‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 40 sur 76 · lofifi. XIX · texte numérisé non relu

lofifi. XIX

2 Joati. XII, o2.

a tous, » comme dit la divine Épître aux Hébreux i, il verra naître de son sépulcre une IdcIIc postérité ; et sera glorieusement accompli ce fameux oracle du prophète ïsaïe : a S'il donne son âme pour le péché, il verra une « longue suite d'enfants : » Si posuerit pro peccuto animam suam, videbit semen longœvmn 2. « Celte pierre, rejetée de « la structure du bâtiment, sera faite la pierre angulaire (( et fondamentale qui soutiendra tout le nouvel édifice ^ : » et ce mystérieux grain de froment, qui représente notre Sauveur, étant tombé en terre ^, se multipliera par sa propre corruption : c'est-à-dire, que le Fils de Dieu tom- ' bera de la croix dans le sépulcre, et par un merveilleux contre-coup « tous les peuples tomberont h ses pieds : » Populi sub te codent, disait notre psaume ^.

Que je triomphe d'aise quand je vois dans Tertullien que déjà de son temps le nom de Jésus, si près de la mort de notre Sauveur et du commencement de l'Église, déjà le nom de Jésus était adoré par toute la terre; et que dans toutes les provinces du monde qui pour lors étaient découvertes, le Sauveur y avait un nombre infini de sujets î « Nous sommes, dit hautement ce grand personnage, pres- « que la plus grande partie de toutes les villes, » pcn^s pcne major civitatis cujasque '"'. Les Parthes invincibles aux Hontains, les Thraces antinomes, comme les appelaient les anciens, c'est-à-dire, gens impatients de toute sorte de loi, ont subi volontairement le joug de Jésus. Les Mèdes, les Arméniens, et les Perses, et les Indiens les plus reculés; les Maures et les Arabes, et ces vastes provinces de l'Orient ; l'Egypte ctl'Éthiopie, et l'Afrique la plus sauvage ;

1 Hehr. 11, 9.

2 Isai. Lin, 10.

^ Ps. cxvii, 22.

* Joan. XII, 2i.

^ Ps.\L\\, {j.

« Ad Scap. n" 2.

les Scythes toujours errants, les Sarmates, les Gétuliens, et la Barbarie la plus inhumaine a clé apprivoisée par la doctrine modeste du Sauveur Jésus. L'Angleterre, ah! la perfide Angleterre, que le rempart de ses mers rendait inaccessible aux Romains, la foi du Sauveur y est abordée : Britannorum inaccessa Romanis loca, C/iristo vero mbditn ^. Que dirai-je des peuples des Espagnes, et de la belliqueuse nation des Gaulois, l'effroi et la terreur des Romains, et des fiers Allemands, qui se vantaient de ne craindre autre chose sinon que le ciel tombât sur leurs tôtes? Ils sont venus à Jésus, doux et simples comme des agneaux, demander pardon humblement, poussés d'une crainte respectueuse. Rome même, cette ville superbe qui s'était si longtemps enivrée du sang des martyrs de Jésus; Rome la maîtresse a baissé la tête, et a porté plus d'honneur au tombeau d'un pauvre pêcheur, qu'aux temples de son Romulus : Ostendatur mihi Romœ tanto in honore templum Romuli, in quanto ibi osiendo memoriam Pétri 2.

Il n'y a point d'empire si vaste, qui n'ait été resserré dans quelques limites. Jésus règne partout, dit le grave TertuUien; c'est dans le livre contre les Juifs, duquel j'ai tiré presque tout ce que je viens de vous dire de l'étendue du royaume de Dieu. « Jésus règne partout, dit-il, Jésus « est adoré partout. Devant lui la condition des rois n'est (( pas meilleure que celle des moindres esclaves. Scythes « ou Romains, Grecs ou Barbares, tout lui est égal, il est « égal à tous, il est roi de tous, il est le Seigneur et le Bien (( de tous : » Christi regnum et nomen ubique uorriyitiir ; nbique régnât, ubique adoratur ; non régis apud illum major gratia, non Barb aria lieu jus inftrior lœtitia; omnibus œqualis, omnibus rex, omnibus Deus et Dominus est ^. Et ce qui

^ leri. adv. Jud. n" 7.

2 S. Auf). in Ps. xLiv, n° 23, t. iv, col. 39'».

* Tertull. adv. Jvdœos, n» 7.

est de plus admirable, c'est que ce ne sont point les nobles et les empereurs qui lui ont amené les simples et les roturiers : au contraire, il a amené les empereurs par l'autorité des pêcheurs. 11 a permis que les empereurs avec toute la puissance du monde résistassent à sa pauvre Église par toute sorte de cruautés, afm de faire voir qu'il ne tenait pas son royaume de l'appui ni de la complaisance des grands. Mais quand il lui a plu d'abaisser à ses pieds la majesté de l'empire : Venez, venez à moi, ô césars! assez et trop longtemps vous avez persécuté mon Église : entrez vous-mêmes dans mon royaume, où vous ne serez pas plus considérables que les moindres do vos sujets. A môme temps Constantin, ce triomphant empereur, obéissant à la Providence, éleva l'étendard de la croix au-dessus dés aigles romaines; et par toute l'étendue de l'empire la paix fut rendue aux Églises.

Où êtes-vous, ô persécuteurs? que sont devenus ces lions rugissants qui voulaient dévorer le troupeau du Sauveur? Mes frères, ils ne sont plus; Jésus les a défaits : « Ils sont (( tombés à ses pieds : » Populisub te cadent. Il en est arrivé comme de saint Paul. « Jésus fit mourir son persécuteur, (( et mit en sa place un disciple : » Occisus est inimiais Chmti, vivit discipulus Christi, dit saint Augustin ^. Ainsi ces peuples farouches, qui frémissaient comme des lions contre les innocents agneaux de Notre-Seigneur, ils ne sont plus, ils sont morts; « Jésus les a frappés au cœur : » in corda inimicorum. « C'était dans le cœur qu'ils s'élevaient « contre lui, c'est dans le cœur qu'il les a abaissés : » Cadiint in corde. loi se erigebant adversus C/iristuni, ibi cadunt ante Christum. u Les flèches de mon maître ont percé le « cœur de ses ennemis : » Sagittœ Pofentis acntœ, in corda inimicorum régis. Il les a blessés de son saint amour. « Les

' In Ps. \Liv, no IG, t. iv, col. 38!).

(( ennemis sont défaits ; mon Sauveur en a fait des amis : » Ceciderunt ; ex inimicis amici facti sunt ; inimici morfui siint, amici vivunt ^ Et comment cela? « Par la croix : » Domuit orbem, non ferro, srd llgno 2. a Le royaume qui n'était pas (( de ce monde a dompté le royaume superbe, non par la (( fierté d'un combat, mais par l'humilité de la patience : » Rcgnum qiiod de hoc miindo non crat, superhum mundum non atrocitote pygnandi, sed patiendi humilitate vincebat ^.

C'est pourquoi, dans ce même temps, faites avec moi cette dernière remarque ; dans ce même temps, dis-je, dans lequel la paix étant donnée à l'Église tout ne respirait que Jésus, on lui élevait des temples de tous côtés, on renversait les idoles par toute la terre; dans ce même temps où les vénérables évêques, qui sont les princes de son empire, s'assemblèrent de toutes parts b Nicée pour y tenir les premiers états généraux de tout le royaume de Jésus- Christ, dans lesquels toutes les provinces du monde confessèrent sa divinité; dans ce même temps la croix précieuse à laquelle avait été pendu le Sauveur, croix qui jusques alors avait été cachée, et peut-être que la providence divine jugeait que la croix de Notre-Seigneur paraissait assez en ses membres durant la persécution des fidèles : la croix donc, jusques alors cachée, pesez toutes ces circonstances, fut découverte en ce temps par de grands et extraordinaires miracles; elle fut reconnue; elle fut adorée. Et ce n'est point ici une histoire douteuse : elle doit être approuvée par tous ceux qui aiment les antiquités chrétiennes, dans lesquelles nous la voyons très-évidemment attestée. Eh! penseriez-vous bien, chrétiens, qu'une chose si mémorable, si célèbre parmi les Pères, soit arrivée en ce temps sans quelque profond conseil de la sagesse éternelle? cela

1 S. Aug. ibid.

^ InPs. xcv, no 2, col. 1033.

3 In Joan» tract, cxvi, n» 1, t. iiij part. 11, col. 794.

418 POUR LA C1RC0.\XIS10N

est hors de toute apparence. Que dirons-nous donc en cette rencontre? c'est que tout le monde est dompté, tout a fléchi sous les lois du Sauveur.

Paraissez, paraissez, il est temps, ô croix qui avez fait cet ouvrage : c'est vous qui avez brisé les idoles ; c'est vous qui avez subjugué les peuples ; c'est vous qui avez donné la victoire aux valeureux soldats de Jésus qui ont tout surmonté par la patience. Tous serez gravée sur le front des rois, vous serez le principal ornement de la couronne des empereurs, ô croix qui êtes la joie et l'espérance de tous les fidèles. Concluons donc de tout ce discours, que la croix est un trône magnifique, que le nom de Jésus est un nom bien digne d'un roi ; et qu'un Dieu descendant sur la terre pour vivre parmi les hommes, n'y pouvait rien faire de plus grand, rien de plus royal, rien de plus divin, que de sauver tout le genre humain par une mort généreuse.

Et plût à Dieu, chrétiens, que, pour achever de vous faire voir la gloire de cette mort, il me restât assez de loisir pour vous entretenir quelque temps de la qualité de pontife que Notre-Seigneur a si bien méritée! C'est là que, suivant la doctrine toute céleste de l'incomparable Épitre aux Hébreux, par la comparaison du sacerdoce de la loi mosaïque, je tâcherais de vous faire connaître la dignité infinie de la prêtrise de Jésus-Christ. Vous verriez Aaron portant à un autel corruptible des génisses et des taureaux, et Jésus pontife et victime présentant devant le trône de Dieu sa chair formée par le Saint-Esprit, oblation sainte et vivante pour l'expiation de nos crimes. Vous verj'iez Aaron dans un tabernacle mortel clfaçant quelques immondices légales, et certaines irrégularités de la loi par le sang des animaux égorgés; et Jésus à la droite de la majesté faisant par la vertu de son sang la vraie purification de nos âmes. Vous verriez Aaron consacré par un

DE NOTRE-SElGiNEUU. HO

sang étranger, comme il est écrit dans le Lcvi tique ^ et (( par ce môme sang étranger, » in sanguine alieno, dit l'Apôtre ^, entrer dans le sanctuaire bâti de main d'homme ; et Jésus, consacré par son propre sang, entrer aussi par son propre sang dans le sanctuaire éternel, dont il ouvre la I porte à ses serviteurs. A^ous verriez, ô l'admirable spectacle pour des âmes vraiment chrétiennes ! vous verriez d'une part tous les hommes révoltés ouvertement contre Dieu; et d'autre part la justice divine prête à les précipiter dans l'abîme en la compagnie des démons, desquels ils avaient suivi les conseils et imité la présomption, lorsque tout à coup ce saint, ce charitable pontife, ce pontife fidèle et compatissant à nos maux, paraît entre Dieu et les hommes. 11 se présente pour porter les coups qui allaient tomber sur nos têtes, il répand son sang sur les hommes, il lève à Dieu ses mains innocentes ; et, pacifiant ainsi le ciel et la terre, il arrête le cours de la vengeance divine, et change une fureur implacable en une éternelle miséricorde. Vous verriez comme tous les fidèles deviennent prêtres et sacrificateurs, par le sang précieux de Jésus par lequel ils sont consacrés. Je vous les représenterais, ces nouveaux sacrificateurs, revêtus d'une étole céleste, blanchis dans les eaux du baptême et dans le sang de l'Agneau, officiant tous ensemble non sur un autel de matière terrestre, mais sur cet autel céleste qui représente le Fils de Dieu ^ ; et là charger cet autel de victimes spirituelles, c'est à-dire, de prières ferventes, de cantiques de louanges et de pieuses actions de grâces, qui de toutes les parties de la terre montent de dessus ce mystérieux autel devant la face de Dieu, ainsi qu'un parfum agréable et un sacrifice de bonne odeur, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ,

^ Lav. vui.

- Hebr, ix, 25.

3 Apoc viii, 3.

grand prêtre et sacrificateur éternel selon l'ordre de Melcliisédech.

Et que ne dirions-nous pas de cet incomparable pontife, de ce médiateur du Nouveau Testament, par qui seul toutes les oraisons sont bien reçues, par qui les péchés sont remis, par qui toutes les grâces sont entérinées, qui par une nouvelle alliance a rompu le damnable traité que nous avions fait avec l'enfer et la mort, selon ce que dit Isaïe : Delehitur fœdus vestrum cum morte ^ et pactum vestrum ciim inferno non stahit i : a Yotre pacte avec la mort sera (( annulé, et votre pacte avec l'enfer ne tiendra pas! » C'est ce que nous dirions, chrétiens. Puis, joignant cette doctrine tout apostolique à ce que nous venons de prêcher de la royauté du Sauveur, nous conclurions hautement, dans l'épanchement de nos cœurs, que le nom de Jésus, qui enferme toutes ces merveilles, est un nom au-dessus de tout çom, comme l'Apôtre l'enseigne aux Philippiens - ; et qu'il était bien convenable, selon le même apôtre aux Hébreux 3, que Dieu dédiât et consacrât par sa passion le prince de notre salut. Mais puisqu'il a plu à celui qui nous inspire dans cette chaire de vérité, de nous fournir assez de pensées pour rempUr tout cet entretien de la royauté de Jésus ; fidèles, demeurons-en là, en attendant que la Providence divine nous fasse tomber sur la même matière, et tirons-en quelques instructions pour l'édification de nos âmes.

Donc, ô peuples de Jésus-Christ, si le Fils de Dieu est votre vrai roi, songez à lui rendre vos obéissances. Rappellerai-je ici de bien loin la mémoire des siècles passés, pour vous faire voir comme les bons princes ont été les délices de leurs sujets? Que n'ont pas fait les peuples pour les

1 Isai. xxviu^ 28.

2 Philip. II, y.

3 Hebr. \u 10.

rois qui ont sauvé leurs pays, les vrais pères de la pairie ? Ah ! il y a dans nos cœurs je ne sais quelle inclination naturelle pour les princes que Dieu nous donne, que ni les disgrâces ni aucun mauvais traitement ne peut arracher aux âmes bien nées. Qu'il est aisé aux rois de la terre de gagner l'aftection de leurs peuples ! un souris, un regard favorable, un visage ouvert et riant satisfait quelquefois les plus difficiles. In hilarùate vultus régis vita, disait autrefois le Sage K « La vie est dans les regards du prince, quand on les a « sereins et tranquilles. » Peuples, c'est une chose certaine, vous le savez : un gouvernement doux et équitable, une puissance accompagnée de bonté et d'une humeur bienfaisante, charme les âmes les plus sauvages. C'est un sentiment commun parmi les hommes d'honneur, que pour de tels princes la vie même est bien employée.

Il n'y a que le roi Jésus à qui la douceur et les largesses ne servent de rien. Il a beau nous ouvrir ses bras pour nous embrasser; il a beau nous obHger, non par de vaines caresses, mais par des bienfaits effectifs ; nous sommes de glace pour lui : nous aimons mieux nous repaître des frivoles apparences du monde, que de l'amitié solide qu'il nous promet. Ah ! pourrai-je bien vous dire, avec combien de soin il a recherché notre amour? Il est notre roi par naissance, il l'est de droit naturel ; il a voulu l'être par amour et par bienfaits. Il faut, dit-il, que je les délivre, ces misérables captifs. Je pourrais bien le faire autrement; mais je veux les sauver en mourant pour eux, afin de les obliger à m'aimer. J'irai au péril de ma vie, j'irai avec la perte de tout mon sang les arracher de la mort éternelle. N'importe, je le ferai volontiers; pourvu seulement qu'ils m'aiment, je ne leur demande point d'autre récompense. Je les ferai régner avec moi.

1 Prov. XVI, 15.

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