‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 15 sur 76 · P.9. LXIII · texte numérisé non relu

P.9. LXIII

2 Ps. XCMI, 9.

l'obscurité d'une intrigue impénétrable ; si faut-il que Dieu les découvre un jour et qu'ils boivent la confusion, car ils en sont dignes. C'est pourquoi il a destiné ce dernier jour (( qui percera les ténèbres les plus épaisses, et manifestera, (( comme dit l'Apôtre, les conseils les plus cachés : n qui et iUuminabit abscondita tenebrarum et manifestabit consilia cordium K Alors quel sera l'état des grands du monde qui ont toujours vu sur la terre et leurs sentiments applaudis et leurs vices mêmes adorés? Que deviendront ces hommes délicats, qui ne peuvent supporter qu'on connaisse leurs défauts, qui s'inquiètent, qui s'embarrassent, qui se déconcertent quand on leur découvre leurs faibles? Alors, dit le prophète Isaïe, « les bras leur tomberont de fai- « blesse : » Omnes manus dissolventur ; leur cœur angoissé (( défaudra : » omne cor hominis contabescet : « un chacun « sera confus devant son prochain : » unusquisque stupebit adproximwn suum 2 ; « les pécheurs mêmes se feront honte « mutuellement", leurs visages seront enHammés : » faciès combustœ vultus eorum ^ ; tant leur face sera toute teinte et toute couverte de la rougeur de la honte. 0 ténèbres trop courtes ! ô intrigues mal tissues ! ô regard de Dieu trop perçant et trop injustement méprisé ! ô vices mal cachés! ô honte mal évitée !

Mais de tous les pécheurs qui se cachent, aucuns ne seront découverts avec plus de honte que les faux dévots et les hypocrites. Ce sont ceux-ci, messieurs, qui sont des plus pernicieux ennemis de Dieu, qui combattent contre lui sous ses étendards. Nul ne ravilit davantage l'honneur de la piété, que l'hypocrite qui la fait servir d'enveloppe et de couverture à sa malice. Nul ne viole la sainte majesté de Dieu d'une manière plus sacrilège que l'hypocrite qui.

» I. Cor. IV. 5.

s /v. XIII, 7 et S.

^ Lzrch. XVI, Wl.

s'autorisant de son nom anguste, lui veut donner part à ses crimes et le choisit pour protecteur de ses vices, lui qui en est le censeur. Nul donc ne trouvera Dieu juge plus sévère que l'hypocrite qui a entrepris de le faire en quelque façon son compUce. Mais ne parlons pas toujours de ceux (jui contrefont les religieux. Le monde a encore d'autres hypocrites. N'y a-t-il pas des hypocrites d'honneur, des hypocrites d'amitié, des hypocrites de probité et de bonne foi, qui en ont toujours à la bouche les saintes maximes ; mais pour être seulement des lacets aux simples et des pièges aux innocents, si accommodants, si souples et si adroits, qu'on donne dans leurs filets, et ceux même qui les connaissent ? Il faut qu'ils soient confondus. Venez donc, abuseurs publics, toujours contraints, toujours contrefaits, lâches et misérables captifs de ceux que vous voulez captiver, venez, qu'on lève ce masque et qu'on vous ôte ce fard ; mais plutôt il faut le laisser sur votre face confuse, afin que vous paraissiez doublement horribles, comme une femme fardée et toujours plus laide, dans laquelle on ne sait ce qui déplaît davantage, ou sa laideur ou son fard. Ainsi viendront rougir devant Jésus-Christ tous ces trompeurs vainement fardés ; ils viendront, disje, rougir non-seulement de leur crime caché, mais encore de leur honnêteté apparente. Ils viendront rougir encore une fois de ce qu'ils ont assez estimé la vertu pour la faire servir de prétexte, de montre et de parade, et ne l'ont pas toutefois assez estimée pour la faire servir de règle Ergo et tu confundere, et porta ignominiam tuam * : ((Et vous, (( soyez aussi confus et portez votre ignominie. »

Si cependant ils marchent la tête levée et jouissent apparemment de la liberté d'une bonne conscience, s'ils trompent le monde, si Dieu dissimule, qu'ils ne pensent

' Ez/'c/i. \vi, l,:l.

pas pour cela avoir échappé à ses mains. 11 a son jour arrêté, il a son heure marquée, qu'il attend avec patience. Pourrai-je bien vous expliquer un si grand mystère par quelque comparaison tirée des choses humaines? Gomme un roi qui sent son trône affermi et sa puissance établie, s'il apprend qu'il se fait contre son service quelques secrètes pratiques (car il est malaisé de tromper un roi qui a les yeux ouverts et qui veille), il pourrait étouffer dans sa naissance cette cabale découverte ; mais assuré de luimême et de sa propre puissance, il est bien aise de voir jusqu'où iront les téméraires complots de ses sujets infidèles, et né précipite pas sa juste vengeance, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au terme fatal où il a résolu de les arrêter. Ainsi, et à plus forte raison, ce Dieu tout-puissant, souverain arbitre et dispensateur des temps, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, et qui devant l'origine des choses a fait la destination de tous les moments selon les conseils de sa sagesse ; à plus forte raison, chrétiens, n'a-t-il rien à précipiter ni à presser. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous sa main. Il sait le temps qu'il leur a donné pour se repentir et celui où il les attend pour les confondre. Cependant qu'ils cabalent, qu'ils intriguent, qu'ils mêlent le ciel et la terre pour se cacher dans la confusion de toutes choses ; ils seront découverts au jour arrêté, leur cause sera portée aux grandes assises générales de Dieu, où comme leur découverte ne pourra être empêchée par aucune adresse, aussi leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse. C'est ma seconde partie, que je joindrai pour abréger avec la troisième dans une même suite de raisonnement.

SECOND POINT

Le grand pape saint Grégoire, dans la troisième partie

SUR LE JUGEMENT DERNIER. Ifi3

de son Pastoral, compare les pécheurs à des hérissons. Lorsque vous êtes éloigné, dit-il, de cet animal, et qu'il ne craint pas d'être pris, vous voyez sa tête, ses pieds et son corps; quand vous approchez pour le prendre, vous ne trouvez plus qu'une masse ronde qui pique de tous côtés ; et celui que vous découvriez de loin tout entier, vous le perdez tout à coup aussitôt que vous le tenez entre vos mains : intra tenentis manus totum simul amittitur, qvod toium simid ante videbatur *. C'est l'image, dit saint Grégoire, de l'homme pécheur qui s'enveloppe dans ses raisons et dans ses excuses. Vous avez découvert toutes ses menées et reconnu distinctement tout l'ordre du crime ; vous en voyez les pieds, le corps et la tête. Aussitôt que vous pensez le convaincre en lui racontant ce détail, il retire ses pieds, il couvre tous les vestiges de son entreprise ; il cache sa tête, il recèle profondément ses desseins ; il enveloppe son corps, c'est-à-dire, toute la suite de son intrigue dans le tissu artificieux d'une histoire faite à plaisir. Ce que vous pensiez avoir vu si distinctement n'est plus qu'une masse informe et confuse, où il ne paraît ni commencement ni fin, et cette vérité si bien démêlée est tout à coup disparue : Qui totum jam deprehendendo viderat, tergiversatione pravœ defensionis illusus, totum pariter ignorât ^. Cet homme que vous croyiez si bien convaincu, étant ainsi retranché et enveloppé en lui-même, ne vous présente plus que des piquanis; il s'arme à son tour contre vous, et vous ne pouvez plus le toucher sans que votre main soit ensanglantée, je veux dire sans que votre honneur soit blessé par mille sanglants reproches contre votre injurieuse crédulité et contre vos soupçons téméraires.

C'est ainsi que font les pécheurs : ils se cachent, s'ils peuvent, comme fit Adam ; et s'ils ne peuvent pas se ca-

* S. Greg. Magn. Pastor. part, iii^ cap. xr, t. u, col. 48. 2 S. Greg. Magn. Pastor. ubi supra.

cher non plus que lui, ils ne laissent pas toutefois de s'excuser à son exemple. Adam, le premier de tous les pécheurs, aussitôt après son péché s'enfonce dans le plus épais de la forêt, et voudrait pouvoir cacher et lui et son crime. Quand il se voit découvert, il a recours aux excuses. Ses enfants, malheureux héritiers de son crime, le sont aussi de ses vains prétextes. Ils disent tout ce qu'ils peuvent ; et quand ils ne peuvent rien dire, ils rejettent toute leur faute sur la fragilité de la nature, sur la violence de la passion, sur la tyrannie de l'habitude. Ainsi on n'a plus besoin de se tourmenter à chercher des excuses, le péché s'en sert à lui-même et prétend se justifier par son propre excès. Mais quand aurai-je achevé, si je me laisse engager à ce détail infmi des excuses particulières? Il suffit de dire en général : Tous s'excusent, tous se défendent ; ils le font en partie par crainte, en partie aussi par orgueil, et en partie par artifice. Ils se trompent quelquefois eux-mêmes, et ils tâchent après de tromper les autres. Quelquefois convaincus en leur conscience de Imjustice de leurs actions, ils veulent seulement amuser le monde par des raisons colorées; puis se laissant emporter eux-mêmes à leurs belles inventions, en les débitant ils se les impriment dans l'esprit et adorent le vain fantôme qu'ils ont supposé pour tromper le monde, en la place de la vérité : tant l'homme se joue soi-même et sa propre conscience : Adeo nostram qmque conscientiam Indimus, dit le grave Tertullien i.

Dieu est lumière, Dieu est vérité, Dieu est justice. Sous l'empire de Dieu, ce ne sera jamais par de faux prétextes, mais par une humble reconnaissance de ses péchés, qu'on évitera la honte éternelle qui en est le juste salaire. Tout sera manifesté devant le tribunal de Jésus-Christ. Une lumière très-claire de justice et de vérité sortira du trône,

i Ad Nat. lib. i,n« 16.

SUR LE JUGEMENT DERNIER. lOo

dans laquelle les pécheurs verront qu'il n'y a point d'excuse valable pour colorer leur rébellion ; mais que le comble du crime, c'est l'audace de l'excuser et la présomption de le défendre.

Car il faut, messieurs, remarquer ici une doctrine importante : c'est qu'au lieu que dans cette vie notre raison vacillante se met souvent du parti de notre cœur dépravé ; dans les malheureux réprouvés il y aura une éternelle contrariété entre leur esprit et leur cœur. L'amour de la vérité et de la justice sera éteint pour jamais dans la volonté de ces misérables; et toutefois, à leur honle, toujours la connaissance en sera très-claire dans leur esprit. C'est ce qui fait dire à TertuUien cette parole mémorable dans le livre du Témoignage de l'âme : Merito omnis anima et rea et testis est^ : « Toute âme pécheresse, dit ce grand « homme, est tout ensemble et la criminelle et le témoin. » Criminelle par la corruption de sa volonté, témoin par la lumière de sa raison : criminelle par la haine de la justice, témoin par la connaissance certaine de ses lois sacrées : criminelle, parce qu'elle est toujours obstinée au mal ; témoin, parce qu'elle condamne toujours son obstination. Effroyable contrariété et supplice insupportable ! C'est donc cette connaissance de la vérité qui sera la source immortelle d'une confusion infinie. C'est ce qui fait dire au Prophète : Alii evigilahunt in opprobnvm ut videant souper^ : (( Plusieurs s'éveilleront à leur honte pour voir toujours. » Ceux qui s'étaient appuyés sur des conseils accommodants et sur des condescendances flatteuses, qui pensaient avoir échappé la honte, et s'étaient endormis dans leurs péchés à l'abri de leurs excuses vainement plausibles, u s'éveille- (( ront tout à coup à leur honte pour voir toujours : » evigilabunt ut videant semper. Et qu'est-ce qu'ils verront tou-

1 De Teslimon. anim. sub iin. u" G.

2 Dan. xii. ?.

jours? Cette vérité qui les confond, cette vérité qui les juge. Alors ils rougiront doublement et de leurs crimes et de leurs excuses. La force de la vérité manifeste renversera leurs faibles défenses, et leur ôtant à jamais tous les vains prétextes dont ils avaient pensé pallier leurs crimes, elle ne leur laissera que leur péché et leur honte. Dieu s'en glorifie en ces mots par la bouche de Jérémie : Discoopemi Esau; j'ai dépouillé le pécheur, j'ai dissipé les fausses couleurs par lesquelles il avait voulu pallier ses crimes ; j'ai manifesté ses mauvais desseins si subtilement déguisés, et il ne peut plus se couvrir par aucun prétexte : Discooï)erm Esau, revelavi abscondita ejus, et celari non poterit i.

Mais réveillez vos attentions pour entendre ce qui servira davantage à la conviction et à la confusion des impies : les justes qu'on leur produira, les gens de bien qui leur seront confrontés. C'est ici que ces péchés trop communs, hélas ! trop aisément commis, trop promptement excusés ; péchés qui précipitent tant d'âmes et qui causent dans le genre humain des ruines si épouvantables ; péchés qu'on se pardonne toujours si facilement, et qu'on croit avoir assez excusés, quand on les appelle péchés de fragilité : ah! ces péchés désormais ne trouveront plus aucune défense. Car il y aura le troupeau d'élite, petit à la vérité à comparaison des impies, grand néanmoins et nombreux en soi, dans lequel il paraîtra des âmes lidoles, qui dans la même chair et dans les mêmes tentations ont néanmoins conservé sans tache, ceux-là la fleur sacrée de la pureté, et ceux-ci l'honnêteté du lit nuptial. D'autres aussi vous seront produits. Ceux-là sont à la vérité tombés par faiblesse ; mais s'étant aussi relevés, ils porteront contre vous ce témoignage fidèle, que malgré la fragilité ils ont toujours triomphé autant de fois qu'ils ont voulu com-

» Jercvi. XLix. 10.

battre ; et, comme dit Julien Pomère, « ils montreront par (( ce qu'ils ont fait ce que vous pouviez faire à leur exemple « aussi bien qu'eux : » Cum fragilitate carnis in carne virentes, fragilitatem carnis in carne vincentes, quod fecerunt, lUique fieri posse docuerunt *.

Pensez ici, chrétiens, ce que vous pourrez répondre ; pensez-y pendant qu'il est temps et que la pensée en peut être utile. N'alléguez plus vos faiblesses, ne mettez plus votre appui en votre fragilité. La nature était faible; la grâce était forte. Vous aviez une chair qui convoitait contre l'esprit ; vous aviez un esprit qui convoitait contre la chair. Vous aviez des maladies ; vous aviez aussi des remèdes dans les sacrements. Vous aviez un tentateur ; mais vous aviez un sauveur. Les tentations étaient fréquentes ; les inspirations ne l'étaient pas moins. Les objets étaient toujours présents ; et la grâce était toujours prête ; et vous pouviez du moins fuir ce que vous ne pouviez pas vaincre. Enfin, de quelque côté que vous vous tourniez, il ne vous reste plus aucune défaite, aucun subterfuge, ni aucun moyen d'évader; vous êtes pris et convaincu. C'est pourquoi le prophète Jérémie dit que les pécheurs seront en ce jour comme ceux qui sont surpris en flagrant délit : (piomodo confunditurfur, quando deprehenditur 2 : (f Gomme (( un voleur est confus quand il est surpris dans son vol. » [1 ne peut pas nier le fait, il ne peut pas l'excuser ; il ne peut ni se défendre par la raison, ni s'échapper par la fuite. (( Ainsi, dit le saint prophète, seront étonnés, confus, (c interdits les ingrats enfants d'Israël : » Sic confnsi sunt domvs Israël. Nul n'échappera cette honte. Car écoutez le prophète : Tous, dit-il, seront confus, « eux et leurs rois et (( leurs princes, et leurs prêtres et leurs prophètes : » ipsi et reges eornm, principes et sacer dotes et prophetœ eorwn 3.

1 De Vif. Contempl. lib. m, cap.xii.

2 Jerem. 11, 2G. — ^ Ibid.

Leurs rois, car ils trouveront un plus grand roi et une plus haute majesté : leurs princes, car ils perdront leur rang dans cette assemblée, et ils seront pêle-mêle avec le peuple : leurs prêtres, car leur sacré caractère et leur sainte onction les condamnera : leurs prophètes, leurs prédicateurs, ceux qui leur ont porté les divins oracles, car la parole qu'ils ont annoncée sera en témoignage contre eux. <( L'homme paraîtra, dit TertuUien, devant le trône de (( Dieu, n'ayant rien à dire. » Et stabit ante aidas Dei nihil habensdicere K Nous resterons interdits et si puissamment convaincus, que même nous n'aurons pas cette misérable consolation de pouvoir nous plaindre : Sic confmi erunt domus Israël, ipsi et rege^, etc.

Mais, Messieurs, quand j'appellerais à mon secours les expressions les plus fortes et les figures les plus violentes de la rhétorique, je ne puis assez expliquer quelle sera la confusion de ceux dont les crimes scandaleux ont déshonoré le ciel et la terre.

Tous voyez que je suis entré dans ma troisième partie, que je veux conclure en peu de paroles, mais par des raisons convaincantes. Pour en poser les fondements, je remarquerai, messieurs, que cette honte que Dieu réserve aux pécheurs en son jugement, a plusieurs degrés et nous est différemment exprimée dans son Ecriture. Elle nous dit très-souvent, et nous en avons déjà cité les passages, qu'il confondra ses ennemis, qu'il les couvrira d'ignominie. C'est ce qui sera commun à tous les pécheurs. Mais nous lisons aussi dans les saints prophètes, que Dieu et ses serviteurs se riront d'eux, qu'il leur insultera par des reproches mêlés de dérision et de raillerie, et que non content de les découvrir et de les convaincre, comme nous avons déjà dit, il les immolera à la risée de tout l'univers.

De Testim. anim. n° 6.

Je pense pour moi, messieurs, que cette dérision est le propre et véritable partage des pécheurs publics et scandaleux. Tous les pécheurs transgressent la loi; tous aussi méritent d'être confondus : mais tous n'insultent pas publiquement à la sainteté de la loi. Ceux-là s'en moquent, ceux-là lui insultent, qui font trophée de leurs crimes, et les font éclater sans crainte à la face du ciel et de la terre. A ces pécheurs insolents, s'ils ne s'humihent bientôt par la pénitence, est réservée dans le jugement cette dérision, cette moquerie terrible, et cette juste et inévitable insulte d'un Dieu outragé. Car qu'y a-t-il de plus indigne? Nous les voyons tous les jours dans le monde, ces pécheurs superbes, qui, avec la face et le front d'une femme débauchée, osent, je ne dis plus excuser, mais encore soutenir leurs crimes. Ils ne trouveraient pas assez d'agrément dans leur intempérance, s'ils ne s'en vantaient publiquement, (( s'ils ne la faisaient jouir, dit Tertullien, de toute « la lumière du jour et de tout le témoignage du ciel : » Delkta vestra et loco omni et luce omni et umversa cœli conscientia fruuntur K u Ils annoncent leurs péchés comme « Sodome, » disait un prophète : Peccatum suum sicut Sodomaprœdicaverimt^', et ils mettent une partie de leur grandeur dans leur licence effrénée. Il me souvient en ce lieu de ce beau mot de Tacite, qui pariant des excès de Domitien après que son père fut parvenu à l'empire, dit que « sans se mêler d'affaires publiques il commença seule- « ment à faire le fils du prince par ses adultères et par ses « débauches : » Nihil quidquam publia muneris attigerat ; sed stupris et adulteriis filium principis agehat. 3.

Ainsi nous les voyons ces emportés qui se plaisent à fan^e les grands par leur licence, qui s'imaginent s'élevoi-

1 AdNat. lib. j, n° 16 ^ Isai. III, 9.

3 Tacit.Hist. lib.r.

l^(y SUR LE JUGEMENT DERNIER,

bien haut au-dessus des choses humaines par le mépris des lois, à qui la pudeur même semble une faiblesse mdigne d'eux parce qu'elle montre dans sa retenue quelque apparence'de crainte : si bien qu'ils ne font pas seulement un sensible outrage, mais une insulte pubUque à l'Lghse, a l'Évangile, à la conscience des hommes. De tels pécheurs scandaleux corrompent les bonnes mœurs par leurs pernicieux exemples. Ils déshonorent la terre, et chargent de reproches, si je l'ose dire, la patience du ciel, qm les soutire trop longtemps. Mais Dieu saura bien se justifier d une manière terrible, et peut-être dès cette vie, par un châtiment exemplaire. Que si Dieu durant cette vie les attend à pénitence; si, manque d'écouter sa voix, ils se rendent dignes qu'il les réserve à son dernier jugement, ils y boiront non-seulement le breuvage de honte éternelle qm est préparé à tous les pécheurs, mais encore u ils avaleront a dit Ézéchiel, la coupe large et profonde de dérision et a de moquerie, et ils seront accablés par les insultes sauce o-lanles de toutes les créatures : » Calicem sorons tnœ bib.s piltundum et latuni : eris in derisum et in subsamiationem, quœ est capacissima K Tel sera le juste supphce de leur impudence. .

Prévenons, messieurs, cette honte qm ne s ettacera jamais Car ne nous persuadons pas que nous recevrons seulement à ce tribunal une confusion passagère ; au contraire, nous devons entendre , dit saint G régoire de Nazianze ,

que, par la vérité immuable de ce dernier jugement. Dieu imprimera sur nos fronts une « marque éternelle d igno- « minie, » mtam ignominia' scmpiternam K Et, ajoute saint Jean Chrysostôme, cette honte sera plus terrible que tous

1 o'af ' xv"'t' "^V p. 230. Ost dans la conscience même, év t^ .Ji^: ^^^ s!,inU;î^.oire veut que soit imprimée cette note dune clernelle ignominie. {t:dit. des Dcfons.)

les autres supplices. Car c'est par elle, mes frères, que le pécheur, chargé de ses crimes et poursuivi sans relâche par sa conscience, ne pourra se souffrir soi-même ; et il cherchera le néant, et il ne lui sera pas donné. 0 mes frères, que la teinture de cette honte, si je puis parler de la sorte, sera inhérente alors ! 0 qu'il nous est aisé maintenant de nous en laver pour jamais ! Allons rougir, mes frères, dans le tribunal de la pénitence. Hé I ne désirons pas qu'on y plaigne toujours notre faiblesse. Qu'on la blâme, qu'on la reprenne, qu'on la réprime, qu'on la châtie.

Le temps est court, dit l'Apôtre i, et l'heure n'est pas éloignée. Je ne dis pas celle du grand jugement ; car le Père s'est réservé ce secict ; mais je dis l'heure de la mort, en laquelle sera fixé notre état. En tel état que nous serons morts, en cet état immuable nous serons représentés au grand jour de Dieu. 0 quel renversement en ce jour ! 0 combien descendront des hautes places! 0 combien chercheront leurs anciens titres, regretteront vainement leur grandeur perdue I 0 quelle peine de s'accoutumer à cette bassesse ! Fasse le Dieu que j'adore, que tant de grands qui m'écoutent ne perdent pas leur rang en ce jour I

Que cet auguste monarque ne voie jamais tomber sa couronne : qu'il soit auprès de saint Louis, qui lui tend les bras et qui lui montre sa place. 0 Dieu ! que cette place ne soit point vacante ! Que celui-là soit haï de Dieu et des hommes, qui ne souhaite pas sa gloire, même sur la terre, et qui ne veut pas la procurer de toutes ses forces par ses fidèles services. Dieu sait sur ce sujet les vœux de mon cœur. Mais, Sire, je trahis Votre Majesté et je lui suis infidèle, si je borne mes souhaits pour vous dans cette vie périssable. Vivez donc heureux, fortuné, victorieux de vos ennemis, père de vos peuples ; mais vivez toujours bon et

1 I. Cor. vir, ^9.

toujours juste ; vivez toujours humble et toujours pieux, toujours prêt à rendre compte à Dieu de cette noble partie du genre humain qu'il vous a commise. C'est par là que nous vous verrons toujours roi; toujours auguste, toujours couronné, et dans la terre et au ciel ; et c'est la félicité que je souhaite à Votre Majesté, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

EXORDE

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