ET L HUMILITE CHRETIENNE
est dissipé. 11 ne dit pas, Je suis celui qui crie ; mais, Je suis la voix de celui [qui crie] : un autre parle en moi. La voix ne subsiste que par celui qui parle. Je cesse de vouloir parler, la voix cesse en un instant; il n'en reste rien. Rien de plus dépendant d'autrui que la voix.
Sixième caractère : Autre manière d'exténuer ce qu'on ne peut pas s'ôter, en se comparant à quelque chose de plus grand, comme saint Jean à Jésus-Christ : Ego baptizo in aqua; médius vestrûm stetit ^: ille est qui baptizat in Spiritu sancto et igni ^ : ante me factus est, quia prier me erat ^ : a Moi je baptise dans l'eau : il y a quelqu'un au milieu de (( vous; c'est celui-là qui baptise dans le Saint-Esprit et le (( feu : il a été fait avant moi, parce qu'il était avant (( moi. )) Dans cette comparaison, qui ose se réputer quelque chose, surtout si celui qui est si grand, et à qui il se compare, a été dans l'abjection comme Jésus-Christ? Médius vesfrum : « Parmi vous. » Nulle distinction : Quem vos nescitis : a Que vous ne connaissez pas. » Qui ose vouloir se signaler et se distinguer, quand Jésus-Christ [est] inconnu ?
Voilà comme il s'abaisse : pas digne des courroies de Jésus-Christ : lui au-dessous des pieds, et Jésus-Christ le met à la tête.
Je viens ensuite à l'explication du culte de la messe : les préparations du sacrifice : Parafe viam Domîni ^ : (( Préparez la voie du Seigneur, n
1 Joan. I, 20.
" Rlatih. m, il.
3 Joan. I, 30.
* Mail/t. III, 3.
SERMON
POUR
LE QUATRIÈME DIMANCHE DE L'A VENT
LA VÉRITABLE CONVERSION i
Nécessité de la solitude pour parvenir à une solide conversion : caractère d'un vrai pénitent : remèdes propres à sa guérison : combien difficile le changement des inclinations d'un pécheur d'habilude, quelle doit être son épreuve, quelles dispositions lui sont nécessaires pour être réconcilié avec Dieu.
Ego yox clamantis in deserto.
Je suis la voix de celui qui crie dans le désert. Joaii. \, 23.
Les hommes, dont la passion a corrompu le jugement, ne savent pas suivre les traces de la vérité, ne s'accordent ni avec elle ni avec eux-mêmes; et la lumière elle-même les confond et les égare. La vie étonnante de saint Jeanliaptiste cause une telle admiration au conseil des Juifs (lui était à Jérusalem, qu'ils envoient dans notre évangile une solennelle députation pour lui demander s'il n'est point Élie, s'il n'est point ce grand prophète promis par Moïse ; enfin s'il n'est point le Christ. Jean, cet humble et lidèle ami de l'Epoux, qui ne songe plus qu'à décroître et
' E!i îGGO. selon M. I.achat.
à s'abaisser aussitôt que Jésus-Christ veut paraître, pour lui donner la gloire qui lui est due, se sert de cette occasion pour découvrir aux Juifs ce divin Sauveur qui était au milieu d'eux sans qu'ils voulussent le connaître. Mais de quelle erreur ne sont point capables des hommes préoccupés, et dont le sens est dépravé ! Ils s'adressent à saint Jean-Baptiste pour apprendre de lui-même quel il est, et le consultent sur ce qui le touche, tant il leur paraît digne d'être cru, et ils le jugent tout ensemble si peu digne de créance, qu'ils rejettent le témoignage sincère qu'il rend à un autre. Ils ont conçu une si haute estime de sa personne, qu'ils le prennent pour un prophète, et doutent même s'il n'est point le Christ ; et en même temps ils font si peu d'estime de son jugement, qu'ils ne veulent pas reconnaître le Christ qu'il leur montre : tant il est vrai, chrétiens, qu'il n'y a point de contradiction ni d'extravagance où ne tombent ceux que leur présomption aveugle, et qui osent mêler leurs propres pensées aux lumières que Dieu leur présente.
Allons, mes frères, à saint Jean-Baptiste dans un esprit opposé à celui des Juifs, puisque l'Église nous fait entendre ses divines prédications pour préparer les voies au Sauveur naissant, et lui fait faire par ce moyen encore une fois son office de précurseur. Écoutons attentivement cette voix qui nous doit conduire à la parole éternelle. Mais pour nous rendre capables de profiter de ses instructions, prions la très- sainte Vierge qu'elle nous obtienne la grâce d'être émus à la voix de saint Jean-Baptiste comme Jean- Baptiste fut ému lui-même à la voix de cette Vierge bénite, lorsqu'elle alla lui porter jusque dans les entrailles de sa mère une partie de la grâce qu'elle avait reçue avec plénitude. Ave.
Vous venez entendre aujourd'hui un grand et excellent
300 SUR LA VÉUIÏABLE CONVERSIOiN.
prédicateur, c'est le célèbre Jean-Baptiste, flambeau devant la lumière, voix devant la parole, ange devant l'Ange du grand conseil, médiateur devant le médiateur, c'est-à-dire, médiateur entre la loi et l'Évangile, précurseur de celui qui le devance; dont la main, qui s'estime indigne d'approcher seulement des pieds de Jésus, est élevée même dessus sa iête; qui baptise au dehors celui qui le baptise au dedans, et répand de l'eau sur la tête de celui qui répand le feu et le Saint-Esprit dans les cœurs. Voilà, mes frères, le prédicateur qui demande votre audience. 11 a raison de dire, en se définissant lui-même, qu'il est une voix, parce que tout parle en lui ; sa vie, ses jeûnes, ses austérités, cette pâleur, cette sécheresse de son visage, l'horreur de ce cilice de poil de chameau qui couvre son corps, et de cette ceinture de cuir qui serre ses reins, sa retraite, sa solitude, le désert affreux qu'il habite; tout parle, tout crie, tout est animé. Tels devraient être les prédicateurs : (( Il faudrait que tout fût parlant et résonnant (( en eux : )> Totum se vocalem débet verbi nuntius exliibere, comme disait cet ancien Père. A voir ce prédicateur si exténué, ce squelette, cet homme qui n'a point de corps, dont le cri néanmoins est si perçant, on pourrait croire qu'en effet ce n'est qu'une voix ; mais une voix que Dieu fait entendre aux mortels pour leur inspirer une crainte salutaire. Au bruit de cette voix, non-seulement le désert est ému, mais les villes sont troublées, les peuples tremblants, les provinces alarmées. On voit accourir aux pieds de saint Jean-Baptiste toute la Judée saisie de frayeur, tant il annonce fortement aux hommes les sévères jugements de Dieu qui les pressent et qui les poursuivent. « Race de vipères, qui vous a avertis de fuir la colère à (( venir ^ ? »
' Mallli. m. .
SUR Là VERITABLE CONVERSION. 301
11 a donc raison de dire qu'il n'est point ce que les Juifs ont pense. 11 n'est point le prophète, il n'est point le Christ, il n'est point Élie. 11 est une voix, il est un cri, qui avertit les pécheurs de leur ruine prochaine et inévitable, s'ils ne font bientôt pénitence. Prêtons, mes frères, l'oreille attentive à ce divin prédicateur, prophète et plus que prophète. Oui; puisqu'il est tout voix pour nous parler, soyons tout oreilles pour l'entendre. « Je suis, dit-il, la voix de « celui qui crie dans le désert : Préparez la voie du Sei- <i gneur; redressez dans la solitude les sentiers de notre a Dieu : » Vox clamantis in deserto : Parate viam Domini ; rectas facile in solitudine semitas Dei nostiH. Écoutons donc la voix qui nous parle, laissons-nous frapper distinctement par tous ses sons : voyons tout le mystère de la pénitence, tout l'ordre de l'expiation des crimes, toute la méthode pour les traiter et pour les guérir. Telle est la voix qui nous parle; il reste que nous entendions ce que c'est que ce désert 011 elle crie, quelle préparation elle nous demande, quelle droiture elle nous prescrit. Yoilà sans détour et sans circuit le partage de mon discours et le sujet de vos attentions.
PREMIER POINT
La voix qui nous invite à la pénitence se plaît à se faire entendre dans le désert. Il faut quitter le grand monde et les compagnies ; il faut aimer la retraite, le silence et la solitude, pour écouter cette voix qui ne veut point être étourdie par le bruit et le tumulte des hommes.
La première chose que Dieu fait quand il veut toucher un homme du monde, c'est de le tirer à part pour lui parler en secret. « J'ai trouvé, dit-il, cette âme mondaine avec (( tous les ornements de sa vanité : )) Ornabatur in aure sua Pi monili suo. Elle ne songeait qu'à plaire au monde, à voir et à être vue ; « Elle courait comme une insensée après
(( ses amants, après ceux qui flattaient ses mauvais désirs, (( et elle m'oubliait, dit le Seigneur : » Et ibat post arnatores suos\et obliviscebatur mei, dicit Dominus ^. « Et moi je (( commencerai de l'allaiter ; » je lui ferai ressentir une goutte des douceurs célestes : a Je l'attirerai à la solitude, (( et je parlerai à son cœur : » Propter hoc, ego lactaho eam, et ducam eam in solitudinem, et loquar ad cor ejus ^. Je lui dirai des paroles de consolation et d'instruction divine.
Et certes nous errons dans le principe, si nous croyons que l'esprit de componction et de pénitence puisse subsister dans ce commerce éternel du monde, auquel nous abandonnons toute notre vie. Un pénitent est un homme pensif et attentif à son âme : Cogitabo pro peccato meo ^ : (( Mon « péché occupe toutes mes pen sées. » Un pénitent est un homme dégoûté et de lui-même et du monde : Dormitavit anima mea prœ tœdio ^ : « Mon âme languit d'ennui. » Un pénitent est un homme qui veut soupirer, s'affliger, qui veut gémir : Laboravi in gemitu meo ^ : « J'ai été pressé (( par mes sanglots. » Un tel homme veut être seul, veut avoir des heures particulières ; le monde l'importune et lui est à charge.
Je vous étonnerais, mes frères, si je vous racontais les lois de l'ancienne pénitence. On tirait le soldat de la milice, le marchand du négoce, tout chrétien pénitent des emplois du siècle. Ils priaient, ils méditaient nuit et jour ; ils regrettaient sans cesse le bien qu'ils avaient perdu. Ils n'étaient ni des fêtes, ni des jeux, ni des affaires du monde. Ils se nourrissaient dans leurs maisons du pain de larmes. Ils ne sortaient en public que pour aller se confondre à la face de l'Église, et implorer aux pieds de leurs frères le
'- Os. II, 13.
2 Ibiil. 14.
3 Ps. x.wvii, )0.
i Ibid . cwiii, .*2S.
5 Ibid. VI, 6.
secours de leurs prières charitables ; tant ils estimaient la retraite et la solitude nécessaires.
Qu'est-ce en effet qui nous a poussés dans ces prodigieux égarements? qu'est-ce qui nous a fait oublier et Dieu et nous-mêmes, si ce n'est qu'étourdis par le bruit du monde, nous n'avons pas même connu nos excès ? Notre conscience, témoin véritable, ami fidèle et incorruptible, n'a jamais le loisir de nous parler; et toutes nos heures sont si occupées, qu'il ne reste plus de temps pour cette audience. Et cependant il est véritable que qui ôte à l'esprit la réflexion, lui ôte toute sa force. Car il y a cette différence entre la raison et les sens, que les sens font d'abord leur impression ; leur opération est prompte, leur attaque brusque et surprenante; au contraire la raison a besoin de temps pour ramasser ses forces, pour ordonner ses principes, pour appuyer ses conséquences, pour affermir ses résolutions ; tellement qu'elle est entraînée par les objets qui se présentent, et emportée, pour ainsi dire, par le premier vent, si elle ne se donne à elle-même par son attention un certain poids, une certaine consistance, un certain arrêt : Inîquitates nostrœ quasi ventus abstuleruMt nos 1 : « Nos iniquités nous ont emportés comme un (( vent. )) Ce vent ne manquera jamais de nous emporter, si notre âme ne se roidit, et ne s'affermit elle-même parune attention actuelle. Si donc on lui ôte la réflexion, on lui ôte toute sa force, on la laise découverte et à l'abandon pour être la proie du premier venu. C'est, mes frères, ce ({ue fait le monde : il sait remuer si puissamment je ne sais quoi d'inquiet et d'impatient que nous avons dans le fond du cœur, qu'il nous tient toujours en mouvement. Toutes les heures s'écoulent trop vite, toutes les journées flnissent trop tôt; en sorte qu'on n'est jamais un moment à soi : et
* Is. L\1V, G.
qui n'est pas à soi-même, de qui ne devient-il pas le captif? Hommes errants, hommes vagabonds, déserteurs de votre âme et fugitifs de vous-mêmes,,» prévaricateurs, re- (( tournez au cœur: » Redite, prœvaricatores, ad cor K Commencez à réfléchir, et à entendre la voix qui vous rappelle au dedans. Si vous vous êtes perdus par cette prodigieuse dissipation, il faut qu'un recueillement salutaire commence votre guérison. Une partie de votre mal consiste dans un certain étourdissement que le bruit du monde a causé, et dont votre tête est tout ébranlée ; il faut vous mettre à l'écart, il faut vous donner du repos. Yoici le médecin qui vous dit lui-même, par la bouche de son prophète : Si revertamini et quiescatis, salvi eritis : in silentio et in spe erit fortitudo vestra 2 : a Si vous sortez de ce (( grand tumulte, et que vous preniez du repos, vous serez (( sauvés; et en gardant le silence vos forces commence- « ront de se rétablir. »
Le docte saint Jean Chrysostome ^ a renfermé en un petit mot une sentence remarquable, quand il a dit que, pour former les mœurs, et peut-être en pourrions-nous dire autant de l'esprit, il faut désapprendre tous les jours. En effet, mille faux préjugés nous ont gâté l'esprit et corrompu le jugement ; et la source de ce désordre, c'est qu'aussitôt que nous avons commencé d'avoir quelque connaissance, le monde a entrepris de nous enseigner, a joint aux tromperies de nos sens celles de Topinion et de la coutume. C'est de là que nous avons tiré ces belles leçons, qu'il faut tout mesurer à notre intérêt, que la véritable habileté c'est de faire tout servir à notre fortune, qu'il faut venger les aiîronts. Endurer, c'est s'attirer de nouvelles insultes; cette grande modération, c'est la vertu
1 /y. XLYi, 8.
» Ibid. XXX, 15.
*<5 S. Clirijs. Honiil. xi, in Gcncs. t. iv, p SG.
des esprits vulgaires ; la patience est le partage des faibles et la triste consolation de ceux qui ne peuvent rien : dans une vie si courte et si malheureuse que la nôtre, c'est folie de refuser le peu de plaisir que la nature nous donne. Voilà les grandes leçons que nous apprenons tous les jours dans les compagnies ; si bien que tous les préceptes de Dieu et de la raison demeurent ensevelis sous les maximes du monde.
Après cela, mes frères, vous comprenez aisément la nécessité de désapprendre ; mais, certes, pour oublier de telles leçons, il faut quitter l'école etle maître. Car considérez, je vous prie, de quelle sorte le monde vous persuade. Ce maître dangereux n'agit pas à la mode des autres maîtres : il enseigne sans dogmatiser : il a sa méthode particulière de ne prouver pas ses maximes, mais de les imprimer dans le cœur sans qu'on y pense. Ainsi il ne suffit pas de lui opposer des raisons et des maximes contraires, parce que cette doctrine du monde s'insinue plutôt par une insensible contagion, que par une instruction expresse et formelle. Oui certes, autant d'hommes qui nous parlent, autant d'organes qui nous les inspirent. Nos ennemis par leurs menaces, nos amis par leurs bons offices concourent également à nous donner de fausses idées des biens et des maux. Tout ce qui se dit dans les compagnies, et l'air même qu'on y respire, n'imprime que plaisir et que vanité. Ainsi nous n'avançons rien de n'avaler pas tout à coup le poison du libertinage, si cependant nous le suçons peu à peu, si nous laissons gagner jusqu'au cœur cette subtile contagion, qu'on respire avec Tair du monde dans ses conversations et dans ses coutumes. Tout nous gâte, tout nous séduit : et le grand malheur de la vie humaine, c'est que nul ne se contente d'être insensé seulement pour soi, mais veut faire passer sa folie aux autres ; si bien que ce qui nous serait indifférent, souvent, tant nous sommes faibles,
308 SUR L\ VERITABLE COiNVERSION.
excite notre imprudente curiosité par le bruit qu'on en fait autour de nous. Dans cet étrange empressement de nous entre-communiquer nos erreurs et nos folies, l'esprit se corrompt tout à fait ; et si nous demandons à Tertullien ce qu'il craint pour nous dans le monde : Tout, nous répondra ce grand homme, jusqu'à l'air, qui est infecté par tant de mauvais discours, par tant de maximes antichrétiennes : Ipsumque aerem, scelestis vocibiis constupratum ^. Ne vous étonnez donc pas si je dis que le premier instinct que ressent un homme touché de Dieu est celui de se séquestrer du grand monde. La môme voix qui nous appelle à la pénitence, nous appelle aussi au désert, c'est-à-dire au silence, à la solitude et à la retraite. Écoutez ce saint pénitent : Similis factus sum pelUcano solitudinis, factiis sum sicut nycticorax in domicilio ; vigilavi, et factus sum sicvt passer solitainus in tecto ^ : « Je suis, dit-il, devenu sembla - (( ble au pélican des déserts et au hibou des lieux solitaires (( et ruinés : j'ai passé la nuit en veillant, et je me trouve (( comme un passereau tout seul sur le toit d'une maison. » Au lieu de cet air toujours complaisant que le monde nous inspire, l'esprit de pénitence nous met dans le cœur je ne sais quoi de rude et de sauvage. Ce n'est plus cet homme doux et galant qui liait toutes les parties : ce n'est plus cette femme commode et complaisante, trop adroite médiatrice et amie trop officieuse, qui facilitait ces secrètes correspondances : ce ne sont plus ces expédients, ces ouvertures, ces facilités : on apprend un autre langage, on apprend à dire Non, à dire Je ne puis plus, à payer le monde de négatives sèches et vigoureuses. On ne veut plus vivre comme les autres ni avec les autres; on ne veut plus s'approcher: on ne veut plus plaire, on se déplaît à soimême. Un pécheur qui commence à sentir son mal, est
1 De Spect. n» 27.
2 Ps. Cl, 7, 8.
dégoûté tout ensemble et du monde qui l'a déçu, et de lui-même qui s'est laissé prendre à un appât si grossier. Il se souvient, hélas! à combien de crimes il s'est engagé par ses malheureuses complaisances. Il ne songe plus qu'à se séparer de cette subtile contagion qu'on respire avec l'air du monde dans ses conversations et dans ses coutumes. Un roi même, pénitent au milieu de sa cour et des affaires, entre dans cet esprit de solitude. Il se retire souvent dans son cabinet. Si les affaires du jour ne lui permettent pas d'être seul, il passe la nuit en veillant ; et dans ce temps de silence et de liberté il s'abandonne au secret désir qui le pousse à soupirer et à gémir. Loin du monde, loin des compagnies, il n'a plus que Dieu devant les yeux pour s'affliger en sa présence, pour lui dire du fond de son cœur : « J'ai péché contre vous et devant vous seul, » et je veux aussi m'affliger en votre seule présence : seul et invisible témoin de mes sanglots et de mes regrets, ah ! écoutez la voix de mes larmes : Tihi soli peccavi ^ .
Et certes si nous examinons attentivement pourquoi Dieu et la nature ont mis dans nos cœurs cette source amère de regrets, il nous sera aisé de comprendre que c'est pour nous affliger, non tant de nos malheurs que de nos fautes. Les maux qui nous arrivent par nécessité portent toujours avec eux quelque espèce de consolation : c'est une nécessité, on se résout. Mais il n'y a rien qui aigrisse tant nos douleurs, que lorsque notre malheur vient de notre faute. Ainsi ce sont nos péchés qui sont le véritable sujet de nos larmes; et il ne se faudrait jamais consoler d'avoir commis tant de fautes, n'était qu'en les déplorant on les répare : et c'est une seconde raison pour laquelle les saints pénitents s'abandonnent à la douleur. Dans toutes nos autres pertes, les larmes et les regrets nous
« Ps. L 5-
sont inutiles. Une personne qui vous était chère vous a été ravie par la mort; pleurez jusqu'à la fin' du monde, quelque effort que vous fassiez pour la rappeler, votre douleur impuissante ne la fera pas sortir du tombeau, et, si vives que soient vos douleurs, elles ne ranimeront pas ses cendres éteintes. Mais en déplorant vos péchés, vous les effacez par vos larmes ; en disant avec le prophète : « La couronne de notre tête a est tombée ; malheur à nous, car nous « avons péché ^ ; o nous remettons sur cette tête dépouillée de son ornement la même couronne de gloire. En déplorant l'audace insensée qui vous a fait violer la sainteté de votre baptême, vous vous en préparez un second. C'est ce qui porte un pénitent à pleurer sans fin, et à chercher le secret et la soUtude pour s'abandonner tout entier à une douleur si juste et si salutaire.
Au reste ne croyez pas que je vous fasse ici des discours en l'air, ni que je vous prêche des regrets et des solitudes imaginaires. Toutes les histoires ecclésiastiques sont pleines de saints pénitents, qu'une douleur immense de leurs péchés a poussés dans les déserts les plus reculés; qui, ne pouvant plus supporter le monde, dont ils avaient suivi les attraits trompeurs, ont été enfin remplir les déserts de leurs pieux gémissements. Ils ne pouvaient se consoler d'avoir violé leur baptême, profané le corps de Jésus- Christ, outragé l'esprit de grâce, foulé aux pieds son sang précieux dont ils avaient été rachetés, crucifié leur Sauveur encore une fois. Ils reprochaient à leur àme, épouse infidèle, blanchie au sang de l'Agneau, qu'au milieu des bienfaits de son Époux, dans le lit même de son Époux, elle s'était abandonnée à son ennemi. Les jugements de Dieu [les pénétraient d'une sainte frayeur]. Ils versaient des ruisseaux de larmes. Ils ne pouvaient plus supporter le
'■ Thren. x, IG.
SUR LA VÉRITABLE COiNVERSl'ON. 309
monde qui les avait abusés, ni ses fêtes, ni ses vanités, ni son triomphe qui détruit le règne de Dieu. Ils allaient chercher les lieux solitaires pour donner un cours plus libre à leur douleur : on les entendait non gémir, mais hurler et rugir dans les déserts : Rugiebam ^. Je n'ajoute rien à l'histoire : il semblait qu'ils prenaient plaisir à ne voir plus que des objets qui eussent quelque chose d'affreux et de sauvage, et qui leur fussent comme une image de l'effroyable désolation où leurs péchés les avaient réduits.
L'épouse du saint Cantique aime la campagne et la solitude : le tumulte des compagnies et la vue même des hommes la détourne et l'étourdit. Pourquoi ? parce qu'elle a le cœur touché, u Viens, mon bien- aimé, dit l'épouse, « sortons à la campagne ; allons demeurer aux champs : (( levons-nous du matin pour aller visiter nos vignes, pour (( voir si elles commencent à pousser leurs fleurs 2. » Il n'y a aucune de ces paroles qui ne respire un air de solitude et les délices de la vie champêtre. L'amour, ennemi du tumulte et occupé de soi-même, cherche les lieux retirés, dont le silence et la solitude entretiennent son oisiveté toujours agissante. Amour innocent; amour pénitent : délicieuses méditations de l'amour innocent. Dans le Cantique, solitudes agréables et soUtudes aftYeuses. L'amour pénitent, outré de douleur et inconsolable : l'épouse délicate, qui déplore ses honteuses infidéUtés. [L'Époux] appelle sabien-aimée, non plus des jardins et des prairies, mais du milieu des rochers et des déserts les plus effroyables. (( Lève-toi, dit-il, ma bien-aimée, quoique infidèle, (( mais pénitente : sors des trous des rochers, sors des cau vernes profondes. Viens du Liban, mon épouse, viens « du sommet des montagnes et du creux des précipices ;
< Pv. XXXVII, 3.
2 Cant, Ml, 11, 12.
(c sors des tanières des lions, des retraites des bêtes ravis- (( santés ^ . » Ses douleurs, ses regrets et ses désespoirs sont des bêtes farouches qui la déchirent.
Quels exemples nous proposez-vous [me dira-t-on peutêtre] ! Voulez- vous déserter le monde? Il ne faut plus espérer de pareils effets de la pénitence en nos jours. Saint Jean-Baptiste en personne pourrait prêcher encore une fois ; il ne nous persuaderait pas de quitter le monde pour aller pleurer nos péchés dans quelque coin inconnu, dans quelque vallée déserte. Notre salut ne nous est pas assez cher, nous ne mettons pas notre âme à un si haut prix ; elle ne nous est pas assez précieuse, quoiqu'elle ait coûté le même sang. Je veux bien le dire, ces saintes extrémités ne nous sont pas précisément commandées, ni peut-être absolument nécessaires ; mais, du moins, ne nous Uvrons pas tout à fait au monde, ayons des temps de retraite : ni à ses divertissements, un cœur contrit, un cœur afiligé n'est plus sensible à ces vaines joies. N'exposez pas au monde l'esprit de la grâce : ne vous répandez pas si fort au dehors. Faites entrer le bon grain dans la terre ; c'est pour l'avoir néghgé et pour l'avoir laissé trop à l'abandon qu'il n'a pu prendre racine ; les passants l'ont foulé aux pieds, les oiseaux du ciel l'ont mangé, ou les soins du monde l'ont étouffé : votre moisson est ravagée par avance dans le temps même de la culture et du labourage. Si votre pénitence n'est pas gémissante, qu'elle soit du moins sérieuse, du moins qu'elle ne soit pas emportée. Tout le monde ne peut pas gémir, ni répandre des pleurs effectifs ; la douleur peut subsister sans toutes ces marques : mais le cœur doit être brisé au dedans. Mais du moins faut-il tenir pour certain que ces emportements de joie sensuelle sont incompatibles avec cette sainte tristesse
1 Ibid. 11, li ; IV, 8.
(le ia pénitence, [puisqu'elle exige qu'on sache se priver] même des choses permises : etiam a licitis ^. [Une âme sincèrement touchée] médite contre soi-même des choses extrêmes. Soyons donc attentifs à notre salut : c L'atten- (( tion de l'esprit se fait à soi-même une solitude : » Sibi ipsa mentis intentio solitudinem gignit^ dit saint Augustin -. Faisons-nous une soUtude par notre attention, par notre recueillement. Nous voilà dans le désert, oii la voix de saint Jean-Baptiste nous a conduits : déjà nous y avons appris à pleurer nos crimes; faut-il quelque autre préparation pour ouvrir la voie à Dieu et le faire entrer dans notre âme? C'est ce que [nous verrons dans] la seconde partie.
DEUXIÈME POINT
N'en doutez pas, mes frères, que la pénitence ne demande de plus intimes préparations que celles que j'ai déjà rapportées : la retraite et la solitude éloignent le mal plutôt qu'elles n'avancent le bien. Les regrets, dont j'ai tant parlé, seraient suffisants, pourvu qu'ils fussent sincèrement dans le fond du cœur : mais comme nous sommes instruits qu'il y a de fausses douleurs et de fausses componctions, c'est ce qui nous oblige à nous éprouver, et c'est ce que j'appelle préparer les voies avec attention et exactitude.
[Toutes les conditions de cette épreuve, pour qu'elle soit solide, sont représentées dans ces paroles d'Isaïe] : Lavamini, mundi estote ; auferte malain cogitaiv>num vestrarum oh oculis meis ; quiescite agere perverse ; discite henefacere ; quœritejudicium ; suljvenite oppressa ; judicate pupillo; defendite viduam ; et venite, et arguite me, dicit Dominus. Si fuerint peccata vestra ut coccinum, quasi nie alba erunt ;
1 S. Gregor. Magn. lib. v, in cap. iv Job, t. i, col. liG.
2 De div. quœst. ad Simplic. lib. ii, t. vi, col. 11 S.
3i2 SUR LA VÉRITABLE CONVERSION.
et m fuerint rubra ut vermiculiis, sicut lana alba erunt ^ : (( Lavez-vous, purifiez-vous ;. ôtez de devant mes yeux la (( malignité de vos pensées ; cessez de faire le mal ; appreu nez à faire le bien ; recherchez ce qui est juste : assistez (( l'opprimé ; faites justice à l'orphelin ; défendez la veuve ; « et après cela venez, et soutenez votre cause contre moi. (( dit le Seigneur. Quand vos péchés seraient comme l'é- (( carlate, ils deviendront blancs comme la neige ; et quand u ils seraient rouges comme le vermillon, ils seront blancs (( comme la laine la plus blanche. »
Un sage médecin attend h donner certains grands remèdes, quand il voit que la nature reprend le dessus : ici quand la grâce le reprend, quand elle commence à gagner un cœur, à dompter et à assujettir la nature.
Tous n'avez pas gardé pour Dieu votre force, aussi voyez- vous qu'elle s'est perdue. Éprouvez-vous vousmêmes; c'est par les œuvres que le cœur s'explique, enfants légitimes et naturels : on peut lui supposer tous les autres.
(( Ne donnez pas le saint aux chiens ; ne jetez pas vos (( perles devant les pourceaux 2. » [Gardez-vous de ceux qui viennent] avec un cœur feint : je ne parle pas de ces feintes et de ces impostures grossières. 11 ne faut pas en croire les premiers regrets : « Car, nous dit saint Ambroise, r( j'en ai trouvé plus aisément qui avaient conser^•é leur « innocence, que je n'en ai trouvé qui l'eussent réparée :. par une pénitence convenable, après être tombés : )) Facilius autem inveni, qui innocentiam servaven'nt, quam qui congrue egerint pœnitentiam ^. [Et nous décrivant les caractères de cette pénitence qu'il exige, il ajoute] : « Feut-on « regarder connue une pénitence cette vie où l'ambitioiî
1 Is. I, 10, 17.
ï Matth. Ml, 0.
^ Depœnit. iib. 11, cap. x, t. 11, col. i3G.
SUR LA VERITABLE CONVERSION. 3i:{
(( des dignités se fait remarquer, où l'on se permet de boire (( du vin comme à l'ordinaire, oii l'usage du mariage n'est (( pas retranché? » An quisquam illam pœnitentiam putat, ubi adquirendœ ambitio dignitatis, ubi vint effusio, ubi ipsius copidœ conjugalis iisus? a II faut, continue le saint docteur, « renoncer entièrement au siècle pour vivre en vrai pé- (( nitent ; donner au sommeil moins de temps que la na- (( ture n'en exige, le combattre par ses gémis sements, l'in- « terrompre par ses soupirs, l'éloigner pour vaquer à la (( prière : » Renuntiandum sœculo est^ somno ipsï minus indutqendum, quam natnra postulat^ interpellandus est gemitibus, intei^rumpendus est suspirus, sequestrandus orationibus ^ (( En un mot, il faut vivre de manière que nous mourions (( à l'usage même de la vie ; que l'homme se renonce lui- (( même, et soit ainsi changé et renouvelé tout entier : » Vivendum ita ut vitali hidc moriamur usui, seipsum sibi homo abneget, et totus mutetur. [Et combien cette conduite estelle nécessaire à un pénitent], a puisque c'est par l'usage (( même des choses de celte vie que l'innocence se cor- (( rompt? )) Eo quodipse hujus vitœ usus corruptela sit integritatis! [Dieu nous a tracé lui-même l'ordre de cette pénitence dans le premier de tous les pécheurs, comme le remarque] saint Ambroise : a x\dam, dit ce Père, est chassé (( du paradis aussitôt après sa Auite ; Dieu ne diffère pas ; « mais il le sépare aussitôt des délices, pour qu'il fasse pé- (( nitence : » Adam post culpam statim de paradiso Deus ejecit, non distulit : sed statim separavit a deticiis, nt ageret pœnitentiam 2. a II le couvrit à l'instant non d'une tunique (( de soie, mais d'une tunique de peau : » Statim tunicain vestivit pelliceam, non sericam. [Telles sont les règles que doivent suivre les pécheurs pénitents,] « pour que dans .leur pénitence il ne se trouve rien qui ait ensuite besoin
1 De pœnit. lib. 11, cap. x, t. 11, col. 43G, 437. ^ Ibid. lib. H, cap. xi, t. 11, col. 437.
^14 SUFl LA VÉRITABLE CONVERSION.
(( de pénitence : )) Ne m ipsa f\at pœnitentia, quod postea indigeat pœnitentia.
[Que diront ici ceux] qui font indifféremment la pénitence, qui ne g li g enter se gesserunt i? Ils doivent avoir compris que, dans la faiblesse naturelle à l'homme, il est plus aisé de tomber que de se relever de sa chute ; de se donner le coup de la mort, que de se rendre la vie ; de suivre notre penchant en allant au mal, que de nous violenter pour en sortir. Ils doivent se persuader qu'on n'obtient pas de Dieu le pardon aussi facilement qu'on l'offense, et que l'homme ne fléchit pas sa bonté avec la même facihté qu'il la méprise. Car c'est une maxime étabhe que le bien nous coûte plus que le mal, et que c'est un ouvrage plus laborieux de se réparer que de se perdre. Mais ceux dont nous parlons ne l'entendent pas de la sorte : ils mettent dans la même hgne et la pénitence et la faute. S'il leur est aisé de pécher, il ne leur est pas moins aisé de se convertir : tantôt justes et tantôt pécheurs, selon qu'il leur plaît ; ils croient pouvoir changer leurs mauvais désirs avec autant de promptitude qu'ils ont à se laisser vaincre, et se défaire de leurs mauvaises inclinations comme d'un habit qu'on prend et qu'on quitte quand on veut: erreur manifeste. A la vérité, chrétiens, pendant que la maladie supprime pour un peu de temps les atteintes les plus vives de la convoitise, je confesse qu'il nous est facile de peindre sur notre visage, et même, poumons mieux tromper, dans notre imagination alarmée, l'image d'un pénitent. Le cœur a des mouvements superficiels qui se font et se défont en un moment. Mais il ne prend pas si facilement les impressions fortes et profondes. Non, non : ni un nouvel homme ne se forme pas tout à coup, ni ces affections vicieuses dans lesquelles nous avons vieilli ne s'arrachent^
' Concil. Sic. Ctni. A/aù. cap. \ix, fMb. t. h, coL 1'2T.
SUR LA VERITABLE CONVERSION. 3Io
pas par un seul effort. Des remèdes palliatifs qui ne guérissent que la fantaisie, et ne touchent pas à la maladie [ne sont point propres à opérer une guérison véritable].
TROISIÈME POINT
Par ces saintes préparations, l'âme qui s'éprouve ellemême, qui se défie des illusions de son amour-propre, rectifiera ses intentions et donnera à son cœur la véritable droiture.
Toute l'Écriture est pleine de saintes bénédictions pour ceux qui ont le cœur droit. Mais quelle est, messieurs, cette droiture ? Disons-le en un mot: c'est la charité, c'est la sainte dilection, c'est le pur amour; c'est la chaste et intime attache de l'épouse pour l'Époux sacré ; c'est cette céleste délectation d'un cœur qui se plaît dans la loi de Dieu, qui s'y soumet d'une pleine et entière volonté, « non par la crainte de la peine, mais par l'amour de la (( justice * : » Qui sunt recti? dit saint Augustin, qw diri- (junt cor secu7idum voluntatem Dei ^ Ceux qui veulent tout ce que Dieu veut, ceux-là sont droits, ceux-là sont justes. Il ne faudrait point ici d'explication : ceux qui ont des oreilles chrétiennes entendent cette vérité. La volonté de Dieu est droite par elle-même ; elle est elle-même la droiture, elle est la règle primitive et originale. Nous ne sommes pas la droiture, nous ne sommes pas la règle, car nous serions impeccables : ainsi, n'étant pas droits par nous-mêmes, nous le devenons, chrétiens, en nous unissant à la règle, à la sainte volonté de Dieu, à la loi qu'il nous a donnée ; non étonnés par ses menaces, mais saintement délectés par son équité et charmés par sa beauté et par sa droiture.
» s. Aug. in Ps. cxviii Senn. xi, ii» i, t. jv, coi. 1305. 2 Ps. XXXII, enarr. i\, ijo 2, col. 288.
316 SUR LA VÉRITABLE COxN VERSION.
Faites droits, mes chers frères, les sentiers de notre Dieu. Aimez purement, aimez saintement, aimez constamment, et vous serez droits. Si vous craignez seulement les menaces de la loi, sans aimer sa vérité et sa justice, quoique vous ne rompiez pas ouvertement, vous n'êtes pas d'accord avec elle dans le fond du cœur. Elle menace, elle est redoutable : vous, à ces menaces, vous donnez la crainte; que faites-vous pour son équité? L'aimez-vous, ne l'aimez-vous pas ? la regardez-vous avec plaisir ou avec une secrète aversion, ou avec froideur et indifférence? Que sont devenus vos premiers désirs, vos premières inclinations? La crainte n'arrache pas un désir, elle en empêche l'effet, elle l'empêche de se montrer, de lever la tète ; elle coupe les branches, mais non la racine. Elle contraint, elle bride, elle étouffe, elle supprime; mais elle ne change pas. Le fond du désir demeure; je ne sais quoi qui, voudrait, ou que la loi ne fût pas, ou qu'elle ne fût pas si droite, ni si rude, ni si précise, ou que celui qui l'a établie fût moins fort ou moins clairvoyant. Mais cette intention ne se montre pas : vous n'entendez donc pas quel secret venin coule dans les branches, quand la racine de l'intention n'est pas ôtée, quand le fond de la volonté n'est pas changé ?
Je sais qu'il y a de la différence entre la crainte des hommes et celle qu'on a d'un Dieu vengeur ; que comme on peut espérer de tromper les hommes, et qu'on sait qu'on leur peut du moins soustraire le cœur, la crainte est plus pénétrante sous les yeux de Dieu. Mais comme elle est toujours crainte, elle ne peut agir contre sa nature ; elle ne peut attirer, ni gagner, ni par conséquent arracher à fond les inclinations corrompues. « Si vous pouce viez tromper, dit saint Augustin, les regards de celui « qui voit tout, que ne feriez-vous pas? L'amour ne dé- (( truit donc pas chez vous la concupiscence, mais elle est
« réprimée par la crainte : )) Si fallere passes, qiiid non fecîsses ? Ergo et concypiscentiam tuam malam non amor tollit^ sed timor premit^. Non, je ne le ferais pas. Qui vous en empêcherait ? Ce ne serait pas la crainte, car nous supposons qu'on ne vous voit pas ; ce serait donc quelque attrait interne, quelque bien caché, quelque plaisir innocent et chaste.
Faites donc, mes frères, \os sentiers droits [par] un commencement de dilection : u Ils commencent à aimer, (( et parla ils sont mus contre le péché par des sentiments (( de haine et de détestation : )> Diligere incipiunt,... ac propterea moveniur adversus peccata per odium oliquod ac detestationem 2. C'est le motif de votre haine, c'est de ce commencement d'amour que doit [naître] votre aversion ; une aversion [se forme] par une inclination contraire. 11 faut que cette plainte divine ne soit pas seulement semée, mais qu'elle ait commencé de prendre racine dans l'âme avant qu'elle reçoive la grâce justifiante ; autrement elle en serait incapable, 11 faut un commencement de droiture et de justice dans le cœur ; mais il la faut ensuite cultiver de sorte qu'elle étende ses branches partout, qu'elle remplisse tout le cœur, afin que vous puissiez cueillir des fruits de justice.
De là doit naître une autre crainte ; non la crainte de l'adultère qui craint le retour de son mari, mais la crainte d'une chaste épouse qui craint de le perdre. De là encore une autre droiture : marcher dans la loi de Dieu avec une nouvelle circonspection, craindre une faiblesse expérimentée, s'attacher plus étroitement à la justice une fois perdue, honorer la bonté divine par la crainte des tentations et des périls infinis qui nous environnent, etc.
Toute créature a un instinct pour se conserver; [et
^ S. Aug. Serm. clxix, n» 8, t. v, coL 812. 2 Cnncil . Trid. Sess. vi, cap. vi, de Jusiif.
318 SUR L\ VÉRITABLE CONVERSIOiN.
combien plus la] créature nouvelle [doit-elle être toujours sur ses gardes pour se maintenir dans la justice qui fait sa vie]? Le bruit nous effraye, cet éclat menace de quelque ruine ou de quelque force étrangère qui vient contre nous avec violence; la nature nous apprend souvent à craindre à faux. Et certes, au milieu de tant de périls, et les périls nous pressant de tant d'endroits, et ayant, comme nous avons, si peu de connaissance pour les prévoir, qui veut être en sûreté doit souvent craindre même sans péril. Si vous n'avez point cette crainte, je doute que votre changement soit sincère et votre conversion véritable.