DES BONS AVEC LES MÉCHANTS
« Voulez-vous que nous allions l'arracher? Non, leur ré- « pondit- il, de peur qu'en arrachant l'ivraie, vous ne dé- « raciniez en même temps le bon grain. »
Le grand Père de famille, c'est Dieu qui a répandu de tous côtés sur les hommes ses vérités, comme une semence céleste qui devait fructifier en bonnes œuvres pour la vie éternelle. Il avait commencé à jeter cette précieuse semence dans l'esprit de l'homme, l'introduisant dans ce paradis de délices, oii tout ce qui se présentait à ses yeux ne lui parlait que de son Créateur. Mais pendant qu'il s'endormait dans la considération de ses propres dons, oubliant insensiblement son auteur, auquel seul il doit veiller, et (( déçu de la douceur de sa charmante liberté. » Sua in œternum libertate deceptus * ; le serpent frauduleux qui lui parlait au dehors, fit couler intérieurement dans son cœur le venin subtil et déhcat de la vaine gloire. Animé de ce bon succès, il n'a cessé de jeter autant qu'il a pu les semences du vice et du désordre, partout oii il a vu que la munificence divine répandait celles de ses grâces. Si bien que, par ses artifices, le bon et le mauvais grain, c'est-àdire, les bons et les mauvais, se sont trouvés mêlés ensemble dans le même champ, c'est-à-dire, ou bien dans le monde, comme Notre-Seignc-r l'interprète, ou [dans] la sainte Église, comme je le pourrais justifier aisément par d'autres endroits de l'Écriture. Là-dessus quelques faux zélés se sont élevés, qui ont trouvé ce mélange insupportable : il leur a semblé que la justice divine devait incontinent exterminer les impies, et ouvrir sous eux les plus noirs abîmes pour les engloutir. Mais notre sage Père de famille ne défère pas à leur zèle inconsidéré et superbe : il ordonne que l'on les laisse croître jusques à la moisson, c'est-à-dire, à la fin des siècles : et alors il enverra ses saints
1 Innocent. I. Ep. xxiv, ad Conc. Carth. Lab. t. ii,
col.
anges pour faire cette dernière et éternelle séparation, par laquelle les méchants, séparés pour jamais de la compagnie des bons, seront jetés dans la flamme, pendant que la troupe des justes, toute pure et tout éclatante, fera voir dans le royaume de Dieu autant de soleils que de saints. C'est l'interprétation de notre parabole. [Dans ce discours je vous exposerai] l'intention de Notre- Seigneur en deux réflexions : la première sur le mélange, la seconde sur la séparation des bons et des mauvais.
Depuis le péché du premier homme, l'iniquité a régné dans le monde. Tous s'étaient écartés de la bonne voie : (( Il n'y avait personne qui fit bien, non pas même un « seul, » comme chantait autrefois le Psalmiste S [au psaume] rapporté dans l'Épître aux Romains 2. C'est pourquoi saint Augustin a dit « qu'il y avait dans le monde « comme une ville d'iniquité, qu'il a appelée Babylone '^. n Babylone en langue hébraïque, c'est-à-dire, confusion : il l'appelle donc Babylone, parce que l'iniquité et la confusion sont inséparables. Cette cité, mes sœurs, c'est le règne, l'assemblée, et, pour parler delà sorte, la répubUque des méchants. Mais Dieu regardant d'en haut en pitié cette noire et criminelle ignorance, a envoyé son Fils au monde pour le réformer. C'est lui qui contre cette cité turbulente qui par son audacieuse rébellion dominait par toute la terre, a établi une cité sainte qui doit servir d'asile à tous ceux qui se voudront retirer de cette confusion générale. Cette cité, mes très-chères sœurs, c'est la sainte, la spirituelle, la mystérieuse Jérusalem, c'est-à-dire, vision de paix ; afin d'opposer la paix des enfants de Dieu au désordre et au tumulte des enfants du monde.
Mais où se bâtira cette ville innocente? quellesmontagnes
1 Ps. XIII, 4.
^Rom. m, 12.
3 In l>s. xxvr, n^ 18, t. iv, col. 126.
DES BONS AVEC LES MÉCHANTS. 5il
assez hautes, quelles mers et quel océan assez vaste la pourraient assez séparer de cette autre cité criminelle? Chères sœurs, le Prince son fondateur ne l'en veut point séparer par la distance des lieux : dessein certainement incroyable I il bâtit Jérusalem au milieu de Babylone. Durant le cours de ce siècle pervers, les bons seront mêlés avec les méchants. 0 Dieu éternel ! quel mélange de ces deux peuples divers, je veux dire des saints et des impies! l'un est prédestiné à la vie éternelle, et l'autre réprouvé à jamais. Leurs princes sont ennemis. Le prince de Jérusalem, c'est Jésus : le diable est le prince de Babylone. Ils vivent sous des lois directement opposées. L'Apôtre, comme vous savez, distingue deux sortes de lois; l'une est la loi de l'esprit, elle gouverne Jérusalem : l'autre est la loi de la chair, qui domine dans Babylone. Leurs mœurs sont toutes contraires. L'une se propose pour dernière fin une paix trompeuse, à cause qu'elle est passagère ; l'autre, parmi beaucoup d'afflictions présentes, gémit et soupire sans cesse après une paix assurée, à cause qu'elle est éternelle. Qu'est-ce à dire ceci, mes très-chères sœurs ? Ces deux peuples de bons et de méchants, dont les lois sont si fort opposées, les mœurs si contraires, les desseins si incompatibles, vivent néanmoins ensemble dans une même société ; ils sont éclairés d'un même soleil ; ils respirent un même air; la terre, leur mère commune, leur fournit à tous indifféremment une nourriture semblable. Bien plus, nous les voyons tous les jours se présenter aux mêmes autels ; ils sont associés dans la communion de l'Église, ils participent aux mêmes mystères ; ils sont régénérés et repus de la vertu des mêmes sacrements. Oserions-nous bien, ô Seigneur, vous demander raison d'un mélange si surprenant ? (( Quelle convention, je vous prie, (( entre Jésus-Christ et BéUal ^ ? » Pourquoi voulez-vous
1 II. Cor. VI, 15.