîmes que nous ouvrent ces théologiens. Il n'y a personne au monde qui ait plus de sujet qu'eux de se récrier sur les voies de Dieu, conçues d'une manière si incompréhensible : « 0 profondeur ! » Et j'avoue que je ne puis assez m'étonner de voir des hommes qui nous disent de sang-froid que Dieu a créé cet univers à dessein de sauver un homme et d'en damner cent mille; qu'il n'y a ni soupirs, ni prières, ni larmes, ni sanglots qui puissent faire révoquer cet arrêt; qu'il faut subir la sentence d'un Dieu dont la gloire demandait qu'il créât tous ces peuples pour les damner : je ne puis assez m'étonner de voir des gens qui soutiennent ces propositions d'une manière crue, dure,, sans adoucissement, sans restriction, et qui nous disent ensuite que tout cela n'est susceptible d'aucune difficulté, et que toutes les objections qu'on y peut opposer ne méritent pas même qu'on y réponde.

Telles étant les difficultés qui se rencontrent dans les différents systèmes qui ont été imaginés sur les décrets du Créateur, nous n'avons plus, ce me semble, qu'un seul parti à embrasser, c'est celui de nos Églises , et il paraît par les réflexions que nous avons faites que, quelques ténèbres qu'il laisse encore sur cette sombre matière, c'est pourtant celui de tous qui se trouve le plus conforme aux lumières de la raison et aux décisions de l'Écriture. Nous croyons que Dieu , par un principe de bonté, a créé le genre humain ; qu'il était 'de sa sagesse que les hommes fussent formés libres^ que la lige du genre humain, Adam notre malheureux père, abusAt de sa liberté; que ses descendants ont

ajouté à leur corruption naturelle, et aux péchés de leurs aïeux, mille crimes qui leur sont propres ; qu'une conduite si monstrueuse rend les pères et les enfants dignes d'une misère éternelle , eu sorte que sans violer les lois de la justice. Dieu peut perdre à jamais les uns et les autres; qu'ayant prévu de toute éternité ces malheurs , il a résolu de toute éternité de tirer de cet indigne amas de créatures condamnées un certain nombre d*hommes qu'il veut sauver ; que pour eux il a envoyé son Fils au monde; qu'il leur accorde son Esprit, pour leur appliquer les fruits de la mort de son Fils ; que cet Esprit les conduit de l'ouïe de la parole à la sanctification ; de la sanctification à la félicité éternelle.- Voilà en deux mots le système de nos Églises.

liklessus, si vous demandez comment il arrive que de deux hommes à qui le Messie est annoncé, l'un le reçoit et l'autre le rejette, nous répondrons, avec saint Paul, que cette différence est telle , « afin que ce que Dieu a arrêté par le choix qu'il a fait demeure ferme '. ï> Si vous demandez encore d'où vient ce choix ; d'où vient que Dieu choisit l'un pour lui donner son esprit et pour relever sa miséricorde, et qu'il choisit l'autre pour servir de victime à sa justice, à cela nous répondrons que « Dieu a compassion de celui qu'il veut, qu'il endurcit celui qu'il veut * ; » c'est-à-dire qu'il le laisse dans son endurcissement. Si vous demandez encore comment Dieu peut , sans blesser sa sainteté , laisser un homme dans son endurcissement, nous répondrons que Dieu est le maître de sa créature , et « qu'un potier de terre peut faire d'une même masse un vaisseau pour des usages honorablesret un autre vaisseau pour des usages

» Rom. IX. ii. — 2 Ibid. ix. 18.

158 SERMOIt

▼ils ' . 9 Si vous demandes encore à quoi sert dohc iiùit^ ministère , et de quel droit Dieu poul se plaitidré par nôtre boiiciie de ce qUe tant dé Ipéchfetliffe persistent dans rimpénitence, puisque DieH a résolu de lès y làis=ser, à cela hoiis répondions : « Qui es-tii, toi, poUr contester avec Dieu? liC vase d'argile dira-l-il à celui qiii l'a formé : Pourquoi m'âs-tu fait ainsi * ? »

Après toutes ces questions, quand vous ert appellerez à notre conscience pour sAvbir si nod propres réponses sont capables de nous satisfaire pleinement; si Ton ne peut pas se servir de nos propres antiés pour nous combattre ; si les objections que lious avons opposées aux autres ne semblent pas conclure contre nous, et si tout ce système que nous venons de vous proposer nous paraît sans difficulté , à cela nous répondrons en mettant le doigt sur la bouche ; nous reconnaîtrons notre ignorance ; nous ne déchirerons point le Voile dont Dieu a couvert ses mystères ; nous avouerons que notre but, en choisissant cette matière, a été moins de l'éclair^ cir que d'en presser les difficultés, et de faire sentir par cela même la tolérance que les chrétiens se doivent mutuellement sur cet article; nous nous récrierons sur cet abime du Créateur com:ïîe sur les autres : « O profondeur des richesses de la sagesse et de la connaissance de Dieu ! Que ses jugements sont impénétrables, et que ses voies sont incotnpréhensibles ! »

APPLICATION

C'est assez envisager les profondeurs divines comme un objet qui confond l'esprit et qui le ravit en le confondant. II faut les envisager maintenant comme des

« Rom. IX. 21.— * Ibid. ix. 20.

sources fécondes de verlu et de sainteté. La doctrine que nous venons d'établir e^t le triomphe de la partie pratique de la religion, conune elle est ce qu il y a de plus sublime dans sa partie spéculative. Rappelez dans votre mémoire tout ce que nous venons de vous dire sur les ténèbres dont Dieu se couvre à vos yeux. Faites réflexion que partout la lumière est mêlée avec Tobscurilé : obscurité dans les idées naturelles, obscurité dans les ouvrages de la nature, obscurité dans la conduite de la Providence, obscurité même dans plusieurs dogmes de la révélation. Parmi tant, de diverses ténèbres , je vois un principe certain, une clarté sans nuages, une lumière exempte de ténèbres, une vérité que les idées naturelles, que la voix des créatures, que la conduite de la Providence, que tout concourt à nous enseigner; c'est qu'il faut vivre saintement.

Nous ne faisons pas cette réflexion pour plaider en faveur du pyrrhonisme, et pour diminuer la certitude de ces dogmes qu'il a plu à Dieu de nous révéler. Malheur à nous si, travaillant d'une main à établir les fondements de la religion , nous venions les saper d'une autre ! Arrière de nous ces Vamni modernes , qui , sous prélexte de nous faire envisager la Divinité comme un être couvert de saintes ténèbres, voudraient nous persuader que c'est un être contradictoire , et que la religion qu'il nous adresse choque la raison, et est incompatible avec elle-même. Mais d'où vient, je vous prie, que, parmi tant de ténèbres que Dieu laisse devant nos yeux, il a laissé les devoirs pratiques dans un Udu si clairet si éminent? D'où vient que les dogmes mêmes qui sont le plus clairement révélés sont pourtant exprimés d'une manière qui a fourni des difficultés, sinon solides et réelles, du moins vraisemblables et

apparentes , et que la partie pratique est révélée avec tant de clarté qu'elle ne saurait être susceptible d*aucnne objection qui ait quelque vraisemblance ou quelque cx)uleur? Mes frères, ou il faut nier la sagesse du Créateur, ou il faut tirer de là cette conséquence; c'est que ce qu'il y a de plus nécessaire à savoir, c'est que cedont la négligence eu tété plus funeste à Thomme, c'est que ce à quoi nous devons être le plus inviolablcnient attachés, c'est la religion pratique.

Appliquons cette réflexion générale aux profondeurs des décrets de Dieu. Si « le fondement de Dieu demeure ferme \ » vous ne sauriez avoir de véritable joie ni de solide contentement, jusqu'à ce que vous ayez décidé chacun cette grande question : suis -je de ceux que Dieu destine à la gloire, ou si je suis de x;es autres qu'il prépare à la perdition? Mais comment se satisfaire sur une question en même temps si obscure et si intéressante? Le décret est impénétrable. Le livre de vie est scellé. On vous l'a dit mille fois : il n'y a point d'autre voie que celle d'examiner si vous avez les caractères de l'élection, et toute votre vocation, c'est de vous employer aies acquérir. Ces caractères, vous le savez, sont la patience, la douceur, la charité, l'humilité , le détachement du monde , et les autres vertus chrétiennes. C'est à vous à les remplir. Un peu moins de spéculation et plus deipratique. Devenons moins curieux et travaillons à nous rendre plus saints. Laissons à Dieu le soin de l'arrangement de ses décrets, et pour nous, arrangeons nos actions et la conduite de notre vie. Et ne dites point : Si je suis prédestiné au salut, je serai sauvé sans que j'y travaille. Vous ^

' 2. Tira. 11. 19.

de mauvaise foi en faisant cette objection ; car, étant persuadés que vos jours sont comptés , vous ne laissez pas de prendre des aliments, et de vous donner tous les soins nécessaires pour votre conservation. Et voilà comme il faut agir à Tégard de votre salut. .

Et nous, ministres de Jésus-Christ, quelle est notre tâche? Pourquoi ^mmes-nous envoyés vers ce peuple? Est-ce pour approfondir les décrets de la prédestination et de la réprobation ? Puisque Tesprit de Dieu a révélé ces mystères, il est permis d'en entretenir nos peuples, et ce serait vouloir c être sage par dessus ce qu'il faut être sage S » que de supprimer cette partie de la religicm. Mais après tout, faut-il en demeurer là ? Faut-il même en faire la principale matière de nos discours ? A Dieu ne plaise que nous connussions si mal le but de notre ministère! J'aimerais autant voir un médecin qui, étant consulté sur une maladie pressante, s'emploierait à l'aire des discours sur le terme de la vie , haranguerait son patient, lui dirait. que ses jours sont comptés, qu'il ne tombera pas un cheveu de sa tète sans la volonté de Dieu. Orateur hors de saison, laisse là tes discours et déploie tes actions : consulte les symptômes de mes maux, appelle l'art et la nature à mon secours, et, laissant à Dieu l'exécution de ses projets éternels, prescris-moi \es remèdes que je dois prendre et le régime qu'il faut suivre ; travaille à soutenir ce corps qui chancelle, et à retenir ce souffle qui est prêt à s'évanouir. Appliquons - nous cette image. Pensons au compte que nous devons rendre à ce maître qui nous envoie. Prenons garde que, dans le grand jour de son jugement, il ne nous tienne ce langage : Arrière de

' Rom. 111. 3.

162 SBMKHI

Dioi, serviteurs réfracl aires ! Je vous avùf éUuhIn poiur rendre TÉglise sainte, et noo pour la rendre savante; pour affermir les élus, et non pour leur prêcher de pénétrer dans le mystère de Téiection ; pour leur annoncer mes lois, et non pour approfondir mes décrets.

Mais ne nous bornons pas à C66 devoirs trop généraux. Les ténèbres dont Dieu se couvre à nos yeux font le procès au théologien téméraire, au zélateur indiscret, au chrétien timide et chancelant, à Thomme de chair et de boue attaché aux choses sensibles.

1<> Au théologien téméraire : à vous qui distillez votre cerveau pour pénétrer des vérités impénétrables; à vous que ce penchant audacieux jette (kns l'un de ces écueils ou d* embrasser le mensonge, ou de rendre la vérité comme insoutenable en l'expliquant; car, prenez-y garde, mes frères, celui qui rejette un dogme parce qu'il ne le comprend pas, et celui qui veut le comprendre parfaitement, parce qu'il est appelé à le recevoir, pèchent tous deux par le même principe, pour ne pas sentir les bornes de l'esprit humain, deux écueils également dangereux. Mais, d'un côté, il faut être bien téméraire, il faut avoir des idées bien bornées d'un Dieu infini, il faut être bien peu versé dans les sciences, pour n'admettre que les principes qui n'ont point de difficulté, et pour regarder la profondeur d'un mystère comme un caractère de fausseté. Quoi! une créature misérable, une créature qui ne sait rien, une créature qui ne se connaît pas elle-même voudrait connaitre les décrets de Dieu, et les rejeter si elle ne peut les approfondir! Mais, ^'un a,utre c6t&, il faut avoir la vue bien courte , il faut être d'un- génie bien faible , il faut bien peu connaître les vues du Créateur, pour ne sentir aucune difficulté, pour trouver que tout

est clair, pour ne Touloir suspendre son jngem('ui sur rien, pour prétendre non-seulemeat soutenir la vérité d'un myslère, mais pour en vouloir sonder les abîmes. Petit homme, rentre dans ton néant; couvre-toi de la poussière, et apprends du plus gran^ des théologiens à t'arrèter où il faut s'arrêter, et à crier sur le bord do Tabime : c 0 profondeur ! »

2o lies profondeurs divines doivent confondre le zéhteur indiscret, ceux qui décrient, qui déchirent les opinions différentes de leur système, sur des matières en elles-mêmes obscures et ténébreuses. Ici nous versons notre douleur dans le sein de nos frères de la confession d'Augsbourg, dont quelques docteurs nous dépeignent avec de noires couleurs, trempent leur plume dans le fiel lorsqu'ils écrivent contre nous, nous taxent de faire de la Divinité un Dieu crue) et barbare, un Dieu qui est Fauteur du péché , et qui autorise luimême par ses décrets le relâchement et la corruption des hommes. Vous le voyez, si c'est là notre doctrine ; vous le voyez, si nous ne joignons pas nos voix à celles des séraphins, et si nous ne faisons raisonner nos auditoires des cris redoublés : « Saint, saint, saint, est TÉternel des armées ' ! » Vous le voyez, si nous n'exhortons pas nos peuples à « entrer par la porte étroite % à travailler à leur salut avec crainte et tremblement \ » Mais les conséquences que nous vous imputons, nous dites-vous, ne suivent-elles pas de vos principes? Je veux pour un moment qu'elles en suivent. Ne suffit^il pas que nous les désavouions, que nous les condamnions? Une pareille réponse de votre bouche sur un autre dogme, ne nous a-t-ellc pas satisfaits ? Accusez-

» Esaîe Yi. 3. — ' Matth. nu 13. - ' Phil. ii. 12.

nous (l*êtrc de mauvais Ic^iciens; mais ne nous, accusez |)as d'être de méchants hommes. Accusez-nous de, mal raisonner ; mais ne nous accusez pas d'exercer un ministère infidèle. Mais , direz-vous, vous avez des docteurs parmi vous qui empoisonnent eux-mêmes les controverses, qui réfutent avec aigreur, qui exconmiunient ceux qui ne sont pas de leur sentiment sur la. prédestination , et qui voudraient pouvoir mettre tout à feu et à sang. Avons-nous de ces docteui^? Ah! Dieu veuille nous en délivrer! Mais ils suivent leur propre esprit, et non l'esprit de nos Églises. Nos Églises n'ont jamais séparé personne de leur communion pour ce point seul, qu'on n'était pas de leur sentiment sur la prédestination. Vous le savez par expérience. Ne vous ouvrons-nous pas notre sein 1 Ne vous recevons-nous pas à notre communion? N'avons-nous pas un désir sincère, ardent, de nous réunir avec vous? 0 si Dieu voulait exaucer nos vœux! 0 épouse de Jésus-Christ, si Dieu voulait tenniner ces guerres intestines qui te déchirent! 0 enfants de la réformation, si vous saviez unir vos eflbrts contre le vrai ennemi de la réformation et des réformés! C'est la matière de nos souhaits. Ce sera sans cesse la matière de nos prières.

3° Les profondeurs des voies divines font le procès au chrétien timide et chancelant , caractère trop commun au milieu de nous. Notre foi nous abandonne dans nos besoins; c l'ancre ferme ' » de l'espérance nous échappe dans la tempête ; nous nous brisons pour l'ordinaire contre l'écueil de l'adversité; nous nous trouvons confondus lorsque nous voyons évanouir des projets, dont le succès semblait être la base de notre

' Hébr. VI. 19.

boiilieur et du bonheur de TÉglise. Mes frères, soyons mieux soutenus dans nos principes. La prudence chrétienne veut bien qu'on mette la main à l'œuvre ; il faut être vigilant, assidu, exact dans ses affaires particulières. De même dans les dangers publics, il faut assembler les sages, il faut lever des armées, il faut que chacun travaille selon son pouvoir, et qu'il porte sa pierre pour la construction du temple; mais quand nos desseins échouent, soyons fermes, immobiles, inaltérables. Souvenons-nous que nous ne sommes que de petits enfants, au prix de cette intelligence qui est au timon du monde ; que Dieu nous laisse souvent prendre des mesures justes, raisonnables, et qu'il aime ensuite à souffler sur tous nos desseins, afm de nous délivrer par des voies inopinées, et de nous sauver avec plus d'éclat.

Quand je veux me pénétrer de cette vérité, je jette les yeux sur l'ennemi de la religion. Je le vois d'abord égalant, que dis-je? surpassant les plus superbes potentats, parvenu à un {K)int d'élévation qui fait l'étonnement du monde universel, nombreux dans sa famille, victorieux dans ses armées, étendu dans ses limites. Je vois des places conquises, des batailles gagnées, tous les coups qu'on porte à son trône, ne servant (s'il faut ainsi dire) qu'à l'affermir. Je vois ime cour idolâtre qui l'élève au-dessus des hommes, au-dessus des héros, et qui l'égale à Dieu même. Je vois toutes les parties de l'univers inondées de ses troupes, vos frontières menacées, la religion qui chancelle, et le monde prolestant au terme de sa ruine. A la vue de ces orages, je n'attends plus que le dernier coup qui va renverser TÉglise, et je m'écrie : 0 nacelle battue de la tempête! vas-tu être engloutie dans les flots ? 0 Église de Jésus-

166 SBRMON

Christ , c contre laquelle les portes de Tenfer ne devaient jamais prévaloir ', » est-ce là le fruit de tes espérances? Voici la Divinité < qui découvre le bras de sa sainteté % » qui sort du sein du chaos » qui nous confond par les miracles de ^n aiqour, après nous avoir confondus par les ténèbres de sa providence. Voici, dans Tcspace de deux campagnes % plus de cent mille ennemis ou ensevelis dans les ondes, ou emportés par répéc de nos soldats, ou foulés aux pieda de nos chevaux, ou accablés de nos chaînes. Voici des provinces entières soumises à notre obéissance. Voici nos généreux guerriers couverts des plus beaux lauriers qui eussent jamais frappé notre vue. Voici cette puissance fatale qui était montée jusqu'au ciel; la voici qui chancelle, qui tombe et qui s'en va être précipitée dans les enfers *. Mes frères, que ces événements nous ren-

^ Matth. XVI. 18.

^ Esaïe LU. 10

^ Les campagn^cs d'Hochstedt et de RamilUes. La bataille d^Hochstedt fut gagnée en 1 704 par Marlborough et par le prince Eugène sur Harsinet Tallard. Après ce grand désastre, les restes de Tarmée française évacuèrent toute TAllemagne. La bataille de Ramillies, perdue en 1706 par Yilleroi, força les Français à abandonner les Pays-Beis, qu'Us occupaient depuis la mort du roi Charles II. {Noie de l'éditeur.)

* Ces applaudissements aux malheurs de la France ont besoin d*étre expliqués. Jusqu'à leur persécution, les Protestants fqrent en France d^xcellents citoyens et les sujets les plus fidèles- Ils restèrent étrangers aux troubles de la Fronde, enrichirent le pays par leur industrie, le défendirent par leur courage, et Tédifièrent par leurs vertus. C'est Hazarin qui rend d^eux ce témoignage, et de la part du cardinal premier ministre ce témoignage n^est pas suspect. Uais lorsqu'en retour de leur fidélité et de Leur bonne conduite, ils furent poursuivis dans leur conscience, dans leurs biens, dans leurs cnfantSi dans tout ce qui tient au ccaur de l'homme , doitpon s'étomaer que ceux qui échappèrent à la prison et aux galères aient maudit uo gouTamenieat aossi injuste et aussi cruel que celui de Louis XIY à leur égard? Que si maintentot on examine la conduite de leurs adversaires, passés et préwnts, y troore-ton on patriotisme plus robuste ? La Ligue, que des éccivains modernes pM-

i>tk LES l>ROFONDEURS DiTtNBS. l67

dettt sages. Ne jugeoilâ pas de la conduite de Dieu pieir nds idées, et apprenons à respecter tes proftmdeurs de sa provideiice;

Mais quoi ! sserôns-nous toujours dans le tempj» des ombrte^ et des ténèbres ? Y aura-t-il toujours lin voile entre le paWib et le sanctuaire? Dieu nous conduiral-il toujours à travers les goiifires et les ftbinles? Ah ! mes frèresi ce sont là précisément leS élans, cô soiit les transports que noûâ voudrions vous inspirer, et c'est ce que nous disons; les profondeurs divines nous ihbntreilt la folie de rhomme de chair et de boue, qui n'aime qile celte- vie; bientôt cette nuit, celle sombre nuit sera dissipée. Bientôt notis entrerons dans ce temple, où il n'y a « pli^s de soleil, parce que l'agneau eii est lui-même la lumière ' ; » bientôt nous arriverons à ce bienheureux période où ce qui est -a imparfait sera aboli '\ » Dans le ciel nous connaîtrons toutes choses ; dans le ciel nous connaîtrons la nature , la providence, la grâce , la gloire ; dans le ciel Jésus-

tendent a^oîr été un mouvement national, avait fait bien plus, le siècle précédent, lorsqu'elle voulait faire de la France une province espagnole, et cela tans d'autres motifs qu'un fanatisme sauvage et la haine contre celui qui fut le meilleur et le plus grand de nos rois, il est vrai que les chefs de cette Ligue recevaient à cet effet l'or de Philippe II, ce qui est encore plus odieux. Les émigrés français de l'armée de Condé secondaient les mouvements de l'étranger contre leur pays ; et de nos jours les ultramontains, en donnant au pape l'omnipotence absolue de la direction des âmes, ne sont guère nationaux. Les jésuites, qui sont aujourd'hui à la tête de la prédication catholique à Paris, et dont le général est toujours un étranger, n'ont et ne peuvent avoir, d'après leurs institutions, ni patrie, ni famille, ni biens, qui leur soient en propre; tout chez eux appartient à l'ordre ou s'y réfère. C'est l'abnégation complète, absolue, de l'Individu au profit de la communauté ; c'est du socialisme à la plus haute puissance, mais cela n'est guère français , on en conviendra. (CharrsHTiia.)

' Apoc. XXI. 23.

' 1. Cor. XIII. 10.

Christ résoudra nos difflcuUés et nos objections; dans le ciel, nous verrons. Dieu t face à face *. » 0 que cette connaissance remplira nos esprits de joie! O qu'il sera doux, de puiser ainsi la lumière et la vérité dans leur source! Mon âme, sors de ta poussière; anticipe sur ces périodes de félicité , et dis comme Moïse : « Seigneur, fais-moi voir ta gloire ^ » Seigneur, dissipe la nuée et l'obscurité qui sont autour de ton trône. Seigneur, comble Tabîme qui nous sépare. cMais l'homme mortel ne saurait me voir et vivre '. » £h bien? mourons donc; mourons pour devenir immortels; mourons pour connaître Dieu ; mourons pour être « participants de la nature divine *. » Heureux de former de si nobles vœux ! Heureux de les voir accomplir !

' i. Cor. XIII. 12. — 2 Exod. xxxiii. 18. — '' Ibid. v. 20. — » 2. Pierre i. 2.

Le riche disait : Père Abraham, je te 'prie d'enroyer Lafare dans la maison de mon père, car j'ai cinq frèreti, afin qu'il leur atteste ces choses, de peur qu'eux aussi ne viennent dans ce lieu de tourment. Abraham répondit : Us ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent. Mais il répondit : Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts ya vers eux, ils s'amenderont. Et Abraham lui dit : S'ils refusent d'écouter Moïse et les prophètes, ils ne seront pas plus persuadés, quand même quelqu'un des morts viendrait à ressusciter.

Luc XVI. 97, 28, 29, 80, SI.

« Quand quelqu*un est lente, qu'il ne dise point : C'est Dieu qui me tente; car comme Dieu ne peut être tenté par aucun mal, aussi ne tente-t-il personne \ » Cette sentence est de saint Jacques; nous la lisons au chapitre premier de son Épltre catholique. L'apôtre se proposait d'humilier les hommes dans le sentiment de leurs fautes, et de combattre cette erreur monstnieuse qui taxe Dieu d'injustice, et qui le fait auteur du péché. Cela parait d'abord fort inutile, du moins par rapport à nous. Faire Dieu auteur du péché ! C'est une pensée si odieuse, si peu conforme aux idées que nous

* Jacq. I. 13.

170 SERMOEl

avons de l'Étre-Suprême, si opposée à ses lois, si in* digne de la pureté de ces tyeux qui ne peuvent pas même voir le crime ', » qu'il semble qu'elle ne peut pas monter dans Tesprit humaih, et que s'il y eut, du temps de saint Jacques, des âmes qui la conçurent, c'étaient des monstres qui furent étouffés dès leur naissance, et qui ti'ont point eti diè seëtâteurs dsihs les dentiefs siècles.

Cependant, reconnaissons-le, mes frères, et apprenons à nous connaître nous-mêmes. Si nous répugnons d'abord à cette pensée, il n'est que trop vrai, nous l'adoptons en secret, nous la roulons dans notre imagination , nous- nous en selrvons même pour excuser notre corruption et notre ignorance. Comme l'étude de la vérité demande du temps et de la peine; comme l'ouvrage de la sanctiPication est un travail long et pénible , l'homme, naturellement indolent dans les matières du salut, y renonce pour l'ordinaire, et porté à se décharger de ses crimes, il va chercher dans le ciel la cause de ses désordres, il s'en prend à la Divinité même, et l'accuse d'avoir mis Un voile si impénétrable sur la vérité, qu'on ne saurait la découvrir; ël d'avoir placé la vertu dans un lieu si éminent et si escarpé, qu'il est presque impossible d'y atteindre, li est donc important d'opposer aux hotnmes de nos jours la doctrine que l'apôtre opposait Ëiux hérétit[ue8 de son temps , d'établir et de faire résonner dans nos auditoires cette maxime de saint Jacques : c Quand quelqu'un est tenté, qu'il ne dise point : C'est Dieii qui me tente; car comme Dieu ne peut être tenté par aucun mal, aussi ne tente-t-il personne. »

* Uabac. i. 13.

Et c^esl précisément le but que nous nous proposons aujourd'hui, but qui répond à celui du Sauveur du monde, et qu'il se proposait lui-même dans la conclusion de la parabole qui vient d'être lue en votre présence. Vous y voyez un malheureux qui, en sollicitant Abraham d'employer quelque nouveau moyen pour la conversion de ses frères, veut se disculper par cela même, et semble taxer la Providence de n'en avoir mis en avant que de faibles et d'imparfsiits pour le convertir lui-même. Et vous entendez Abraham qui réprime ces reproches audacieux, et qui atteste la suffisance des voies ordinaires de la révélation et de la grâce. «Le riche, dit maintenant notre évangéliste, le riche disait : Père Abraham, je te prie d'envoyer Lazare dans )a maison de mon père, car j'ai cinq frères, afin qu'il leur atteste ces choses, de peur qu'eux aussi ne viennent dans ce lieu de tourment. Abraham ré{)ondit : Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent. IVÎais il répondit : Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils s'amenderont. Et Abraham lui dît : S'ils refusent d'écouter Moïse et les prophètes, ils ne seront pas plus persuadés, quand même quelqu'un des morts viendrait à ressusciter. »

Avant que d'entrer en matière, il faut faire deux réflexions générales, qui servent de fondement à ce que nous dirons dans la suite. D'abord on trouve ici quelque chose qui répugne; ce mauvais riche dans les ftaounes, quoique dépouillé de son corps; ces entre* liens entre un malheureux dans l'enfer et Abraham dans le sein de la gloire : cette pitié afbelueuse d'un damné, dans les tourments mêmes ; toutes ces choses semblent n'être pas bien dans les termes de la vérité, du moins elles fournissent un juste sujet de demander

172 SKRMON

sur tout ce texte: Est-ce une histoire? Est-ce un événement arrivé en effet, ou si c'est une image empruntée dont Jésus-Christ se sert, selon sa coutume, pour enseigner quelque vérité importante?

A toutes ces différentes questions, nous ne répondrons que ce qui s'applique précisément à notre sujet. Soit que le fondement de cette narration ait été une vérité, comme on prétend le prouver, parce que Lazare est ici nommé, et par ce détail exact qui semble être plus d*un historien qui raconte que d*un génie qui feint; soit que tout ce discours ait été parabolique, comme cela parait vraisemblable, et comme le veulent quelques critiques, qui nous assurent avoir vu d'anciens manuscrits où l'on lit ces mots : c Jésus prcH nonça une parabole disant, un homme riche', etc. ; > soit enfin que ce soit ici une histoire, mais colorée de quelque trait parabolique, comme il arrive ti'ès-souvent; quelque parti, dis-jo, que l'on prenne sur ces (juestions, ce qui est au fond très-|)eu important, il est certain qu'on ne saurait entendre à la lettre cette partie de notre texte, où le mauvais riche parle à Abraham, et où il témoigne de la tendresse pour ses frères. Non, mes frères, il n'y a point de communication entre les saints glorifiés et les victimes que la vengeance divine s'immole dans les enfers. Cet (ibime qui les sépare et qui les empêche de se joindre ne saurait leur permettre de converser les uns avec les autres. D'ailleurs, ce coup qui nous enlève à la vie et qui nous arrache à tous les objets de nos inclinations passées, les efface de notre mémoire et les détache de nos coeurs. Et si la charité des saints glorifiés les fait intéresser

' Yoy. le NouYeau Testament de Jean Hili,

pour TÉglisé qui combat, les tourments horribles des damnés ne permettent point qu'ils soient occupés d'autres sujets que de l'horreur de leurs tourments^ mêmes.

L'autre réflexion roule sur la réponse d'Abraham : « S'ils n'écoutent Moïse et les prophètes, ils ne seraient pas plus persuadés, quand même quelqu'un des morts viendrait à ressusciter.» Quel paradoxe! Qui est-ce de nous qui, voyant des morts revenir de l'autre monde pour attester les vérités évangéliques , n'en serait frappé et converti? Si les tyrans de nos jours pénétraient jusque dans ces lieux où les Néron, les Dioctétien et les Décie expient les cruautés qu'ils exercèrent contre le christianisme naissant, persisteraient-ils dans leur barbarie? Si ce superbe fils, qui répand avec tant de faste les richesses que son père accumula par ses concussions, voyait les feux qui le tlévorent, oserait-il s'abandonner à cette joie insensée, et ne répudierait-il pas incontinent un patrimoine de malédiction? Cette difficulté, est d'autant plus pressante que Jésus- Christ parle ici à des Juifs. Les Juifs connaissaient beaucoup moins que les chrétiens l'état des âmes après cette vie. Il semble qu'un mort revenant de l'autre monde, en augmentant leurs lumières sur cet article, les aurait aussi portés à la piété d'une manière plus puissante que la révélation ordinaire.

Mes frères, c'est ici une de ces vérités qui demeurent dans leur entier, quoiqu'elles souffrent quelque exception, et à l'égard desquelles il suffit qu'elles se vérifient dans le cours ordinaire des choses humaines. Voici donc, si je ne me trompe, le précis de la pensée de notre Sauveur. Il est renfermé dans ces deux propositions, dont l'une regarde les incrédules, et l'autre concerne les libertins.

174 SEBMON

Première proposition. Dieu a donné à la révélatioii qu'il H0}f& adresse tous les caofacteres de vérité capables de convaincre toute personne raisonnable qui voudra se donner le soin de l'examiner.

Seconde proposition. Dieu a appuyé les exhortations à la vertu de tous les motifs les plus propres à nous y faire soumettre; d'où il suit cette conséquence que les honunes n'ont aucun droit de demander ni une ré^'élation plus claire, ni des motifs plus pressants, et que (|uand mênjie Dieu aurait égard h cette injuste prétention, quand même il aurait la coiMtescendance d'évo- (juer des n;iorts de l'autre monde pour attester cette révélation et pour nous adresser de nouveaux motifs, il est probable, pour ne pas dire démontré, que ce prodige nouveau n'aurait aucun effet ni pour convaincre les uns, ni pour sanctifier les autres. L'apologie de la religion, c'est donc le titre do mon discours et de mon texte ; l'apologise de la religion contre les difficultés des incrédules, l'apologie de la religion contre les subterfuges des libertins. Prouvons aux uns et aux autres que qui résiste à Moïse et aux prophètes, ou plutôt à Jésns-Chrisl, aux apôtres, à rÉvangihe (car nous j»rêclions à un auditoire chrétien), prouvons que qui leur résiste ne serait pas plus convaincu, quand môme un mort viendrait à ressusciter. Si l'obscurité de la révélation adressée aux Juifs semble rendre la proposition de noire texte moins soutenable à leur égard, nous répondrons à cette objection à la fin de notre discours.

PREMIBRB PARTIE.

Nous commençons par les incrédules, et nous les réduisons tous à cinq classes : Tincrédulc stupide, Tin-

crédule négligent, l'incrédule bel esprit, Fincrédulo passionné et l'incrédule philosophe. Nous disons que kk proposition de Jésus-Christ, qu'il nVst pas juste, qu'il serait même inutile, pour l'ordinaire, d'évoquer des morts de l'autre monde pour attester la révélation, se vérifie à l'égard de ces cinq ordres d'incrédules.

1 . Nous mettons dans le premier rang Fincrédule stupide. Par Fincrédule stupide, nous entendons ces personnes qui ont un génie si borné, qu'elles sont incapables d'entrer dans les preuves les plus aisées et dans les discussions les moins profondes. Esprits confus et ténébreux, dont la raison est enchaînée, et que Dieu semble n'avoir placés dans la société que pour relever le génie des autres hommes. Ils apportent dans Fétude de nos mystères la même incapacité qu'ils ont fait paraître dans les affaires de la vie, et ils refusent de croire, parce qu'ils sont incapables de sentir et de concevoir les motifs de crédulité. Les incrédules de ce genre ne sont-ils pas fondés en raison de demander quelque révélation plus proportionnée aux bornes de leurs lumières, et Dieu peut-il, dans les règles exactes de sa justice et de sa bonté, les renvoyer à la révélation ordinaire? A cela nous répondons deux choses.

Premièrement, cette prétention pourrait avoir lieu si Dieu exigeait des esprits stupidcs une foi aussi étendue que de ceux qui ont un génie plus vif et plus pénétrant. Mais c'est une vérité très-conforme à ses perfections, et attestée dans nos Écritures, que la mesure des talents que Dieu nous a donnés sera la règle du compte qu'il nous demandera dans ce grand jour, où il viendra juger le monde. «Ceux qui auront péché sans la loi ' » (re-

1 Rom. 11. it.

tenez bien ces maximes, consciences faibles et tremblantes, esprits fertiles en doutes et en scrupules, et qui, après mille travaux entrepris, craignez encore d*ayoir pris pour la vérité même ce qui n*en a que Ta})parence), c ceux qui auront péché sans la loi périront sans la loi ', » c'est-à-dire sans être jugés par cette loi qu'ils n'avaient point reçue, c Celui qui n'a pas fait la volonté du maitre après l'avoir connue sera battu de plus de coups que celui qui n'a manqué à la faire que pour l'avoir ignorée. Tyr et Sidon seront traitées avec plus d'indulgence ^ que ces villes au milieu desquelles Jésu&: Christ prêcha lui-même son Évangile. Ainsi quand il serait vrai qu'un prodige tel que l'apparition d'un mort pourrait frapper l'incrédule stupide, Dieu n'est point engagé à le produire, parce que, dans les règles de son jugement, il aura égard, non-seulement à la nature de la révélation qui lui a été adressée, mais aussi à la portion de génie qu'il lui avait donnée pour la comprendre; réflexion que je voudrais inculquera ces esprits atrabilaires, qui semblent être c-ommis sur les trésors de colère, et qui sont aussi Hbéraux des jugements de Dieu qu'il Test de ses miséricordes éternelles. Non, mes frères, ce ne sont pas là les c saints qui jugeront le monde \ » C'est le serviteur réfractaire qui accuse son maitre de «moissonner là où il n'avait point semé S » et la Divinité, qui incline moins à condamner qu'à faire grâce, n'imputera jamais les erreurs d'une ignorance invincible. Sans cela, je l'avoue, quoique je voie la lumière sortant de toutes parts pour me confirmer dans ma religion et dans ma foi, j'aurais la conscience dans des craintes continuelles, et mille et mille expériences

' Luc xu/ 47. — - Matth. xi. 22. — * i. Cor. ri. 2. — * Matth. ixv. 24.

que j'ai faites de la faiblesse de raes lumières me remj^iraient d'épouvante et d'horreur dans l'étude la plus sincère de mon salut.

. 2. Nous disons que les vérités fondamentales de la religion sont à la portée des génies les plus bornés, s'ils veulent se doimer le soin de les examiner. C'est ici un des fondements de notre réformation. Heureux! pour le dire en passant, si l'on avait toujours ces principes devant les yeux, et si, ou par une hérésie obstinée, ou par une orthodoxie trop scolastique, on ne tombait presque toujours dans l'un de ces deux écueils, ou de renier la religion en réduisant à presque rien ses vérités fondamentales, ou de TaWaisser, s'il faut ainsi dire, eu la chargeant de questions épineuses de l'école. . Nous disons donc que les points fondamentaux de la religion sont à la portée des génies les plus bornés. La religion vous apprend que Dieu a créé le monde. Cette vérité, que la philosophie a établie par tant de preuves abstraites et métaphysiques, ne se démontre-t-elle pas d'elle-rmême à notre esprit, à nos regards, à tous nos sens! Et tant de créatures, qui frappent nos yeux, ne nous annoncent-elles pas d'une manière énergique la gloire et l'existence du Créateur? La religion nous apprend qu'il faut bien vivre; cette vérité ne se démontre-t-elle pas encore d'elle-même! Et la voix de la conscience, de concert avec la voix de la révélation, ne parle-trclle pas avec évidence en faveur des lois qui nous sont pre^rites? La religion nous apprend que Jésus- Christ est venu au monde, qu'il a vécu parmi les hommes, qu'il est mort, qu'il est ressuscité, qu'il a répandu son esprit sur les premiers héros de l'Évangile; ce sont là des faits, et nous soutenons que ces faits sont appuyés sur des preuves si claires et si palpables, qu'il

faudrait n'avoir aucune étincelle de raison pour ne pas en sentir la force.

Portons plus loin cette réflexion. Prenez les controyerses qui s'agitent aujourd'hui parmi les chrétiens, vous verrez qu'un esprit ipôme trè&-bomé est capable de distinguer la vérilé d'avec le mensonge sur ce sujet; car, mes frères, il ne faut s'épouvanter ni par l'autorité, pi par le caractère de ceux qui forment des difficultés. Les plus grands génies ont souvent soutenu les plus grandes absurdités. On a nié qu'il y eût du mouver ment dans la nature. Il s'est trouvé des philosophes et des philosophes de nom qui ont osé soutenir qu'il était incertain s'il y avait des corps; d'autres ont dit qu'il n'était pas même assuré qye nous subsistons. Si vous ne vouliez recevoir que les propositions sur lesquelles on n'a point formé de difficultés, il faudrait n*en admettre aucune. Mais considérez sans préjugé les controverses de nos jours. Avec un esprit médiocre, on peut démêler parmi les points cx)ntestés la venté d'avec le mensonge. Avec un esprit médiocre, on peut reconnaître dans l'Écriture que l'auteur de ce livre n'a voulu nous enseigner ni le culte des images, ni l'invocation des saints, ni la transsubstantiation, ni le purgatoire. Avec un esprit médiocre, on peut reconnaître que l'Écriture, en attribuant à Jésus-Christ les noms, ks perfections, les ouvrages, le culte de la Divinité, a voulu nous enseigner qu'il est Dieu. Avec un esprit médiocre, on peut reconnaître encore que cette même Écriture, en nous comparant à dos sourds, à des aveugles, à des morts, au néant> a prétendu nous enseigner que nous avions besoin de la grâce, et qu'il n'est pas possible de se sauver sans son secours. Tout homme qui n'a pas assez de pénétration et assez d'étendue d'esprit pour

comprendre ces vérités, n'en aurait point assez non t)lufe pour disdîrner si un mort revenant de l'autre tnbnde serait une preuve faible ou concluante.

2. Mais ce n'est guère parmi ceui qui sont simplement stupidës qu'on trouve des incrédules, f jeut* défaut est plutôt de trop croire que de ne pas crbire assez. Passons à là seconde classe. Nous avons tiiarqué isecondement les iiicrédules négligents, ceta qui rëftisent de croire, parce qu'ils rie veulent pas se donner lé feoin d'examiner. Justifions à leur égaird la prOpositidil de notre texte, que si l'oh résiste ailx preuves ordinaires, « on ne serait pas plus persuadé, qiland rtiême quelqu'un des morts ressusciterait. »

Premièrehient, ces gens ne sauraient demander, sans témérité, des preuves nouvelles. Si vous aviei: fait vos recherches et vos diligences; si vous aviez pesé nos preuves; si voiis aviez examiné nos systèmes; si, après tous ces travaux entrepris, vous ne trouviez rien dàris la religion qui satisfit votre esprit; si notre foi manquait en effet de preuves; si, malgré ce défaut. Dieu vous condamnait pour n'avoir pas cru, et qu'au lieu de vous proposer des arguments nouveaux, il voulût que vous vous rendissiez à des raisons également insuffisantes pour persuader votre esprit, et pour entraîner votre cœur : voiis auriez raison de vous plaindre. Mais c'est une chose étonnante que l'injustice et l'ingratitude des hommes. Dieu s'est communiqué à eux de la façon la plus affectueuse et la plus tendre; il leur a annoncé les vérités auxquelles ils sont le plus intéressés : un enfer, un paradis, une aftreuse alternative de félicité ou de misère éternelle. Il a accompagné ces vérités de mille preuves sensibles, preuves de fait, preuves de raison, preuves de sentiment. Il n'a rien laissé en arrière de

tout ce qui était le plus propre à nous persuader et à nous convaincre. L'on ne daigne pas ouvrir les yeux à ses lumières, on ne daigne pas creuser ce champ m Dieu a caché son trésor ; on aimé mieux laisser égarer son esprit après mille objets vains et inutiles, on aime mieux être à charge à soi-même dans les ennuis de Toisiveté, que de se fixer à l'étude de la religion, et l'on se plaint ensuite que la religion est obscure. Les personnes qui vous en attestent la vérité sont des personnes vénérables. Elles vous disent qu'elles ont lu, pesé, examiné : elles vous offrent d'éclaircir, de prouver, de vous démontrer. N'importe, vous ne voulez pas les honorer de votre attention. On vous presse, on vous dit qu'il s'agit d'une affaire sérieuse, de votre salut, de votre âme, de votre bonheur éternel ; n'importe encore : tout cela n'est pas capable de vous faire entrer dans ces discussions ; et, comme nous disions tout à l'heure, vous aimez mieux vous attacher à des affaires inutiles; vous aimez mieux des entretiens souvent fades et ennuyeux : vous aimez mieux vous dessécher dans les langueurs insupportables de l'oisiveté que de donner une année de votre vie, un mois, un jour à l'examen de la religion ; et vous vous plaignez ensuite que Dieu vous conduit dans une vallée de ténèbres, et qu'il vous fait marcher parmi les doutes et les illusions. La Divinité doit-elle donc se régler selon vos caprices, et venir à vous précisément et à point nommé par la voie qu'il vous a plu dft lui prescrire?

Ce n'est pas tout. Il est constant que quand Dieu aurait, pour les personnes de ce caractère, l'indulgence que demande le mauvais riche; quand Dieu évoquerait, à la lettre, des morts de l'autre monde pour leur approndro co qui s'y passe, il osl constant qu'ils n'en se-

raient pas plus convaincus, et que ce même fonds de négligence qui les empêche aujourd'hui d'adhérer à la religion serait un obstacle invincible à leur foi , après même qu'elle leur aurait été confirmée d'une manière si nouvelle. Ce n'est pas là un paradoxe. En voici une raison décisive : c'est que cette apparition d'un mort aurait besoin d'un enchaînement de principes et de conséquences. Elle serait susceptible d*un grand nombre de difficultés, et de difficultés plus fortes que celles qu'on oppose aujourd'hui à la religion. Il faudrait examiner d'abord si l'on avait l'esprit sain lorsqu'on a eu cette apparition, ou si ce n'était point l'eflet de quelque renversement de cerveau ou d'une rêverie profonde. U faudrait examiner si cet objet vient réellement de l'autre monde, ou s'il n'a pas été suscité par la fourberie de quelque chef de parti, telles que sont celles des monast^es; telles qu'étaient celles qu'on mettait en avant dans le temps de la réformation pour surprendre la foi des peuples, comme on le voit dans un livre touchant les spectres, composée par un de nos docteurs *. 11 faudrait examiner, supposé que ce mort vint de l'autre monde, s'il est envoyé de Dieu ou de l'ennemi de notre salut, qui, sous prétexte de réformation, veut tendre des pièges à notre innocence , et faire naître des scrupules dans nos esprits. Il faudrait examiner si cette vision est reflet du jugement de ce Dieu qui « donne efficace à l'erreur et à ceux qui résistent à la vérité % ou si c'est un efiet de sa grâce, qui veut aplanir les voies de la religion. Toutes ces questions, et mille autres de même genre qui naîtraient naturellement sur cette matière, demanderaient aussi du temps, du triivail et de la peine. Elles

Uvater. — ' t. Theu. ii. 11.

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demanderaient que le marotiaod fût moins attaché à son négoce, que le libertin auspendit ftea plaisira^ que rhorome de guerre eût du recueillement et de la retraite. dUôa demanderaient que Ton consultât là miaon» rÉeH«* ture, rhistoire. Le même fonds de négligence qui cause aujourd'hui robstinationde notre incrédule la causerait encore alors, et Tempêcherait d'entrer dans Texamea nécessaire, pour voir si Cette apparition oooclut pour la religion qu'elle atteste, et de résoudre les olijeclioni dont elle serait susceptible. Disons done k T^ard de Vincrédule négligent : « Us ont Moise et les prophètes, qu'ils les écoutent. S'ils n'écoutent Mmse et lei prophètes, ils ne seraient pas plus persuadés, quand même quelqu'un des morts ressusciterait. »

3. Les réflexions que nous venons de Faire sur les esprits négligents s'appliquent d'elles-mêmes à un troisième oidre de gens, que nous avons appelas incré^ dules beaux esprits. Nous en faisons une classe particulière à cause du rang qu'ils occupent dans le mofide, et de l'ascendant qu'ils savent prendre sur les camn. Nous appelons incrédules beaux esprits, ces peraonseg qui, selon le goût du siècle passé, n'ont pas cultivé leur génie par une philosophie saine et raisonnée, nmig qui ont fait une riche provision de tout le clinquant det sciences (passez-nous cette expression) et ont ainsi poli leur esprit et enrichi leur mémoire aux dép^fis de leur jugement. Ils sont prompts dans leurs reparties, vifs dans leurs répliques, piquants dans leurs railleries, al éblouis les premiers du faux brillant de leur génie, ils se dispensent de discuter avec le reste des hommes, ei savent faire suppléer ce qu'on appelle un bon mot à une raison solide. Disputez avec un homme de ce caractère, vous n'en aurez jamais de réponse précise. Il

aura d*abord en main un trait d*histoire et d'érudition ; il vous citera un passage d'Hérodote ou de Juvénal, el éludant ainsi Tos preuves et yos objections, il se croira ▼Ictorietix pour avoir Su éviter le combat, et pensera, par eela même, être autorisé à persister dans son incrédulité.

Les mêmes réflexions qui regardent l'incrédule négligent, s'appliquent à celui que nous combattons dans cet article. Il n'est ni de la justice de Dieu, ni de sa sagesse, d'employer en sa faveur des preuves nouvelles. Non de sa justice : car comment un profane de profession, un homme qui, pour se rendre agréable dans la soeiété, et pour avoir la réputation d'homme ingénieux, tourne en ridicule les vérités les plus graves et les plus sérieuses, fait une guerre ouverte à Dieu, se joue de ce qu'il y a de plus sacré; comment un homme de ce caractère serait-il Tobjet de l'amour de Dieu ? Comment Dieu changerait-il en sa faveur l'économie de son esprit et de sa grâce? Gela n'est pas aussi de sa sagesse : et comme vous pouvez appliquer à cet article ce que nous avons dit dans le précédent, nous passons au quatrième ordre d'incrédules, que nous avons nommés incrédules de passion.

4. Il faut le reconnaître, ce sont ceux qui font le grand nombre. Je demande toujours d'où vient que dans toute autre matière que celle de la religion, nos incrédules se eontelitent d'un certain degré d'évidence, au lieu que sûr celle-ci ils ne voient point au milieu de la lumière la plus vive î Plus vous y ferez d'attention, plus vous verrez que la seule raison de cette différence vient de eê que ces autres sujets n'intéressent que peu les passions humaines. Que le soleil tourne autour de la terre pour lui porter sa lumière, ou que la terre elle-même

tourne autour du soleil, comme pour lui demander sa chaleur et ses influences ; que la matière soit susceptible d*une division sans fin, ou que Ton puisse trouver un atome proprement dit ; qu'il y ait du vide dans la nature, ou que le vide répugne; quelque parti qu'on prenne sur ces questions, on peut être avare, ambitieux, fier, superbe, usurier. On peut être pasteur négligent, père idolâtre, fils désobéissant, ami infidèle; mais qu'il y ait un Dieu au ciel, qu'il < ait assigné un jour auquel il doit juger l'univers en justice'; » qu'un œil, qu'un œil invisible veille sur nos actions, et pénètre même dans nos pensées; cela choque nos préjugés, attaque nos passions, traverse tout le système de notre cupidité.

Tels sont les incrédules de passion. Et il est aisé de prouver à leur égard que la résurrection d'un mort serait inutile pour les convaincre. Rentrez dans vousmêmes, mes frères, vous y trouverez la preuve de notre proposition; vous trouverez que les sentiments du cœur ont un rapport intime avec les idées de l'esprit, et que les passions sont comme ces prismes diversement colorés, qui répandent leur couleur sur tous les objets.

Donnez par exemple à un homme de bon sens, et qui a quelque principe de christianisme, la commission de réconcilier deux ennemis : vous admirerez la manière forte et solide dont il réfutera tous les sophismes que la passion leur inspire. Qu'on exagère les sujets qu'on a de se plaindre ; il prendra incontinent une balance d'équité, et retranchera ce que la colère avait ajouté à la vérité. Qu'on lui dise qu'on a reçu une injure

' AclesxTU. 31,

«troce, il ajoutera incontinent que» parmi des chrétiens, ii ne s'agit point sur cette matière d*examiner qui a droit, ou qui a raison, mais qu'il s'agit de faire grâce. Qu'on allègue qu'on a pardonné plusieurs fois, il répliquera que c'est là précisément notre cas auprès du juge du monde, que mille perfections outragées, que mille grâces mises en oubli, que mille serments faussés, que mille résolutions violées, ne l'empêchent pas de nous ouvrir les trésors de ses miséricordes. Qu'on ait recours au subterfuge ordinaire, et qu'on proteste n'avoir jamais aucune animosité dans le cœur, que seulement on est résolu d'éviter tout commerce avec un homme si odieux ; il dissipera celle grossièreillusion par l'exemple de ce Dieu miséricordieux, qui ne se contente pas de nous pardonner, mais qui, malgré les crimes les plus énormes, lie avec nous les relations les plus tendres. Belle morale, mes frères! Effet admirable d'un esprit qui envisage la vérité sans passion et sans préjuge! Mais posons ce prédicateur dans des circonstances contraires. Au lieu d'arbitre, laissons-le partie : au lieu de médiateur des offenseurs et des offensés, mettons-le lui-même dans le cas. Servez-vous de ses propres arguments pour le convaincre, vous serez surpris de les voir traités de sophistiques, au tribunal d'un cœur animé de la colère et de la vengeance : tant il est vrai que nos passions changent nos idées, et que les preuves les plus claires perdent toute leur évidence auprès d'un homme

Et de bonne foi, croyez-vous que les docteurs de Rome, lorsqu'ils disputent avec nous, par exemple, sur la doctrine du purgatoire et des indulgences, croyezirous que ce soient des preuves et des raisonnements qu'ils nous demandent ? Point du tout. Plus nos raisons

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sont fortes contre eux, et plus ils sont irrités oontrs nous. Il me semble que je les vois calculant ee que ces dogmes leur rapportent : consultant ce livre scandaleux, où Ils taxent la grâce de chaque crime, tant pour un meurtre, tant pour un assassinat, tant pour un inceste; et trouvant, dans chaque partie de Tinépuisable revenu des fautes humaines, des arguments pout établir leur croyance. Ainsi nos incrédules passionnés rejettent les plus fortes preuves. Leur principe est que la religion qui favorise leurs passions, est la bonne religion ; que celle qui les condamne est mauvaise. Voilà la règle, voilà la pierre de touche, à laquelle ils examinent toutes choses. Plus vous apporterez de preuves pour la religion, et plus vous les préviendrez contre la religion : pareo (}ue plus vos preuves sont fortes, plus vous combatlez leurs passions; et plus vous combattez leurs passions, et plus vous les aliénerez de cette religion qui les combat.

J'en appelle à l'expérience. L'Écriture nous en fournit un exemple sensible, et un commentaire vivant, en la personne des Juifs incrédules qui vivaient du temps de Jésus-Christ. Jésus-Christ prêche : il condamne les préjugés de la synagogue; il renverse ce système de chair et de sang qu'elle avait formé ; il attaque les vices de leurs supérieurs; il déclame contre le dérèglement de leurs mœurs, et il démasque avec soin l'hypocrisie des pharisiens. En voilà assez pour allumer leur rage et leur fureur. Disposés de cette manière, ils n'examinent la doctrine de Jésus-Christ que pour la combattre : il faut perdre Jésus-Christ : pour cet effet, il faut tendre des pièges à son innocence, trouver du faible dans sa doctrine, et le convamcre, s'il est possible, d'être un faux Messie. On l'interroge sur des matières de religioD

61 de politiqne; Jésud-Christ satisfait pleinement à ces questions. On examine ses mœurs; on n*y trouve rien qM de sage. On épluche ses entretiens; on n*y découvre rkm qui ne soit < assaisonné de sel et de grâce. » Ce b'mI pas assez. Cet homme, disent-ils, vient prêcher une doctrine nouvelle. S'il est envoyé do Dieu, qu'il produise quelque earactère de sa mission. Moïse et les prophètes ont fait des miracles. Jésus-Christ rend la santé aux malades el la vie aux morts, il calme les vents et Im flots, il force les lois de la nature. Il y en avait là trop pour persuader iea âmes bien disposées. Mais leur pasfion leur suggère une réponse : c Celui-ci chasse les démons par Réeizébuth , le prince des démons. » Mais Lazare, ressuscité et vivant au milieu de nous, parle en faveup de Jésus-Christ; il faut se défaire de Lazare, il fàul le coucher une seconde fois dans le tombeau, il Aitit ôter toutes les traces de la gloire de Jésus-Christ, et éteindre, s'il est possible, une lumière dont l'éclat, désormais trop brillant, nous gêne et nous importune.

Voilà une image naturelle de l'incrédule passionné. La passion lui a fait fermer les yeux aux preuves les plus évidentes. Il n'est pas possible de convaincre un homme qui ne veut pas être convaincu. Une disposition essentielle j[>our connaître la vérité, c'est de Taimer sineèrement. « Le secret de FÉlemel est pour eeux qui le craignent. Si quelqu'un veut faire la volonté de celui qui m'a envoyé, il connaîtra de ma doctrine, si elle est véritable ou si je parle par moi-même. CTest ici la condamnation, que la lumière est venue au monde, mais les hommes ont mieux aimé les ténèbres qoe la lumière , parce que leurs œuvres étalent mau- VniMS, »

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5. Nous voici arrivés enfin à Tincrédule philosophe; à celui qui n'est, si nous Ten croyons, ni aveuglé par ses préjugés, ni retenu par sa négligence» ni ébloui par son imagination, ni entraîné par des passions déréglées. Écoutez-le. Il vous assure qn'il n'est animé d'aucun désir que de celui de connaître la vérité, résolu de la suivre, dans quelque lieu qu'il la rencontre ; mais qu'après mille questions agitées, mille recherches entreprises, mille volumes consultés, il ne trouve rien qui soit capable de le satisfaire : et qu'il n'est incrédule en un mot, que parce qu'il ne trouve point de raison de croire. Peut-on dire d'un tel h^mme, qu'il € ne serait pas plus persuadé, quand même uq mort « viendrait à ressusciter? »

Nous répondrons tout à l'heure. Mais qu'il nous soit permis avant toutes choses de faire aussi une question. Trouve-t-on de ces sortes d'incrédules? L'homme que nous venons de dé()eindre , est-ce une réalité ou une chimère? Quelle question, direz- vous? Quoi? cet homme tout concentré dans la méditation et dans l'étude ; cet homme qui a fouillé dans Tantiquilé, qui a débrouillé des chaos, qui s'est distillé le cerveau à chercher des solutions et des preuves, et qui ne se nourrit, s'il faut ainsi dire, que de la substance de la vérité : cet homme, d'ailleurs, qui semble avoir rompu tout commerce avec les vivants, et qui ne goûte pas même les plaisirs itmocents de la société, bien loin de s'abandonner aux autres ; cet homme, peut-on le soupçonner d'être incrédule par d'autres raisons que parce qu'il croit devoir l'être , et d'avoir d'autres motib de «on incrédulité que la raison même?

Sans doute : et ce serait mal connaître le coeur humain, de s'imaginer que les passions qui le portent

vers des objets sensibles sont les plus puissantes sur lui. Ces passions détachées des sens et de la matière, 06 désir de se distinguer, cet amour de la renommée, cette gloire de passer pour un génie supérieur, et qui s'affranchit des erreurs vulgaires; ce sont là des passions vives et touchantes , et c*est là, pour l'ordinaire, le grand mobile qui anime ces incrédules. Une preuve sensible que c*est ce qui les fait agir, c'est qu'ils aiment à le répandre et à publier leur incrédulité. Or cela ne saurait venir que d'un principe de fausse gloire. Car pourquoi répandre ces pensées? Pour nous, quand nous publions nos systèmes, soit que nous soyions dans l'erreur, soit que nous soyions fondés en vérité , nous avons de justes raisons de notre conduite. Nous croyons que notre devoir nous engage à enseigner ce que nous pensons. Nous croyons que ceux qui l'ignorent se plongent dans une misère éternelle. En voilà assez pour nous faire élever la voix. Mais vous qui ne croyez ni Dieu, ni jugement, ni enfer, ni paradis, quelle fureur vous anime à publier vos sentiments? C'est, dites-vous, le désir d'affranchir la société de l'esclavage que la religion lui impose. Malheureux affranchissement, qui, en nous délivrant de ce que vous croyez une erreur, nous plonge dans mille misères réelles, sape tous les fondements de la société, répand la division dans les familles, les rébellions dans l'État; ôte à toutes les Tertus, tous leurs motifs, tous leurs fondements, tontes leurs bases ! Et qui nous soutiendra, si ce n'est la religion, dans ces catastrophes si ordinaires aux fortunes même les plus éclatantes? Qui adoucira nos esprits, si ce n'est la religion, dans ces misères satis nombre que la fragilité humaine traîne essentiellement après elle ? Qui calmera, si ce n'est la religion, qui calmera nos

tOO SBRMON

consciences, dans leurs agitations et dans leurs troubles? Surfout, qui nous rassurera dans les langueurs d*une maladie mortelle, couché^ dans un lit dMnflrmité, placés entre des maux réels et présents, et la nuit affreuse d'un avenir ténébreux? Ah ! si la religion qui produit des effets si pleins de réalité est chimérique, laissez-moi ma chimère, je veux qu'on me trompe, et je tiens pour mon plus cruel adversaire celui qui viendra dessiller mes yeux.

Mais répondons d*une manière plus directe. Vous êtes philosophe. Vous avez examiné la religion. Vous ne sentez rien qui vous frappe. Partout vous trouves lieu au doute et à Tincertitude : obscurité dans les prophètes, contradictions dans les dogihes, ambiguïtés dans les préceptes ; incertitude dans les miracles. Vous demandez quelque prodige nouveau, et pour vous convaincre qu*il y a un autre monde, vous voulei quelqu'un qui vous dise : J*en viens et j'en suis témoin. Je réponds que si vous raisonnez conséquemment , oe motif serait inutile; et qu'après avoir résisté aux preuves ordinaires, vous devez, si vous raisonnes conséquemment, refuser de vous rendre au prodige même que vous demandez. Bornons-nous à une seule preuve pour nous convaincre, et prenons, par exemple, le fait de la résurrection de Jésus-Christ. Les apôtres ont témoigné que Jésus-Christ est ressuscité. Voilà notre preuve. Elle vous parait peu solide , et votre ftme incertaine flotte entre Tune et l'autre de ces deux pensées, que les apôtres ont été trompés , ou qu'ils ont voulu tromper les autres. Voilà vos objections. Or si une de ces objections a lieu, je soutiens que vous ne seriez pas fondés en raison de croire , quand même un mort viendrait de l'autre monde pour vous persuader.

SDR LÀ SUPFtSÀNGB t>fi LÀ RÉVÉLATION. 191

Les apôtres se sont trompés, dites-Yous. 8i cette objeetion est fondée, il faut non-seiilement qu'une personne» mais que douze apôtres; non-seulement que douze apôtres, mais que < cinq cents frères * ; » non*seulement que c cinq cents frères, » tnais que tous ceux qui attestent les miracles opérés en faveur de oette résurrection; il faut que toutes ces personnes, d'ailleurs sensées, aient eu le cerveau frappé d'une même maladie; qu'elles aient cru voir ce qu'elles ne virent point» entendre ce qu'elles n'entendirent point, oonverser avec un homme avec qui elles ne conversé-^ rent point, opérer des prodiges qu'elles n'opéràreni point. 11 faut qu elles aient persisté dans cette extra* vagance, non pas pendant une heure, non pas pendant un jour, mais pondant quarante jours , mais pendant toute la suite de leur vie. Or je demande : puisqu'une permasion si forte et si vive est susceptible d'illusion, comment vous assurerez-vous que vous ne vous tromperez point, lorsque vous aurez ce nouveau àegvé d'évidenee que vous demandez? Si tant de personnes difiérentes peuvent être taxées d'avoir eu un même renversement d'imagination, comment ne croirezvous pas aussi avoir l'imagination renversée, à la vtie d'un fantôme?

Faisons un jugement semblable sur la seconde sup*^ position. Si les a])ôtres ont été des imposteurs, il faut qu*il j ait eu dans l'univers des hommes assez dénaturés pour souflrir les prisons, les cachots, la mort même afin de soutenir un mensonge. 11 faut que celle fureur ait saisi non-seulement une personne, mais tous ces milliers de peuples qui scellèrent l'Évangile de leur

• Cor. ir. 5.

192 SERNOIf

sang. Il faut que les apôtres n'aient pas eu une étincelle de sens commun, et qu'ayant dessein de tromper le monde, ils aient pourtant agi de la manière la moins propre à Tabuser ; marquant le lieu, le temps, les témoins, toutes les circonstances propres à faire découvrir cette prétendue imposture. 11 faut plus encore : il faut que leurs ennemis aient été d'intelligence avec eux pour nous faire illusiou. 11 faut que les juifs, que les chrétiens, que les gentils, divisés sur tout autre sujet, se soient accordés sur celui-ci seul, puisqu'il n'y en a aucun qui ait jamais convaincu, que dis-je? qui ait même accusé nos auteurs sacrés d'imposture, quoique la chose eût été très-aisée, supposé qu'ils eussent été des imposteurs. En un mot, il faut faire mille suppositions inouies. Mais je demande encore, si ces suppositions ont lieu, si Dieu a donné au mensonge tant de caractères de vérité, s'il a permis que le démon jouât si habilement son rôle pour nous séduire, comment ne lui permettra-t-il pas de vous séduire encore, par l'apparition d'un fantôme ? Comment du moins pourrezvous vous assurer qu'il ne l'a pas fait? Concluons donc à l'égard des incrédules, de quelque genre qu'ils puissent être, que si les preuves ordinaires sont insuffisantes pour les convaincre, les plus grands prodiges le seraient aussi. Justitlons maintenant en peu de mots les motifs de pénitence contre les im[)énitents , conmie nous avons justifié U^ motifs de crédulité contre les incrédules.

Nous croyons, dites- vous, les vérités de la religion ; mais mille pièges sont tendus à notre innocence ; notre esprit nous séduit; Texempie nous entraîne. Notre cœur même se pervertit par sa propre pente; un prodige nouveau rallumerait notre zèle, et noua ré-

veillerait de noire indolence. Nous répondons deux

Premièrement , nous vous contestons l'effet que vous attendez de cette apparition. Car» ou ce prodige arriverait communément, ou il serait plus rare. S'il arrivait tous les jours, il perdrait de sa force par cela même; et comme les Israélites étaient enfin accoutumés à voir tantiH les eaux changées en sang, tantôt les premiers nés d'Egypte exterminés, tantôt la mer séparée pour leur faire passage, tantôt le pain descendu du ciel et les eaux sourdre d'un rocher; comme vous n'êtes plus frappés vous-mêmes de voir le ciel, la terre, la nature, les éléments, et tant d'ouvrages divers, qui, en vous prouvant l'existence du Créateur, vous prêchent les hommages que vous devez lui rendre; vous vous endurciriez aussi à la voix d'un mort qui vous exhorterait à la repentance.

1^ ce prodige était plus rare , il vous arriverait infailliblement ce que vous éprouvez dans d'autres occasions : vous en seriez frappés dans Tinslant, ces impressions s'évanouiraient, et vous retomberiez dans vos vices. On voit tous les jours dans la société des preuves de celte conjecture. On y voit des personnes touchées, pénétrées à la vue de certains objets, reprendre leurs premières habitudï'.s, dès que la force du charme est cessée. N'avez-vous jamais lu dans l'âme d'un vieillard avare qui accompagne an tombeau une personne de son âge? Il me semble que je l'entends se parlant ainsi à lui-même : J'ai quatre-vingts ans accomplis : j'ai déjà passé les limites que Dieu a marquées aux humains, et j'assiste à un convoi funèbre.. Voici des flambeaux lugubres, une troupe couverte de deuil, le tombeau qui attend sa proie. Pour qui. se fait cette

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pompe? Quel rôle joué-je dans oette tragédie f Assifdé^ au convoi d'un autre, ou si ce sont mes funérailles qu'on prépare? Ah i si ces restes ûe lùùûvmiimi et de vie me disent que je suis eucotë sur la terré, cfé HiâU lard qu'on ensetelit nie dit que j'en vais mtiït. Ces rides qui défigurent mon vîsàge, oe {loîds d'années qui m'accable^ ces infirmités qui me minent, ce cadavre mouvant encore secondent sa voix et m'avertissent de ma fin prochaine. Cependant que feis^je? Je bâtis des maisons, j'amasse et j'accumule : jo me réjouis dans la pensée que Tannée qui suit verra mes terénus grossis, et mes capitaux augmentés. Aveuglement fbtal! Folie d'un cœur que l'avarioe rend insatiable I Désof^ mais je ne veux penser qu'à la mort. Je vais pï^épafer mon convoi funèbre, revêtir mes langes mortuaires, descendre dans mon cercueil et devenir insensible & tout autre soin qu'à celui de « mourir de la mort des justes'. » Ainsi raisonne ce vieillard, et vous croyez peut-être que sa vie répondant k ses réflexions , on va le voir désormais charitable, libéral, désintéressé. Non; ces réflexions s'évanouissent avec l'objet qui les avait fait naître , et ce mort disparu de devant ses yeux , îl oublie qu'il est mortel. De même le retour d'un mort vous frapperait peut-être sur-le-champ, vous feriei de belles réflexions, vous formeriez mille résolutions non* velles; mais ce fantôme évanoui , votre corruption reprendrait sa première force, et vos réflexions seraient sans succès. C'est notre première réponse.

Voici la seconde. Un homme persuadé de la divinité de la religion ; un homme qui, malgré cette persuasion, persiste dans l'impénitence ; un homme de ce carac-

* Nombr. xxni. 10.

tère a porté rendurcissemeni à un si haut point, qu'il Q*e8t pas concevable qu41 se laisse émouvcMr par des ibotifs nouveaux; il est si coupable, que bien loin d'àytmf lieu de demander des sedours extraordinaires, il doit s*attendre de voir supprimer les faveurs qu'il avait d^à reçues, et auxquelles il a résisté si obstinément. Fouillons dans la conscience de ce pécheur ; sondons pour un moment les profondeurs du cœur humain, écputons ces propos affreux qu'il ose se tenir à lui-même : Je crois la vérité de la religion; je crois qu'il y a un Dieu au ciel; je crois que Dieu voit chacune de mes actions, et qu'aucune de mes pensées ne saurait échapper à sa connaissance ; je crois qu'il tient la foudre m sa main, et qu'il ne faut pour m^abtmer qu'un acte de sa volonté ; je crois ces choses , des réflexions si effrayantes devraient bien me retenir dans les bornes dé mes devoirs. N'importe , je pécherai , quoiqu'en sa présence; je « provoquerai sa jalousie comme si j'étais plus fort que lui ' , » et ce glaive qui pend sur ma tête , «t qui ne tient qu'à un fil , ne jettera aucune terreur dtna mon âme. Je crois la vérité do la religion ; je crois que Dieu a eu pour moi tf un amour qui surpasse toute MQnaissance M » je crois qu'il m*a tiré du néant, que je Ivi.dpis oes mains, ces yeux, ce mouvement, celte vie, eetle lumière; je crois plus, je crois qu'il m'a donné aoB sang, son fils, ses entrailles. De si tendres réflexions devraiefit biep confondre mon cœur, me faire rougit de mon ingratitude, me porter à lui rendre amour pour amoUr, et vie pour vie. Mais non , résistons à tant de l^tifs» outrageons notre bienfaiteur, perçons pous^ I ce sein qui n'était ouvert que pour nous : t cru-

Cor. X. 1:2. -^ ^ Ephes. ni. 19.

196 SBRMOIf

cifions de nouveau ce Dieu de gloire '.» Si son amour nous importune, éloignons-en la pensée. Si notre conscience nous presse, étouffons-en les remords, et péchons avec assurance. Je crois la vérité de la religion ; je crois qu*il y a un paradis ; je crois qu'en la face de Dieu « se trouvent des rassasiements de joie, » et que l'on goûte < pour jamais des plaisirs à sa droite'. » L'idée d'une félicité si consommée et si éclatante devrait bien m'élcver au-dessus des plaisirs du monde, et cette « fontaine d'eaux vives » me devrait bien détromper de mes « citernes crevassées*. N'importe encore ; je sacrifierai aux « choses visibles les invisibles % » aux « délices du péché % » les glorieuses délices de la vertu, et à des biens de quelques moments, < le poids d'une gloire étemelle*. » Je crois la vérité de la religion. Je crois qu'il y a un enfer réservé à l'impénitence, c des chaînes d'obscurité% un ver qui ne mourra point, » des flammes qui ne doivent jamais < s'éteindre " ; » je crois que dans l'enfer on souffre des douleurs plus vives et plus violentes qu'un homme tourmenté de la goutte ou de la pierre, qu'un forçat sous la chahie, qu'un criminel sur la roue, qu'un martyr déchiré avec des ongles de fer. Je crois ces choses ; je sais que je suis dans le cas de ceux à qui ces tourments sont dénoncés ; je sais qu'il est en mon pouvoir de m'en affranchir, et que je puis, si je veux, me fermer le «r puits de l'abîme'; » mais n'importe encore; je me jette tête baissée dans ces antres affreux. Un peu de réputation, un peu de gloire, un peu de bien, des plaisirs vides et trompeurs , ferment mes yeux à des périls dont l'idée

' Hébr. VI. — = Ps. xv:. il. — • Jérém. ii. 13. — < 2. Cor. iy. M. — * Hébr. XI. 25. — « J. Cor. iv. 17, — ' 2. Pierre ii. 4. — » Marr IX. 4i. — ' Apoo. u. 1.

«eule trouble rimagination et bouleverse la pensée. Ver rongeant, chaînes d'obscurités, flamnies dévorantes» esprits infernaux, feu, soufre, fumée, remords, rage, fureur, désespoir, idée, idée afireuse de mille ans, de dix mille ans, de dix millions d'années, des révolutions absorbantes de l'éternité, vous ne faites point d*impreFsion sur mon âme : je mets ma force d'esprit à vous braver, et ma gloire à vous affronter.

Ainsi raisonne un pécheur qui croit, mais qui vit dans l'impénitence. Voilà le cœur qu'il faut toucher. Mais je demande , concevez-vous quelque prodige qui puisse émouvoir une âme si duret Je demande, après tant de motifs inutiles , concevez-vous qu'on en puisse trouver d'efllcaces ? Vouliez-vous que Dieu remuât de plus grands ressorts, pour se rendre maître de vous? Vouliez-vous qu'il vous donnât plus que la vie , plus que son Fils, plus que son ciel? Vouliez-vous qu'il vous présentât des objets plus affreux que l'enfer et l'éternité ?

Nous savons ce que vous allez nous répondre. Vous direz que nous donnons l'essor à notre imagination, et que nous nous formons des fantômes pour les combattre ; que si le pécheur pensait à c^s choses , il y serait très-sensible , mais qu'il les éloigne de son esprit, et qu'il est ainsi moins coupable d*insensibilité que de distraction ; au lieu qu'un mort venu de l'autre monde pour le rappeler à lui-même le réveillerait de son indolence. Sophisme de la corruption ! Comme si la distraction, au milieu de tant d'objets qui nous crient d'être attentifs , n'était pas le comble de l'insensibilité même. Mais que dis- je, la distraction? J'ai en main une preuve claire , parlante , décisive , que lors même que le péclu'ur a ces objets devant les yeux, il n'en

198 SERMOM .

tire aqcune conséquence pour sa conduite. Oui, fai une preuTo de fait et d'expérience , et par ôoméquent sans réplique, que tous ces motifs d^amour, de crainte, d'horreur réunis, sont encore faibles chez le pécheur. Cette preuve, mes frères, le croiries«vous? c'est vous^ mêmes: réfutez* nous, démentez -nous, c'est à vous que nous présentons maintenant tous ces motifs. Ne parlez pas de distraction, car vouft m^écoutes et je le vois. Nous vous présentons tous ces motifs, ce Dieu témoin et juge de votre cœur, ces entrailles de mtsé^ riporde que Dieu ouvrit en votre faveur, et ce Jésus moprant pour vous, parmi les tourments du plus cruel de tous les supplices. C*est à vous que nous ouvrons les cieux, et que nous faisons percer ces voiles qui vous dérobent l'avenir. C'est à vous, à vous, que nous présentons les démons avec leur rage , Tenfer avee ses tourments, l'éternité avec ses horreurs. C'est vous que nous sommons dans ce moment, par la force de ces motifs, de revenir à vous-même>s. Encore une fois, vous ne sauriez prétexter votre distraction dans ce moment ; vous ne sauriez alléguer que vous ne pensez pas à ces choses, et vous n'échapperez point aujourd'hui ou à la gloire de la conversion, ou à la confusion que donne T im pénitence , lorsqu'elle peut résister à des objets si touchants et si pathétiques. Mais n*est-il pas vrai que tous ces motifs ne vous touchent point? J'entends qu'ils ne vous changent point. Car ce n'est pas un grand effort do piété, si, après que nous avons médité un sujet, épluché des expressions et des pensées , fait des efforts d'imagination pour vous peindre avec les plus vives couleurs les gloires du paradis et les tourments de Tenfer ; ce n'est pas un grand effort de piété si vous sentez quelque mouvement dans votre sang, ol

quelque émotion dans vos entrailles. Vous êtes bien tels à peu près k la vut d*une représentation dont vous Mites le sujet feint et les acteurs empruntés, et vous 90 noua faites pas beaucoup d*honneur de nous donner 46 que vous aooordea à des d^lamateurs de théâtre, Miiis 6tes*vouS assez touchés chacun de ces motifs, pour aller, sans plus tarder, vous, restituer un bien mal fUMluia; vous, embrasser un ennemi; vous, rompre un commerce impur? Encore une fois, détrompez-nous, démeutes-nous. Mais nous savons ce que peut faire un sermon, et nous ne sommes que trop fondés à soutenir que tous ces motifs ne changent point le cœur de plu* «teura de nous, lors même qu ils y sont attentifs, et à eit tir^ cette conséquence, que mille motifs nouveaux Sietatent inutiles co^ime les autres.

C*est ainsi que s*établissent la vérité et la suffisance de la religion ehrétienne; c'est ainsi que nous justifions la Providence contre les reproches injustes des impénitents et des incrédules; et c*est ainsi que, malgré nonSf^mèmes, nous traçons notre propre condamnation. Car, puisque nous croupissons, les uns dans Tincrédulité, les antres dans l'impcnilcnce, il faut s'en prendre ou au défaut des moyens que Dieu a employés pour ■oos convertir et pour nous instruire, ou il faut s'en firandre à nous-mêmes. Nous venons de voir que nos désordres ne viennent point de la première source ; ils vi«|ineiit de la seconde : donc « à toi est la justice , ô Dieu ! et à nous la honte et là confusion de face*. » C'est ce qu'il fallait prouver.

lious mettrions ici des bornes à ce discours si nous né nous étions engagés à répondre à une difficulté qui

naît naturellement de noire texte et de la manière dont nous Tavons traité. Comment les Juifs, à qui Tétat des âmes après la mort était si peu connu, peuvent^Is être mis dans le nombre de ceux qui n*en seraient pas plus persuadés, c si quelqu'un des morts venait à ressusciter? » Cette objection parait pressante. Nous avons deux voies pour y satisfaire.

Premièrement, nous pourrions nier tout ce qui fait la force de cette objection, et soutenir que Tétat des âmes après la mort était beaucoup plus connu aux Juifs qu on ne le suppose. Nous pourrions rapporter divers passages du vieux Testament, où sont révélés les dogmes d*un paradis, d'un enfer, d'un jugement et d'une résurrection, et étendre cette réflexion que les Juifs étaient si persuadés de ces dogmes, que les Saducéens. qui les révoquaient en doute étaient censés être des sectaires distingués du reste du peuple.

Mais comme les limites étroites qui nous renferment ne nous permettent pas de donner à cet argument tout le temps dont nous aurions besoin pour en faire sentir la force, nous prendrons une antre voie pour répondre à Tobjeclion.

I^s Juifs avaient des preuves aussi sensibles de la divinité des livres écrits par Moïse et par les prophètes, que les chrétiens de la divhiité de l'Évangile. Jusquelà , on peut dire d'un Juif comme d'un chrétien, que s'il résiste à la révélation ordinaire, il ne serait pas plus persuadé, quand même < quelqu'un des morts » viendrait la lui attester.

Il est question de savoir si cette révélation s'expliquait sur l'état des âmes après la mort d'une manière assez claire [)Our donner lieu à la proposition de Jésus- Christ. Mais quand nous avouerions à ceux qui font

cette objection tout ce qu'ils semblent demander; quand nous supposerions que Tétat des âmes après la mort était aussi inconnu aux Juifs qu*on le prétend, il Beamii toujours vrai qu*il n*est ni de la justice ni de la sagesse de Dieu d'employer de nouveaux moyens de conversion en faveur d'un Juif qui résiste à Moïse et AUX prophètes. En voici la preuve.

Moïse et les prophètes donnent de grandes idées de Dieu. Ils le représentent comme un être souverainement sage, souverainement puissant. D'ailleurs Moïse et les prophètes disent clairement que ce Dieu, dont ils donnent de si grandes idées , déploiera sa puissance et sa sagesse, pour rendre très-heureux ceux qui obéiront à ses lois, et pour rendre très-misérables ceux qui oseront en braver l'autorité. Un Juif qui est persuadé d'un côté que ce Moïse et ces prophètes parlent de la part de Dieu; un Juif qui voit d'un autre côté dans ce Moïse et dans ces prophètes, dont la mission ne peut lui être suspecte, que Dieu veut rendre très-heureux ceux qui obéiront à ses lois, et qu'il veut rendre très-misérables ceux qui oseront en braver l'autorité; un Juif qui, malgré cette |)ersuasion, persiste dans l'impénitence, est si endurci qu'on ne peut concevoir qu'il se laisse ébranler par de nouveaux motifs; du moins il est si iHnipable qu'il ne saurait demander sans injustice que Dieu emploie de nouveaux moyens pour sa converjsion.

Que nous dit l'Évangile sur les supplices que Dieu infligera aux méchants, que nous dit-il de plus sur cet article que Moïse et les prophètes (je parie même dans Ja supposition de ceux qui nous ont fait cette difficulté)? Il entre dans un plus grand détail; il nous dit que ce seront « des grincements de dents , un ver qui

SM SBRMOII

ne mourra point, un feu qui ne s'éteindra points» Mais la thè^ générale, que Dieu déploiera ses attributs contre les méchants et en faveur des gens de bien , la thèse générale était aussi connue aux Juifs qi|*aux chrétiens, et la thèse générale suffit pour donnet* lieu aui paroles de notre texte.

Tout ce donc qu'on peut conclure de cette objection, e*esl, non que la proposition de Jésus*Christ ne puisse pas se vérifier par* rapport aux Juifs, mais qu'elle se vérifie beaucoup mieux par rapport aux chrétiens. N<m que les Juifs qui résistaient à Moïse et aux prophètes ne fussent très-coupables, mais que les chrétiens qui résistent à TÉvangile sont plus coupables encore. Nous en sommes très^convaincus. Nous voudrions que vous en eussiez Tàme atterrée. C'est le but de l'application dans laquelle nous allons entrer.

APPLIOATIOIV.

Premièrement , nous nous adressons aux incrédules. QuUls entrent une fois bien sérieusement dans cette raisonnable disposition , de vouloir connaître la vérité, de la chercher, et de la suivre; qu'ils voient, qu'ils examinent ; et si après tous ces soins , ils ne trouvent rien dans la religion qui soit capable de les persuader, nous ne sommes pas maîtres de l'esprit humain, et nous les abandonnons à eux-mêmes. Mais ce qui nous irrite, c'est que nous sommes forcés de reconnaître que, parmi es grand nombre d'incrédules qui déchirent lea eniralllee de l'Église, à peine s'en trouve^t-il quelqu'un che9 qui l'erreur de re8{H*it p'ait son principe 4%n% on

' Màtcn, 43etsiHv.

SUR LA SUFFISANCE Dfi LA RÉVÉLATION. SGS

mauvais oœar. C'est le cœur qui est incrédule, oW lé cœur qu'il faut attaquer, c'est le cœur qu'il faudrait ooHvainere.

Od doute, c'est parce que l'on ve4it douter. Funeirte diapoaitton doiit les traita les plus vifs ne peuvent faire voir toute l'énormité! A quoi Tincrédulité est -elle boDne? Quel chamne peut-on trouver à forcer aon e^ prit de ne savoir, ni d'oii il vient, ni ce qu'il doit 46veiiv? Si dans ce petit espace où notre vie est limita l'amour de l'indépendanc*^ fait goilter ce parti futieste, que oe parti coûte cher à l'exirémité de la vie!

C'est ici où je voudrais que ma plume eût été trern^ pée dans le fiel de la colère céleste , pour vous dé^ peindre l'état d'un homme qui expire dans ces cruelies incertitudes, et qui envisage, malgré lui, malgré lui, des vérités de la religion , qu'il a travaillé inutilement à déraciner de son cœur. Tout contribue à troubler son âme. Me voici dans un lit de mort ; me voici destitué de toute espérance de retourner au monde; les médecins m'abandonnent; mes amis n'ont plus à m'of-* frir que des soupirs inutiles, et des larmes impuis^ santés; les remèdes sont sans fruit, les consultations sont sans succès, et non-seulement cette portion des biens de la terre que je possède, mais tout l'univers entier ne saurait me tirer de cet état : il faut mourir. Ce n'est plus un prédicateur qui prêche , ce n'est plus un livre qui parle, ce n'est plus un déclamateur qui se joue, c'est la mort elle-même. Déjà je sens je ne sais quelle glace dans mon sang; déjà une sueur mortelle se répand sur la superficie de mon corps; mes pieds, mes mains, tous mes membres décharnés, tiennent déjà phis du cadavre que du corps animé, et du mort que du vivant : il faut mourir. Où vais -je? Que dois- je

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devenir? Si j'envisage mon corps, quel spectacle af* freux, mon Dieu! Déjà je me représente ces flambeaux lugubres, ces voiles sinistres, ces sons funèbres» une demeure souterraine, un cadavre, des vers » la pourriture. Si j'envisage mon âme, j'ignore sa destinée» je me jette tête baissée dans une nuit étemelle. Mon incrédulité me dit que Tàme n*est qu'une portion de la plus subtile partie de la matière; que l'autre monde est une vision ; qu'une vie à venir est une chimère. Mais encore» je sens je ne sais quoi qui trouble mon incrédulité. La pensée du néant, toute terrible qu'elle est» me paraitrait supportable si l'idée d'un paradis et d'un enfer no se présentait, malgré moi-même » à mon esprit. Mais je le vois ce paradis , ce séjour immortel de gloire» je le vois au-dessus de ma tète, je le vois comme un lieu dont mes crimes me ferment l'entrée. Je le vois cet enfer, dont je. faisais mes railleries, je le vois ouvert sous mes pieds. J'en tends ces hurlements horribles que poussent les esprits malheureux; et « la fumée qui monte du puits de Tabime » trouble déjà mon imagination, et offusque ma pensée.

Tel est l'incrédule dans un lit de mort. Ce ne sont pas là des traits d'imagination, ce ne sont pas des images faites à plaisir, ce sont des tableaux pris d'après nature, c'est ce que nous voyons tous les jours dans ces visites fatales où notre ministère nous engage » où il semble que Dieu nous appelle pour nous rendre les tristes témoins de sa fureur et de sa vengeance. Voilà à quoi aboutit l'incrédulité; voilà à quoi l'incrédulité est bonne; voilà comment expirent la plupart de ces esprits forts, qui font gloire de s'affranchir des erreurs vuU gaires. Encore une fois, quels charmes trouve-tron dans un état qui a de si sinistres suites? Et comment est* il

possible que des hommes, des hommes raisonnables se portent à cet excès de fureur?

Sans doute qu'il s'élèverait bien des murmures dans cet auditoire; sans doute nous serions taxé d'outrer étrangement la matière , si nous osions avancer cette proposition , que plusieurs de ceux qui nous écoutent •ont capables de porter la corruption au degré que je viens de dépeindre. Nous ne l'avancerons point aussi, votre délicatesse nous est trop connue; mais nous vous donnons à chacun une tâche ; nous vous proposons à chacun ce problème :

Qui de ces deux hommes vous parait le plus odieux? Un homme est résolu de ne rien refuser à ses sens , de suivre sans retenue ses désirs , et de se procurer tous les plaisirs que l'on peut goûter dans une vie mondaine. Une pensée Tagite, c'est la pensée de la religion. L'idée d'un bienfaiteur outragé, d'un juge suprême mis en courroux, d'un salut éternel négligé, d'un enfer bravé; cette idée empoisonne des plaisirs auxquels il est pourtant résolu de s'abandonner. Pour concilier ses désirs avec ses remords^ il prend cette voie. Il déracine de son esprit la pensée de la religion , il devient athée obstiné pour devenir pécheur paisible , et il ne pèche avec tranquillité, que lorsqu'il est parvenu à se flatter, ou à se convaincre que la religion est une chimère; c'est le cas de ce premier homme. Voici celui du second :

Un homme est résolu de ne rien refuser à ses sens, de suivre sans retenue ses désirs et de se procurer tous les plaisirs qu'on peut goûter dans une vie mondaine. La même pensée l'agile, c'est la pensée de la religion. L'idée d'un bienfaiteur outragé, d'un juge suprême mis en courroux, d'un salut éternel néglige, d'un enfer

â06 SERHOH SUR U Stf PlSANCK M U tiÈytlkftOS.

bravé, cette idée empoisonne les plaisirs âUtqiieisi il est pourtant résolu de s'abandonner. Il prend une fttltré voie pour concilier ses désirs avec ses renlords. C'est non de se persuader qu^il n*y a point de bienfaiteur, mais de se rendre insensible à 8es$ bienfaits : tion de se flatter qu il n'existe point de juge suprême , mais d'en braver la majesté; non de croire que le salut edt une chimère, mais de fermer le coMr à ses attraits; non de révoquer Fenfer en doute, mais d'en aflronter les tourments; c'est le cas du second homme. 1^ tAche que nous vous donnons , c'est d'eiaminef , mais d'exa* miner mûrement lequel de ces hommes est le plus coupable.

Puisse le grand nombre de ceut qui noua écoutent n'avoir d'intérêt à cet examen, que par la part qu'ils prendront au malheur des autres! Puissent tant de faux chrétiens, qui, vivant dans rimi)énitence, se félicitaient eux-mêmes de ne pas vivre dans l'incrédulité; puissent-ils être sincèrement touchés, confus, consternés, de ce qu'on peut mettre en problème s'ils sont autant et plus odieux que ce qu'il y a de plus odieux, je veux dire les incrédules et les athées! Puissions^nous cha* oun , après avoir mis à profit tant de moyens que Dieu emploie pour nous sauver, voir notre foi et notre dbéls^ sance couronnées , et être admis avec Lazare daUs le sein du père des cro} ants ! Amen. Dieu nous en fasse la grâce. A lui soient honneur et gloire à jamais. Amen. Amen.

SUft lÈS DÉVOTIONS PASSAGÉIRES'.

Qae te ferai-je, Ephraïin? que te lérai-je^ Jadfit puisque votre gratuité ' est comme une nuée du m^tin, et comma usa fos^ à« l'^uVë du jenr qui pe diççjpe.

OgÉE \I. 4.

Qd d vi| pe^ d'aussi hemm jours dann TÉglii^e que çeq^ qui nous sont décrits d^ns le cliapitre xix de rEKodç, Qt dans quelques-uns de ceui^ qui le suivent. Dieu n's^vait jamais versé ses bénédictions sur un peu<^ pie sivec une plus riche abondance; j^mai^ peuple n*avilii nif^rqué une ^pçoup^^issanee pluièi vive, ni une piété plus for\«nt0, La mer Rouge était traveraée» Pharaon ft 9on insolente eour étaient englouti^ diina lea ondes, V^ççès à la terra promise était ouvert, Moïsg avait #é admis »ui* h saiute ntontagne pour puiser dans le «ein ^Q Dieu la félicité dana sa source, et pour la porter ensuite au miliou de ^a pation; à cqs grandes faveurs étaient ajoutée^ des promenés plu^ grandes ^çorei et Dieu disait : « Vous ave» vu ce qiie j'^i fait flUf Égypti^us, vous f^vez vu comment j^ vous qi portés «4ir dei» aili)&d*9igle ; voici maiuiaumiti si vouii obéissez

* Cq içouqp (0^ proQOfMé Iç preinier 4iu»4Bf he de r«nnée ) 7 1 Q, ' Osterrald traduit votre piété.

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