‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 14 sur 76 · DEUXIÈME SERMON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SERMON

POUR

LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT

rr.ÊCHÉ DEVA^T le roi *

Son objet : sa nécessité : ses effets. Confusion des pécheurs, qui amusent le monde par leurs vains prétextes; des hypocrites, qui font servir la piété d'enveloppe et de couverture à leur mahce; des pécheurs scandaleux, qui font trophée de leurs crimes.

Tune videbunt Filium hominis venientem in nube, cum potestate magna et majestate.

Alors ils verront venir le Fih- de l'homme sur une nue'e avec une grande puissance et une grande majesté.

Luc. XXI, V7.

Encore que dans le moment que notre âme sortira du corps elle doive être jugée en dernier ressort, et l'affaire de notre salut immuablement décidée ; toutefois il a plu à Dieu que nonobstant ce premier arrêt, nous ayons encore à craindre un autre examen et une terrible révision de notre procès au jugement dernier et universel. Car comme l'âme a péché conjointement avec le corps, il est juste qu'elle soit jugée aussi bien que punie avec son complice,

* En 1CC9; c'est la date que porte le manuscrit.

et que le Fils de Dieu qui a pris la nature humaine tout entière, soumette aussi l'homme tout entier à l'autorité de son tribunal. C'est pourquoi nous sommes tous ajournés après la résurrection générale pour comparaître de nouveau devant ce tribunal redoutable ; afin que tous les pécheurs étant appelés et représentés en corps et en âme, c'est-à-dire, dans l'intégrité de leur nature, ils reçoivent aussi la mesure entière et le comble de leur supplice. Et c'est ce qui donne lieu à ce dernier jugement qui nous est proposé dans notre Évangile.

Mais pourquoi ces grandes assises, pourquoi cette solennelle convocation et cette assemblée générale du genre humain ? Pourquoi, pensez-vous, messieurs, si ce n'est que ce dernier jour, qui est appelé dans les saintes lettres « un (( jour d'obscurité et de nuage, un jour de tourbillon et (( "de tempête, un jour de calamité et d'angoisse, » y est aussi appelé u un jour de confusion et d'ignominie i? » Yoici une vérité éternelle : il est juste et très-juste que celui qui fait mal soit couvert de honte ; que quiconque a trop osé soit confondu ; et que le pécheur soit déshonoré, non-seulement par les autres, mais par lui-même, c'està-dire par la rougeur de son front, par la confusion de sa face, par le reproche public de sa conscience.

Cependant nous voyons que ces pécheurs, qui ont si bien mérité la honte, trouvent souvent le moyen de l'éviter en cette vie. Car ou ils cachent leurs crimes, ou ils les excusent, ou enfin, bien loin d'en rougir, ils les font éclater scandaleusement à la face du ciel et de la terre, et encore ils s'en glorifient. C'est ainsi qu'ils tâchent d'éviter la honte, les premiers par l'obscurité de leurs actions, les seconds par les artifices de leurs excuses, et enfin les derniers par l3ur impudence. C'est pour cela que Dieu les appelle au

1 Sopù, 1» 1.'».

grand jour de son jugement. Là ceux qui se sont cachés, seront découverts ; là ceux qui se sont excusés, seront convaincus ; là ceux qui étaient si fiers et si insolents dans leurs crimes, seront abattus et atterrés : et ainsi sera rendue à tous ces pécheurs, à ceux qui trompent le monde, à ceux qui l'amusent par de vains prétextes, à ceux qui le scandalisent; ainsi, dis-je, leur sera rendue à la face de tout le genre humain, des hommes et des anges, l'éternelle confusion, qui est leur juste salaire, leur naturel apanage qu'ils ont si bien mérité.

PREMIER POINT

(( L'insensé a dit en son cœur : Il n'y a point de Dieu : » Dixit insijnens in corde suo : Non est Deiis ^ . Les saints docteurs nous enseignent que nous pouvons nous rendre coupables en plusieurs façons de cette erreur insensée. 11 y a en premier lieu les athées et les libertins qui disent tout ouvertement que les choses vont à l'aventure, sans ordre, sans gouvernement, sans conduite supérieure. Insensés qui dans l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas, et ravir l'être à celui par lequel subsiste toute la nature ! Il y a peu de ces monstres : le nombre en est petit parmi les hommes ; quoique, hélas I nous pouvons dire avec tremblement qu'il n'en paraît toujours que trop dans le monde. Il y en a d'autres, dit le docte Théodoret ^, qui ne vont pas jusqu'à cet excès de nier la Divinité ; mais pressés et incommodés dans leurs passions déréglées par ses lois qui les contraignent, par ses

* Le commencement et la fin du premier point de ce sermon, sont tirés presque mot pour mot de celui qui précède : nous avuns cru devoir laisser l'un et l'autre tels qu'ils sont, plutôt que de les morceler. [Edil de Versailles. )

« Ps. LU, 1.

3//< Ps. MI, t I. p. CO'.

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menaces qui les étonnent, par la crainte de ses jugements qui les trouble, ils désireraient que Dieu ne fût pas ; ils voudraient même le pouvoir croire : ils voudraient pouvoir croire que Dieu n'est qu'un nom ; et ils disent dans leur cœur, non par persuasion, mais par désir : Il n'y a pas de Dieu. (( Insensés, dit saint Augustin i, qui, parce qu'ils (( sont déréglés, voudraient détruire la règle, et souhaitent (( qu'il n'y ait ni loi, ni justice, à cause qu'ils ne sont pas (( justes. )) Je laisse encore ceux-ci; je veux croire qu'il n'y a aucun de mes auditeurs qui soit si dépravé et si corrompu. Je viens à une troisième manière de dire que Dieu n'est pas, de laquelle vous avouerez que la plupart de mes auditeurs ne se peuvent pas excuser. Je veux parler de ceux qui en confessant que Dieu est, le comptent néanmoins tellement pour rien, qu'ils pensent en effet n'avoir rien à craindre, quand ils n'ont que lui pour témoin. Ceuxlà manifestement comptent Dieu pour rien ; et ils disent donc en leur cœur : Il n'y a point de Dieu. " Eh ! qui de nous n'est pas de ce nombre? Qui de nous n'est pas arrêté dans une action malhonnête par la rencontre d'un homme qui n'est pas de notre cabale ? et cependant de quel front savons-nous soutenir le regard de Dieu î N'apportons pas ici l'exemple de ceux qui roulent en leur esprit quelque noir dessein ; tout ce qu'ils rencontrent les trouble, et la lumière du jour, et leur ombre même leur fait peur ; ils ont peine à porter eux-mêmes l'horreur de leur funeste secret, et ils vivent cependant dans une souveraine tranquillité des regards de Dieu . Laissons ces tragiques attentats, disons ce qui se voit tous les jours. Quand vous déchirez en secret celui que vous caressez en public ; quand vous le percez incessamment de cent plaies, par les coups mortels de votre dangereuse langue ; quand

1 Tract, xc, inJoan. 11° 3, t. m. cul 721.

SUR LE JUGEMENT DERNIER. lo9

VOUS mêlez artificieu sèment le vrai et le faux pour donner de la vraisemblance à vos histoires malicieuses ; quand vous violez le sacré dépôt du secret qu'un ami trop simple a versé tout entier dans votre cœur, et que vous faites servir à vos intérêts sa confiance qui vous obligeait à penser aux siens ; combien de précautions pour ne point paraître, combien regardez-vous à droite et à gauche I Et si vous ne voyez pas de témoin qui vous puisse reprocher dans le monde votre lâcheté, si vous avez tendu vos pièges si subtilement qu'ils soient imperceptibles aux regards humains, vous dites: Qui nous a vus? Narraverunt ut absconderent laqueos, dixerunt : Quis videhit eos i? a Ils ont consulté en- « semble sur les moyens de cacher leurs pièges, et ils ont (( dit : Qui pourra les découvrir ? » Vous ne comprenez donc pas parmi les voyants celui qui habite au ciel? Et cependant entendez le même Psalmiste : « Quoi î celui qui (( a formé l'oreille n'écoute-t-il pas, et celui qui a fait les (( yeux est- il aveugle? » Qui plantavit aurem non audiet, aut qui fnxit oculum non consideimt ^ ? Au contraire, ne savez-vous pas qu'il est tout vue, tout ouïe, tout intelligence? que vos pensées lui parlent, que votre cœur lui dit tout, que votre conscience est sa surveillante et son témoin contre vous ? Et cependant sous ces yeux si vifs et sous ces regards si perçants, vous jouissez sans inquiétude du plaisir d'être caché ? N'est-ce pas le compter pour rien, et dire en son cœur insensé : « Il n'y a point de Dieu ? » Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus.

Il n'est pas juste, messieurs, que les pécheurs se sauvent toujours à la faveur des ténèbres, de la honte qui leur est due. Non, non, que ces femmes infidèles et que ces hommes corrompus se couvrent, s'ils peuvent, de toutes les ombres de la nuit, et enveloppent leurs actions déshonnêtes dans

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